CHAPITRE 23

CHAPITRE 23

 

1.

Akira rit de bon cœur.

- Ça doit être la première fois qu’elle se fait traiter de mère maquerelle, notre bonne Gisela !

Je le regardai sans mot dire. Son rire me réconfortait un peu - la crainte d’une légitime colère de sa part m’avait habitée pendant tout le dîner. De retour dans sa chambre, je venais d’avouer mes mots offensants.

- Mais j’ai eu tort, dis-je, je n’aurais jamais dû lui parler ainsi !

Le vieil homme posa la main sur la mienne, comme pour m’assurer de son soutien avant de répondre. Il me sourit.

- Non, tu n’aurais pas dû. Et tu le sais.  Alors, pourquoi l’as-tu fait ?

Je soupirai.

- Ce n’était pas mon intention ! Je voulais être très polie avec elle, gentille même. Elle a l’air vraiment désemparée par la rupture de ses fiançailles. Mais elle m’a mis en colère ! Elle… elle a remarqué mes vêtements, dit que vous me manipuliez, et que vous alliez me traiter comme… enfin vous débarrasser de moi tôt ou tard !

- Oh… Xavier…

Mon interlocuteur prit une profonde inspiration et secoua la tête avec tristesse.

- Les gens comme nous, toi et moi, les orphelins, nous ne pouvons pas nous permettre de laisser la colère prendre nos décisions. Notre situation est trop précaire. Nous n’avons pas de respectabilité qui nous précède... Tu as entendu Monsieur ce jour-là, “on ne sait pas qui sont ses parents”... En plus, tu es femme, tu dois être très prudente.

- Je le sais bien, Monsieur, dis-je la tête basse.

Mon protecteur se leva, alla nous verser deux petits verres d’eau de vie, en plaça un devant moi.

- Laisse-moi te raconter ce qui est arrivé à Volker pour illustrer mon propos.

Il eut un bref sourire.

- Non, je ne l’ai pas mangé. Je l’aimais beaucoup, c’était réciproque, je crois. Nous avons travaillé ensemble et vécu ici tous les deux pendant plusieurs années. Il avait aussi un ami, un des jardiniers, avec lequel, un soir, il est allé boire une bière à l’auberge, en ville. Une bagarre a éclaté et un homme est mort. Qui l’a tué ? Personne n’a su vraiment quel coup, venant de qui, a été fatal. Mais Volker était celui qui n’était pas du village depuis plus de trois générations. Alors il allait être accusé. J’ai organisé sa fuite, il est parti la nuit même pour le Danemark où j’ai des amis. C’est toujours là qu’il vit. Il m’écrit de temps en temps…

Je bus une gorgée d’eau de vie tandis que Akira vidait son verre. Il reprit :

- Pourquoi cette séparation qui nous a fait tant de peine ? Il s’est mis en colère. Quelqu’un s’est moqué de moi en apprenant qu’il travaillait au Manoir. Qu’est-ce que ça pouvait lui faire ? Il fallait rire avec tout le monde!

Il pointa son index vers moi.

- Leçon pour aujourd’hui, Xavier. Ne pas chercher à prendre ma défense. Jamais. Ne pas se mettre en colère…

Je hochai docilement la tête, puis demandai :

- D'où est venue cette rumeur sur… euh…

- Oh ça… Madame ne cessait de me demander, jour après jour, où était Volker. Elle savait ! Gontran lui avait dit ! Mais c’était sa façon de montrer son inimitié. Finalement, je lui ai lancé “je l’ai mangé !” À ma grande surprise, la boutade est devenue une rumeur qui continue de circuler… Apparemment, certains étaient tout prêts à me voir sous les traits d’un ogre.

Nous restâmes silencieux un moment dans une atmosphère où la tristesse s’insinuait. Akira réagit.

- Alors, tu ne m’as pas dit comment Gisela a conclu votre entretien. Elle a bien dû dire quelque chose !

- Oui… Elle a dit que j'étais une ingrate, une fille des rues, ce n’était pas étonnant que je sois devenue la créature du Mongol.

Akira éclata de rire. Je l’imitai. Mon Dieu, comme j'étais soulagée qu’entre deux leçons de prudence, tout ceci le fasse rire !

- La créature du Mongol ! En voilà une expression ! Es-tu la créature du Mongol, Xavier ?

Je le regardai droit dans les yeux.

- Je suis la créature du Mongol, Monsieur, et j’en suis fière !

 

2.

- Allez, fille des rues, dépêche-toi ! Prends la cape de fourrure que j’ai mise sur le lit, il a neigé cette nuit !

Je rattrapai rapidement Akira pour notre promenade matinale. Le ciel était encore sombre et la neige crissait sous nos pas.

- La créature du Mongol est digne et ponctuelle, déclarai-je solennellement. Nul besoin de l’appeler sans cérémonie.

Akira rit, et, saisissant mes épaules affectueusement, me serra contre lui. L’air était glacial. Il m’aida à m’emmitoufler dans la cape et, en marchant rapidement, nous arrivâmes à la partie de la promenade où, grâce aux arbres et au détour de l'allée, nous n'étions plus visibles du Manoir. Nous attendions toujours d’arriver à ce point pour discuter ou simplement cheminer de façon plus détendue.

Ce matin-là, je ne cessai de regarder autour de nous avec inquiétude. Akira m’observait et finalement m’interrogea sur la raison de mon agitation.

- Je ne peux m'empêcher de craindre que surgisse un archer ou un autre homme de main… envoyé par Gisela...

Le vieil homme sourit avec bienveillance.

- Xavier… Si tu voulais engager un tueur à gages, comment ferais-tu ? 

- Euh…

- Exactement. Ce n’est pas si facile. Gisela aurait besoin de demander de l’aide à certains de nos gens, et j’en serais averti. Je suis informé si quelque chose d’inhabituel se produit. Même mue par une sainte colère, Gisela est trop intelligente pour s’exposer ainsi. Non, le danger est ailleurs.

Je le regardai avec appréhension.

- Où ?

- A vrai dire, j'étais persuadé que le vieux curé, si sagace, allait s’en servir. C’est pour ça que j’ai tant insisté pour que tu ne quittes pas mes quartiers.

J'étais de plus en plus intriguée et rétrospectivement craintive. Akira m’expliqua enfin.

- Il aurait pu t’accuser de sorcellerie. Cela aurait expliqué la conduite de ces trois imbéciles et leur pari à ton sujet. A leur arrivée ici, tu leur aurais jeté un sort pour les captiver. Et tu aurais entraîné Aldebert dans la chambre de Gisela avec un maléfice, le ridiculisant et le frappant avec délectation avant de t’envoler. Les sorcières ont l’emprise des airs, elles ne sont pas liées aux lois de la gravité. D'où ta fuite par la fenêtre.

Je le regardai, sidérée. Cette accusation disculpait les visiteurs en me faisant porter toute la responsabilité de leur conduite, arrangeant tout le monde ! Sauf moi, évidemment… Akira avait parlé d’une façon si convaincante que je ne pus m'empêcher de demander :

- Seigneur, vous ne croyez pas que c’est vrai, n’est-ce pas ?

Akira eut un grand rire.

- Xavier, je t’ai vue tomber comme un sac de pommes de terre ! Je peux l’attester, tu es soumise à la gravité !  Mais j’ai été surpris que le curé ne tente pas cette accusation. C’était une telle évidence. Ce qui m’a conduit à réfléchir sur ce dont un de mes correspondants, proche de la famille du fiancé, m’a fait part. Ce mariage n’est pas une idée du père de Markus. Ça ne lui plaît pas. Tu comprends, Gisela n’est pas noble. Sa mère est née, mais pas Gontran. Le père espère mieux pour son fils. Cependant, si Gisela apporte une dot glorieuse avec sa jolie personne, il est prêt à se laisser fléchir.  Alors il a donné mission à son négociateur d'être inflexible sur le montant espéré. Et le curé, réticent lui-même, a choisi pour l'accompagner, parmi les amis de Markus, trois fils de famille qu’il connaît pour être peu intelligents et souvent fauteurs de troubles. Il espérait que quelque chose se produirait pour faire échouer toute l’affaire. C’est ce qui s’est passé.

Nous avons continué à marcher dans le froid.

- C’est pour ça que j’ai demandé à Karine de te faire quelques robes. Certains considèrent que porter des vêtements d’homme, pour une femme, est indice de diablerie. Et cette canne, ajouta Akira après un moment de silence. Je voulais montrer que tu as des séquelles de la chute. Que chacun voit que tu es pleinement humaine.

Je hochai la tête avec reconnaissance. Comme il était prévoyant, cet homme qui me sauvait de tant de dangers jour après jour. Mais, pleinement humaine ? … je réalisai à cet instant que je ne pourrais jamais lui avouer ma nature de Semblable.

 

3.

- Pose-moi une question, Xavier.

Nous étions près de la cheminée, dans la chambre du Mongol, réchauffés par la flambée, chacun dans un bon fauteuil. Quand le silence s'établissait entre nous, Akira aimait l'interrompre avec cette invitation.

Ces moments calmes avant de nous mettre au lit étaient moins fréquents ces temps-ci. Monsieur nous tenait éveillés tard, car il avait forte réticence à retrouver Madame pour la nuit. Elle demeurait furieuse de l’issue des négociations pour la dot de Gisela et s’indignait que je n’aie pas été chassée en conséquence.

Toutefois, ma conversation avec sa fille n’avait pas eu d’influence sur son courroux. Il s'avérait que Gisela ne s’était confiée à personne. Apparemment, la jeune femme avait gardé en elle-même ses émotions et pensées depuis ce soir-là. Lorsque nos regards se croisaient lors des repas, ce qui arrivait rarement - je levais peu les yeux de mon assiette - elle restait impassible ou même me souriait. Cela me paraissait un présage encore plus inquiétant qu’un visage contrarié. Gisela semblait si sûre de sa prochaine revanche qu’elle s’en réjouissait déjà. 

- Votre… euh… vos cheveux… Les avez-vous toujours maintenus ainsi ?

Ma question le fit rire. Il se pencha vers moi, m’invitant à toucher son crâne lisse et la frontière nette avec sa chevelure. Ses cheveux, là où ils étaient autorisés à pousser, étaient épais et d'un noir profond. La portion nue de son crâne avait la douceur d’un velours très fin.

- Tu me chatouilles ! rit le vieil homme en se redressant. Ça ne fait pas si longtemps que je porte mes cheveux ainsi. Quelques années, guère plus. Après le départ de Volker, en fait. Vois-tu, j’ai eu l’occasion d’admirer des gravures venues d'Extrême-Orient, où des guerriers coiffés de cette façon se battaient sur un champ de bataille. Celui qui me les montrait, un rabbin de Venise où je voyageais avec Gontran pour nos affaires, m’expliquait que ces guerriers croyaient que leur dieu pouvait plus facilement les attraper par leurs cheveux s’ils étaient tués au combat.

J'étais impressionnée.

- Est-ce pour cette raison que vous l’avez adopté ? Pour que Dieu…

Il me sourit avec indulgence.

- Je ne crois pas que Dieu, dans sa puissance infinie - ou le diable, qui sait lequel des deux me désignera comme sien - ait besoin d’aide pour me saisir. Mais je sentais que je vieillissais. C'était un moyen pour moi de m’habituer à cette idée…

Nous restâmes songeurs quelques temps.

- Puis-je moi aussi te poser une question, Xavier ?

- Bien sûr, Monsieur.

Voilà qui était inhabituel.

- Quand tu as fui la chambre de Gisela, était-ce pour te protéger de cet imbécile, ou pour éviter de lui faire trop de mal ?

Je me sentis rougir. Je levai les yeux vers lui - il me regardait avec cet air bienveillant que son visage reflétait toujours.

- J’ai craint de le tuer, admis-je.

Akira hocha la tête, comme s’il s’attendait à ma réponse. J'hésitai un instant, puis, voulant lui montrer ma confiance, je sortis Veronika de ma manche et la lui tendis. Il parut impressionné par la finesse de l’arme et sa lame acérée.

- D'où tiens-tu cette petite merveille ?

- Une amie me l’a donnée.

Je songeai qu’il devait trouver curieux qu’une servante comme moi ait une amie qui possède de tels trésors. Allait-il imaginer que mon amie ou moi-même l’avions volé ?

- J'étais sa suivante, ajoutai-je. Très différente de Gisela. Elle me traitait comme une petite sœur. Un jour, je lui parlais de ma peur d'être attaquée, surtout en déplacement. Quelques temps plus tard, c’était son cadeau.

Akira me rendit l’objet, remarquant avec un sourire appréciateur comment je la dissimulais dans ma manche.

- C’est très utile, une arme comme celle-là, nota-t-il. Mais il te faut aussi quelque chose que tu puisses utiliser quand tu ne veux pas forcément tuer. Tu sais, la canne dont je me sers, et celle que tu as aussi à présent… Ce sont aussi des armes. Voudrais-tu que je t’apprenne à t’en servir ? Tu peux faire tomber quelqu’un, lui casser même un bras ou une jambe… ça suffit souvent pour mettre fin à une attaque.

Je me redressai dans mon fauteuil, les yeux brillants et lui sourit.

 

4.

Et puis il se passa la chose suivante.

La journée avec Monsieur s’était enfin terminée, les dernières heures n’avaient guère été fructueuses. Monsieur, l’œil triste, cherchait avant tout notre compagnie plutôt que de résoudre quelque problème ou deviser de nouvelles idées. Finalement, il se leva et nous souhaita bonne nuit. Mais il frappa à la porte des quartiers d’Akira presqu’aussitôt après. Il ne se décidait pas à aller au lit.

Akira alors lui parla à voix basse, comme si Monsieur était encore un enfant, l’encourageant avec gentillesse à aller se coucher. Je m’assis à ses côtés, et puisque je tenais compagnie à Monsieur, Akira se retira dans sa chambre un moment.

Assise en face de Monsieur et le voyant de près – ordinairement, j'étais toujours aux côtés d’Akira, donc un peu à l'écart - je fus frappée par la détresse qui émanait de lui, l’expression triste de son regard, ses soupirs, même la façon dont ses épaules semblaient avoir du mal à le maintenir debout. Akira m’avait dit que Monsieur passait par des moments de mélancolie en hiver, quel que soit les circonstances. Mais cette fois ci, bien malgré moi, j'avais causé la situation tendue qu’il vivait avec sa femme.

Alors qu’il se levait pour finalement prendre congé, je posai ma main sur la sienne et lui sourit, essayant de lui transmettre un peu de réconfort. Il me regarda, semblant heureusement surpris, et pris ma main dans la sienne. Avec émotion, il la porta à sa bouche et l’embrassa. Il eut la force de me sourire. Sans qu’il m’ait dit un mot, je fus émue de lui apporter quelque soulagement.

Spontanément, je posai un baiser sur sa joue. Il me serra contre lui, son regard soudain émerveillé. Puis je me sentis empoignée et fus soudain projetée du bureau d’Akira et me retrouvai dans sa chambre, jetée au sol. Le temps de me relever, étourdie, je vis Akira mettre Monsieur proprement à la porte, lui parlant à voix basse. Je ne saisis pas ce qu’il lui disait mais c’était une algarade. Une fois Monsieur parti, Akira revint vers moi, me prit par le bras et m’assit à ses côtés sur un de ses fauteuils.

- Es-tu folle ?! Tu veux coucher avec Monsieur ? Tu crois que ça arrangera ses affaires avec Madame ?

- Non…

J'étais encore abasourdie de la rapide succession d'émotions et mouvements qui venait de se produire.

- Alors, pourquoi l’embrassais-tu, à l’instant ?

Pour la première fois, Il avait l’air furieux, et perplexe aussi, en égale proportion.

- Je ne sais pas, avouai-je. C’est arrivé si vite. Il avait l’air triste, je voulais juste le consoler…

Akira soupira bruyamment. Je ne comprenais pas moi-même ce qui m’avait émue à ce point. Il me faudrait bien des siècles avant de réaliser qu’un homme âgé, malheureux et pour lequel j’avais de la reconnaissance avait toutes les chances de me troubler. L’ombre d’Aubert me suivait…

- Xavier, n’as-tu pas remarqué les regards que Monsieur lance dans ta direction ? Tu lui plais ! Il se sent seul. Il sait être charmant et devine comment gagner le cœur des dames. Tu viens de le voir à l’action ! Décidément, il faut que tu partes… Tu es trop vulnérable ici.

Je baissai la tête. Voilà, c’était arrivé. Akira se lassait de mes bourdes et allait m’envoyer Dieu sait où… Au Danemark, peut-être…  Cette perspective m’attrista profondément. J'étais heureuse avec le Mongol. Non seulement je me sentais protégée de tout danger, mais la compagnie du vieil homme était si plaisante. Sa bonne humeur était constante et il riait volontiers. Il était prévenant et prenait soin de moi. Quand nous nous couchions, le mouvement qu’il faisait, ouvrant son bras pour que je me glisse à ses côtés m’emplissait de joie. Nous continuions à bavarder dans l'obscurité jusqu'à ce que le sommeil arrive.

Quand je levai la tête à nouveau, je vis qu’il avait rapproché sa chaise de la mienne. Il semblait triste et préoccupé.

- Comprends-moi, Xavier. Je pense à ta sécurité mais aussi à ton intégrité. Tu ne dois rien à Monsieur, et certainement pas ton corps. Souviens-toi, il n’a changé d’avis à ton sujet que lorsqu’il a vu le bénéfice qu’il pouvait en tirer pour la dot de sa fille ! Et même s’il avait agi pour ton seul bien, tu n’aurais pas à lui céder. Que tu sois une servante ou non, ton corps, création de Dieu, c’est quelque chose de sacré, comprends-tu ?

Je baissai les yeux, me tus pendant un moment. Mon cœur battait fort. Sans le regarder, je finis par dire, parlant bas :

- Mon corps n’est pas sacré, Monsieur. Des brigands m’ont capturée, j’ai mis des mois avant de réussir à leur échapper. Depuis, mon corps est mort, c’est comme s’il n’existait plus. Je le porte comme une pelisse, comme la cape de fourrure que vous me prêtez pour notre promenade. Alors, pourquoi ne pas le donner à un homme qui a été bon pour moi, si ça peut le réconforter ?

Silence. J’osai finalement regarder Akira. Il me considérait gravement.

- Allons-nous coucher, Xavier, me dit-il finalement.

 

 5.

Nous étions assis dans l'obscurité, l’un à côté de l’autre dans le lit. Nous n'étions pas prêts à dormir, ni lui ni moi. Nous parlerions plus aisément sans nous voir, devinai-je, c'est pourquoi Akira avait décidé de nous mettre au lit. Je lançai :

- Je n’ai pas l’intention de me donner à Monsieur. Je parlais en général !

Il tourna la tête vers moi et je devinai son sourire.

- Tant mieux… Cela m’aurait surpris de toi, aussi… Mais je pouvais imaginer que tu veuilles le consoler ! Ton cœur est tendre…  Je suis ton protecteur, Xavier. Je veux être ton protecteur. Tant que je suis là, près de toi, personne ne te fera de mal. Mais je ne veux pas être ton geôlier !

Moment de silence pendant lequel je réfléchis à ce qu’il venait de dire.

- J’ai confiance en vous, dis-je finalement. Vous n'êtes pas mon geôlier. Je sais faire la différence, croyez-moi.

Dans le noir, je sentis sa main se poser sur la mienne. Je poursuivis.

- La captivité, c’est ce qui me fait le plus peur. La pendaison plutôt qu’être captive à nouveau ! C’est pour ça que la menace d'être emmenée par ces hommes, les amis de Markus, m'épouvantait. C’est à vous que je dois d’avoir évité ce sort. Pas Monsieur. Je le sais. Vous ne vous êtes jamais conduit en geôlier avec moi, vous le savez. Pourquoi dire ça ?

Moment de silence. Puis j’entendis le Mongol rire presque sans bruit.

- Parce que… quand je t’ai vue embrasser Monsieur, j’ai été pris de rage. Comment osait-il tenter de te séduire - et presque réussir ! Je l’ai mis dehors en lui rappelant des choses de bon sens sur la stupidité de sa conduite, mais j’ai dit aussi : “Xavier m’appartient, si vous tentez quoi que ce soit à nouveau, je vous quitte.” Pourtant je ne suis pas un homme possessif. Pourquoi ai-je dit ça ?

Moment de silence.

- Je suis la créature du Mongol, dis-je d’un ton léger.

- Je ne veux pas que tu sois “à moi” de cette façon. Même avec les hommes que j’ai aimés, je n’ai jamais été possessif ou jaloux.

Moment de silence.

- Alors, comment voulez-vous que je sois “à vous” ?

- Je veux… ce que nous avons. Tu es à mes côtés, tous les jours Nous parlons. Nous travaillons ensemble. Nous ne sommes jamais séparés. Tu me masses les pieds…

- Pas ce soir…

- Non, pas ce soir.

Moment de silence.

- Alors continuons d’avoir ce que nous avons, proposai-je. Je reste à vos cotes. Discrète, presque invisible. Mais je reste là, avec vous. Je ne veux pas vous quitter. Je suis si bien, avec vous. J’apprends tant de choses.

Je l’entendis soupirer, s’agiter un peu.

- Mais c’est ce que je veux, Xavier. Je veux ça, exactement ça. Pour tout te dire, je n’ai encore écrit à personne pour leur demander de te trouver une place. Je veux te garder avec moi. Mais c’est égoïste ! Le Manoir n’est pas un endroit sûr pour toi.

- Tant que je suis avec vous, je suis en sécurité.

- Ta présence dans cette maison est cause de trouble. Madame est furieuse. Gisela… aussi, probablement. Monsieur espère te séduire. Ce n’est pas sain, ni pour la maisonnée, ni pour toi.

Moment de silence.

- Peut-être pouvons-nous agir pour calmer les esprits ? suggérai-je. Madame peut-être ne décolère pas car son mari travaille tard, de plus en plus tard, en ma présence… C’est une situation affligeante, pour une épouse qui a déjà de bonnes raisons de ne pas m'apprécier. Gisela ? Elle se mariera bientôt et quittera le Manoir. Et après ce soir, Monsieur va sans doute amender sa conduite à mon égard...

Akira s'étendit sur ses nombreux oreillers et je l’entendis rire à nouveau.

- Tu veux vraiment rester ici, toi… constata-t-il. Je le veux aussi, mais…

Je m’approchai de lui dans l'obscurité, osai le prendre par les épaules.

- Mais quoi ? Nous le voulons tous les deux ! Prétendons que vous continuez à me chercher une place quelque part pour n’effaroucher personne… Ils vont s’habituer à moi… Et puis, je peux rester dans vos quartiers, certains jours, comme nous le faisions au début ? Si je ne suis pas tout le temps aux côtés de Monsieur avec vous, ma présence sera moins visible.

Il rit à nouveau, m’entoura de ses bras.

- Tenace petite créature !

Divin moment que celui où il me serra contre lui.

- Je ne veux pas vous quitter… murmurai-je à son oreille.

- Je ne veux pas que tu me quittes.

Il effleura mon dos du bout des doigts, j’avais l’impression d'être touchée par l’aile d’un ange.

- Est-ce que tu veux… qu’on se marie ? demanda-t-il, d’un ton hésitant mais plein de bonne volonté.

Je ne m’attendais pas à cette question.

- Oh non ! m'écriai-je. Pourquoi ferions-nous ça ?

Le Mongol éclata de rire.

- Voilà, ma première demande en mariage, hélas, elle est accueillie par “Oh non ! Pourquoi ferions-nous ça !”

Je ris avec lui.

- Je vous aime de tout mon cœur, expliquai-je. Vous le savez ! Que vous le vouliez ou non, je suis à vous, corps et âme. Mais je ne veux pas me marier. Jamais ! L'idée seule m’effraie, c’est une forme de captivité, vous comprenez. Même avec vous.

- Ça me va tout à fait, Xavier. Nous sommes ensemble, c’est ce qui compte. Et un mariage serait à l'opposé de la discrétion dont nous avons besoin.

Une vague de soulagement me parcourut. Lui paraissait aussi détendu, pour autant que je puisse en juger dans l'obscurité. Il caressa mon visage de sa main, puis posa ses lèvres sur les miennes. Un moment d’une grande douceur.

- La créature du Mongol est très heureuse… murmurai-je.

Il s’installa sur les oreillers et étendit son bras, comme il le faisait tous les soirs.

- Le Mongol n’est pas malheureux. Viens dormir, fille des rues. 

 

6.

Mon souci, les jours qui suivirent cette nuit, fut de dissimuler la joie de me savoir aimée du Mongol et destinée à ne pas le quitter. Je me sentais si radieuse qu’il me semblait que tout le monde devait le voir aussi clairement que les rayons du soleil.

Nos nuits passaient en conversations, chastes caresses, baisers, et sommeil paisible. Au petit matin, lors de notre promenade, il m’apprenait à manipuler la canne qu’il m’avait offerte et la sienne, plus grande qui permettait donc des engagements plus amples.  Nous répétions les mouvements traditionnels d’un duel, arrêtant le geste juste avant l’impact. Le vieil homme avait une énergie inépuisable. Le soir, dans son bureau, il me montrait des dessins du corps humain que je n’avais jamais vus, et je regardais fascinée les détails des os et des articulations.

- Est-ce que ça te fait peur, de voir comment nous sommes faits ? me demanda-il.

- En fait, non…. répondis-je sans lever les yeux de la gravure. Ce qui me surprend, c’est la ressemblance avec les animaux. En cuisine, j’ai souvent ouvert et prépare des lapins, du gibier… bon, les différences sont évidentes mais tant de choses en commun…

Il sourit.

- Le même architecte…

Il me montrait ces gravures pour m’indiquer les endroits où diriger mes coups.

- Les os sont solides, en tout cas chez les hommes jeunes. Or il faut que chaque coup porté fasse suffisamment de dégât pour que ton assaillant, toujours en vie, ne soit plus assez valide pour te frapper en retour. Alors tu dois viser ces articulations ici, ici et là… les côtes peuvent être aussi un bon choix, tout dépend de ton adversaire. Certains ont un torse si solidement bâti que ce n’est même pas la peine d’essayer. Leurs muscles les protégeront.  S’ils portent une armure ou certaines pièces de métal pour se protéger, il faut viser avec précision…

Un matin que nous revenions en sueur vers le Manoir tandis que le soleil se levait et donnait à la neige de belles couleurs chaudes, nous vîmes une jeune femme blonde, les cheveux dénoués, qui semblait nous attendre. Elle était assise sur un banc de pierre, enveloppée d’un long châle noir bien insuffisant pour la protéger du froid. Akira la reconnut le premier.

- C’est Gisela !

- Quoi ? Elle a l’air différente… Vous êtes sûr ?

- C’est elle ! Elle veut sans doute te parler.

Dès l’instant où il prononça son nom, lui et moi d’un même mouvement et sans nous concerter marchâmes plus lentement, boitant et nous servant de nos cannes pour nous soutenir. Cela nous fit rire - un rire que pour ma part j’étouffai vite car je ne voulais pas donner à la jeune femme l’impression que je me moquais d’elle.

 

7.

Je n’avais jamais vue Gisela avec cette expression. Son visage était calme, presque solennel. D’habitude, quand elle parlait, se moquait ou riait, elle faisait des petites grimaces tout en regardant ses amies du coin de l’œil. La femme au visage grave qui m’attendait n’était pas là pour se moquer ou rire.  Elle se leva à notre approche.

- Xaver ? Puis-je te parler quelques instants, si ça ne t’ennuie pas ?

Je passai ma main sur mon visage en sueur.

- Bien sûr, Madame ! Laissez-moi juste le temps de changer de vêtements… Ne restez pas dehors, il fait trop froid… !

Elle eut un geste de la main pour m’assurer de son confort et s’assit à nouveau sur le banc de pierre qui devait être glacial.

Quand je la retrouvai après avoir enfilé une robe et un manteau, elle m’invita à prendre place à ses côtés.

- Ça me fait plaisir de te voir, assura-t-elle en prenant ma main.

Je réalisai que, sur ce même banc, Aldebert avait lui aussi pris ma main en m’interrogeant gentiment sur le couvent où j’avais soi-disant grandi. Un peu embarrassée, je tournai la tête vers le jardin et vit la silhouette de Burke, un des gens d’arme, celui qui était apparu opportunément quand Ernest m’avait poursuivie sous le porche. Il marchait lentement. Il ne nous regardait pas mais je le devinai attentif à nos mouvements.

- Comment allez-vous, Madame ? demandai-je poliment.

- Je vais fort bien. J’ai beaucoup réfléchi depuis notre dernière conversation. Pas toi ?

- J’ai… Mes paroles étaient très offensantes. Je regrette de…

Gisela leva la main et je m’interrompis.

- Tu as bien fait d'être brutale. Je méritais tes mots. J’ai été injuste avec toi. Je… Je ne l’ai dit à personne mais j’ai surpris une conversation entre Aldebert et ses amis avant leur départ. Ils se moquaient de lui pour ne pas avoir réussi à te maîtriser. Ses réponses montraient bien qu’il avait essayé de te saisir. Il ne s’est pas laissé frapper sans protester, comme il l’a prétendu devant mon père. Mais c’est ce que je voulais croire, tu comprends.

Cela n’avait pas beaucoup d’importance mais je me sentis soulagée qu’elle reconnaisse la réalité de ce qui s’était passé dans sa chambre.

- Merci de m’en faire part, dis-je.

- Xaver, tu es très différente de ce que j’imaginais quand tu es arrivée dans cette maison. Tu es féroce, solide, intelligente. Je crois n’avoir jamais rencontré de femme comme toi. Je me contentais de mes amies et dames de compagnie parce que… je n’aime pas être seule, et je ne savais pas que je pouvais trouver mieux. Tellement mieux.

Elle serra d’avantage ma main et je commençai à me sentir inquiète de la tournure que prenaient ses paroles.

- Alors voilà ce que je te propose, Xaver. Reviens à mon service. Je chasserai toutes les autres. Mes amies retourneront dans leur famille. Elles veulent trouver un mari, je sais bien que c’est pour ça qu’elles vivent ici. Elles espèrent attirer vers elles un de mes prétendants ou quelqu’un de son entourage. Mes dames de compagnie trouveront un nouvel emploi ailleurs. Tu seras avec moi tous les jours. Tu dormiras près de moi. Je te dirai toutes mes pensées, et tu me corrigeras chaque fois que tu le jugeras utile. Je resterai dans le droit chemin grâce à toi. Tu me protégeras de tout danger. Et si quelqu’un autour de moi… autour de nous... a besoin d'être remis en place, tu t’en occuperas comme tu t’es occupée d’Aldebert. Qu’en penses-tu ?

Je restai silencieuse, cherchant les mots qui puissent exprimer un refus poli. La jeune femme poursuivit :

- Naturellement, tu seras payée en conséquence. Largement, très largement. Markus et moi sommes toujours en correspondance. Notre mariage aura lieu, tôt ou tard. Et tu me suivras là-bas. Toutes mes suivantes et les servantes t'obéiront. Personne n’aura plus d’autorité que toi dans mon service. Toutes les robes qui seront faites pour toi, pour les occasions où tu seras amenée à paraître à mes côtés, t’appartiendront pleinement.  Les bijoux aussi. Tu seras comme une sœur qui me dirige et me protège. Ne pas avoir de sœur m’a tellement manqué…

Je pris une profonde respiration.

- Madame, vous avez dit que vous m’aviez mal jugée à mon arrivée ici. Je crains qu'en cet instant, vous ne m’imaginiez à nouveau différente de ce que je suis. Vous décrivez clairement la personne que vous souhaitez avoir à vos côtés. Cette personne, ce n’est pas moi.

Gisela me regarda dans les yeux avec intensité, ses yeux n'étaient pas bleus ce matin mais d’un vert un peu gris.

- Si tu le voulais, tu pourrais être cette personne ! dit-elle avec vivacité. Mais je t’ai tellement déplu que tu ne veux même pas essayer. J’ai changé, tu sais. Je ne suis plus celle qui s’est moq… qui n’a pas été très gentille avec toi.

- Monsieur Akira et Monsieur votre Père ont passé beaucoup de temps à m'éduquer pour que je puisse accomplir des travaux - des travaux modestes - à leurs côtés. Je ne veux pas leur temps ait été dépensé en vain…

- Mon père n’est pas un obstacle. Il comprendra.

Elle était habituée à ce que ses désirs priment sur les besoins des autres, en particulier son père. Elle poursuivit, tandis que son visage s’assombrissait :

- Je suppose donc que c’est le Mongol le problème. Aide-moi ! Que pouvons-nous faire pour le convaincre ?

Je souris humblement. Sans être brutale, il fallait lui dire la vérité.

- Ce n’est pas lui, Madame. C’est moi. C’est moi qui ne suis pas convaincue. Je ne suis pas la personne que vous décrivez. Je pourrais prétendre l’être, le devenir, qui sait… mais je ne le veux pas. Et vous seriez déçue du résultat. Vous êtes une femme forte et décidée. Peut-être n’avez pas besoin de cette sœur à vos côtés.

Gisela leva la main devant mon visage.

- Ne prends pas de décision tout de suite, commanda-t-elle. Réfléchis. Réfléchis à toutes les facettes de ma proposition. Tu es arrivée ici pour être fille de cuisine. Et vois ce que je t’offre ! Être au service du Mongol, en supposant que tu y survives, n’aura qu’un temps, tu sais. C’est un homme très âgé, plus que tu ne le penses.

J’ouvris la bouche pour répondre, mais de nouveau sa main m’intima le silence.

- Réfléchis !

Elle serra son châle noir autour d’elle et s'éloigna sans se retourner.

 

8.

- Elle ne veut pas t’entendre dire non ! C’est pour ça qu’elle te dit de réfléchir…

Nous mangions une soupe épaisse de flocons d’avoine et fruits secs que les servantes avaient amenée dans la chambre du Mongol comme elles le faisaient tous les matins.

- Comment peut-elle imaginer que j’aie envie de devenir son garde du corps? Et même d’aller punir sur son ordre ceux qui auront eu le malheur de lui déplaire ?

Je secouai la tête, incrédule.

- Pourtant, releva Akira, elle dit une chose très vraie. Mon âge, par rapport au sien.

Je le regardai, un peu irritée.

- Même si vous deviez mourir demain, c’est avec vous que je passerais ces dernières heures. Et je n’irais pas la rejoindre ensuite ! Connaître toutes ses pensées, vous imaginez ? C’est presque l’enfer, ce qu’elle me propose !

- Et elle est persuadée qu’elle t’offre le paradis…

Akira sourit, puis sans cesser de manger, redevint sérieux.

- A propos de mon âge, et de ma mort à venir, j’ai quelque chose à te demander.

- Pourquoi aborder cette question ? Vous êtes en pleine forme.

- C’est quand on est en pleine forme qu’il faut en parler, Xavier. Le moment venu, je veux que tu me promettes de m'obéir, même si ça ne te plaît pas.

Je posai ma cuillère, alarmée. Il poursuivit.

-  Quand je sentirai la mort approcher, je te demanderai de partir, vite et loin. Nous avons convenu que tu restais avec moi parce que je pouvais te protéger. Quand je serai mourant, un moment viendra où il faudra que tu t’en ailles. Et tu devras m'obéir. Donne-moi ta parole, Xavier.

Il me regardait sans sourire, attendant ma réponse. Je ne pouvais imaginer de le quitter alors qu’il agonisait. Mais ses yeux fixés sur moi ne me laissaient aucune échappatoire. Oppressée, je finis par répondre.

- Je vous obéirai.

- Même si toi, tu veux rester à mon chevet, tu accepteras de quitter les lieux dès que je te le demanderai. Sans discuter, sans chercher à me convaincre, sans un mot, tu partiras. Donne-moi ta parole.

Je pris une grande inspiration. Si je refusais, notre décision de demeurer ensemble serait probablement remise en cause.

- Je vous donne ma parole.

Cela ne lui suffit pas. Il me fit répéter chaque mot pour que mon serment soit absolu. Je me sentais triste et désemparée quand il en eut fini. Il se préparait à aller rejoindre Monsieur.

- Je crois que je vais rester ici ce matin, lui dis-je.

- Tu m’en veux…

- Non… Mais j’aurais voulu prendre cette décision moi-même, celle de vous quitter au moment de votre mort, plutôt que de me la voir imposée.

Il caressa mes cheveux.

- Je suis désolé de t’avoir bousculée ainsi. Mais crois-moi, je l’ai fait par amour pour toi. Amour.

Il n’utilisait pas ce mot a la légère. Je tentai de sourire.

- Et puis, qui sait, je mourrai peut-être avant vous…

J’aurais voulu que cela soit possible. Il embrassa mon front tendrement.

- Qui sait. Merci d’avoir bien voulu promettre. Je sais que tu ne le voulais pas. Mais c’est essentiel. Repose-toi, je viendrai te chercher pour le déjeuner.

 

9.

Mon désarroi ne dura pas longtemps. Baignée de bonheur comme je l'étais auprès d’Akira, je mis vite de côté cette conversation, songeant qu’au moment crucial, il changerait sans doute d’avis et me garderait près de lui pour ne pas expirer seul au monde.

De temps en temps, quand Gisela et moi étions en présence l’une de l'autre, elle me jetait un regard incisif et comprenait à mon sourire poli que je continuais de “réfléchir” - autrement dit, c’était toujours “non”. Elle se maria (j’avoue que je ne me souviens plus si c’était avec Markus ou avec quelqu’un d’autre). A son départ, elle fit ses adieux à ceux qui l’avaient servie au Manoir. Quand elle arriva à ma hauteur, je m’attendais à quelques mots sarcastiques ou plein de commisération. Mais elle me regarda puis dit simplement.

- Tu es la bienvenue à tout moment dans ma nouvelle famille, Xaver. N’oublie pas.

J’avoue que je n’y consacrai pas beaucoup de pensées.

Le fils de Monsieur, Henri, écuyer d’un puissant chevalier, revint vivre au Manoir avec sa toute jeune épouse. Il allait se préparer à succéder à son père. Je me fis plus discrète que jamais. Ainsi que je l’avais espéré, la maisonnée s’était habituée à ma présence, et comme on me voyait de moins en moins auprès de Monsieur, j'étais devenue aux yeux de tous la suivante du Mongol, celle qui le servait, et personne ne se préoccupait de connaître le détail de notre existence commune.

La routine de notre quotidien paisible me donnait toujours beaucoup de joies. Il arrivait que nous voyagions ensemble, parfois avec Monsieur, parfois sans lui, visitant des foires ou d’autres négociants avec lesquels des ententes allaient se conclure ou nécessitaient d'être revues. Je m’habillais en homme lors de ces voyages. Burke, l’homme dont la présence m’avait protégée au Manoir, devenait notre garde du corps lors de ces déplacements. Sa solide assise et son regard profond, sous son arcade sourcilière proéminente, projetait une force intimidante. Son frère, Garrick, était si différent - un homme mince tout en vivacité, le verbe haut - qu’il semblait que les deux s'étaient entendus, tôt dans leur vie, pour répartir leurs talents entre eux. Ils étaient arrivés très jeunes au Manoir et constituaient le plus proche rempart du Mongol contre les dangers du quotidien et du monde. Leur entourage auquel s’ajoutaient d’autres solides éléments me rassurait, même si la peur ne me quittait jamais tout à fait. Mon compagnon prenait mes émotions au sérieux.

- La peur est une bonne servante, me dit-il un jour. Être en alerte est toujours bonne politique. L’important est de s’assurer que la peur reste à sa place et ne s’empare pas du pouvoir!

Pour ce voyage en début de printemps, le premier de l'année, nous étions peu nombreux. Une escorte de sept gens d’armes dont les deux frères, le Mongol et moi. Nous fîmes escale dans une auberge où nous y étions toujours très bien accueillis, et où Akira et moi partagions une chambre confortable. Gudrun, la femme de l’aubergiste, avait travaillé dans les cuisines du Manoir avant mon arrivée. Elle faisait toujours grand accueil à Akira et ses paroles de gratitude laissaient entendre qu’il avait été un soutien pour son commerce de bien des façons. Le vieil homme était fatigué et m’envoya porter une missive aux négociants que nous devions rencontrer le lendemain.

Xavière Bach arrivait à la fin de sa vie, mais je ne m’en doutai pas un seul instant.

 

10.

Après avoir délivré le courrier, retournant à l’auberge, je songeai avec plaisir à la nuit de repos à venir - ces équipées étaient éprouvantes physiquement - et à la façon dont j’essaierais de convaincre Akira de prendre une journée de repos complet avant de retourner au Manoir. Il m’avait paru fatigué et sombre.

Gudrun, une grande et belle femme ronde, dont les cheveux blonds tressés formaient un diadème autour de son front, augmentant encore sa taille, était une cuisinière hors pair. Je l’avais observée, tandis qu’elle préparait un plat riche de choux fermenté et de saucisses. Si nous restions un jour de plus, accepterait-elle de me montrer sa façon de procéder pendant la sieste de mon Maître ? Être en cuisine me manquait…

Arrivant à l’auberge, je compris tout de suite que quelque chose de grave venait de se produire. Je reconnus notre escorte, devant le bâtiment, l’air chagrin. Les aubergistes et leurs gens étaient là, eux aussi, tous dehors, les bras ballants, le visage sombre et contrarié. Les clients présents lors de notre arrivée quelques heures plus tôt avaient disparu. Ce qui m’alarma le plus, c’était de ne voir Akira nul part.

Me voyant arriver, Burke et Garrick échangèrent un regard et s'approchèrent alors que je descendais de mon cheval.

- Ou est Monsieur Akira ? demandai-je aussitôt.

Garrick parla et ses mots me glacèrent. Akira avait été contaminé par la peste. Après qu’il m’eut confié sa lettre, alors que je me chevauchais vers ses destinataires, il avait vomi du sang en se tordant de douleurs. Les aubergistes avaient aussitôt renvoyé leurs clients et fermé l'établissement.

Burke et Garrick avaient des consignes implacables.

- Nous avons des ordres de Monsieur Akira. Il est toujours dans sa chambre dans l’auberge mais ne peut plus être visité. Venez avec nous. Nous devons vous emmener.

La terrible réalisation que ce cauchemar était bien réel me saisit.

- Je ne peux pas… je ne peux pas partir ainsi ! Je dois le voir ! Je ne risque rien, j’ai déjà eu la peste et j’ai guéri !

Je me revois, dans un tourbillon d’images où le désespoir dominait, me débattant tandis que les deux hommes, qui m’avaient empoignée chacun par un bras, m’empêchaient de me précipiter à l'intérieur du bâtiment. Sans doute ai-je crié, protesté, essayant de me libérer. Gudrun se planta devant moi et me gifla.

- Ça suffit mon garçon ! cria-t-elle pour couvrir ma voix. Calme-toi !

- J’ai déjà eu la peste ! J’ai guéri ! Je peux le soigner !

- Lui aussi, mon gars ! Akira aussi a eu la peste. Lui aussi a guéri. C’est une autre forme de peste, encore plus redoutable ! Nous allons devoir tout passer à la chaux vive et tout recommencer.

Au milieu de ces mouvements et cris désespérés, soudain, une image nette, distincte. Ma petite Sainte. Triste mais résolue.

- Cesse donc de lutter, dit-elle calmement. Tu es comme un poisson hors de l’eau.

- Je ne peux pas… je ne peux pas partir comme ça…

C’était insurmontable, impossible de m’en aller alors qu’il était tout proche, encore vivant, en agonie.

- Lui fais-tu confiance ? Akira a toujours place ton intérêt avant toute chose. Fais-lui confiance, tiens ta promesse.

Un des hommes m’assomma peut-être. Ou alors je m'évanouis. Je ne sais plus. Le jour tombait lorsque je revins à moi. J’avais été jetée sur la selle d’un cheval. La tête ballante sur son encolure, j’avais cheminé ainsi, aux côtés de Burke et Garrick, dont les montures entouraient la mienne. Voyant que j'étais de nouveau consciente, ils firent étape et montèrent un campement pour la nuit.  J'étais dans une sorte de torpeur. Je ne pleurais pas. Je ne pus ni manger ni dormir. Les deux hommes n’insistèrent pas. Je passais la nuit assise près du feu qui lentement diminuait d'intensité, les yeux fixés sur les flammes.

Le lendemain, nous poursuivîmes notre chemin. Je ne savais même pas où nous allions mais ne posai pas de question. Mes larmes coulaient sans répit.

Le soir venu, nous fîmes escale dans une auberge emplie de clients, de bruits, de mouvements. La femme qui nous servait ne cessait de nous poser des questions sur notre air abattu. Garrick expliqua que nous étions trois frères cheminant vers les funérailles de notre père.

- Oh, s’apitoya la femme, proposant de nous faire oublier notre tristesse avec de la mauvaise bière.

Elle ne cessait de me jeter des regards par en dessous.

- Votre petit frère est joli comme une fille ! glissa-t-elle à Garrick d’un air gourmand.

L’irritation que je ressentais, dans l'état où j'étais, fut vite insupportable. Finalement, je tapai du poing sur la table.

- Un peu de respect pour notre chagrin, femme !

Elle tressaillit et disparut de notre vue. Son obéissance me surprit. Être un homme me donnait une voix d’autorité que je n’avais jamais connue. Burke tapota mon bras pour montrer son approbation, et me sourit. Je pus avaler un peu de soupe. Je levai les yeux vers Garrick.

- Où allons-nous ?

- Monsieur Akira nous a demandé de vous amener jusqu'à la ville de Luxeuil, dans le comté de Bourgogne. Nous y parviendrons demain ou après-demain.

Il m’expliqua qu’avant chaque voyage, Akira leur donnait des instructions au cas où la mort le saisirait avant notre retour.

- Il était très clair : vous ne deviez pas retourner au Manoir. Votre vie n’y était plus sûre en son absence.

- Quels dangers craignait-il pour moi exactement ?

Il échangea un rapide regard avec Burke.

- Madame. Elle trouverait moyen de vous faire regretter d’être revenue. Elle a gardé une forte rancune à votre encontre. Elle a dû se résoudre à respecter Monsieur Akira, car elle a vite compris après son mariage, que l’accroissement de la fortune de Monsieur était inséparable de sa présence. Maintenant qu’il n’est plus là, elle trouvera en vous l’occasion de se venger d’avoir dû le supporter si longtemps. C’est une femme cruelle et elle a beaucoup d’influence sur son fils. Très bientôt, c’est lui qui sera en position d’autorité. 

Burke dit quelque chose que je ne compris pas, Garrick approuva de la tête et poursuivit :

- Nos compagnons sont en route et vont annoncer que vous avez péri en même temps que Monsieur Akira.

- Si seulement, soupira-je.

- Il voulait que vous commenciez une nouvelle vie loin d’ici. Nous avons des affaires à vous donner. Vos affaires, bien sûr. Mais aussi d’autres choses.

Je me souvins avoir vu des ballots accrochés à la selle de leurs chevaux. Je songeai à quelques objets auxquels je tenais, en particulier ma canne. Mais ce n’était pas si important. C’est la réalité des Semblables que de passer d’une vie à l’autre en laissant toutes leurs possessions derrière eux. Ce que j’avais appris du Mongol, les souvenirs des années passées près de lui, c’est cela qui comptait et personne ne pouvait me le prendre.

Nous dormîmes sur la paille de l'écurie, les deux frères de chaque côté de ma personne. Je pus m’assoupir mais pleurai dans mon sommeil. Ma petite Sainte me visita, son visage tout proche du mien. Elle essuya mes larmes. Je sentais la fraîcheur de ses paumes sur mes joues. La dernière fois que j’avais tant pleuré, c’était à sa mort. Elle m’avait dit la veille que j'étais un poisson hors de l’eau. Elle avait raison. Maintenant que le bonheur auquel je m'étais habituée avec le Mongol n’existait plus, il me fallait trouver de nouvelles façons de respirer.

- Tu ne peux pas encore le sentir, ou même le vouloir… murmura-t-elle. Mais tu vas vers de belles journées. Un grand bonheur.

- Est-il mort ? L’as-tu vu passer de ton côté ?

Elle ne répondit pas mais, posant sa tête sur ma poitrine, elle resta près de moi jusqu’au matin.

Le surlendemain, nous arrivâmes à Luxeuil, où mes compagnons me firent leurs adieux. Je les embrassai comme s’ils étaient vraiment mes frères. Ils me tendirent le ballot qui contenait mes affaires. Ils avaient aussi les deux cannes, celle d’Akira et la mienne. Je fis un effort pour retenir mes sanglots en les voyant.

L’Abbaye St Pierre et St Paul m’accueillit. Cette pause permit à ma monture de se reposer après cette pérégrination. Dans la solitude de la cellule de moine que j’occupai pour quelques jours, j’explorai mes affaires. Akira m’avait laissé de l’or et je fis dire des messes pour lui. Il avait aussi joint une lettre qui n’était pas récente, mais qu’il avait dû composer à l’avance en prévision de ce jour. Il y décrivait le bonheur qu’il avait eu à vivre à mes côtés et m’encourageait à reprendre le cours d’une nouvelle existence sans regarder en arrière.

Je caressai le pommeau de sa canne. J'étais épuisée, finalement vidée de larmes et prête à ressentir gratitude plutôt que chagrin en pensant au Mongol. Prête, enveloppée de sa bienveillance et de sa bonté, à sentir en moi les battements d’un cœur neuf. Prête à vivre pleinement de nouvelles journées, en pensant à lui toujours. Prête, en Semblable, à laisser mes pas et ma petite Sainte me guider vers la nouvelle étape d’une vie qui ne finit jamais.

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Zoju
Posté le 16/09/2020
Salut ! Un chapitre intéressant à lire où l’on en apprend davantage sur le lien entre Akira et Xavier. On retrouve en quelque sorte, le même type de lien des siècles plus tard. Je me demande comment est-ce qu’elle va apprendre qu’il est également un semblable. C’est assez étrange de lire ce chapitre qu’en on connaît la nature des différents personnages. Je dois t’avouer que quand Akira lui a demandé si elle voulait l’épouser, j’ai trouvé ça un peu étrange. J’avais du mal à cerner ses intentions. Ils ont un lien fort, mais je pense qu’il a fait ça davantage dans une optique de protection. C’est une relation assez complexe, je trouve au début.

Pour le reste du chapitre, je suis contente que Xavier s’affirme davantage et n’a plus courbé l’échine devant Gisela. Même après qu’elle se soit excusée, je garde toujours des doutes sur elle. Demander à Xavier d’être une sorte de garde du corps, c’est un peu déplacé.

La fin annonce un nouveau départ pour Xavier même si la séparation fut douloureuse. Quoi qu’il en soit, je suis contente d’avoir retrouvé ton histoire. Curieuse de lire la suite ! :-)
annececile
Posté le 18/09/2020
Je crois que tu as tout a fait raison : la demande en mariage arrive de facon impromptue, et Xavier est elle aussi tres surprise. Je crois qu'Akira se rend compte qu'il a des sentiments reels pour elle, au-dela du desir de la proteger, et se demandait comment agir de facon respectable, meme si finalement il etait soulage de son refus.
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