Chapitre 23 – À bâton rompu

Par jubibby

Emma tremblait de tout son corps, la respiration haletante. La découverte qu’elle venait de faire sonnait comme une nouvelle terrible. La Ligue était infiltrée au palais, cela elle s’en était doutée. Mais aurait-elle pu deviner que ses plus hauts membres y circulaient librement ?

Elle ferma les yeux, tenant d’une main ses côtes qui n’en finissaient pas de la faire souffrir, et se concentra sur ce qu’elle entendait de l’autre côté de la tapisserie.

– … avons besoin de repos. Les gardes sont mobilisés depuis le coucher du soleil et les recherches n’ont rien donné. Nous n’arriverons à rien si nous continuons ainsi !

– Il est hors de question de s’arrêter maintenant, entendit-elle répondre l’homme de la Ligue. Vous avez laissé sortir le roi sans protection hier, il est de votre devoir de le retrouver.

Le roi ? Que s’était-il donc passé ? Était-ce la raison pour laquelle si peu de gardes étaient présents au palais ?

– Il était escorté par les meilleurs d’entre nous, pourquoi faudrait-il craindre pour sa sécurité ?

– Imbécile ! Ne sais-tu pas que le prince lui-même est tombé dans une embuscade hier ? Il faut retrouver le roi avant qu’il ne soit trop tard.

Milles pensées défilaient tout à la fois dans l’esprit d’Emma. Le roi avait donc fui le palais, peut-être même avant le retour du prince. Mais pour quelle raison ? Savait-il qu’il courait un danger dans l’enceinte même de cette forteresse ? Se pouvait-il qu’il connaisse l’existence de la Ligue ? Que cela soit la raison pour laquelle il avait maintenu les portes fermées pendant si longtemps ?

– Bien, reprends ton poste à présent.

L’ordre avait émané de l’homme de la Ligue. Emma entendit son interlocuteur s’éloigner en direction de la basse-cour puis, quelques instants plus tard, son ennemi sembla se diriger vers la grande salle où avait eu lieu l’audience du roi. Le cœur battant, Emma ouvrit un peu plus le panneau de pierre dissimulé par la tapisserie et tendit l’oreille. Elle ne devrait sortir que lorsqu’il aurait tourné au bout de la galerie.

La jeune femme commençait à suffoquer sous la cape du villageois, aussi la retira-t-elle pour être plus à son aise et pouvoir enfin respirer. Les bruits de pas en provenance de la galerie couverte se firent plus distants mais elle attendit qu’ils disparussent totalement avant de faire quoi que ce soit. Elle ôta ses bottes, prenant milles précautions pour épargner sa jambe blessée, tandis que les derniers sons mouraient sur les pavés de pierre. Marcher pieds nus lui permettrait de ne pas se faire entendre : la discrétion s’imposait, maintenant plus que jamais. Elle poussa un profond soupir pour se donner du courage et serra son bâton fermement. C’était la seule arme dont elle disposait face à son ennemi. Sa seule défense.

Se glissant dans l’embrasure du panneau de pierre, Emma poussa la tapisserie d’une main. Elle s’engouffra dans la galerie couverte et la balaya du regard. Le long couloir aux arches de pierre était désert, comme prévu. La jeune femme le remonta rapidement, longeant le mur, s’appuyant d’une main contre les pierres pour marcher sans avoir à s’aider de son bâton. Ses pas feutrés ne résonnaient pas dans la galerie : elle était aussi discrète qu’une plume qui toucherait le sol. Elle ralentit en arrivant au bout du couloir et marqua une pause à l’angle qui menait à la grande salle d’audience royale. L’oreille tendue, elle guetta le moindre son mais aucun bruit ne lui parvint. L’homme avait-il continué sa route ? Emma serra fermement son bâton et tenta de calmer les battements de son cœur. Elle fit un pas prudent en avant, veillant à garder son arme de fortune en arrière, dissimulée par l’angle droit du mur. Elle avança plus encore et pivota vers les grandes portes en chêne.

La lame tranchante d’une épée l’accueillit, brandie par un garde à l’uniforme bleu nuit. Emma se figea instantanément, laissant son bras droit qui serrait fermement son bâton hors de la vue du soldat. L’homme qui la tenait en joue devait avoir une quinzaine d’années de plus qu’elle. Brun aux cheveux légèrement bouclés, de taille moyenne, il portait sur elle un regard assassin. Il ne semblait pas surpris de la présence de la jeune femme. Au contraire, le sourire qui étirait ses lèvres indiquait qu’il l’avait attendue.

– Je ne pensais pas que tu irais te jeter dans la gueule du loup après la nuit que tu viens de passer. Je croyais que nous t’avions mieux formée que cela.

Le garde s’était approché en disant ces mots. Il n’était plus qu’à quelques pas d’Emma, le bras tendu dans sa direction, la pointe de son épée enfoncée dans son cou. La jeune femme resserra sa prise sur son bâton, veillant à le maintenir en arrière. Le chef de la Ligue ne semblait pas l’avoir vu.

– J’ignore comment tu as réussi à t’enfuir et à t’introduire au palais mais ta route s’arrête là. Tu ne nous as causé que trop d’ennuis.

Emma déglutit difficilement, sentant la pointe de la lame écorcher sa peau. Alors qu’elle avait enfin réussi à se mettre en sécurité, elle s’était de nouveau mise en danger. Pourrait-elle compter sur la chance pour s’en sortir une fois encore ?

– Tu étais plus loquace lors de nos conseils. Où as-tu mis ta langue ?

La jeune femme le regardait fixement, sans répondre. Qu’allait-il faire d’elle ? La tuer au milieu de ce couloir ? Non, il ne pourrait dissimuler une mare de sang et devrait alors s’expliquer : personne ne devait savoir qu’elle était venue au palais. Il l’éliminerait à l’abri des regards, c’étaient là les méthodes de la Ligue.

– Il saura, finit-elle par lâcher.

Elle s’était efforcée de maîtriser sa voix et de ne pas trembler en prononçant ces mots. Elle ne devait pas lui laisser croire qu’il avait le dessus sur elle.

– Il saura ? Mais que sait-il au juste, petite sotte ? Que tu avais été engagée pour le tuer mais que pour une raison obscure tu as refusé de le faire ? Que tu as les mains couvertes de sang, et pour quoi ? Te rappelles-tu seulement les raisons qui t’ont menée vers nous en premier lieu ?

Emma se rappelait très bien les motivations qui avaient été les siennes. Elle n’était qu’une adolescente perdue et assoiffée de vengeance lorsqu’elle avait été approchée par un recruteur de la Ligue. L’organisation s’adressait alors aux orphelins de Calciasté, ceux-là même qui avaient tout perdu lors de la Grande Guerre, ceux-là même qui voulaient faire payer le roi François. Emma s’était jointe à eux sans l’ombre d’une hésitation : justice devait être faite pour Volgir. Mais cette motivation qui l’avait toujours habitée s’était peu à peu muée et elle en mesurait pleinement l’ampleur à présent. Ses missions dans le Sud lui avaient révélé la misère dans laquelle de trop nombreuses personnes vivaient, elles l’avaient fait se questionner sur le sort de Zéphyros, sur ce qu’il en adviendrait une fois le roi François disparu. Le prince était-il capable d’améliorer la vie de ses sujets ? Elle le croyait fermement.

Le garde s’approcha encore, enfonçant un peu plus la pointe de sa lame dans le cou de la jeune femme. Emma sentit le fer percer sa peau et un mince filet de sang commencer à en couler. Mais elle ne broncha pas. Une fois encore, elle serra les dents.

– Lorsqu’Édouard m’a parlé d’une jeune femme qu’il avait rencontrée à Castelonde et qui l’avait guidé à travers la forêt, j’ai commencé à me poser des questions. Puis il m’a demandé d’enquêter et l’évidence est apparue : c’était toi. La description correspondait et je ne connais aucune autre femme sachant aussi bien manier l’épée.

– C’est la raison pour laquelle vous m’avez fait suivre et avez tenté de m’assassiner lorsque je n’ai pas accompli ma mission ?

Le garde sourit de plus belle.

– Simple précaution. Je dois bien avouer que tu as été plus difficile à arrêter que je ne l’aurais imaginé. Mais qu’importe. C’est aujourd’hui que tout s’achève pour toi.

Il marqua une pause, la toisant du regard, savourant la domination qu’il avait sur elle.

– Mais avant cela, j’aurais une question à te poser.

Le garde prenait un malin plaisir à mener cet interrogatoire improvisé. Emma jouait son jeu, attendant le bon moment pour agir. Son corps entier tremblait. Non pas de peur. Mais de rage.

– Pourquoi n’as-tu pas accompli ton devoir ? La cible était sous tes yeux, tu avais tout préparé, je le sais. Alors pourquoi ?

Emma déglutit une nouvelle fois. Chaque parole était une véritable souffrance en raison de la lame plantée dans son cou mais cela importait peu. Elle ne pouvait le laisser croire qu’il détenait la vérité.

– Et pourquoi l’aurais-je fait ? Pourquoi tuer un innocent ? demanda-t-elle en baissant la voix.

Le garde secoua la tête d’un ton désapprobateur.

– Tu es de loin ma plus grande déception. Tu as toujours obéi sans poser de questions, sans remettre en cause les ordres que nous te donnions. Et voilà que tu rencontres l’ennemi et que tu décides de nous trahir ! Ses baisers en valaient-ils seulement la peine ?

Un sourire narquois, empli de mépris à l’égard de la jeune femme, se dessina sur les lèvres du garde. Cela était la remarque de trop pour Emma. Elle n’avait peut-être aucune chance de s’en sortir mais elle ne le laisserait pas se débarrasser d’elle aussi facilement.

Puisant dans ses dernières réserves, Emma se recula d’un coup, se libérant de la lame qui perçait la peau de son cou, et ramena son bras droit devant elle, son bâton bien en évidence. Le sourire qu’arborait l’homme de la Ligue quelques instants plus tôt disparut instantanément. Il n’avait pas veillé à vérifier que son adversaire était désarmée : cette erreur allait lui coûter cher. En l’espace d’une seconde, Emma écarta l’épée d’un coup de bâton et désarma le garde. Un tintement sonore sur sa gauche indiqua à la jeune femme que la lame avait été propulsée à plus d’un mètre de là. Sans attendre la réaction du soldat, elle saisit son épais bout de bois à deux mains et le projeta sur la tête de son adversaire ; son geste fut interrompu à mi-parcours par la main du garde qui avait empoigné le bâton. Une étincelle de rage venait de s’allumer dans ses yeux.

Un frisson parcourut l’échine d’Emma tandis qu’elle luttait avec le chef de la Ligue. Elle était bien trop blessée pour pouvoir se mesurer à lui et, même s’il était désarmé, il était évident qu’il aurait tôt fait de prendre le dessus. L’homme avait saisi le bâton de sa deuxième main et il poussait de toutes ses forces pour faire tomber la jeune femme. Peu à peu, Emma sentit ses jambes se plier sous le poids de l’effort et son mollet blessé finit par céder, provoquant dans tout son corps une nouvelle décharge de souffrance qu’elle ne put réprimer à travers un cri. Sans même le réaliser, elle se retrouva à terre, les mains moites, le souffle coupé. Relevant les yeux vers le soldat qui l’avait terrassée, elle le vit sourire aux éclats, le bâton de bois entre ses mains.

– Tu peux faire tes adieux à ce monde, ma jolie. Tu n’auras que ce que tu mérites.

Emma ne cilla pas tandis que le garde ramenait le bâton derrière lui pour prendre de l’élan et pouvoir l’assommer. S’adossant au mur, elle remarqua son visage déformé par la rage qu’elle lui inspirait. Elle l’avait trahie mais, plus que cela, elle l’avait humilié en mettant ses plans à mal. Espérait-il réparer ses erreurs en la tuant ? Comment avaient réagi les autres membres du conseil de la Ligue en apprenant ce que leur protégée leur avait fait ? Le tenaient-ils pour responsable des échecs qu’ils subissaient ? Tout cela, elle ne le saurait jamais.

Elle se prépara au coup qui allait lui faire perdre connaissance, sans doute pour de bon, repensant à son père et cette promesse qu’elle ne pourrait tenir, repensant à William qui avait tout risqué pour elle. Dans un réflexe pourtant inutile, elle détourna la tête au dernier moment, fermant les yeux, les bras en hauteur pour se protéger du coup.

Mais il ne vint pas.

Au lieu de cela, un bruit sourd déchira le silence de la galerie couverte. Prudemment, Emma se risqua à baisser ses bras et à ouvrir un œil. C’est alors qu’elle le vit, se dressant devant elle, l’épée en avant.

Édouard.

Balayant le couloir du regard, la jeune femme remarqua les débris du bâton que l’épée du prince venait de rompre. Il avait dû surgir de la galerie couverte au moment même où le chef de la Ligue allait la frapper. Ses yeux se tournèrent vers celui qui avait tenté de la faire taire à jamais : la surprise avait fait place à la rage sur son visage.

– Édouard ? s’étonna-t-il.

– Charles, répondit froidement le prince.

Emma ne l’avait jamais vu ainsi. Lui qui avait toujours eu un regard si bienveillant était à présent empli de colère.

– Tu devrais t’écarter, finit par dire Charles. Cette femme est une intruse.

– Je ne pense pas, non. Elle est avec moi.

Édouard ne baissa pas son arme et se tourna vers Emma tandis qu’elle tentait de se remettre debout en s’appuyant contre le mur. Elle vit ses sourcils se lever subrepticement tandis que ses yeux se posaient sur elle : le filet de sang qui coulait sur son cou, les bleus qui avaient coloré son visage, sa robe déchirée : tout dans son allure semblait l’horrifier.

– Est-ce que tout va bien ?

Sa mine grave reflétait l’inquiétude qui avait dû être la sienne au cours des dernières heures et qui semblait s’être intensifiée à la simple vue de ses multiples blessures. Avait-il seulement la moindre idée de ce qu’elle avait pu endurer pour arriver jusqu’ici ? Qu’avait-il découvert de son côté pendant ce laps de temps ?

– Ça ira, répondit-elle simplement d’une voix cassée.

La jeune femme porta sa main à sa gorge qui s’était soudainement asséchée, l’empêchant de parler davantage. Elle adressa un signe de tête au prince qui, pour l’heure soulagé par cette réponse, se tourna de nouveau en direction de Charles. Le tenant toujours en joue, il se déplaça sur le côté pour aller ramasser l’épée du garde. Pointant les deux armes vers lui, il revint se dresser entre le soldat et Emma.

– Explique-toi.

Le garde s’était totalement recomposé un visage charmeur et arborait de nouveau un sourire en coin, comme si la situation était tout à fait anodine.

– Je l’ai trouvée qui rôdait par ici, j’allais la raccompagner quand elle m’a attaqué. Je ne faisais que me défendre !

– Elle t’aurait attaqué ? demanda Édouard en jetant un coup d’œil furtif à Emma. Elle ne semble pourtant pas armée.

– Elle s’est servie de ce bâton, répondit Charles en pointant du doigt les débris de bois qui jonchaient le sol. J’allais la raccompagner à l’extérieur du palais quand elle a tenté de m’assommer avec. J’ignore pourquoi ni comment elle était arrivée du côté de la grande salle d’audience mais elle n’avait rien à y faire. Je ne faisais que remplir mon rôle de capitaine de la garde, tu sais bien le sort qu’on m’aurait réservé si j’avais laissé une intruse aller et venir dans le palais !

Le prince n’eut aucune réaction à cette réponse, il ne baissa pas son arme, ne releva pas les sourcils. Sa mâchoire restait crispée, ses yeux bleu continuaient de regarder Charles d’un air méfiant tandis que son corps entier se dressait entre le capitaine et celle qu’il avait voulu tuer quelques instants plus tôt. Emma les regardait tous deux, impuissante, ne sachant quoi dire, complètement paralysée.

– Que se passe-t-il ? demanda Charles en prenant un air un peu plus grave. Pourquoi dis-tu que cette femme est avec toi ? Tu n’en as pas dit un mot depuis ton retour hier soir.

– Je t’avais déjà parlé d’elle. Celle que j’avais rencontré lors de la Foire du Printemps et que je t’avais chargé de retrouver pour moi, tu te souviens ?

Charles regarda tour à tour le prince et Emma, ses sourcils se levant un peu plus à chaque mouvement de ses yeux, la surprise envahissant son visage. Essayait-il de tromper le prince en jouant la comédie ? La jeune femme n’avait plus la force de se battre ni même de parler, c’est à peine si elle parvenait à rester debout. Pouvait-elle réellement s’interposer entre ces deux hommes qui semblaient si bien se connaître ?

– Alors c’était elle ! Mais je croyais que tu avais abandonné l’idée de la retrouver ? Pourquoi l’avoir invitée au palais sans m’en parler ?

– Disons que j’avais mes raisons de ne pas t’en parler. Pourquoi avoir essayé de la tuer ?

– La tuer ? Oh mon ami, tu as du mal interpréter ce que tu as vu. J’avais simplement retourné son arme contre elle pour la pousser à quitter les lieux sans chercher à m’assommer !

– En étant à terre, désarmée ?

– Aurais-tu déjà oublié nos entraînements réguliers ? Toujours se méfier d’un adversaire à terre, ou relâcher son attention ne serait-ce qu’un instant pourrait s’avérer fatal. Enfin, Édouard, pourquoi refuses-tu de me croire ? ajouta-t-il alors que le prince ne semblait pas vouloir baisser les lames qu’il pointait dans la direction de l’homme de la Ligue. Pourquoi ferais-tu davantage confiance à une femme rencontrée il y a peu plutôt qu’à ton meilleur ami ?

Le capitaine arborait un large sourire amical, ignorant la posture dans laquelle il se trouvait. Ses yeux noir pétillants, plongés dans ceux d’Édouard, ne laissaient transparaître aucune inquiétude. Et pourtant, Emma ne s’y trompait pas : le garde était sur la défensive, prêt à agir au moindre faux pas de celui qui tentait de le maintenir à distance.

– Je lui fais confiance autant qu’à toi. Mais je n’ai pas rêvé : je suis certain que tu t’apprêtais à l’assommer à l’aide de ce bâton. Cela ne te ressemble pas !

– Cela ne me ressemble pas ? Je ne vis que pour vous protéger toi et ton père depuis des années. Je suis certain que les intentions de cette fille étaient mauvaises sinon pourquoi aurait-elle cherché à s’introduire ici, pourquoi t’aurait-elle dit de ne pas m’en parler ?

– Il ment ! hurla Emma qui n’en pouvait plus d’assister impuissante à cette mascarade. Cet homme fait partie de la Ligue, c’est lui qui a comploté contre vous et a organisé votre assassinat !

Édouard s’était retourné vers elle sous le coup de la stupeur. Sans même s’en rendre compte, il avait abaissé ses armes. Cela n’échappa pas à Emma ni à Charles. Une étincelle était apparue dans les yeux du capitaine tandis que sa main droite se glissait sous son uniforme. Alors elle sut ce qu’il allait faire. Et elle sut comment elle devait réagir pour le contrer.

Avant même que le prince n’ait eu le temps de se retourner, Charles s’était précipité sur lui, un petit poignard en avant. Mais Emma avait été plus rapide : elle avait poussé Édouard sur le côté pour lui éviter le coup.

– Garce ! s’exclama le garde.

Édouard, étalé contre le sol par-dessus les épées qu’il venait de lâcher, tourna la tête dans leur direction. Tout était allé si vite qu’il n’avait pas dû remarquer ce qui se préparait. Emma s’était écroulée contre le mur, le poignard planté dans son flanc. Charles prit la fuite sans attendre et le prince se précipita vers elle.

– Non, non… Cela ne se peut…

Emma ne remarqua pas le soudain rayon de soleil qui vint se poser sur les deux épées laissées au sol. Son champ de vision commençait déjà à se rétrécir. Elle ne voyait plus qu’Édouard, seul au milieu de l’obscurité qui l’envahissait. Il retira l’arme de son flanc et elle sentit la douleur la submerger une nouvelle fois. Comment pouvait-elle supporter autant de blessures en même temps ? Celle-ci était la dernière, heureusement. Édouard l’avait prise dans ses bras tout en pressant son flanc d’une main. Il essayait de contenir les saignements mais cela était vain. Elle sentait la vie lui échapper, cette fois-ci pour de bon.

– Regardez-moi, lui ordonna-t-il. Regardez-moi, ne fermez pas les yeux ! Nos médecins vont vous soigner, tout va s’arranger !

Parlait-il pour lui-même plus que pour elle ? Elle voyait ses yeux embués la regarder, ses lèvres trembler. Les mots lui manquaient. Mais pas à elle. Ils seraient peut-être ses derniers, mais son cœur avait fini par lui souffler ces quelques paroles qui viendraient l’apaiser avant de s’en aller. Elle tendit la main vers son visage et plongea ses yeux dans les siens.

– Merci d’avoir cru en moi.

Sa voix n’était plus que murmure. Elle ne vit pas sa réaction. Elle n’entendit pas ses cris. Elle ne sentit pas la larme qui roulait sur ses doigts.

Elle avait sombré dans l’obscurité.

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