Chapitre 22 : L'ombre blanche de la tour

Quand Caraghon franchit le pas de la porte, les flammes de sa torche éclairèrent les murs nus de ce qui semblait être une cave. Quelques tonneaux pourrissaient dans un angle sombre, et le plafond était tendu d’un certain nombre de toiles d’araignées. Seul un étroit escalier menant vers un étage supérieur, à moitié dissimulé derrière une pile de caisses, arrêta son regard.

Il se retourna vers Tyeltaran, et écarquilla les yeux.

— Qu’est-ce que…

Le prince lui adressa un haussement de sourcil.

— Un problème, Caraghon ?

Celui-ci, de sa main libre, pointa le mur derrière lui :

— Où est passée la porte ?

Tyeltaran se retourna, feignit d’examiner la pierre uniforme où aurait se trouver la porte, avant de lancer un regard taquin au jeune soldat désemparé.

— Elle est toujours là, si c’est ce qui vous inquiète.

Et sans se soucier de s’expliquer davantage, il se dirigea vers l’escalier en enjambant les caisses qui lui obstruaient le chemin. Caraghon fixa le mur encore quelques secondes, avant de le suivre avec une certaine résignation. Alors qu’ils gravissaient les marches qui les guidaient hors des sous-sols, un sinistre sentiment s’insinua en lui. Peut-être était-ce simplement l’obscurité de la cave, mais il avait l’impression d’avoir pénétré dans un piège.

Arrivés en haut des marches, ils débouchèrent dans un hall circulaire. Un escalier en colimaçon s’enroulait le long des murs en direction des étages supérieurs ; face à eux se dressait la grande porte, immense et bardée de fer, sans doute horriblement lourde. Caraghon sentit son cœur se serrer. Quand bien même Tyeltaran lui avait dit que cette tour abritait autrefois les quartiers privés de la reine, elle n’en ressemblait pas moins à une prison.

— Laissez la torche ici, lui indiqua le prince en désignant un anneau de fer fixé au mur. Nous la reprendrons au retour.

Il s’était approché de la porte et en étudiait le verrou d’un air soucieux.

— L’interrogatoire du côté des gardes n’a rien donné, siffla-t-il entre ses dents. Hormis les serviteurs habituels, personne n’est entré dans les appartements du roi. Ou du moins, c’est ce qu’ils prétendent.

C’était, de toute manière, une piste illusoire, mais Caraghon se sentit déçu de la voir s’envoler. Il étudia distraitement le visage fermé de Tyeltaran, le pli que creusait le froncement de ses sourcils sur son front et l’amertume de sa bouche. L’idée de retrouver l’homme qui avait attenté à la vie de son frère semblait avoir grandi en lui comme une obsession, et Caraghon ne pouvait que le comprendre. Mais Alàtar et lui étaient du même avis : avant de se lancer à corps perdu dans une traque à l’aveugle, mieux valait d’abord s’occuper de mettre Lün en sûreté. Et pour cela…

Tournant la tête, le jeune soldat sursauta quand il aperçut la silhouette timidement dissimulée dans l’ombre de l’escalier. Ses yeux opalescents brillaient comme des perles, et leur fixité déstabilisante le paralysa quand ils croisèrent les siens.

— Hîl Caraghon.

La voix veloutée de Lün ressemblait à la vibration d’une corde de harpe. Caraghon aurait voulu répondre, mais sa gorge était sèche et son esprit troublé. A la seule vue du fragile prince de la tour, une indicible boule de pitié et de tendresse gonflait dans sa poitrine.

— Tu es descendu pour nous ? s’étonna Tyeltaran en faisant face à son frère.

Celui-ci tourna lentement le regard vers lui, le fixant d’un air concentré. Quelques secondes s’écoulèrent, bercées par le crépitement de la torche dans le silence, avant qu’il ne réponse simplement :

— Je vous ai entendu.

Il s’avança d’un pas, s’arracha à la chape d’ombre qui nimbait l’escalier. Les lueurs atténuées de la flamme de la torche vinrent caresser son visage comme les pinceaux d’un artiste délicat. Ses yeux les reflétaient comme si elles vivaient sous ses prunelles. Sa silhouette drapée d’une ample cotte blanche se découpait dans la pénombre froide du hall comme celle d’un fantôme venu du monde des morts. S’il s’était agi de leur première rencontre, Caraghon aurait eu peur.

— Pourquoi êtes-vous venu ? demanda Lün d’une voix tranquille.

Il regardait de nouveau Caraghon, et il semblait que sa question ne s’adressait qu’à lui.

— Montons d’abord, nous allons t’expliquer, suggéra Tyeltaran.

Mais Lün ne bougeait pas, et fixait le jeune soldat sans ciller, avec une intensité vertigineuse. Son visage et son corps étaient la troublante alliance d’un enfant effrayé et d’un adulte méfiant ; et ses yeux, qui le traversaient et l’aiguillaient comme de la glace, étaient des miroirs dans lesquels Caraghon croyait apercevoir le reflet de lui-même.

— Je veux savoir pourquoi vous êtes venu, répéta le jeune prince avec une douceur égale.

Harponné, Caraghon lui rendit son regard, et malgré la sensation d’être un étranger à son propre corps qui l’envahissait, parvint à répondre :

— Pour vous protéger. Vos frères et moi avons convenu que vous seriez plus en sécurité si quelqu’un montait la garde près de vous.

Plus immobile qu’une statue, Lün semblait figé dans des réflexions que nul ne pouvait deviner. Et Caraghon conçut l’étrange certitude que ses yeux ne faisaient pas que le regarder, lui ; qu’ils voyaient quelque chose, au-delà, quelque chose que lui seul peut-être pouvait voir.

— Et vous seriez ce quelqu’un, prononça le prince prisonnier d’une voix à peine plus haute qu’un murmure.

Caraghon hocha la tête, et cet infime mouvement lui coûta un effort immense. Le contact visuel se rompit comme un fragile fil de verre tendu entre eux. Tyeltaran, debout près de la porte, affichait une expression profondément désemparée.

— Nous venions te demander ton accord, déclara-t-il en s’éclaircissant la voix.

Son regard ne cessait d’aller et venir à travers la pièce, sans se poser plus de quelques secondes sur son frère, comme s’il cherchait à l’éviter.

Les mains jointes devant lui, Lün pivota sur ses talons et remonta une à une les marches de l’escalier. Ses pieds noyés par l’étoffe de sa cotte blanche semblaient à peine frôler la pierre dans leurs mouvements légers. Tyeltaran prit l’initiative de le suivre en adressant un léger signe de tête à Caraghon, qui lui emboîta le pas en silence.

Seules d’étroites meurtrières creusées dans la pierre éclairaient leurs pas. Ils passèrent les deux premiers étages sans s’arrêter. Puis, arrivés au troisième palier, Caraghon vit la silhouette de Lün obliquer vers la porte et l’ouvrir sans un bruit. Il pénétra dans la pièce sans se retourner pour vérifier qu’ils le suivaient. Peut-être ne l’avait-il jamais voulu. Mais il choisit de faire confiance à Tyeltaran, qui franchit le seuil à sa suite.

Bien qu’elle fût sombre, l’atmosphère de cette pièce était différente. Il l’embrassa d’un regard circulaire, et sa première pensée fut qu’il s’agissait d’une chambre de femme. Un parfum suave imprégnait l’air, délicatement sucré comme les senteurs complexes d’un bouquet de fleurs sauvages ; le bleu prédominait dans les tentures des murs, mêlés de nuances irisées, mauves, blanches, parsemées d’or. Un vaste lit occupait le centre de la pièce, tendu de somptueux baldaquins blancs dont les voiles fins, presque translucide, laissaient deviner la forme d’un foisonnement d’oreillers. Les contours d’une vaste fenêtre se découpaient derrière des rideaux soigneusement tirés, occultant la lumière du jour sans tout à fait l’étouffer. Caraghon sentit le nœud de sa poitrine se desserrer un peu. Il ignorait ce qu’il avait appréhendé de découvrir – un cachot sordide où gisaient des squelettes décomposés ? Cette chambre était accueillante, quoiqu’étrangement figée, comme si le temps ne s’y écoulait pas comme partout ailleurs.

Au centre de la pièce, Lün avait fait volte-face, avec la grâce d’un danseur effectuant le premier pas d’une chorégraphie. Son regard heurta de plein fouet celui de Caraghon, qui s’immobilisa aussitôt. Il avait l’impression de faire face à un animal sauvage, farouche, qui refusait qu’on l’approche tant que lui-même n’aurait pas fait le premier pas. Ce jeune homme qui lui faisait face était différent de celui qu’il avait vu quelques jours plus tôt, effrayé et tremblant de peur, à la porte de Tyeltaran. Sur son territoire, quand bien même il s’agissait de sa prison, il semblait plus confiant. Et il y avait autre chose, aussi. Autre chose qui faisait briller ses yeux d’éclairs blancs, comme les jeux de lumière dans le bassin du sanctuaire de Janyde, rendant leur intensité aussi insoutenable qu’hypnotisante.

Caraghon sentit Tyeltaran s’arrêter à ses côtés, assez près pour que leurs bras se frôlent, et sa présence le rassura étrangement.

— Père ne sait rien de tout ceci, déclara le prince aîné à mi-voix. Seul Alàtar est dans la confidence en dehors de nous deux.

Lün ne manifesta aucune émotion particulière. C’était presque comme s’il n’avait pas entendu. La fixité troublante de son regard ne permettait pas de savoir ce qu’il pensait, et son visage était comme taillé dans de la porcelaine immaculée, figé dans sa troublante constance.

J’avais même peur, peur de son silence et de ses yeux vides qui ne semblaient ne rien voir… Savez-vous combien le visage figé d’un enfant peut être sinistre ?

C’étaient les mots que Tyeltaran avait prononcé quelques jours plus tôt, et Caraghon commençait à les comprendre.

— Alors vous serez mon garde, reprit lentement le prince de la tour en reportant son attention sur le soldat.

Celui-ci hocha la tête sans un mot. Par-delà son premier élan de compassion à l’égard de ce singulier jeune homme, commençait à poindre une gêne indescriptible, comme une aiguille qui s’enfonçait petit à petit dans sa peau.

— Tout le jour et toute la nuit ? questionna Lün, une fugitive inquiétude perçant dans sa voix douce.

Caraghon tourna un regard interrogateur vers Tyeltaran. Ils n’avaient pas discuté de cela, et il devait admettre n’y avoir pas du tout pensé.

— Alàtar et moi en avons parlé, expliqua le prince aîné en se tournant vers son frère, mais sans le regarder en face. Nous pensons qu’il vaut mieux qu’hîl Caraghon ne reste auprès de toi que la nuit. Dans la journée, le palais est trop agité pour qu’il y ait un danger réel. Et puis, ajouta-t-il à l’adresse du soldat, vos obligations ne vous permettraient pas une garde permanente.

Lün le regarda de nouveau avec cette expression absente qui le mettait profondément mal à l’aise.

— J’espère que vous n’aurez pas peur.

Décontenancé, Caraghon fut incapable de trouver quoi que ce soit à répondre. Il jeta un nouveau regard vers Tyeltaran, espérant son secours, mais celui-ci paraissait absorbé dans la contemplation des motifs frontaux de la cheminée.

Un silence inconfortable plana sur la chambre. Le parfum alourdissait l’air, capiteux et entêtant comme des vapeurs d’alcool. Le jeune prisonnier de la tour ne les regardait plus, et ses yeux semblaient voguer sur des eaux lointaines. A pas lents, il se détourna pour se rapprocher de la fenêtre. L’une de ses mains se tendit, frôla le rideau comme s’il s’apprêtait à l’écarter, puis ses doigts se recroquevillèrent et son bras retomba, inerte, le long de son corps.

Son détachement, sa passivité face aux évènements comme s’il était incapable de s’en sentir concerné, impressionnait et mortifiait Caraghon. Il se sentait aussi désemparé que face à un mur de marbre lisse, sans aucune aspérité, aucun défaut, aucun appui, sur lesquelles ses mains glissaient sans vraiment l’atteindre. Le Lün qu’il avait entrevu dans la chambre de Tyeltaran ne lui avait pas apparu sous ce jour-là. Et son malaise croissait de seconde en seconde, lui donnant envie de quitter sur-le-champ cette chambre qui n’avait plus rien d’accueillant. Le prisonnier était aussi froid et figé que sa prison. Son ombre blanche sur le rideau bleu ne lui inspirait plus qu’un insidieux sentiment d’impuissance. Même alors que son regard surnaturel ne pesait plus sur lui, il avait la sensation qu’un poids lui enserrait la poitrine.

Il trouva le courage de frôler le bras de Tyeltaran, cherchant son regard avec insistance. Le prince abandonna la cheminée et lui renvoya un rapide sourire, qui, étrangement, l’apaisa un peu.

— Est-ce que tu acceptes, Lün ?

Quelques secondes s’écoulèrent avant que celui-ci ne réponde, sans les regarder :

— Oui.

Un unique mot qui résonna comme un caillou jeté dans une mare paisible. Le souffle de Caraghon se faisait lourd, comme si sa poitrine était soudain trop étroite pour ses poumons haletants et son cœur affolé.

— Alors nous allons te laisser, déclara Tyeltaran en lui jetant un regard en coin. Caraghon reviendra ce soir, si cela te convient.

Le prisonnier de la tour ne leur répondit que par son silence. Il semblait avoir oublié jusqu’à leur présence.

La main de Tyeltaran se referma sur l’épaule de Caraghon, et il l’entraîna à sa suite.

Ils dévalèrent les marches comme deux fugitifs, ne s’arrêtant qu’une fois arrivés dans le hall où la torche brûlait toujours, quoique plus faiblement. Caraghon prit une ample inspiration, soulagé de s’éloigner de l’atmosphère saturée de la chambre bleue. L’air du hall lui parut agréablement frais, et la lourde angoisse qui lui compressait la poitrine semblait s’être envolé, le laissant respirer de nouveau librement.

— Il n’est pas encore trop tard pour reculer, souffla Tyeltaran en se retournant vers lui. Un mot de vous et nous repartons pour ne plus revenir, je vous le jure.

Il dardait sur lui un regard intensément sérieux, mais le jeune soldat ne subissait pas son poids comme celui de Lün. Les yeux de Tyeltaran avaient la chaleur du ciel d’été et la douceur des vagues de l’océan. Ses traits étaient craquelés d’une expression soucieuse qui fascina Caraghon ; la crispation de sa mâchoire, le pincement de ses lèvres, l’ombre de son front, étaient autant de petits détails qui faisaient battre son cœur, après le masque glaçant du visage de son frère cadet.

Au bout de longues secondes cependant, il revint à la surface de lui-même et comprit que le prince attendait sa réponse.

La proposition était tentante. Quelques instants plus tôt, il n’aurait pas hésité à s’engouffrer par cette porte de sortie qu’il lui ouvrait. Mais maintenant, Lün était hors de vue et son visage même s’effaçait peu à peu de sa mémoire, comme une brume insaisissable s’évaporant au creux de son esprit.

— Non, s’entendit-il prononcer, les yeux baissés. Je vous ai fait une promesse.

— Je ne vous tiendrai pas rigueur de la rompre, assura doucement la voix du prince. Je comprends ce que vous avez ressenti face à lui. Il m’a fait cet effet-là pendant longtemps, et même maintenant… Il est comme ça. Un peu différent. Il a quelque chose qui angoisse et qui attire en même temps.

Caraghon acquiesça pensivement, mais il lui semblait les mots n’étaient pas suffisants pour décrire exactement ce qu’avait provoqué la présence de Lün près de lui. Même lui n’en était pas sûr. Ses souvenirs étaient aussi fragiles que des nuages de vapeur, et il n’osait pas les toucher, même du bout des doigts, de peur de les perdre définitivement. Seule restait la persistance certitude que Lün avait quelque chose en lui, quelque chose d’un peu différent, et que même s’il lui restait un lointain sentiment de peur, il se souvenait surtout de la tendresse et de la compassion. C’était à cela qu’il voulait se raccrocher.

— C’est de protection dont il a besoin, déclara-t-il, catégorique. Je ne vaudrai pas mieux que tous ceux qui le traitent de monstre et ricanent dans son dos, si je recule maintenant.

— Vous vaudrez bien mieux qu’eux, quoi que vous fassiez.

Caraghon releva les yeux à la rencontre de ceux de Tyeltaran, et dans les flots d’inquiétude qu’il vit dans ses prunelles, il y avait une lueur d’espoir et de soulagement.

— Mais je suis heureux d’entendre de telles paroles dans votre bouche.

A la fois confus et flatté, le jeune soldat chercha une réponse adéquate. Un vacillement de la lumière lui fit jeter un regard par-dessus son épaule. Les flammes de la torche faiblissaient.

— Nous devrions sortir de là avant de nous retrouver sans lumière au milieu du souterrain, lança-t-il en s’efforçant de masquer sa hâte de quitter la tour.

Tyeltaran acquiesça et alla décrocher la torche du mur ; sans un mot de plus, ils descendirent ensemble l’escalier menant à la cave. Le mur était toujours résolument nu.

— Il faudrait que vous m’expliquiez comment trouver cette maudite porte, glissa le jeune soldat perplexe. A moins que vous ne teniez à m’accompagner chaque soir et chaque matin…

A ses côtés, Tyeltaran rit.

— Elle est bien là. Vous ne la voyez simplement pas.

Passant la torche dans sa main gauche, il s’avança jusqu’au mur et y déposa sa paume à plat.

— Venez et faites comme moi.

Caraghon obéit et toucha à son tour vers le mur, avec une réticence qui fit rire de nouveau le prince. Il ne sentit que le contact froid et rugueux de la pierre sous ses doigts.

— Non, pas là.

Tyeltaran recouvrit sa main de la sienne pour la guider le long du mur, dalle après dalle. Caraghon se laissa faire, tâchant de ne pas prêter attention à l’étonnante douceur de la peau chaude du prince contre la sienne, jusqu’à ce que soudain il sente la surface du mur changer. Ce n’était plus de la pierre mais du bois.

— Voilà, souffla Tyeltaran en souriant, la porte est juste là.

Sous son impulsion, Caraghon chercha la poignée à l’aveugle, avec une impression de surréalisme qui lui donnait presque envie de rire. Leurs mains toujours liées se saisirent ensemble du loquet que leurs yeux ne voyaient pas, et la porte s’ouvrit sur le souterrain obscur.

— Mais par Asta, comment est-ce possible ? s’ébahit le jeune soldat, presque malgré lui.

Il se retourna vers Tyeltaran, déterminé à exiger des réponses, mais la seule réponse qu’il reçut fut une mimique gênée.

— La torche faiblit.

A contrecœur, Caraghon s’engagea dans le souterrain, suivi de près par Tyeltaran. Leurs ombres s’étiraient devant eux, immenses et malingres comme les silhouettes de jeunes arbres. Malgré lui, le jeune Dejclan ne put s’empêcher de penser à Lün. Et des pensées semblables devaient agiter l’esprit du prince, car au bout de quelques instants, celui-ci s’exclama d’une voix qui éclata en une multitude d’échos dans la galerie :

— Pourquoi quelqu’un aura-t-il cherché à faire cela ? J’ai beau y penser, je ne comprends pas.

Caraghon se posait la même question sans y trouver de réponse.

— A cause des superstitions, suggéra-t-il pauvrement. Quelqu’un aura décidé de débarrasser le palais de sa présence…

La riposte jaillit aussitôt, comme si Tyeltaran avait déjà préparé ses arguments et n’attendait qu’un prétexte pour les exposer :

— Il aura eu dix-huit ans pour le faire, pourquoi se décider maintenant ?

Caraghon songea qu’Askaos aurait peut-être tenté une plaisanterie au sujet d’un homme excédé par le tapage nocturne que causait le jeune prince, mais préféra laisser mourir cette réflexion dans un coin de son esprit.

Ils sortirent du souterrain au moment où l’étoffe imbibée de cire à l’extrémité de la torche finissait de se consumer dans des crachotements inquiétants. Après s’être assuré que le sanctuaire était désert, Tyeltaran alla la remettre là où il l’avait prise, pendant que Caraghon refermait la trappe. Il sentait le bois sous ses doigts alors que ses yeux certifiaient qu’il touchait de la pierre, et cela le décontenançait profondément. Il lui faudrait certainement s’y habituer.

— Le mieux sera que vous veniez à la tombée de la nuit, après avoir congédié votre serviteur, souffla Tyeltaran alors qu’ils quittaient le sanctuaire. Il existe un passage dérobé qui vous permettra de rejoindre facilement le sanctuaire sans vous faire voir…

Il les guida le long de la galerie des temples, jusqu’à une tapisserie murale que Caraghon reconnut aussitôt.

— Oui, l’escalier dérobé. C’est par là que je suis arrivé.

— Comment ? s’exclama Tyeltaran, avant de vérifier d’un coup d’œil que personne n’était dans les environs.

Caraghon feignit d’être absorbé dans la contemplation de la tapisserie ; elle représentait, dans des teintes ocres et blanches, une vaste table ronde autour de laquelle étaient assemblés six hommes, des nobles au vu du détail de leurs vêtements et des emblèmes tissés à côté de chacun d’eux. Quand il fut sûr qu’ils étaient bel et bien seuls dans le couloir, il répondit :

— Mon valet me l’a indiqué.

— Qui est votre valet ? chuchota furieusement le prince.

Du coin de l’œil, Caraghon saisit son expression stupéfaite où se lisait un début de colère.

— Axat, lâcha-t-il entre ses dents. Pourquoi ?

Tyeltaran resta silencieux, et son visage se ferma. Le jeune soldat pinça les lèvres en se demandant combien de ses questions seraient encore ignorées de la sorte. Presque aussitôt, il se fustigea de l’ingratitude dont il faisait preuve, alors que le prince l’impliquait bien plus qu’il ne l’aurait dû dans ses secrets.

— Que représente cette tapisserie ? demanda-t-il au bout de quelques secondes, curieux malgré lui.

Par chance, Tyeltaran semblait disposé à l’éclairer à ce sujet.

— Le jour du Traité de l’Aigle, expliqua-t-il d’un timbre de nouveau normal. Il n’y a guère plus d’un demi-siècle, l’Eälagon n’était pas un royaume uni mais une bancale coalition entre six ducs qui se disputaient farouchement le moindre lopin de terre. L’homme que vous voyez au centre est Lahar Caldaan, duc de Daneimion, mon grand-père. C’est lui qui a orchestré la fédération des six duchés, et les autres ducs l’ont élu souverain de ce nouveau royaume, ainsi que sa descendance.

Caraghon scruta le visage de Lahar Caldaan, cherchant un peu futilement une ressemblance entre ses traits tissés sur l’étoffe et ceux du jeune homme qui se tenait à ses côtés.

— Je serai certainement occupé dans les prochains jours par la supervision de mes hommes et l’arrivée des autres ducs frontaliers à Eäran, déclara Tyeltaran en baissant la voix, mais si vous rencontrez le moindre problème, le moindre doute, quel qu’il soit, venez me trouver sur-le-champ.

— Très bien, acquiesça Caraghon, assimilant lentement le nouveau rôle qui lui était désormais échu.

Le prince tourna légèrement le visage vers lui, juste assez pour que leurs regards se croisent. Il eut le temps de lui offrir un dernier sourire avant que deux silhouettes n’apparaissent au bout du couloir, venant visiblement des Halles du roi.

— Bonne chance, souffla Tyeltaran en esquissant un pas en arrière.

Et ils se séparèrent comme deux hommes s’étant fortuitement croisés au hasard des couloirs.

Le cœur de Caraghon battait à tout rompre dans sa poitrine. Ce soir, dans une poignée d’heures seulement, il monterait de nouveau dans la tour sud.

Vous devez être connecté pour laisser un commentaire.
Natsunokaze
Posté le 22/10/2020
Coucou ^^

Après trois siècle me revoilà xD Et encore une fois, j'ai pris grand plaisir à lire ce chapitre ^^

Déjà, je note la petite taquinerie de Tyel envers Caraghon xD Il est impossible ! Mais j'avoue, à sa place, j'aurais fait exactement la même chose, quoique j'aurais poussé la blague ne lui faisant croire que la porte a vraiment disparu xD

Lune-chou ! Je rejoins Gwenifaere dans son avis concernant l'atmosphère autour de Lün. Elle est très bien retranscrite et on sent bien combien Caraghon est à la fois attendri par lui et un peu effrayé parce que c'est vrai, Lune est vraiment bizarre comme personnage x) Mais c'est ce qui le rend fascinant. On sent qu'il est spécial et le fait qu'il se sente mal à l'aise à l'idée que Caraghon monte la garde auprès de lui h24 prouve qu'il y a des choses qu'il n'a pas envie que Caraghon voit. Que cache-t-il ? Est-ce que ça a un lien avec son chant à la lune ? Je suis curieuse ! Mais dans tous les cas, vraiment, tu peux être contente de ce chapitre au niveau de Lune parce que moi, j'ai adoré !

Sinon, je m'interroge comme Tyel. Pourquoi avoir attenté à la vie de ce pauvre Lune-chou maintenant ? Et qui ? Ils n'ont vraiment aucun indice pour l'instant mais c'est étrange que ça arrive pile au moment où la délégation de Caraghon arrive au palais. Est-ce un membre de la délégation qui a tenté de tuer Lune-chou sur ordre de leur roi ? Est-ce que le fait que Lune-chou soit à moitié Dejclan a à voir avec tout ça ? Aurait-il hérité de quelque chose de sa mère ? Ou bien est-ce juste pour faire peser les soupçons sur eux que le commanditaire du meurtre à décider d'agir maintenant ? Perso, ça me laisse perplexe parce que je ne vois pas quelqu'un attendre 18 ans juste pour faire peser les soupçons sur la première délégation Dejclane qui surgira xD Mais bon... je suis comme Caraghon et Tyel, j'ai pas assez d'éléments pour trouver >.<

Bon, sinon Lune-chou ne semble pas plus emballé que ça à l'idée de partager ses nuits avec Caraghon xD Je sens que l'ambiance dans la tour va être pesante. Pauvre Caraghon xD

Pour le reste, j'aime que Tyel laisse le choix à Caraghon de se rétracter, qu'il lui offre une porte de secours comme ça <3 On sent qu'il a vraiment de l'affection pour lui et qu'il ne lui en voudra vraiment pas de reculer devant la tâche x) Et j'aime encore plus que Caraghon soit du style à affronter le défi ! Tous les deux sont trop classes et meugnons U.U

Et enfin... Axat ! Je suis certaine qu'il y a un truc avec lui ! Depuis le début, je sens qu'entre Tyel et Axat, quelque chose cloche mais tu n'arrêtes pas de me dire que je me fais des idées alors que bon... là... Y a bien un truc xD Même Caraghon l'a senti U.U

Bref ! Hâte de lire la suite et de voir comment va se dérouler cette première nuit de garde auprès de Lune !

Je te souhaite une bonne inspiration, miss et bon courage pour tes cours =D

A tout bientôt !

Natsunokaze
UnePasseMiroir
Posté le 27/10/2020
Coucou ! Et moi je répond avec trois plombes de retard, c'est pas mieux xD

Ahah il est pas vicieux à ce point là... ou peut-être que si ? En tout cas Tyel approuve la possible vanne x)

Ahah super si l'ambiance rend bien alors <333 ouais Lün il est bizarre hein ? ;) vraiment heureuse d'avoir réussi à retranscrire un peu sa complexité parce que ce chapitre m'a donné du mal x) et outre le fait qu'il cache possiblement des trucs, faut pas aller chercher bien loin sa réticence à voir Cara le coller : quand tu as fait l'ermite pendant presque toute ta vie, avoir des colocataires c'est bizarre ! xD

Huhu je note tes théories mais je ne dirais rieeen ;) je vais tous vous laisser galérer pendant assez longtemps encore...

"Tous les deux sont trop classes et meugnons U.U" Ahah super si ce passage t'a plu, je me suis bien amusée en l'écrivant xD J'avoue ils sont trop mignooons <3

Et pour Axat je vois pas de quoi tu paaaarles 0 :)

Je pense que l'histoire va rester en pause pendant un long moment, j'aimerais avancer un maximum pour tout reprendre (perfectionnisme quand tu nous tiens...). Maaais je ne vous abandonne pas. 'fin j'crois pas.

Et merci <333 bon courage à toi aussi, et hâte de revoir Cyan et Aoran ! (d'ailleurs je me demande de plus en plus si je vais pas continuer sur wattpad, ce serait plus pratique xD)


ludivinecrtx
Posté le 06/10/2020
Re la peste !

J'ai noté cette phrase " Peut-être était-ce simplement l’obscurité de la cave, mais il avait l’impression d’avoir pénétré dans un piège." Toujours faire attention à ses intuitions ahaha.

Sinon beau et long chapitre ! Enfin on rentre dans le concret avec cette rencontre. Lun est déstabilisant. Je suis certaine qu'il a des pouvoirs, du style il peut lire l'âme des gens face à lui ou du genre. Je pense que c'est lui qui apporte le côté fantastique de la future Saga ? Je me trompes ?

J'ai été autant intrigué par lui qu'effrayait. Tout comme caraghon je pense ! Tu as bien décrit l'ambiance. 😉
UnePasseMiroir
Posté le 07/10/2020
Coucou toi !

Héhéhéé qui sait *O*

JE NE DIRAIS RIEN. Même si ok c'est facile à deviner en effet ^^ en tout cas ravie que ça t'ai plu, j'étais toujours pas convaincue de ce chapitre après de multiples relectures...


PS : Tu passeras le bonjour à Vikthor, Gaultier et les autres, ils me manquent <333 vivement les vacances xD
Gwenifaere
Posté le 29/09/2020
Aha, la politique prend un peu plus d'ampleur ! A peine un demi-siècle d'unité, effectivement ça fait court, et ça augure de choses intéressantes pour la suite.

Je suis de plus en plus intriguée par Lün ! Tu rends vraiment très bien toute cette atmosphère un peu feutrée et dérangeante autour de lui, et maintenant avec cette histoire de porte cachée, je commence à me demander si on ne va pas voir un peu de magie apparaître... Enfin, qu'on reste dans du pur fantastique ou qu'on bascule dans le merveilleux, je suis preneuse personnellement ^^

Bon courage pour trouver le temps pour la suite !
UnePasseMiroir
Posté le 30/09/2020
Coucou toi xD Et oui, encore et toujours du contexte et de vagues histoires de politique locale au lieu d'avancer sérieusement dans l'intrigue...

Super si tu trouves que ça rend bien, j'avoue que ce chapitre m'a fait pas mal douter et rager devant mon clavier xD Même maintenant je n'en suis pas hyper satisfaite, mais on verra plus tard !
Héhé qui sait, qui sait ;)

Merci <333
Vous lisez