Chapitre 23. (partie 3)

Par dcelian

Elle garde son sourire et elle se relève, elle trébuche mais elle ne tombe pas, elle ne tombe plus. Elle regarde Soa à côté, et elle réalise qu'elle n'a pas été très juste. Elle s'est délestée de ses problèmes sur lui, mais il n'est pas responsable de tout, il ne peut pas non plus endosser l'entièreté de la charge. Ils décideront ensemble de comment la partager. Plus tard. Pas maintenant. Maintenant, il faut trouver le passage de Maude, parce qu'il est forcément ici, ils sont forcément au bon endroit, pas vrai ? Alors pas le choix. Il va falloir aller à la rencontre de la chose immobile quelle qu'elle soit.

Gaëlle fait un pas, puis un deuxième, mal assurée, chancelante, elle traverse la pièce avec une boule au ventre qui amplifie ses souffrances, qui appuie là où elle a déjà mal – partout, en somme. Par instants, elle est saisie d'un frisson glacial et elle est forcée de s'arrêter, elle vacille, trempée de sueurs froides. Il faut que cette fois soit la bonne. Elle n'aura pas les ressources pour aller beaucoup plus loin.
Pourtant elle avance, certes lourdement mais déterminée à nouveau, et l'écho de ses pas lui tient compagnie, comme pour lui rappeler qu'elle n'est pas seule dans cette histoire, qu'elle ne l'a jamais vraiment été. Et son cœur se serre fort tandis que des images de Hollis se forment dans son esprit. Alors elle se souvient qu'elle ne peut pas abandonner, qu'elle n'en a pas le droit. Parce que Hollis est dehors, là-bas, loin d'elle.

Une violente envie de vomir lui remonte soudain dans la gorge, et elle sent sa vision qui se trouble, le flou devient plus flou encore. Elle réalise que tout n'est pas la faute de la voix qui murmure, que c'est de la sienne aussi, et elle se trouve immonde de l'avoir laissé.e derrière, de l'avoir laissé.e sans un regard, sans un merci. Devant ses yeux, elle lève ses mains moites et tremblantes, ses mains qu'elle distingue à peine dans l'obscurité, et elle les voit tâchées de sang, elle voit les mains de quelqu'un qui a trahi et qui a tué, même indirectement.
Ça la rend malade.
Cette fois, elle ne parvient pas à retenir les renvois qui l'assaillent : elle vomit ce qui lui reste sur le côté, et ça brûle sa gorge parce qu'elle n'a plus rien dans le corps, ça laisse un goût pâteux dans sa bouche qui ne chasse pas celui de la culpabilité pour autant. Elle est là, pliée en deux comme s'inclinant pour implorer un pardon qui ne peut pas lui être accordé.

Elle ignore combien de secondes – à moins que ce ne soient des minutes ? – s'écoulent tandis qu'elle reste comme ça, immobile et courbée, à ne plus tellement savoir où se mettre, où exister après les remords qui viennent s'ajouter à son fardeau. Pourra-t-elle seulement se redresser avec un tel poids sur le dos ? Rien n'est moins certain. Et pourtant, il le faut. Il le faut justement pour donner un sens à tout ça, pour que ça n'ait pas été vain, et parce qu'il est impossible de faire marche arrière, maintenant, c'est trop tard, c'est bien trop tard.

Alors elle tâche de se remettre droite et de reprendre sa marche, c'est tout ce qui lui reste, ces quelques pas et cette église, cet espoir vacillant de combler les promesses qui ont été faites. Il n'y a plus que ça, plus qu'elle dans ce silence de mort rythmé par ses pas incertains, coupables.

L'église n'est pas large, pourtant elle marche, elle marche à n'en plus finir, et à mesure qu'elle approche, des questions plus rationnelles refont surface, son instinct de survie reprend le dessus pour un temps.

Elle se demande si la voix et la chose au bout de l'église ne sont qu'une seule et même entité, et si oui, est-ce que cette créature appartient aux Ombres ? Mais plus que ça, une autre question l'intrigue très sincèrement : il y a maintenant une semaine qu'elle est ici, une semaine qu'elle est à Aïag, la terre supposée des Démons.
Mais alors... où sont les lueurs, au juste ?
Les Hommes ont peu de certitudes les concernant, mais à Gaïa, elles semblent attirées par les êtres de l'Ombre, elles gravitent autour d'eux et ne se dévoilent qu'en leur présence. Pourtant, ici, aucun signe de ces microparticules lumineuses, rien du tout, pas même auprès de Soa comme elle a pu en distinguer à Grimard. Est-ce qu'elles sont le propre de Gaïa ? Est-ce qu'elles n'existent que dans le royaume des Humains ? Et surtout, si c'est le cas... alors ça pourrait vouloir dire qu'ils se trompent sur toute la ligne. Les lueurs ne peuvent pas être l'apanage des Sorcières et autres créatures si elles n'existent pas sur leur terre d'origine, si ?

Perdue dans ses pensées, elle ne comprend pas immédiatement quand son corps se fige net. Autour d'elle, plus aucun signe de rien, elle s'est enfoncée au fond de l'église, là où l'obscurité est totale, là où distinguer ce qui l'entoure n'est plus qu'une tentative inutile. Alors elle sort peu à peu des songes pour se concentrer sur le silence qui l'entoure. Un silence mystique, elle se dit, un silence qui ne se brise jamais vraiment, un silence absolu et perpétuel qui absorbe les mélodies s'y risquant discrètement. Et puis, au milieu de ce grand vide, il y a comme un souffle.

Ce n'est pas celui de Soa, qu'elle a laissé un peu plus loin derrière. Ce n'est pas non plus le sien, elle n'est pas encore suffisamment folle pour ne pas avoir conscience d'elle-même. C'est un autre souffle, un souffle plus lourd et plus pesant, presque comme un soupir de mécontentement sporadique.
Son souffle.
Le souffle de la voix, de la créature, le souffle de l'être qui se terre dans les Ombres et qui attend l'infini. Le souffle de celle qui a, comme elle, abandonné Hollis à la nuit et au chaos.

Gaëlle serre les dents. Elle aurait préféré éviter cette confrontation, mais c'est trop tard, maintenant, c'est impossible de faire autrement. Et il y a ce souffle, éternel, d'une lenteur hypnotisante. La jeune femme se sent bercée par son rythme incertain, presque... apaisée ? Oui, apaisée. Mais elle n'est pas là pour s'apaiser. Elle n'est pas là pour se murer dans le silence de la culpabilité. Elle est là pour les promesses, pour toutes celles qu'elle a semées sur son chemin. Alors il faut élever la voix, au moins une fois de plus, sans quoi les fatigues auront raison d'elle.

Elle se redresse donc de toute la hauteur dont elle est capable, elle tracte son être vers les hauteurs qui la sauveront peut-être. Elle inspire un grand coup. Cette femme, face à elle, cette créature, il n'y a plus qu'à espérer qu'elle n'ait pas de funeste projet à son intention. Parce que Gaëlle va parler.
Tout autour, les Ombres se taisent, elles attendent patiemment que se rompe le silence.
Alors le moment est venu.

"J'ai cru comprendre que vous n'aimez pas les questions, alors j'irai à l'essentiel : je veux partir d'ici. Je veux rentrer chez moi, et le jeune homme m'accompagne."
Il y a dans sa voix une amertume, une insolence qu'elle ne parvient pas à chasser. Les responsabilités qui lui pèsent dessus rendent toute concession douloureuse. Elle a déjà eu son lot de douleurs. Le temps des guérisons est venu.

En face, silence. Evidemment. Elle se doutait que son irruption dans le sommeil de la créature géante ne serait pas nécessairement bien accueillie. Pourtant, elle ne baisse pas les bras. Ce n'est plus une question de courage, elle ne se sent plus la force d'être courageuse. Elle ne peut pas faire autrement, voilà tout. Son corps est immobile mais surtout immobilisé, le moindre mouvement supplémentaire demanderait une énergie qu'elle est incapable de déployer.

Alors elle se tient là, droite comme on peut l'être dans sa condition, fermement planté dans le sol à attendre que les échos de sa voix atteignent leur destinataire. Peut-être son immense corps distord-il sa perception des sons ? Peut-être son temps s'écoule-t-il différemment des autres ? Peu importe. On finira bien par l'entendre. D'ici-là, elle ne bougera pas, et elle ne prononcera pas un mot de plus.
Elle se laisse bercer par le doux bruit du souffle qui remplit l'air, elle ferme les yeux.

Elle reste comme ça un long moment.
Etrangement, elle croit entendre ses tensions qui s'apaisent. Son sang n'oublie pas, mais il calme ses flots trop longtemps agités. Comme si cette simple présence tierce, comme si cette simple respiration suffisait à éteindre jusqu'aux colères les plus sourdes.

Mais il y a autre chose. Et Gaëlle ne comprend pas. Malgré cette douceur apparente, elle éprouve comme un malaise, il y a cet étrange sentiment dont elle ne parvient pas ni à déterminer la cause ni à se départir.

Soudain, l'inspiration se fait beaucoup plus longue, et au lieu de l'expiration tranquille, Gaëlle perçoit la rumeur d'un changement. Face à elle, la chose s'est mise en mouvement. Et elle avait imaginé une créature de grande taille, mais elle était loin d'avoir imaginé ça.

Sous son regard fasciné, elle assiste à la métamorphose de cette masse informe et obscure en une femme immense et avachie sur le côté, comme effondrée sur elle-même, avec pour toute structure sa main immense soutenant tant bien que mal sa tête immense, impératrice d'un pays depuis longtemps oublié. Son regard se pose lentement sur celui de Gaëlle.

"Qui es-tu ?"

La Traqueuse ne parle pas, cette fois. Elle se tait de stupeur.
Depuis les Ombres, elle peine à discerner ses traits, mais elle la devine d'une beauté majestueuse. Froide, pourtant. Nul besoin de saisir toute la complexité des émotions humaines pour le comprendre : cette femme n'éprouve aucun sentiment. Son corps est comme une enveloppe qui ne servirait qu'à masquer un intérieur creux, une coquille vide, en somme, départie de sa substance. Et ce corps en lui-même n'est d'ailleurs qu'un piètre déguisement, Gaëlle s'en rend compte en poussant un peu l'analyse. La créature qui l'habite ne bouge que très peu et très lentement, chacun de ses gestes est d'une mollesse et d'une lourdeur infinies détonnant étrangement avec la grâce qu'on attend des êtres frappés par les voluptés de la splendeur.

Mais il y a sa peau, surtout. Lisse comme au premier jour, tellement fragile qu'on pourrait la froisser d'un regard.
Sa peau.
Noire.

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