Chapitre 23

Par AliceH

Après une semaine, Louise avait enfin pu récupérer quelques nouvelles affaires apportées expressément de Williamsburg par son père. Celui-ci la serra dans ses bras de toutes ses forces puis fit la même chose avec Arsinoé et Dewey avant qu'ils n'aient eu le temps de lui dire que s'il vous plaît, Léonce, pas de contact physique impromptu comme ça, c'est désagréable. Un peu étourdis et surpris, tous deux regardèrent Louise présenter son père à toute la maisonnée, visiblement plus qu'heureuse de le revoir. Arsinoé esquissa un sourire, ce qui ne passa pas inaperçu auprès de son ami.

– Pourquoi tu souris bêtement?

– Je suis contente de voir Louise... contente, dit-il. Je veux dire que si nous n'avions pas pu échapper au Roi des Aulnes, je n'aurais manqué à personne. Mais elle, elle aurait manqué à son père. Et toi, à tes parents. Et ils auraient été extrêmement tristes.

– Je ne crois pas que mes parents seraient abattus si je venais à disparaître, glissa Dewey sans sourciller. Oui, c'est peut-être pas très beau à dire, mais c'est vrai pour moi.

– Enfin... Ils ont déjà perdu un fils, comment pourraient-ils se fiche de perdre un second ? balbutia Arsinoé.

– Parce qu'ils aimaient Léo bien plus que moi. Tout simplement. Maintenant, fit-il après avoir pris une immense inspiration, pouvons-nous parler d'autre chose ? Nous balader peut-être ?

– Va pour une balade.

Arsinoé adorait parcourir la ville de Beauxjardins, mais avait une affection particulière pour sa plage. L'été était parti et la température était basse dans l'air comme dans l'eau, mais il pouvait rester des heures assis sur les galets à contempler et effleurer les vagues. C'est donc là-bas qu'ils se rendirent après qu'ils aient parcouru la librairie du quartier. Ils y achetaient tous les matins le journal du jour, et Dewey lui avait acheté plusieurs livres sur l'histoire de Pangée, ainsi que sur bien d'autres sujets. Alors que Louise étudiait pour devenir Demon Delender, ils lisaient et aidaient à faire le ménage et la cuisine. Le QG était presque vide, à l'exception de Mary et Mildred qui y vivaient depuis déjà deux décennies. La maison comportant énormément de marches et aucun ascenseur, Ahmed vivait non loin de là, dans un petit appartement situé au rez-de-chaussée. En plus de s'instruire sur l'humanité et ses différentes cultures, Arsinoé en apprenait beaucoup sur sa propre espèce en compagnie de Mary. Celle-ci lui apportait récits et témoignages de la lutte anti-démoniaque tandis qu'il lui disait tout ce qu'il savait sur le fonctionnement de l'Enfer. Alors qu'il venait de lui présenter ses plus proches collègues et son chef de Secteur, celle-ci posa une question étrange :

– Mais tout le monde est blanc chez toi?

– Surtout Brigitte, mais bon, c'est une fantôme donc fatalement... Elle est un peu transparente. Physiquement, pas de caractère, exposa Arsinoé. Mais elle prend beaucoup de jours de congé, quand même.

– Non, je ne voulais pas dire ça. Je parlais de la couleur de peau. Tu es blanc, ton voisin est blanc, ta collègue Mila Dontes est blanche, Brigitte est blanche, ton chef de Secteur est blanc...

– Maintenant que vous me le dites, c'est vrai qu'il y a peu de démons de couleur, admit-il, sincèrement pris de court par ce fait incongru. Mais il y a Bellz et Buth qui ne le sont pas, comme les deux W.Asser. La Mort ne l'est pas non plus. Sa copine, je suis pas sûr.

– La Mort est une femme en couple avec une femme ?! articula Mary après s'être étouffée avec son thé.

– Bah oui. C'est interdit dans ce coin de Pangée ? J'ai lu dans le livre que m'a offert Dewey que ça pouvait mal tourner ces trucs-là ! s'affola-t-il.

– Non, non, rassure-toi. De toute façon, même si c'était le cas, je serais mal placée pour jeter la première pierre, glissa-t-elle tout en sirotant sa boisson.

Arsinoé n'était pas toujours rapide à la détente. Ainsi resta-t-il à fixer le scone aux myrtilles dans son assiette sans le voir avant de détailler les dizaines de rides qui parcouraient le visage de Mary qui se mit à pouffer. Puis, il entendit la voix de Mildred traverser le mur qui séparait le salon de la salle de cours, et la lumière se fit dans son esprit. De peur de passer pour un idiot, il se contenta de pointer la cloison du doigt en ouvrant grand la bouche, ce qui, objectivement, lui donnait vraiment l'air idiot.

– Toi et Mildred..? couina-t-il.

– Moi et Mildred. Depuis vingt-cinq ans, sourit-elle.

– Ouah. Votre relation est plus longue que mon existence post-mortem. Voire peut-être que ma vie sur Terre. Et Ahmed ?

– Quoi, Ahmed?

– Si je me fie également au livre d'anatomie que m'a trouvé Dewey, vous ne pouvez pas... commença-t-il en mimant des ciseaux avec ses doigts et en les secouant devant son visage, vous ne pouvez pas, techniquement, avoir d'enfant parce que...

– Mildred a été mariée à un homme pendant dix ans, et c'est ainsi qu'elle a donné naissance à leurs deux enfants, y compris la mère d'Ahmed, expliqua Mary après avoir fini son thé.

– Et où sont ses enfants maintenant ? Ils habitent en ville ?

– Non, ils habitent vers l'Est, dans la région des Morts. Leur père en provenait et ils ont déménagé là-bas après que leur mère soit venue vivre avec moi. Ahmed a grandi en entendant dire que sa grand-mère avait trahi sa famille, mais il n'a jamais su quoi exactement. Quand il a eu seize ans, il a prétexté faire une cure sur la côté Ouest de Pangée pour la retrouver et en avoir le cœur net. Et il est resté vivre avec nous depuis.

–... La région des Morts ?! fut tout ce que trouva à dire Arsinoé. Quel genre de région s'appelle ainsi ? Sérieusement ?!

 

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Mildred leva la tête après longuement fixé ses mains tachetées et ridées par le temps. Son attention fut attirée par la voix d'Arsinoé provenant du salon voisin, tout comme celle de Léonce et Louise. Celui-ci avait le même nez et la même bouche que sa fille et il regarda la vieille dame avec reconnaissance.

– Je voulais vous remercier d'épauler ma fille dans son apprentissage ! Vous savez, elle avait un brillant avenir dans le Luftball, mais elle tenait tellement à devenir Demon Delender!

– C'est bien ce qu'il m'a semblé. Je suis contente que vous soyez venu Monsieur Von Kraft, car je m'inquiétais un peu pour vous.

– Vraiment? s'étonna Léonce.

– Après tout, Louise vous aidait dans votre entreprise, non ? Et c'est votre unique fille. Vous risquez de ne pas la voir avant un long moment. Vu que... Vu que vous avez perdu votre épouse quand elle était enfant, vous avez vécu rien que tous les deux pendant plus de quinze ans. Ça peut faire un choc, expliqua-t-elle.

– Vous le savez aussi bien que moi, Mildred: nos enfants grandissent. Ils deviennent un jour adultes et prennent leurs propres décisions, qu'on les approuve ou non. Moi, j'approuve le but que s'est fixé ma fille et je suis fier d'elle.

À ces mots, Mildred se souvint des mots et du regard meurtrier que lui avait lancés sa fille Sandra quand elle l'avait revue, il y avait déjà plusieurs années. Son cerveau refusait de se rappeler précisément ses dires comme pour éviter qu'ils ne la blessent encore. Près de son cœur, la plaie n'était pas encore cicatrisée et menaçait de se rouvrir à tout moment. Ainsi lutta-t-elle contre les larmes et offrit un sourire peu convaincu à la famille Von Kraft.

–Vous êtes un bon père Léonce. Vous voulez rester pour la nuit ?

 

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Ahmed enfila une paire de Goggles à effet loupe. Louise et Arsinoé lui avaient confié deux objets qui leur étaient précieux: La Boîte à Monstres et le pistolet anti-démons en forme de carrousel. Les secrets que dissimulait le livre le surprenaient bien plus que celle de l'arme, qui avait été construite par la jeune femme d'après des guides de fabrication antiques distribués par la Ligue des Demons Delenders d'Æquor.

– Que caches-tu ?  marmonna-t-il entre ses dents. Il tenta de voir si la couverture de vieux cuir en cachait une autre sur laquelle pouvait se trouver un indice, un dessin, une signature, n'importe quoi. Aucun résultat. Pas de feuilles collées dissimulant un secret. Pas de texte codé à déchiffrer. Pas d'illusion d'optique parmi les illustrations pastel. La page représentant une énorme porte et où se cachait certainement la Porte qu'avait empruntée Arsinoé n'avait rien de spécial. Même en posant l'ouvrage près d'un récipient empli de sang de démon, il n'obtient rien. Rien du tout. À court d'idées, il tira sur les agrafes qui tenaient les pages entre elles, dans l'espoir de découvrir le secret de l'ouvrage une fois celui-ci disséqué. Au même instant, Arsinoé ressentit une vif élancement au niveau de la clavicule, une douleur si forte qu'il en eut le souffle coupé. Une nausée l'envahit et il s'effondra à même le sol sous les cris paniqués de Mary qui appela à l'aide. Alors que sa vision s'assombrissait, il sentit les mains de Louise lui tenir la tête. Avec peine, les yeux fermés, il indiqua l'endroit d'où provenait sa douleur et Mary ouvrit sa chemise pour voir une peau rougie au niveau du torse, juste sous la clavicule. Dewey apparut dans l'embrasure de la porte et se précipita vers ses amis en réclamant des explications. Il entendit Louise réconforter Arsinoé du mieux qu'elle pouvait, bien qu'elle avait tout l'air d'avoir elle-même besoin de réconfort. Elle était paniquée même et il le voyait bien. Ce raffut fit stopper Ahmed dans ses recherches : la douleur s'évanouit instantanément. Arsinoé ouvrit les yeux mais il éprouvait un vertige si grand qu'il n'osa pas bouger la tête. Il avait la sensation d'avoir une ruche dans le cerveau et ses membres qui semblaient terriblement lourds. Tout le monde, Léonce et Mildred compris, se tournèrent vers Ahmed qui arrivait dans la pièce, visiblement mortifié, La Boîte à Monstres sur les genoux.

 

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– Tu es sûr de vouloir que je réessaie ? répéta-t-il pour la troisième fois après avoir proposé à Arsinoé de refaire des tests sur le livre qui avait amené avec lui.

– Oui, Ahmed, j'en suis sûr. Je dois savoir ce qui me lie à ce livre, ce qu'est ce cette chose que j'ai en moi.

– D'accord. Assieds-toi sur le canapé là-bas, indiqua-t-il en désignant un vieux sofa sur lequel se trouvaient déjà Mildred et Louise. Allons-y.

Ahmed se saisit à nouveau d'une longue pince en fer. Il l'approcha de l'ouvrage avec précaution tout en gardant un œil sur Arsinoé. Quand il commença à tirer sur l'une des agrafes, ce dernier eut à nouveau l'impression qu'on lui brûlait la poitrine. Il étouffa un cri et se mordit la main pour ne pas hurler de douleur: Ahmed reposa aussitôt pince et livre. Arsinoé but goulûment le verre d'eau proposé par Mildred et reprit son souffle. Mildred enfila des Goggles-loupes, de même que son petit-fils et ils se penchèrent sur la clavicule découverte et rougie d'Arsinoé. Il leur semblait voir comme une cicatrice, une blessure, mais rien ne laissait savoir ce qui pouvait se dissimuler sous sa peau. Après discussion, tous se rendirent à l'évidence : ce qui blessait Arsinoé et le reliait à La Boîte à Monstres demeurerait un mystère.

 

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– Vous vous êtes fait mal ? voulut savoir Miss Fortune alors que Sir Prize remontait ses manches.

Tous deux, accompagnés de Luc, Hans et Lénore, déménageaient les centaines de kilos de paperasse du bureau de Luc dans la pièce adjacente, le bureau 665. Leur bureau. Enfin, leur ancien bureau. Avec surprise, il suivit son regard pour tomber sur deux petites plaies rouges qui marquaient son avant-bras gauche. Les agrafes de La Boîte à Monstres lui avaient laissé un souvenir. Ses pensées le ramenèrent au stagiaire qu'il avait choisi ou plutôt, maudit. Il l'avait condamné à être lié à cet ouvrage et à emprunter la Porte qu'il contenait sans possibilité de retour. Comme lui avait expliqué le mystérieux démon, il fallait porter deux agrafes sous la peau pour pouvoir utiliser le portail à loisir. Si on en arborait une seule, c'était un aller simple. Après avoir remis ses propres agrafes en place dans l'ouvrage, il en avait arraché une autre qu'il avait enfoncée juste sous la clavicule du stagiaire qu'il avait rencontré. Celui-ci semblait aimable, un terrible défaut pour un démon. C'était ce genre de petit détail, cette qualité devenue faute en Enfer qui faisait des êtres comme lui des moins-que-rien. Ils n'étaient personne. Comme quoi, les stagiaires de son genre portaient bien leur nom : Nemo.

–Sir Prize ? s'inquiéta-t-elle face à son long silence.

– Je vais bien! Ce ne sont que des égratignures, sourit-il en soulevant un carton de factures. Vous n'avez rien eu lors de notre aventure ? J'ai cru comprendre qu'Auguste s'était montré plus que grivois envers vous.

– C'est une jolie façon de dire les choses.

– Je voulais m'excuser, présenta-t-il soudain après qu'ils aient déposé leurs charges respectives dans le bureau adjacent. J'ai du vous donner l'impression que je vous dédaignais, ces dernières semaines. Ce n'était pas mon intention. J'étais si absorbé par mon plan et notre possible échec que...

– Ce n'est rien, le coupa-t-elle doucement. Je dois bien avouer que l'idée venait de vous. Je n'ai fait que vous aider.

– Et vous m'avez grandement aidé. Merci.

Sur ces mots, il lui offrit un baiser sur le front puis quitta la pièce, très content de lui. Il avait bien senti son animosité envers lui, tout comme il n'avait plus senti l'odeur du Parfum de Persuasion qu'il lui avait offert. Elle avait glissé que Lénore l'avait malencontreusement brisé lors d'une visite chez elle. Dans le couloir, son regard tomba sur l'immense femme-corbeau qui était en pleine discussion avec Luc et son visage se crispa en un masque de colère terrifiant. Cette bâtarde était intelligente. Mais il l'était également, et il ne s'avouait pas vaincu. Avec ces quelques mots d'excuse, il avait réussi à remettre Miss Fortune de son côté. Il avait un avantage qu'elle n'avait pas : celle-ci le connaissait depuis des décennies et l'appréciait plus que comme un simple collègue. Lénore et lui tiraient sur la même corde, et il avait hâte de la voir la lâcher et mordre la poussière.

 

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Luc tendit un lourd dossier à Lénore qui le saisit. Elle le parcourut rapidement et, dubitative, elle lui demanda :

– Pourquoi vous me donnez ça?

– Avant leur départ, Miss Fortune et Sir Prize étaient partis me chercher des dossiers, dont un qui devait être confié à Mort. C'est l'Administration qui l'avait demandé.

– Vous devez vous tromper. Nous n'avons aucun besoin de ça.

La femme-corbeau lui rendit le dossier et repartit en direction du bureau 666. Elle prit le dernier carton et contempla le bureau de Luc. Une fois tout le fatras retiré, c'était une belle pièce avec un lourd parquet de chêne. Après avoir posé le carton dans la pièce suivante, elle resta aux côtés de Miss Fortune qui s'y tenait debout sans mot dire. Un silence s'installa, et elle se décida à le briser.

– Vous allez bien?

– Oui, c'est juste que j'ai passé tant de temps ici... Je sais bien que je suis promue et ne travaillerai plus dans ce bureau, et ça me donne une sensation assez bizarre. C'est idiot, je le sais.

– Ce n'est pas idiot. Vous êtes prête à partir ?

– Je crois bien, oui. Après tout, quel genre de collègue je serais si je laissais Sir Prize partir tout seul ?

Lénore vit que le visage de Miss Fortune s'était éclairé à l'évocation de son collègue, et son propre visage se referma. Elle sentait bien que Sir Prize n'était pas quelqu'un de bien pour elle. Il était un démon pur et dur alors qu'elle faisait partie des rares à avoir un cœur. Certes, il ne battait plus, mais il pouvait encore ressentir. Et c'était bien à cause de ses sentiments qu'elle s'accrochait à lui et persistait à lui pardonner et l'aimer malgré tout. Avec un lourd soupir, elle se contenta de lui sourire et de la saluer avant de la quitter dans une rafale de vent glacé où tournoyèrent quelques plumes noires.

 

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Ahmed remit à Louise son pistolet-carrousel. Pour un travail d'amatrice, il était d'excellente facture. Il osa lui demander le pourquoi du barillet en forme de manège. Après une pause, elle avoua que le dernier souvenir qu'elle avait de sa mère, c'était le fait d'être allée avec elle à une fête foraine et d'avoir fait un tour de carrousel en sa compagnie. Elle avait tenu à lui rendre hommage en construisant son arme officielle de Demon Delender.

– Mais tu sais maintenant qu'elle n'a pas été des nôtres. Cela ne te gêne pas ? voulut-il savoir avant de se mordre la lèvre. Il manquait parfois franchement de tact. Il se serait giflé.

–  Je suis sûre que si. Mon père l'a reconnue sur cette photo également, il n'y a pas d'erreur possible.

– Alors, c'est encore pire ! Je veux dire, ce cliché date d'il y a quarante ans et ta mère semble y avoir déjà environ trente ans. Or, elle n'a pas soixante-dix ans. N'aurait pas soixante-dix ans, se corrigea-t-il tout en se sentant s'enfoncer dans l'impolitesse.

– C'est un mystère que je résoudrai.

– Ton père n'en sait rien ?

– S'il le sait alors il ne veut rien m'en dire. Je crois que sa mort est encore un sujet douloureux pour lui, expliqua-t-elle avec un pincement au cœur. Je l'écouterai tout me dire quand il sera prêt, s'il l'est un jour. En attendant, je dois trouver ma propre voie.

Léonce avait surpris la conversation qui s'était déroulée dans la véranda/atelier. Il se contentait d'aider Mary à cueillir les citrouilles quand il avait surpris Ahmed demander à sa fille le sens de son pistolet et de sa décoration loufoque. Les doigts et bras crottés de terre, il s'en couvrit le visage quand il enfonça son visage entre ses paumes. Il avait promis à Rose de garder son secret jusque dans la tombe. Mais il lui avait également promis de veiller sur leur fille quoiqu'il lui en coûte. Les deux promesses qu'il avait faites aux femmes de sa vie étaient contradictoires et le déchiraient un peu plus chaque jour. Il le savait, viendrait un jour où il devrait choisir son camp, honorer une parole et bafouer l'autre. Mais pour l'instant, il ne pouvait s'y résoudre.

 

_____

 

Hans Sehen invita Miss Fortune et Sir Prize à le suivre jusqu'à l'étage inférieur à présent consacré aux Inspecteurs-Localisateurs tels qu'eux. Il y en avait actuellement une dizaine à travers Pangée et avant leur première mission, les deux nouveaux membres de l'OEIL allaient devoir tout d'abord rencontrer leurs plus anciens collègues. Un·e d'entre elleux était rentré d'une visite dans le comté d'Arbeit afin de remettre un rapport à Chronos, à l'Administration et au Palais Royal. Le bâtiment qui abritait les services du BRHH et l'OEIL était toujours aussi délabré mais on en avait lavé le sol et les fenêtres, ce qui le rendait déjà un peu plus propre. Après avoir descendu quelques marches, Hans les conduisit jusqu'au fond du couloir du cinquième étage et ouvrit la porte du bureau 555, qui allait devenir son bureau. Il devait avouer qu'il avait soulagé de ne plus avoir à se cogner la tête partout. Il allait enfin pouvoir aller et venir dans ses services sans craindre de se couvrir de bleus. Il laissa passer Miss Fortune et Sir Prize, qui restèrent paralysé·e·s devant l'allure de leur collègue. Iel était grand·e, presque aussi grand·e que Lénore. Ses cheveux couleur miel tombaient en ondulations sur ses épaules et iel leur adressa un salut de la main, qu'iel avait vernie et baguée à chaque doigt. Ses larges yeux verts entourés de noir s'écarquillèrent et iel leur adressa un sourire quelque peu coincé. Iel portait une large robe noire brodée de fleurs ainsi que des bottes à talons et des collants foncés. Sir Prize en avait assez des personnes qu'il ne pouvait pas genrer au premier coup d’œil. Ça le perturbait beaucoup trop à son goût. Ainsi, la première chose qu'il demanda fut un sec :

– Vous êtes un homme ou une femme?

– Je suis une Ville, Sir Prize, rétorqua-t-iel avec un froncement de sourcils.

– Une... Ville ?

– Je suis Babylone. Enchanté·e de vous rencontrer. Vous pouvez me désigner par il ou elle, mais je préfère iel. Je suppose que vous êtes Miss Fortune, fit Babylone en lui serrant la main. Ravi·e.

– De même. Comment ça, vous êtes une Ville ?

– Et bien, à travers l'histoire et les mythes, les Dieux ont détruit des villes. Mais nous avons subsisté par l'histoire des hommes, par leur mémoire de collective, et nous avons perduré à travers les âges sous la forme de personnes. Je suis l'une d'entre elles. Nous travaillons en tant qu'Inspecteurs-Localisateurs pour Hans. D'ailleurs, je t'ai ramené les choux à la crème que tu aimes tant, lui précisa-t-iel après avoir désigné une boîte qu'iel avait posée sur le bureau.

– C'est gentil. Tu penses pouvoir les emmener avec toi bientôt, commencer leur apprentissage ?

– Notre apprentissage? laissa échapper Sir Prize.

– Vous ne pensez quand même qu'on allait vous lâcher sur place comme ça ? On vous doit énormément, certes, mais il ne faut pas non plus qu'on coure à notre perte en vous jetant sur le terrain sans aucun préparation, expliqua Hans qui dévorait pâtisserie sur pâtisserie.

– Et bien, je te rappelle que ce n'est plus aux Villes d'assurer l'éducation des nouveaux, lui rappela Babylone en saisissant un chou. C'est à Ehtameh.

– Ehtameh ?! répéta Miss Fortune.

– Ehtameh ? s'étonna Sir Prize.

– Ehtameh... gémit Hans qui grimaça. J'avais oublié l'existence de Ehtameh. Ehtameh. Ehtameh. EHTAMEH !

– Calme-toi, Hans, ils ont compris.

– Qui est Ehtameh ? s'enquit la démone perplexe.

– Ehtameh est l'équivalent de W.Asser III mais dans le domaine de l'éducation et de la réorientation professionnelle. Elles sont d'ailleurs très amies toutes les deux. Comment se fait-il que ce soit à elle de le faire maintenant ?

– Vu que grâce à eux deux, l'Enfer va mieux, et bien, nous aurons plus de travail au BRHH et à l'OEIL. Et il y aura besoin de démons plus qualifiés donc on va revaloriser l'Éducation. Et ça passe par Ehtameh.

Hans était visiblement mortifié face à cette nouvelle. Le regard terrifié qu'il posa sur ses nouveaux employés leur donna quelque peu mal au ventre. L'air morne, il annonça qu'ils allaient devoir se rendre à l'Université Infernale rencontrer la fameuse et terrible Ehtameh.

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