Chapitre 23. (partie 4)

Par dcelian

Alors Gaëlle se tait parce que, pour la première fois depuis bien longtemps, elle trouve que c'est mieux comme ça. Aucun des mots qu'elle sait ne pourrait mettre au clair ce qu'elle ressent, les questions qui l'engloutissent, la peur, aussi. Aucun à part celui-là, peut-être : "pourquoi ?". C'est un mot simple, pourtant, et elle l'a apprivoisé depuis qu'elle est en âge de comprendre qu'elle ne connaît pas tout. Il permet de résoudre les questions les plus simples comme les plus complexes, de savoir vraiment. Mais cette fois, Gaëlle n'est pas certaine de vouloir savoir vraiment. Elle n'est pas certaine de vouloir savoir pourquoi les premiers gens comme ça, comme elle, elle les a rencontrés dans ce monde qui n'est pas le sien.

"Eh bien ? Tu m'as réveillée, la moindre des politesses serait de me répondre... Qui es-tu... ? Tu m'es étrangement familière..."

Gaëlle ne comprend pas. Cette femme a l'air différente de celle avec qui elle a parlé quelques instants plus tôt. Son ton est toujours aussi froid et neutre, son visage est toujours vide d'expression mais son discours semble altéré. On dirait qu'elle ne feint pas de l'avoir déjà oubliée. Si c'est un piège, elle a beaucoup de mal à en comprendre l'intérêt. Mais alors, pourquoi ? Elle aurait des problèmes de mémoire ? Décidément, c'est ironique. Une Déesse omnisciente à la mémoire atrophiée. Etrangement, Gaëlle se surprend à éprouver une sorte de pitié pour cette créature solitaire.
Pourra-t-elle réellement en tirer quelque chose ?

Elle soupire. Plus qu'à essayer pour s'en assurer.

"Je suis Gaëlle. Nous nous sommes rencontrées ce soir, quand j'ai franchi la porte de votre église.
— Ah... Gaëlle..."
Elle marque une pause de réflexion intense, comme si ça lui évoquait quelque chose d'important. Pendant un instant, elle se plonge dans le silence des mystères. Finalement, elle soupire à son tour, longuement, lourdement, puis sa tête se penche légèrement sur le côté dans un geste qui s'étire à l'infini.
Gaëlle se dit finalement que si une Déesse doit ressembler à quelque chose, alors probablement cette apparence-là qui convient le mieux. Un être détaché du réel, hors du temps et d'une lenteur à son image : éternelle.
Finalement, la géante reprend :

"Il me semble... Oui, il me semble que ça fait bien longtemps..."
Elle s'arrête ici, comme si son idée était suffisamment développée.
Gaëlle décide de lui donner un rapide coup de pouce :
"Bien longtemps ?
— Oui... Bien longtemps que personne ne m'a rendu visite... Que recherches-tu ?"
On y vient enfin. Gaëlle n'est pas certaine de saisir les associations d'idées de cet être mystérieux, mais elle décide de saisir sa chance :
"Je veux traverser le Sanctuaire et retourner en Gaïa. Chez moi.
— Retourner chez toi...
— Oui. En Gaïa. Mais avant ça, il faut faire quelque chose pour Hollis.
— Hollis..."
Gaëlle ignore si elle brasse de l'air inutilement ou non, mais c'est un coup à tenter. Peut-être a-t-elle oublié jusqu'à son interdiction de quitter les lieux ?

"C'est ça, Hollis. Vous êtes une sorte de Déesse, pas vrai ?" sa voix se casse dans une note plus suppliante qu'elle ne l'aurait voulu. "Vous devez bien avoir un tour dans votre sac, une magie occulte ou un pouvoir immense, peu importe, mais de quoi sauver l'enfant qu'on a laissé derrière."
Gaëlle retient de justesse un "par votre faute" qu'elle estime à moitié mérité.

"Hollis..." elle répète simplement, toujours avec cette voix plate et désespérément dépourvue d'émotions.

Gaëlle se demande sincèrement si la créature face à elle n'est pas une sorte d'imposture, un être profondément idiot et dépourvu de sens de la raison. Elle la frapperait si ça pouvait servir à quelque chose, mais là encore, c'est très incertain.

"Non."

C'est tombé comme la pluie sur un désert : inattendue et annonciatrice d'un changement.
Gaëlle lève les yeux vers les siens. Elle-même a l'air surprise du ton qu'elle a employé. Pour la première fois, elle a fait preuve d'une affirmation qui semble réveiller des images dans sa mémoire amnésique.
Forte de cette nouvelle conviction, mais toujours engluée dans la lenteur qui la caractérise, elle reprend sur un ton étrange que Gaëlle ne parvient pas à interpréter :

"Hollis est digne de confiance. Il faut croire en Hollis."

Et il y a quelque chose dans sa voix qui pousse à la croire, comme si c'était vrai, comme s'il fallait effectivement faire confiance à cet enfant mystérieux pour les tirer d'affaire. Gaëlle voudrait ne pas y croire, elle voudrait se comporter comme l'adulte qu'elle est supposée être et rétorquer que c'est faux, qu'un aussi petit être ne peut pas porter un tel poids, mais elle ne le fait pas. Face à cette grande femme et la flamme qui l'anime tout à coup, elle est presque d'accord. Elle se tait et elle se déteste de se taire.

Sans un mot de plus parce que tout a été dit, la Déesse lève la main qui gisait le long de son corps dans un geste sans grâce qui se décompose lentement dans les airs. Gaëlle la regarde faire en comprenant peu à peu ce qui se joue sous ses yeux.

Dans le silence absolu qui accompagne la nuit tout autour, elle distingue nettement un murmure. Elle met un temps à comprendre que c'est celui de la femme qui lui fait face. Elle psalmodie dans cette même langue qu'a employée Maude, il y a précisément une semaine de cela. Alors l'espoir qui avait quitté Gaëlle l'envahit un bref instant pendant lequel toutes ses douleurs s'éloignent dans les Ombres.

Le portail. Elle ouvre le portail.

L'air commence alors à vibrer à mesure que les forces surnaturelles commandées par la Déesse convergent en un même point, lueur bleutée au cœur des ténèbres de l'église.
Munie de cette énergie du renouveau qui la traverse encore, Gaëlle sent son corps se remettre en marche, elle fait demi-tour, elle se remet en marche. Face à elle, l'obscurité est plus opaque que jamais, comme si le portail absorbait le peu de lumière qui restait dans l'immense pièce. Une tension artificielle grandit tout autour à mesure qu'elle avance dans le noir. Les débris qui jonchent le sol se mettent à trembler dans un crépitement continu qui envahit l'espace. Gaëlle continue à avancer, pourtant, elle est inarrêtable.

Elle trouve Soa au milieu de l'allée principale, toujours étalé à terre, toujours profondément endormi. Elle l'agrippe de toutes les maigres forces qu'il lui reste et le cale sur son épaule. D'un pas chancelant, elle se retourne à nouveau et avance d'un pas douloureux mais décisif vers la Déesse, vers les portes du destin qui s'ouvrent enfin. Elle tâche d'oublier qu'elle a décidé de faire confiance à Hollis, Hollis derrière la grande porte, dans son dos, Hollis déjà loin. Elle songe plutôt à Grégor et à Maude, à la parole qu'elle leur a donnée.

Elle avance résolument alors qu'un portail se forme, comme un trou dans l'air, un espace de vide, de rien, un tunnel sans fond vers un ailleurs incertain. L'atmosphère tout autour lui rappelle la vieille église de Grimard, pesante mais surtout glaciale, inquiétante, comme si l'irréparable était sur le point de se produire. Et les gravats qui continuent de crépiter alentour, chœur disharmonieux qui accompagne chacun de ses mouvements.

Elle approche. Elle arrive enfin.
Au bout, la fin du périple, la fin de la Traque, les collines chaudes et l'océan. Elle s'accroche à ces images pour tenir bon encore un instant.

Lorsqu'elle atteint le portail, le regard de la Déesse se plonge dans le sien. Elle a retrouvé son expression neutre et son calme froid.

"Maintenant, partez."

Gaëlle marque un temps puis fait un pas en avant. Plus qu'un et elle sera dans le portail. Plus qu'un et elle traversera le Sanctuaire. Elle lève tout de même une dernière fois les yeux vers l'immense créature qui lui ouvre la voie.

"Merci."
C'est un merci cordial mais froid, parce qu'elle ne se sent pas capable de dire plus, pas après ce qui s'est joué ce soir. Mais ce n'est manifestement pas ce que la Déesse attendait, parce qu'elle secoue sa lourde tête dans un geste de désapprobation d'une lenteur désarticulée.

"Non..."

Gaëlle soupire. Elle en a plus qu'assez de la mollesse de cette géante. Cette fois, elle n'attendra pas la suite. Elle lève le dernier pas qui la sépare de son monde, mais la Déesse l'interrompt plus vite qu'elle ne l'aurait cru, et elle ne s'arrête sur aucun mot :

"Ne me remercie pas... J'entends la rumeur des terribles conflits qui guettent. Ne faites pas confiance aux lueurs."

Super. Avec ça, elle est bien avancée. Décidément, elle ignore si tous les dieux ressemblent à cette pauvre femme, mais il faut dire qu'elle n'a pas fière allure, avec ses prophéties catastrophe et ses discours moralisateurs.

Il n'empêche... comment connaît-elle l'existence des lueurs, alors qu'elles ne semblent pas exister dans ce monde ? Et puis... Sans attendre la suite, le portail lumineux l'engloutit totalement, noyant aussitôt ses pensées dans un vide absolu.

***

La lueur gris terne du petit matin se pose délicatement sur ses paupières encore closes.
Lentement, comme après une éternité, Soa ouvre les yeux.

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