Chapitre 23. (partie 2)

Par dcelian

On nage en plein délire. Elle se fait gronder comme une enfant capricieuse par une vieille harpie qui la méprise du haut de sa platitude. Gaëlle enrage de l'indifférence qu'on lui oppose.

"Silence !? Que ce ne soit pas votre problème, je peux le comprendre, mais vous n'avez aucun droit de me...
— Silence."

Et encore cette voix si désespérément neutre et dénuée d'émotions. Gaëlle se sent sur le point d'exploser. La fatigue accumulée se mue peu à peu en frustration, parce que son objectif est juste là, quelque part dans cette église, à portée de main, mais il y a Hollis qu'elle a laissé.e dehors, Hollis qu'elle a laissé.e derrière et qu'elle doit aller chercher malgré tout, parce que c'est un enfant, parce que –
Elle sent des larmes d'impuissance, de colère et de fatigue naître dans le coin de ses yeux.
Alors il faut qu'elle le lui fasse comprendre, à cette vieille peau sans une once de compassion, il faut qu'elle le lui dise...

Mais c'est elle qui prend finalement la parole, coupant court aux élans de la Traqueuse. Et cette fois, Gaëlle perçoit une pointe d'émotions dans ses mots, comme un mélange de colère et de tristesse profondément enfouies :

"Et rendre vain le sacrifice de Hollis ? Non. Je ne te laisserai pas sortir d'ici."

C'est au tour de Gaëlle de se taire, cette fois. Elle trébuche dans sa colère, tout a été soufflé en un instant. Il ne reste que la stupeur. Le sacrifice de Hollis ? Alors cette femme connaît l'enfant ? Plus étonnant encore, elle semble prendre son parti et tenter de donner un sens à son action suicidaire ?

Gaëlle s'attendait à trouver en ces lieux une sorte de détenteur de vérités. Mais si c'est cette femme qui remplit ce rôle, alors elle a quelques doutes quant à sa santé mentale. Peut-être l'enfermement l'a-t-elle rendue folle ? Parce que sacrifier un enfant, même pour une cause qui semble juste, ça n'est pas la vérité que Gaëlle a choisi de suivre. Peu importe si c'est contraire aux grands principes de ce monde, ça, c'est un autre problème.

Elle inspire pour se calmer, elle sent l'air parcourir son corps à nouveau, elle sent Soa sur son dos, léger, si léger.

"Qui parle de gâcher son sacrifice ? C'est un enfant dont il est question, j'espère que vous avez conscience de la gravité de vos propos. Un enfant, ça se sauve. Ça ne s'envoie pas au casse-pipe sous prétexte que son sacrifice est beau."
Elle tente tant bien que mal de garder son calme, mais elle sent une colère sourde pulser en elle. Elle débordera bientôt. Alors elle décide de mettre fin à ce dialogue sans plus attendre :

"De toute façon, vous ne m'arrêterez pas."

Sur cette affirmation pleine de confiance, Gaëlle effectue un demi-tour et se dirige à grands pas vers la porte d'entrée.
Pas de voix.
Tout autour, les Ombres dansent à la faveur de la nuit, mais elle ne leur prête pas un regard, elle est déterminée. Et rien ne se mettra en travers de sa trajectoire sans en subir les conséquences. Pas même – surtout pas – une simple porte en bois aux immenses battants, si sacrée soit-elle.

Elle dépose Soa sur le sol, et elle s'agenouille à ses côtés un instant. Aucun mot n'est prononcé, mais elle fait lui fait la promesse secrète qu'elle ne l'abandonnera pas. Ils rentreront sains et saufs. Malgré tout, elle ne peut pas se permettre de laisser Hollis là-bas. Soa aurait sûrement compris, lui aussi.
Alors elle se redresse, elle prend un peu d'élan. Sa propre faiblesse la frappe à nouveau, son corps est parcouru de frissons incontrôlables, elle grelotte et ses jambes tremblent sous le peu d'énergie qu'elle vient de mobiliser.
Toujours pas de voix.

Finalement, elle prend position et elle respire un moment. Elle se concentre sur ça, son souffle rauque et grave, son souffle abîmé par les épreuves passées, son souffle faible mais capable de tout, et largement capable de démolir une porte si nécessaire. Alors elle est prête.
Elle se rue vers les immenses battants. C'est sa seule chance, elle mettra toute sa volonté dans un coup d'épaule épuisé, il faut que ça fonctionne.

Elle sent l'air contre sa peau alors que le temps semble ralentir à nouveau. Elle serre les dents à s'en faire mal, elle contracte chaque muscle de son corps en anticipation de l'impact brutal et de la douleur qui s'en suivra, mais elle n'arrête pas sa course, elle est plus déterminée que jamais, elle avance encore et elle approche toujours plus près et...

Soudain, elle se sent comme happée par les ténèbres, elle est aspirée par le vide qu'elle vient de quitter, et elle est projetée au sol loin derrière dans un choc qui lui coupe le souffle un instant.

Un profond soupir résonne alors dans la salle, et la voix s'élève à nouveau :

"Tu ne sortiras pas d'ici. Ta colère n'a pas lieu d'être. Je ne suis pas ton ennemie."
Elle a repris un ton neutre et distant, comme si elle avait rassemblé ses esprits, comme si elle avait remis son masque.

Toujours allongée au sol, Gaëlle sent qu'elle dit vrai. Pourtant, elle enrage quand même, elle enrage plus encore. Comment pourrait-elle être l'alliée d'un être aussi moralement ignoble ? Elle est là, gisant au sol, et elle se noie dans des idéaux de vengeance qu'elle sera incapable de mettre en œuvre. Parce que, si énervant que ce soit de l'admettre, la voix a raison : elle ne sortira pas d'ici, elle en est incapable en l'état actuel.
Elle se tourne vers Soa qu'elle avait laissé non loin de là. Elle estimait qu'il la comprendrait, mais peut-elle en être bien sûre ? Est-ce qu'il aurait pris son parti ? Est-ce qu'il acceptera ses excuses, s'ils ne parviennent pas à rentrer chez eux ? Probablement pas. Elle les a embarqués trop loin dans ses convictions personnelles, elle a fait de toute cette affaire son combat alors que c'était le leur, elle n'a pas pris en compte une seule seconde son ressenti ou ses envies, tout n'a toujours été qu'à propos d'elle. Il faut dire que demander son avis à un aussi gros dormeur n'aurait pas été du meilleur effet. Bah ! Peu importe. Il est inconscient et inutile, tout repose sur elle, tout repose toujours sur elle.

Et Grégor, alors ? Et Maude ? Ils ont placé leurs espoirs en elle. Pourtant, elle ne rentrera pas. Il semblerait que tout s'arrête ici, comment ça pourrait en être autrement ? Grégor sera dévasté, il se dira qu'il aurait dû venir à sa place, qu'il a eu tort de tout lui confier comme ça, qu'elle n'en était pas digne.
A l'idée d'avoir à ce point pu échouer et décevoir, quelque chose se brise en Gaëlle. Quant à Maude, plus brute, elle ne laissera rien paraître mais elle souffrira tout autant, elle souffrira dans un silence de mort qui ne lui ressemble pas.

Maude... Pourquoi l'avoir envoyée ici, tout de même ? Pourquoi ne pas avoir été plus précise, pourquoi ne pas avoir indiqué quoi que ce soit ? Elle la revoit, épuisée par l'ouverture du Sanctuaire, vieille pour la première fois. Pourquoi avoir tout risqué contre si peu de certitudes, contre si peu tout court ? Pourquoi avoir tout risqué contre rien, absolument rien ?

Gaëlle en vient à se dire que c'est quand même franchement ironique, cette histoire. Elle a fait tout ce chemin, elle a franchi tous ces obstacles, et pour quoi ? Pour se tromper d'église, pour se tromper d'endroit ? Tout ça pour rien. Et dehors, Hollis se sacrifie pour elle, aussi, c'est-à-dire pour rien. Ils réaliseront tous un peu tard qu'ils n'ont pas parié sur le bon candidat au jeu du destin. Les règles étaient faussées d'avance en sa défaveur.

Tout à coup, pour la première fois depuis qu'elle est entrée dans l'église, elle croit percevoir un mouvement. Ça semble venir du fond, là où elle avait remarqué l'étrange autel sombre, là où les ténèbres sont encore trop opaques pour qu'on y distingue quoi que ce soit.
Mais Gaëlle n'a pas besoin de voir. Elle a entendu, et c'est suffisant. Elle a entendu, et elle en est certaine, à présent, quelque chose bouge au milieu des Ombres, quelque chose de très lent et surtout d'immense, quelque chose d'immensément lent.

Ses contours se dessinent peu à peu dans le noir, et Gaëlle constate que la chose a forme humanoïde. Elle distingue un bras, puis un autre, et peut-être un visage, aussi ? Mais tout est sombre, impossible d'être certaine de quoi que ce soit.
La curiosité de la Traqueuse en elle s'éveille. Serait-ce une créature dont elle n'a jamais entendu parler ? Est-elle face au Diable lui-même ? Elle voudrait plus que tout ancrer ce souvenir dans sa mémoire, mais son corps la lâche à demi, elle git à terre en contemplant l'être mystérieux qui s'anime dans cette lenteur presque pesante et elle sent son esprit qui tangue et qui danse, elle le sent qui rend les armes. Ce n'est peut-être pas plus mal.

Elle songe à la journée embrasée qu'elle a vécue, et ça lui paraît tellement loin. Elle se revoit arriver devant l'église pour la première fois, si heureuse de sa découverte, si heureuse qu'enfin aboutisse cet interminable périple.
Cette fois, c'est peut-être le bon moment pour les prières, c'est peut-être même le moment ou jamais. Elle se demande comment ça fonctionne, s'il y a une formule secrète dont elle n'a pas connaissance, si quelqu'un voudra bien l'écouter. Probablement pas. Elle imagine un instant, elle tente de se mettre à la place d'un être omniscient qui serait constamment sous le feu des projecteurs religieux d'hommes en robes ternes – ce qui n'est étonnamment pas une partie de plaisir. Elle sourit à cette image. Il y aurait de quoi prendre la grosse tête. C'est à se demander comment rester impartial dans ces conditions. Et surtout, qu'en aurait-elle eu à faire, Déesse des Hommes, si une pauvre païenne implorait sa pitié au soir de sa vie ?
Cette fois, Gaëlle rit silencieusement, parce que c'est probablement ça qu'elle aurait fait.

L'instant s'éternise, elle toujours au sol, perdue dans ses pensées délirantes, perdue dans ses mondes en attendant de les rejoindre tout à fait.
Mais ça ne vient pas.
A peine consciente, elle est étalée au sol en attendant d'être touchée par une grâce dont elle sait pertinemment qu'elle ne voudra pas d'elle, et rien ne se passe. Le bruit s'est tu peu à peu. Ça ne vient pas.

Alors elle relève la tête, peut-être plus par volonté d'en finir que par curiosité, elle se redresse maladroitement, elle trébuche, elle manque de mourir deux fois au moins mais elle continue, elle entreprend de récupérer une contenance en s'asseyant à peu près.

Au fond de la salle, les mouvements de la chose se sont figés. Elle croit distinguer sa forme dans les Ombres, avachie au sol, la tête calée dans sa paume, allongée. Est-ce qu'elle s'est endormie ?
Soa est toujours là, jamais loin. En pleine sieste, forcément, pour lui au moins ça ne fait aucun doute. Gaëlle se concentre un moment sur sa respiration, très faible et douce, comme un murmure qui s'éteint, comme un flocon de neige. Elle se demande s'il rêve. Et s'il rêve, elle se demande à quoi. A-t-il seulement conscience du temps qui s'écoule ? Peut-il entendre sa voix, si elle crie suffisamment fort ? Sait-il tous les sacrifices qu'il a provoqués ?

Gaëlle secoue la tête, elle tâche de retrouver son esprit, après sa contenance. Parce que les questions qu'elle se pose ne sont pas les bonnes. Est-il sous l'emprise d'un sort ? Si oui, est-ce que Maude saura le réveiller ? Si non, compte-t-il regagner la réalité ? Est-il prisonnier de ses propres pensées noires, prisonnier de quelque chose, de quelqu'un ?

Et puis Gaëlle se met à sourire à nouveau. Elle sourit parce que, involontairement, elle vient d'orienter ses questions vers l'après. Elle sourit parce que, involontairement, elle sent qu'en elle a surgi une motivation perdue comme une vague au beau milieu de son océan.
Et Gaëlle connaît bien cet océan. Alors elle sait qu'il est temps d'émerger.

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