Chapitre 22 - Promettez de revenir, toujours à l'heure

— Okay. Corrige-moi si je me trompe, mais ton plan, c’est que tu foutes une raclée au gros monstre pendant qu’on colle des claques aux trois sales mômes, c’est ça ? répéta Muse.

— Oui.

— C’est un bon plan, concéda le gnome. Des objections ?

Il n’y en eu aucune. Leur principale préoccupation, à présent, était de savoir comment ils rejoindraient leur cible - mais là encore, Feï avait la solution.

— Ysaë, tu connais la manoeuvre de Savën Iraïé ?

— La ma... ? Oh ! Oh, tu penses qu’on pourrait se servir de la prochaine secousse pour se projeter vers la source ? » Feï acquiesça, et un sourire illumina les yeux du maegis. « C’est brillant ! »

Le gamin le regarda avec hésitation, comme s’il n’était pas certain de savoir comment recevoir un compliment en provenance d’un maegis. Il sembla décider qu’il valait mieux l’ignorer, et continua sur sa lancée.

— Et tu la maîtrises ?

— Je pense pouvoir la faire, oui … ça ne coûte rien d’essayer.

Feï ne commenta pas, mais Muse n’en avait pas besoin pour savoir qu’ils risquaient bien plus que rien. Cependant, le gnome était presque content de ne pas savoir, et de pouvoir faire semblant de ne rien soupçonner, pour le moment. Il était trop fatigué et tendu pour avoir quelque chose de plus à ajouter à sa conscience. 

— Drk, Muse, vous vous sentez de me soutenir, pour le sortilège ? demanda le maegis.

L’amahzyle hulula son assentiment, et le gnome se sentit obligé d’hausser les épaules.

— Au point où j’en suis, hein, maugréa-t-il.

Ils ne perdirent pas de temps à se préparer, portés par une nouvelle énergie retrouvée. C’était une énergie totalement illusoire, mais Muse faisait de son mieux pour y croire. Ysaë construisait son sortilège, couche après couche, note après note, et sa mélodie remplissait la caverne, augmentée de la magie de Drk et de celle de Muse.

Son tambour sur les genoux, assis sur le dos de Gulliver, il frappait le rythme sans faiblir.

Tak-tak-taka-taka-tak

Maintenus dans une bulle d’énergie, prête à les siphonner à destination, ils attendaient le prochain tremblement.

Tak-tak-taka-taka-tak

C’était Ysaë qui avait la tâche la plus difficile : sous aucun prétexte, il ne pouvait manquer le début des tremblements. Sans quoi …

Tak-tak-taka-taka-tak

Sans quoi ils risquaient de tous déverser leur magie dans toutes les directions possibles, et les dégâts seraient considérables. Oui, il leur avait finalement expliqué les risques, le bougre…

Tak-tak-taka-taka-tak

Muse se concentra sur la musique. Sans paroles, mais pas sans histoire. Elle se tissait à chaque tak de ses mains contre la toile.

Tak-tak-taka-taka-tak

Les secondes s’allongèrent, se transformèrent en minute. La mélodie n’avait pas de fin, ni de début. Elle se briserait, juste au milieu …

Tak-tak-taka-taka-tak

Et maintenir le rythme était épuisant. S’il fallait qu’il joue une seconde de plus, il ne réussirait pas à -

tak-BOOM.

La terre trembla, et un battement de coeur plus tard à peine, le sortilège se libéra et les porta hors de la caverne. Avant même que le tremblement chaotique n’arrive à sa fin, ils atterrirent contre un mur, et renversèrent dans leur sillage les trois archéologues alignés comme des piquets de clôture.

Leur sortilège avait fonctionné à merveille, ce qui leur laissait - bien entendu - assez de marge pour un échec monumental sur l’ensemble du reste de leur plan.

Muse eut à peine le temps de se relever. Il vit du coin de l’oeil le trio de fanatiques les attaquer, et la masse titanesque du Saraëko, au fond de la caverne gigantesque, se redressa dans un coulis de magma avec un cri plein de rage.

C’était bien suffisant pour lui faire vider sa vessie et le figer sur place en un clignement d’oeil - mais la situation empira avec le même entrain qu’elle était devenue terrible. 

Un rejet de sortilège lui percuta la jambe, et le bloqua à terre.

Quelque part sur sa droite, des cris de colère et de peur se mélangèrent au galop de Gulliver qui s’éloignait.

La chaleur ébouillanta l’air, et l’odeur du magma lui remplit les narines.

Très vite, la douleur dans sa jambe lui fit fermer les yeux - mais pas oublier sa terreur.

Puis une décharge électrique fendit l’air, précédée d’un dernier cri de peur. 

Cette fois-ci, Muse savait qu’il appartenait à Feï. 

L’Ombre avala la caverne, plus vite que la chaleur du magma ne les avait atteint…

Si, quelques secondes plus tôt, la situation était déjà catastrophique, elle se transforma dès lors en un cauchemar vivant. Muse reconnut la sensation familière qui le happa, et exagérait sa peur et sa douleur dans des proportions insoutenables. 

Il était incroyablement seul, et ne pouvait plus voir les autres, ni sentir leur mélodie remplir ses oreilles et son coeur.

C’était ici qu’il allait mourir. 

Ici, et tout de suite. 

Il n’existait aucune chanson, parmi toutes celles dont il parvenait à se rappeler - mais beaucoup lui échappaient, impossible à saisir - qui aurait pu l’aider à s’en sortir, ou au moins le réconforter.

Il n’y avait aucune issue, aucun moyen de se défaire de cette détresse. Aucun moyen, sinon se défaire de lui-même…

Mais rien de tout ça n’est vrai, se rappela-t-il. C’est juste le gamin qui te fais voir ce que tu redoutes. Bouge-toi, vieux !

Aussi réelle et écrasante que soit sa solitude et l’imminence de sa mort, tout ça, c’était juste dans sa tête. Tout ce qu’il avait à faire, c’était voir au-delà de la nappe d’ombre qui l’avait engloutie. 

Tout ce qu’il avait à faire, c’était se souvenir…

La mélodie lui revint en mémoire sans prévenir. C’était une chanson qu’il n’avait pas entendue depuis longtemps. Pas depuis que sa soeur et lui étaient petits… Une chanson que leur maître Merle avait composé pour eux, un sourire dans les yeux et un rire dans la voix.

Musaraigne et Coquelicot, si vous courrez après les lueurs
Des fleurs dans les champs
Promettez de revenir, toujours à l’heure
Pour chanter leurs couleurs, avec vos voix d’enfants

Derrière ses paupières, il vit les pâturages qui s’illuminaient au crépuscule, à mesure que les lueurs du jour regagnaient les corolles de leur fleur pour la nuit. Devant lui, la silhouette minuscule de sa soeur, à peine plus large que les plus grosses des corolles, poussait les tiges pour libérer le chemin, et se retournait de temps à autre pour l’encourager à aller plus vite.

Il revit le sourire de Merle, assis sur le dos d’un Eranfère, un chapeau trop grand sur la tête et son tambour en équilibre sur un genou. Lorsqu’ils revenaient avec plusieurs lueurs capturées dans un bocal, ils chantaient tous les trois pour les faire changer de couleur et décorer leur maison pour la nuit, aussi éphémère soit-elle. 

Muse n’était pas tout seul : il ne l’avait jamais été, depuis le début. Même dans ses pires moments - et il en avait connu de terribles - il avait eu des visages amicaux qui l’attendaient. 

Et maintenant qu’il approchait de la fin, il n’avait jamais été aussi entouré. Même s’il mourrait maintenant… il ne mourrait pas seul.

Il se raccrocha à cette certitude, jusqu’à ce que le cauchemar le libère enfin. 

Aussitôt, il se réveilla dans un autre, qui n’était pas le sien. 

Tout autour de lui, l’ombre recouvrait encore la caverne, et sans doute au-delà. Là où les cauchemars se rencontraient, des arcs électriques se brisaient et noircissaient encore davantage les ténèbres, laissant apercevoir des morceaux des terreurs qu’elles infligeaient à ses prisonniers.

Au coeur de l’orage, bien visible au centre de ce cauchemar collectif ignoble et impossible à traverser, se tenait Feï - ou ce qu’il restait de lui. Le monstre qui avait pris sa place était bien plus terrible que le géant de magma. Hors de contrôle, il dévorait tout, sans rien détruire. Presque invisible à ses pieds, le Saraëko prisonnier paraissait endormi, refroidi à la limite de l’extinction.

Muse déglutit. Comment est-ce qu’il pouvait espérer s’approcher du gamin pour le calmer, dans tout ce merdier ? Il n’y arriverait pas tout seul, pas avec un cauchemar aussi violent qui se nourrissait de lui-même … Il aurait besoin des autres pour affaiblir Feï et réussir à l’atteindre. Ysaë saurait sans doute quoi faire. Oui, c’était le maegis qu’il devait trouver en premier…

Il le repéra en quelques instants, agenouillé sur le sol et les mains sur ses yeux. La corruption sur sa peau l’avait presque entièrement recouvert, et noircissait de façon inquiétante - mais le gnome s’approcha néanmoins, le plus prudemment possible.

— Hey, Ysaë ? Tu m’entends ? 

— Le remède … murmura le maegis. C’est trop tard ! Je n’ai pas eu le temps de m’en défendre … et maintenant, tous les maegis auront aussi le mal … mais je peux encore détruire cette abomination !

Brusquement, il se releva et courut vers le centre de l’orage, les mains lourdes de sortilèges et prêt à attaquer le gamin. Muse le regarda quelques secondes, bouche bée, et grommela. 

Finalement, pas un bon plan cet idiot de magos !

Non loin de lui, Gulliver tanguait sur ses quatre pattes, les naseaux frémissants et les oreilles plaquées en arrière.

— Maman ? Me laisse pas là, c’est pas drôle ! gémit-il. Je veux rentrer chez nous ! Maman ? Maman !

Ensevelis sous l’ombre,  ses yeux aveugles cherchaient sa maîtresse disparue, sans voir qu’il n’était pas totalement abandonné. Au moins, contrairement à Ysaë, il ne partit pas en courant dès que Muse l’approcha - alors le gnome vint poser ses deux mains autour de sa tête pour l’empêcher de tanguer, et lui caressa les joues.

— Eh, sac-à-puces, je suis là, appela-t-il. T’es pas tout seul.

— Maman, c’est toi ?

— Désolé, mais nan. C’est juste Muse. Allez, Gulliver, concentre-toi sur ma voix. C’est qu’un cauchemar tout pourri. T’es pas tout seul.

Le poney gémit encore un peu, le regard toujours voilé, mais une de ses oreilles se redressa dans sa direction.

— T’es pas tout seul, répéta une dernière fois le gnome en lui caressant les joues.

Il cligna des paupières, et l’ombre libéra son regard. Aussitôt qu’il put vraiment voir Muse, Gulliver enfonça sa tête entre ses bras, et le gnome le réconforta avec d’autres caresses. 

Mais ils étaient loin d’être sortis d’affaire : à quelques mètres de là, un hululement déchira le silence. Drk était à peine visible, dans l’obscurité. Sa peau luminescente était devenue terne et sombre, et seuls ses crocs acérés tranchaient les ténèbres à chacun de ses cris de douleurs.

Oh, pourquoi suis-je maudite ? Pourquoi tous mes troupeaux meurent dès que je reste trop longtemps avec eux ?

Pauvre petite… Elle aussi ne semblait rien percevoir autour d’elle, malgré ses sens aiguisés. Mais pas le temps de s’apitoyer : ils avaient du boulot !

— Qu’est-ce qu’elle a ? Elle nous renifle pas ? demanda Gulliver.

— Je crois qu’on a tous les trois la même peur. Finir tout seuls comme des gros nazes, constata Muse. Allez viens, on va essayer de l’atteindre.

Ils s’approchèrent le plus possible de l’amahzyle, malgré les coups de mâchoire qu’elle donnait dans le vide et qui claquaient dangereusement près d’eux. Muse fredonna des riens rassurants, plus concentré sur ce qu’il pensait que sur ce qu’il disait. S’il se concentrait assez, peut-être qu’il pourrait l’atteindre par le lien qui comptait le plus pour elle - le lien mental. Même si, jusqu’ici, elle ne leur avait jamais accordé le privilège de partager ses pensées avec eux directementi, il espérait qu’au moins les siennes puissent la ramener à eux.

Tu ne nous as pas perdu, ma grande, pensa-t-il. 

Les petits riens qu’il chantait s’infusèrent de ce qu’il pensait, de la même façon que les hululements de l’amahzyle s’en imprégnaient d’habitude. De l’autre côté, Gulliver se collait à ses flancs, et lui soufflait dans les naseaux pour la réveiller. Peu à peu, elle se calma à son tour, ses pleurs désormais marqués d’un peu de tristesse pour ses anciens compagnons disparus - mais plus le désespoir d’être condamnée à toujours les perdre. Elle donna un coup de langue sur le museau de Gulliver, et hulula faiblement à l’oreille de Muse.

Je me suis perdue, mais vous m’avez retrouvée. Merci, petit bipède et étrange quadrupède.

— Est-ce qu’on devrait les aider ? demanda Gulliver.

A peine visible, les silhouettes des trois archéologues étaient apparues en même temps que Drk avait repris le contrôle d’elle-même, et que la lumière de sa peau avait écarté les ombres. Muse était tenté de les laisser livrés à leur sort… et même si sa conscience, maudite soit-elle, lui soufflait d’essayer, il savait qu’aider des inconnus à dépasser leurs peurs serait beaucoup plus compliqué que de câliner les deux petits pour les rassurer.

— Pas le temps, décida-t-il. Et si on arrive à calmer à Feï, pas besoin.

— Mais il est où, Feï ?

Au coeur de la tempête, hulula Drk.

— Là où t’as le moins envie d’aller, c’est probablement la bonne direction, compléta Muse.

Ils se tournèrent vers le chaos central, où les éclairs de cauchemar de Feï et les sortilèges de fureur d’Ysaë s’entremêlaient dans un orage terrible. Une main sur l’encolure de chacun des quadrupèdes, Muse prit une grande inspiration. Sous son coeur, la pulsation de sa graine de vie était plus ténue que jamais. Malgré tout, il s’élança en avant, droit dans la direction que son instinct lui disait de fuir.

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