Chapitre 22. (partie 2)

Par dcelian

Au-delà du silence, il y a cette vaste porte en bois à double battants qui semble être le seul moyen d'accéder à l'intérieur. Gaëlle s'en approche, elle saisit le heurtoir et le tire vers elle avec espoir. La porte ne bouge pas d'un pouce. Visiblement, il faudra un peu plus que de sa bonne volonté pour en venir à bout.
Hollis, toujours face contre terre, rompt alors l'étrange silence dans lequel iels s'étaient muré.e.s :

"On dit que les portes s'ouvrent à la nuit tombée, mais ça fait longtemps que plus personne ne vient ici. L'accès est trop compliqué, et puis, on a d'autres églises un peu partout, maintenant ! Et surtout, cet endroit est un peu spécial..."
A ces mots, Hollis marque une pause dramatique et se redresse. Ses yeux pétillent de malice. Iel reprend alors sur le ton des confidences, peut-être par peur qu'on l'entende, ou peut-être simplement parce que ce sont des choses que les enfants font – mais Gaëlle n'est pas experte en la matière, bien loin de là :

"On dit aussi qu'une Déesse a habité ici pour un temps."

Un sourire en coin se dessine sur le visage de Gaëlle. Elle se demande comment pourrait l'interpréter Hollis, cette grimace mystérieuse. Quant à elle, elle sait parfaitement ce que ça signifie. Elle connaît au moins un autre moyen de forcer les portes récalcitrantes, et elle ne rechignera pas à s'en servir si c'est en plus pour déranger le calme d'un fantôme de Déesse.

"Voilà qui mérite qu'on y jette un œil, non ? Est-ce que t'es déjà venu.e jusqu'ici ?
— Pas depuis que le désert est arrivé, non."

C'est au tour de Gaëlle de marquer un temps, beaucoup moins dramatique, beaucoup plus confus. Elle n'est pas certaine d'avoir compris la remarque.

"Depuis qu'il est arrivé !?
— Oui !"

Et Hollis redresse la tête pour compter ses doigts dressés droit devant avant de reprendre aussitôt :
"Ça fait cinq ans !
— Cinq ans ? Tu veux dire que, avant ça, y avait pas de désert ici ?
— Ben non."

Comment ça, "ben non" ? Un désert, ça n'apparaît pas comme ça par le plus grand des hasards, un doux matin d'été ! Pourtant, d'un autre côté, ça permettrait d'expliquer plusieurs choses. L'église, par exemple. Ça permettrait d'expliquer pourquoi elle a été construite ici, au milieu de rien, au milieu du désert, avant d'être visiblement abandonnée. C'est sans doute parce que le désert est apparu après, et qu'il s'est logé tout autour.

Et puis, maintenant qu'elle y repense, elle a trébuché plusieurs fois en traînant ses pieds dans le sable, avant d'arriver ici. Elle n'y a pas vraiment prêté attention, sur le coup, mais ça aurait très bien pu être...

"Hollis, est-ce qu'il y avait la forêt, ici aussi, avant ?"
Deux yeux intrigués se lèvent vers elle.
"Ben oui. Tu viens pas d'ici, ou quoi ?"
Gaëlle grimace. C'est vrai qu'elle ne lui a pas fait part de ce détail.
"Pas exactement, non. Et qu'est-ce qu'il s'est passé, alors ? Elle est partie où, cette forêt ?"

Hollis reprend aussitôt, comme si cette information n'avait pas grande importance, et Gaëlle remercie une fois de plus sa naïveté d'enfant.
"Eh ben, elle a été engloutie. Par ce... euh... salb.
— Sable.
— Sable ! Elle a été engloutie par le sable ! La terre s'est mise à en cracher des tonnes, comme ça, pendant des jours et des jours. Petit à petit, les arbres ont commencé à mourir, parce qu'il faisait beaucoup trop chaud pour eux. Maintenant voilà, il reste quelques branches qui font trébucher, mais c'est tout. Et puis, après tout ça, y a de nouveaux arbres qui sont arrivés, tous petits et tous plein de pics. Des caktus. Enfin, je les avais jamais vus, puisque depuis que la terre a avalé la forêt, j'étais jamais revenu.e ici. C'est vrai qu'ils sont tout petits. Mais avant ça, je venais souvent jusqu'à l'église ! Donc voilà, je connais un peu, pas trop. Je me rappelais plus vraiment."

Gaëlle se laisse un instant pour tenter de comprendre et de digérer toutes ces informations. Il y a cinq ans, une sorte de cataclysme a coupé la forêt en deux pour laisser place à cet étrange désert et à ces températures arides. Mais pourquoi ? Qu'est-ce qui a pu causer un tel dérèglement ?

Et puis elle ferme les yeux pour se recentrer sur ce qui importe vraiment. Ce n'est pas ce désert mystérieux, ni la forêt qui lui précédait. Ici, ce n'est pas chez elle. Ces problèmes ne la concernent pas. Ce qui importe vraiment, là, maintenant, ce qui a toujours importé, c'est de récupérer Soa. Le reste attendra.

Alors elle rouvre les yeux, et cette fois elle se sent prête, elle se sent ressourcée et déterminée, elle fera front. Etonnamment, la fatigue semble moins pesante, à présent. Au loin, la silhouette de sa cible se dessine toujours sur l'horizon. Sa progression est lente et, Gaëlle en est certaine, elle sera à même de la rattraper si elle s'en donne les moyens. Pour autant, il faut veiller à ce qu'elle ne prenne pas trop d'avance. Ce n'est qu'un signe de plus. Il va falloir repartir.

Elle se tourne vers Hollis et son cœur se serre un peu, mais elle est prête et elle sait ce qu'elle a à dire, elle sait ce qu'elle a à faire. Elle inspire un grand coup.

" Hé, Rainette, tu m'as été d'une utilité remarquable, tu sais. Je te suis infiniment reconnaissante pour tout ça mais... tu viens pas avec moi. Je sais que t'en as envie, je sais que tu veux vraiment m'aider, mais tu peux pas venir, c'est trop dangereux pour toi."

Hollis lui sert un regard totalement incrédule, iel se tait, les yeux dans ses yeux, cherchant à comprendre. Gaëlle sent toute la peine qui l'envahit à ces mots, mais elle sent aussi qu'iel n'est pas encore prêt.e à se résigner. Iel s'assoit sur la pierre froide.

"Si, je viens. Trop dangereux parce que je suis encore un enfant, c'est ça ? D'accord, je fais pas tout à fait ta taille, mais je peux devenir un chat et toi non !" iel s'exclame, et dans sa bouche, l'argument paraît implacable. "Et puis c'est pas toi qui décides.
— Je peux décider de ça. C'est mon histoire, mes problèmes, mon combat. Regarde-toi, Rainette, tu fais trois pommes de haut. Là où je vais, les rainettes hautes comme trois pommes ne s'embarquent pas dans de telles galères, même pour les plus suicidaires d'entre elles. Je peux pas t'emmener.
— Mais... c'est moi qui t'ai sauvée, je te rappelle ! Je peux encore être utile. Et je te demande pas de m'emmener, je peux m'emmener seul.e ! Pas besoin de ton aide."

Gaëlle serre les dents. C'est vrai, mais quand bien même, il ne faut pas céder, pas maintenant. Elle n'a pas le droit de l'entraîner là-dedans.

"Hollis... c'est déjà décidé. Tu me feras pas changer d'avis."

Iel détourne les yeux et le silence s'empare de l'instant, il les recouvre et les envoûte dans son calme apparent. Gaëlle sent une nausée naître et lui tourner la tête, elle ne sait plus exactement à quoi c'est dû, la faim, la douleur, la culpabilité. Probablement un peu toutes à la fois. Elles brouillent sa vue, elles forment comme une boule dans son ventre, elles tentent d'obstruer son jugement, mais sa décision est prise, elle est fermement prise, et elle ne peut pas se permettre de lâcher maintenant.

Le peu de salive qui lui reste a pris un goût étrange, désagréable, et une inévitable envie de vomir remonte de ses entrailles. Elle résiste. Elle regarde ailleurs, elle regarde au loin. Elle regarde au-delà de Hollis et de ses tentatives de persuasion, un regard vers son objectif réel. Il s'éloigne dans le sable, chancelant de précipitation.

Là-haut, le soleil se dessine encore clairement au milieu de l'azur, mais ses rayons ne brûlent plus le désert, sa chaleur a cessé de faire tanguer l'horizon, la voie est libre, la route dégagée. L'heure de repartir est arrivée.

Quand elle regarde à nouveau Hollis, son regard a changé, son silence est différent, et Gaëlle y lit un mauvais présage, comme s'iel avait encore un atout dans sa manche.

"De toute façon, tu vas avoir besoin de moi", iel lâche simplement.
Sa petite voix chantante s'est teintée d'une malice nouvelle, d'une malice qui ne dit rien qui vaille.

Gaëlle laisse s'écouler un petit temps pour feindre le désintérêt avant de rétorquer. Quand elle la laisse s'échapper, sa question est pourtant plus sincère qu'elle ne l'aurait cru :

"Ah oui ? J'ai rarement eu besoin de l'aide d'un enfant entêté avant, et quelque chose me dit que cette fois n'y changera rien."

Elle s'en veut un peu, parce qu'elle a pris un ton sarcastique et cassant, mais c'est nécessaire, c'est absolument nécessaire. Hollis n'y prête pourtant aucune attention, iel continue sur sa lancée, bien décidé.e à faire plier Gaëlle comme si rien ne comptait plus au monde, comme si rien ne comptait plus dans son monde.

Et puis, alors que rien ne s'y prête, alors que personne ne meuble plus le silence, alors que Gaëlle s'apprête à partir, à partir seule, loin d'ici, le visage de Hollis s'illumine d'un large sourire. Lorsqu'iel reprend la parole, son ton n'a rien d'arrogant ni de provocateur, il est simplement joyeux, profondément joyeux, et iel dit simplement :

"Si, je crois bien que cette fois sera une exception ! Parce que j'ai un plan."

***

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Vous lisez