Chapitre 22. (partie 3)

Par dcelian

Sur le ciel se dessinent enfin les couleurs du crépuscule et, bientôt, son calvaire prendra fin. Le soleil se voile de nuages fins à mesure qu'il décline, et son poids en deviendrait presque supportable s'il ne s'accumulait pas à celui de Soa et des tempêtes à venir.

Simon a usé de tous les stratagèmes qu'il connaissait : aucun n'a su lui épargner la douleur. Il a de plus en plus de difficultés à distinguer le réel du reste, à distinguer le réel des bruits étranges qui l'entourent et des Ombres qui rôdent.

Pourtant, lui qui surveillait scrupuleusement ses arrières à l'affut de sa traqueuse, il ne prend plus le temps de se soucier de ça à présent. Il n'avance que pour l'après, il préfère ne pas penser à ce qui peut être derrière, à ce qui l'attend s'il se retourne. Elle n'est sûrement plus très loin, elle n'est même plus loin du tout, et lui il n'arrive pas, il n'atteint toujours pas son but.

Plus tôt, lorsque le soleil battait encore son plein, il croyait approcher des serres, il croyait apercevoir leur forme arrondie dans le lointain, mais il a beau marcher, souffrir et marcher encore, rien n'y fait, elles dansent toujours à l'horizon, hors de son atteinte. On raconte que les chaleurs du désert peuvent faire perdre l'esprit, alors Simon s'accroche au sien, il s'y accroche de toute ses forces, il ne lâchera pour rien au monde. A marcher comme ça, indéfiniment, il finira forcément par arriver quelque part.

Son pied droit bute alors sur une branche morte dissimulée dans le sable, et il s'effondre de tout son long sans même tenter d'arrêter sa chute. Il n'a pas crié, mais c'est uniquement parce qu'il n'en a pas la force. Une douleur aiguë se propage en lui, comme si on déchirait lentement sa peau, et il sent qu'un de ses ongles a été arraché dans la chute, il sent le sable qui ronge sa chair avec un appétit vorace, presque cruel.
Il est étendu là, face contre sable, yeux résolument clos, immobile et, malgré le doux soleil de cette fin de journée, il est parcouru par des frissons glacials, il est transi, pétrifié par un froid mordant, un froid qui le brûle... Est-ce qu'il a vraiment froid, en réalité ? Il n'en a aucune idée.

Il est comme une coquille qui renferme toutes les souffrances, pas vide mais pas entier non plus, pas tout à fait. Le mal est là, partout, il lacère son pied, il ronge ses jambes, son corps, tout, il lui pèse dessus, plus lourd encore que Soa, plus lourd même que ses fardeaux, il n'y a plus que ça, cette souffrance lancinante, elle hurle à sa place.

Il ne sent plus son pied, il ne sent même plus sa jambe, il ne sent plus rien, son corps est tétanisé, et tout est tellement intense qu'il n'est pas certain de pouvoir bouger à nouveau, alors il ne bouge plus, il ne fait pas le moindre geste, il respire à peine et il sent sa conscience qui vacille un peu, il la sent fragile, si fragile que le premier coup de vent l'éteindra tout à fait.
Il n'y a plus que ça, sa conscience.
Son corps est inopérant, mais il lui reste encore sa tête pour réfléchir, sa tête pour souffrir. Tout y résonne dans un même écho, ou plutôt dans un fracas assourdissant, et alors, c'est comme si les bruits de son être étaient amplifiés par cette lente agonie. Il entend ses os craquer, encore et encore, craquer des douleurs accumulées, craquer comme des lamentations intérieures. Il entend sa propre fatigue, sa faim et sa soif dévorantes. Il entend le flot de son propre sang qui s'écoule, presque paisible, comme s'il était éternel.

Non. Maintenant qu'il sent la douce étreinte du sommeil sur lui, il entend.
Ce tapotis régulier, ce tapotis qui semble plus fort chaque seconde, ce tapotis qui ne vient pas du dedans. Il n'y a pas que ça, lui, sa conscience. Parce que, maintenant, au milieu du chaos désertique, ce bruissement inconnu se rapproche sans cesse, il arrivera bientôt à sa hauteur. Des bruits de pas ? Ça ne peut être que ça. Ça ne peut être qu'elle. Elle, que le désert n'a pas arrêtée, que les blessures n'ont pas épuisée.

Et voilà le bien piètre tableau dans lequel il figure, vaincu, incapable du moindre geste, du moindre mot, ses pensées incessantes mais son corps éteint, il sent une larme couler sur sa joue. Et il ne pleure pas sa défaite ; il est vaincu à son propre jeu, son adversaire l'a battu à la loyale, il est le seul responsable. Il ne pleure pas sa défaite. Il pleure son échec, sa déception, il pleure ce qu'il sait et qu'elle ignore.
C'est ça.

Ils sont là, noyés dans le sable, noyés dans le désert infini, et Simon ne peut s'empêcher de sa dire que, en un sens, dans ces mécaniques qui les dépassent, il n'y a ni vainqueur ni perdant. Ils perdent tous les deux.
Lui responsable, elle triomphante. Lui incapable, elle ignorante.

Des voix lointaines lui parviennent, deux, nettement différentes. A qui parle-t-elle ? Simon n'a pas rouvert les yeux, et il ne le fera pas, c'est décidé, c'est comme ça et pas autrement. Il n'a pas cette force, cette volonté, il n'a plus rien de ça. Il voudrait dormir, mais les douleurs éloignent le sommeil, elles le repoussent pour un temps. Oh, il finira bien par le prendre, de toute façon. Alors il attend, il attend que son moment vienne, il attend de pouvoir partir en silence.

Mais il y a toujours ces deux voix qui résonnent, loin, très loin, ces deux voix bien vivantes qui emportent ses espoirs avec elles à mesure qu'elles faiblissent. Peu à peu, elles s'effacent totalement.

***

Depuis plusieurs minutes, Gaëlle s'est murée dans un étrange silence. Le désert semble s'être calmé, tout autour, une sorte de paix plane sur leurs lourdes tensions, peut-être la nuit qui tombe peu à peu ? Elle ne saurait dire. Elle marche, simplement, elle laisse une longue trainée dans le sable derrière elle, dernier signe de sa présence en ces lieux. Elle marche, simplement, elle marche sans comprendre, Soa calé sur son dos, endormi, et elle approche déjà de l'église, elle approche du bout du tunnel, elle approche dans toute sa confusion.

Il vaudrait mieux ne pas s'encombrer de ces réflexions inutiles, elle le sait pertinemment, mais elle n'arrive pas à s'arrêter de penser, elle pense en continu, malgré la fatigue, malgré les efforts accumulés, elle réfléchit à s'en faire mal au crâne. Parce que, pourquoi ? Pourquoi ? Pourquoi cet homme a-t-il choisi de traverser le désert avec Soa sur son dos, vu l'état misérable dans lequel il était ? Pourquoi s'est-il encombré d'un tel fardeau ? Qu'avait-il en tête, quels étaient ses projets ?

Et puis Gaëlle secoue la tête. Elle chasse les troubles, elle les remet à plus tard, à quand elle aura le temps, à quand elle dormira au creux des collines. Pour l'heure, elle marche, elle marche sans comprendre mais avec détermination, elle brave la fatigue et les maux, elle brave ses souffrances, elle avance vigoureusement, poussée par une nouvelle vitalité, une énergie qu'elle croyait perdue, elle se sent renaître.

Parce qu'elle a récupéré Soa.

Elle l'a fait. Alors il ne lui reste plus qu'une promesse à tenir, et c'est de loin la promesse la plus douce qu'il lui ait été donnée de faire. Il ne lui reste plus qu'à rentrer chez elle.

A ses côtés, Gaëlle ne le perçoit pas mais elle devine l'énorme chat qui suit son rythme au frottement régulier de ses coussinets sur le sable fin. Hollis se tait aussi. Gaëlle se demande à quoi peut bien penser un enfant dans une telle situation. Elle regrette de l'avoir mêlé.e à ses histoires mais, par-dessus tout, elle voulait qu'iel n'assiste pas à la confrontation. Alors, d'une certaine manière, les choses auraient pu être pires, puisqu'il n'a fallu aucun plan, il n'a fallu aucun sang, il n'a rien fallu du tout. Il faut bien avouer que c'était inespéré.

Pourtant, Hollis, comme elle, n'a pas prononcé le moindre mot depuis qu'iels ont laissé le corps du ravisseur dans le désert. Comme si quelque chose les en empêchait, une gêne, une honte inconsciente ? C'est idiot, pourtant, il n'a que ce qu'il mérite, là, face contre terre, agonisant, à payer pour ses crimes. Mais Gaëlle ne peut pas s'empêcher de se dire qu'elle n'était pas bien différente quand il l'a laissée pour morte dans les bois, au soir de leur première rencontre. L'abandonner ici, c'est comme si Hollis ne l'avait pas secourue ce jour-là. Rien n'affirme qu'il survivra à ses blessures.

Malgré tout, Gaëlle n'arrive pas à le prendre en pitié, et elle ignore si son cerveau le lui empêche pour éviter de se sentir coupable, ou si elle est simplement incapable de pardonner ses actes. Parce que, contrairement à lui, elle a de bonnes raisons de le laisser dépérir ici : il a enlevé Soa à son monde, il l'a enlevé à ses proches.

Alors Gaëlle lui tourne le dos, elle marche, simplement, elle marche sans comprendre vers cette étrange église penchée sur le côté, elle marche vers l'avant, vers l'après, tout droit, sans regarder en arrière. Elle rentre à la maison.

Soudain, elle se fige dans le sable.

Un étrange frisson lui a parcouru le dos.

La nuit les a enveloppé.e.s sans qu'elle s'en aperçoive, et l'atmosphère est différente, plus étrange, plus mystérieuse. Le soleil du désert les brûlait de son regard inquisiteur, mais la lune est plus douce, mystique, elle est l'unique veilleuse du silence qui s'installe. Le ciel est dégagé, et l'astre donne une teinte bleutée aux mille grains de désert à ses pieds.
Elle distingue toujours nettement l'horizon, pourtant, elle s'est arrêtée là, et Hollis s'est arrêté.e aussi.

Un étrange frisson lui a parcouru le dos.

Et ce n'est pas le froid qui accompagne l'obscurité. Ce n'est pas la fatigue ni la faim qui la tiraillent pourtant. Ce n'est pas non plus le poids de Soa sur elle. C'est autre chose, comme un sursaut inattendu, une intuition incompréhensible. Mais son instinct ne la trompe jamais.

Alors Gaëlle se retourne lentement, elle se retourne vers le corps qu'elle a laissé dans le sable. Il fait nuit, à présent, les formes et les contours sont incertains, ils se mélangent et se répondent dans le noir.
Pourtant, elle l'a entendu.

Elle en est certaine.

Elle l'a entendu bouger.

***

Il ne reste que lui, là, au milieu du désert, incapable du moindre geste, de la moindre parole, et il se dit que finalement, c'est logique, c'est comme ça que ça devait finir et pas autrement. Il a eu l'arrogance de croire qu'il gagnerait forcément, et il le paye au prix fort, il n'a que ce qu'il mérite. Maintenant, il ne lui reste plus qu'à attendre. Quoi ? Oh, il n'en sait trop rien. Il attend ce qui viendra. La mort, peut-être. Mais il n'a pas peur, pourtant. L'attente a quelque chose de doux et de confortable, parce qu'il n'y a plus rien besoin de faire, plus rien à sauver. Il ne faut plus qu'espérer abréger les souffrances qui l'assaillent et qui s'amplifient à chaque instant.

Il se demande quelle expression il a, maintenant, maintenant qu'il est seul et qu'il s'est abandonné. Est-ce qu'il sourit ? Ce n'est pas impossible.

Pourtant, étrangement, malgré son état pitoyable, son corps a retrouvé une certaine énergie, il n'a pas l'air aussi résigné que lui. Sans être bien certain de ce qu'il fait, comme en état de demi-conscience, il sent ses mains trembler et se mouvoir à nouveau, il les sent s'enfoncer dans le sable et tenter de le redresser. Elles glissent, elles dérapent mais elles n'abandonnent pas, malgré les entailles qui sillonnent sa peau, elles poussent encore et toujours, et sa tête émerge finalement du désert, là où tout est incertain. Il sent une pointe d'impatience renaître en lui. Peut-être qu'attendre les orages n'était pas si doux, finalement.

Il ouvre les yeux. Tout autour, le monde tangue, le monde est flou, déformé, comme s'il le regardait sous une eau trouble et dansante. Pourtant, il continue de s'accrocher et de rester en vie pour un temps.
Il n'a pas terminé ce qu'il avait à faire.

Et alors, peut-être porté par les courants mystérieux de cette mer désertique, il sent son corps se lever miraculeusement, et ses mouvements sont d'une infinie lenteur, d'une infinie faiblesse, il chancèle terriblement, mais ils l'ancrent dans le sol, ils tracent sa volonté dans le sable, ils l'emmènent haut, plus haut encore, ils le hissent et le stabilisent et, miraculeusement, il est là, vacillant mais debout, prêt à faire face à nouveau.
Parce qu'il a réfléchi, tout compte fait. Ça ne peut pas s'achever comme ça. Ils ne jouent pas à son jeu comme il a pu le croire.

Ils écrivent l'Histoire.

Et Simon s'est suffisamment torturé, il a suffisamment enduré.

Il est temps de clore ce chapitre.

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