Chapitre 22 – La fuite par l'eau

Par jubibby

Les deux hommes avaient continué à parler pendant quelques minutes mais Emma avait cessé de les écouter. Édouard était sain et sauf et il était parvenu à rejoindre le palais : c’est tout ce qui lui importait, le reste ne l’intéressait plus. Cela signifiait que son sacrifice n’avait pas été vain. Qui que fût le deuxième homme, le prince ne lui avait rien révélé de ce qu’il savait. Il avait donc suivi son conseil. Elle sentit un énorme poids la libérer à cette simple pensée, redonnant ainsi une certaine légèreté à son corps meurtri.

L’espoir. Elle ne l’avait jamais perdu et, pourtant, il avait réveillé en elle bien plus qu’elle n’aurait osé l’imaginer. Aurait-elle la force d’affronter une nouvelle fois ses tortionnaires ? Quand bien même elle parviendrait à leur fausser compagnie, elle savait qu’elle ne pourrait aller bien loin et qu’ils auraient tôt fait de la rattraper.

Soudain, Emma entendit des bruits de pas dans son dos et comprit que le deuxième homme était parti. De nouveaux bruits de pas venant dans sa direction l’alertèrent. L’homme à la cicatrice s’exprima.

– À nous deux ma jolie.

La jeune femme fit mine de ne pas l’avoir entendu et ne bougea pas. Il s’approcha, lui saisit les cheveux sur l’arrière de son crâne et la releva brusquement. Il la tint fermement par l’épaule tandis qu’il lui enlevait son bandeau. Rester debout relevait pour elle de l’exploit. Elle le dévisagea sans ciller et remarqua cette rage emplie de fureur qui émanait de lui. L’homme venait de subir un lourd camouflet auprès de la Ligue et elle en était responsable.

Elle détacha son regard quelques instants et balaya ce qui l’entourait d’un bref coup d’œil. Comme elle l’avait deviné, un feu de bois crépitait à quelques pas, là d’où Emma avait entendu la dispute des deux hommes. Personne ne s’y trouvait, pas même ceux qui l’avaient conduite jusqu’ici. Pour une raison qu’elle ignorait, ils étaient donc seuls. Elle essaierait d’en tirer avantage. L’obscurité autour d’eux était en train de baisser : le matin arrivait et il ferait bientôt complètement jour.

Fixant ses yeux dans les siens, elle lui tint tête pour lui signifier que rien n’avait changé. Elle se nourrit de toute la colère qui émanait de lui et la fit sienne.

– Vous n’y arriverez pas, dit-elle d’une voix caverneuse.

L’homme releva les sourcils un bref instant. Il ne s’était assurément pas attendu à ce qu’elle parle enfin.

– Te voilà à présent dotée de parole ?

– Vous n’y arriverez pas, répéta-t-elle.

– On dirait que j’ai réussi, au contraire. Tu parles enfin.

– Vous avez perdu, et vous le savez. Il est trop tard pour vous. Vous devriez fuir pour votre vie tant que vous le pouvez.

– Et te laisser t’en sortir ? Me crois-tu vraiment si stupide ?

Il attrapa le cou d’Emma et la souleva à bout de bras. Elle cherchait le sol du bout des pieds mais sans y parvenir. Il la tenait trop haute et elle ne touchait plus terre. Il serra ses doigts de plus belle tandis qu’elle se débattait.

– On dirait que c’est plutôt toi qui es en train de perdre. Qu’en dis-tu ?

Il était en train de lui briser la mâchoire, le cou et la nuque tout à la fois. Elle avait beau tenter de remplir ses poumons, l’air ne passait plus.

Elle suffoquait.

– Je ne t’entends pas. Alors, suis-je toujours le perdant ?

La rage qui étincelait dans son regard avait envahi tout son corps. Il jubilait de l’avoir ainsi à sa merci. Dans un dernier élan de survie, Emma ramena ses jambes contre sa poitrine et passa ses mains attachées par en dessous, ignorant les élancements de douleurs qui se déclenchèrent aussitôt. Elle frappa les bras de son tortionnaire des deux poings pour lui faire lâcher prise. Mais il tint bon. Encore quelques instants et cela en serait fini d’elle.

La jeune femme se sentait déjà défaillir tandis que sa vision commençait à se troubler. Ses forces étaient en train de la quitter. Elle avait échoué. L’homme à la cicatrice avait eu raison en fin de compte, c’était bien elle qui avait perdu. Quelle valeur aurait son sacrifice dans la lutte qu’elle avait entreprise face à la Ligue ? Le prince saurait-il seulement ce qu’elle avait enduré pour lui ? Que deviendrait William qui avait tant risqué pour elle ? Lui pardonnerait-il de l’avoir abandonné ?

William.

Aquarelle.

Cette pensée la ramena à la réalité alors que l’asphyxie commençait à la priver de sa vue. Elle distingua dans un éclair un battement d’ailes bleutées au-dessus d’elle. Ses dernières pensées pour son ami et son fidèle oiseau pouvaient-elles lui avoir fait imaginer cela ?

Le noir se fit autour d’elle. Le silence aussi. Le monde entier s’était arrêté. Elle sombra dans une profonde léthargie, inconsciente de tout ce qui l’environnait.

C’était la fin.

Le noir total.

Puis une odeur.

Humus.

Elle sentait les effluves du sol de la forêt. Ce parfum lui était si familier. Pourquoi s’en rappelait-elle maintenant ? Elle tenta de reprendre ses esprits. Que sentait-elle d’autre ? Ses mains. Elles avaient été déliées La jeune femme les porta instinctivement à son cou et sentit la marque que lui avait laissée l’homme à la cicatrice. Alors elle ouvrit les yeux. Et elle le vit.

William.

Il était penché sur celui qui avait tenté de lui ôter la vie quelques instants plus tôt, sa fronde à la main. Comment était-il arrivé là ? C’était la deuxième fois qu’il la sauvait d’une mort certaine et qu’il s’en prenait à la Ligue pour elle. Pourrait-elle seulement le remercier un jour à hauteur de ce qu’il venait de faire ?

Elle tenta de se relever en s’appuyant sur ses mains à nouveau libres mais elle s’en trouva incapable. Rampant jusqu’à l’arbre le plus proche, se tenant les côtes qui la faisaient souffrir, elle alla s’adosser à son tronc. William se retourna en l’entendant bouger.

– On dirait que je suis arrivé juste à temps. Tu as une mine affreuse.

Emma ne sut que répondre. Elle ignorait si elle était même capable de parler : elle n’avait pas reconnu la voix cassée par une journée et une nuit sans boire ni manger qui s’était adressée au mercenaire. La vue de son ami fit remonter toutes les émotions qu’elle avait enfouies au plus profond d’elle-même pendant ces longues heures où elle avait été aux mains de l’homme à la cicatrice. Elle ne put empêcher ses larmes de déborder, ses sanglots d’agiter tout son corps.

William s’était approché et l’avait prise dans ses bras, la serrant tendrement tout contre lui. Sa chaleur la réconforta et, peu à peu, sa peine s’apaisa, ses sanglots s’espacèrent, ses larmes s’asséchèrent. Elle essuya ses yeux et écarta son ami pour prendre une profonde inspiration. C’est alors seulement qu’elle remarqua ses vêtements inhabituels.

– On dirait le pantalon du prince. Mais comment m’as-tu retrouvée ?

– C’est une longue histoire. Trop longue pour que je te la raconte ici. Peux-tu te lever ?

– Me lever oui ; marcher, difficilement. J’ai reçu une flèche dans le mollet. Le résultat ne doit pas être très beau à voir, ajouta-elle en lâchant une grimace.

Sur ces paroles, Emma releva sa jupe sur sa jambe et fit apparaître le garrot de fortune que ses geôliers avaient confectionné. Un trou béant laissé par la flèche de part en part du muscle lui donnait une mine terrible.

– Il faut te faire un bandage avant qu’il ne soit trop tard.

– Attends… Que fais-tu de cet homme ? l’interrompit Emma en désignant le corps inerte de son tortionnaire.

– Tout va bien, il est inconscient. Personne ne résiste à ma fronde !

Il lança un sourire moqueur à son amie qu’elle accueillit avec soulagement. Sans attendre un instant de plus, William porta le bas de sa chemise à sa bouche. D’un coup de dents, il en déchira un bout. Il recommença et tira pour obtenir une bande. Puis il réitéra l’opération une seconde fois avant de se retourner et d’attraper une gourde que l’homme à la cicatrice avait laissée là. D’un geste doux, il humidifia le tissu et tendit l’eau à la jeune femme pour qu’elle puisse se désaltérer. Emma avala de grandes gorgées qui apaisèrent l’irritation naissante qui avait envahi sa gorge. Lorsqu’elle eut fini de boire, William commença à éponger la peau d’Emma pour retirer le sang qui avait séché tout autour de la blessure. Il ne s’approcha pas des deux trous laissés par la flèche. Puis il enroula une partie de la bande sur elle-même.

– Ça risque de faire mal.

Emma serra les dents tandis que le jeune homme lui faisait un bandage. Il enveloppa son mollet une première fois puis une seconde, profitant du garrot pour maintenir en place la bande de tissu. Il serra si fort que la jeune femme ne put retenir une grimace. Lorsqu’il eut fini, Emma remit sa jupe en place et son ami l’aida à se lever. Comme elle s’y était attendu, elle tenait debout mais elle vacilla au premier pas.

– Il faut te trouver une canne.

Emma s’appuya sur l’arbre tandis que son ami s’exécutait. Il finit par trouver juste à côté du corps inerte de l’homme à la cicatrice un solide bâton qui mesurait plus d’un mètre. Il le tendit à Emma et la jeune femme l’essaya. Elle ne pourrait se déplacer bien vite, elle le savait, mais cela ménagerait sa jambe.

Alors qu’elle allait le remerciait, elle vit le corps de l’homme à la cicatrice tressaillir. William se retourna à son tour, alerté par le bruit des feuilles qu’on écrase. L’homme se relevait, et il semblait plus énervé que jamais. William se retourna vers elle subitement et tendit le bras en pointant l’index vers la gauche.

– Le fleuve est dans cette direction. Pars, je vais le retenir.

Emma voulut objecter mais elle savait que cela ne mènerait à rien. William était déterminé. Tout comme elle lorsqu’elle avait ordonné au prince de fuir.

– Je reviendrai te chercher, promit-elle.

Il opina du chef et se retourna sans lui laisser le temps d’en dire davantage, se jetant sur l’homme à la cicatrice pour l’empêcher d’avancer. La jeune femme fit volte-face et se rua aussi vite que ses muscles le lui permettaient dans la direction que lui avait indiquée son ami. Elle osait à peine poser le pied de sa jambe endolorie et s’appuyait sur la canne improvisée. Elle boitait, certes, et son corps entier la tiraillait, mais au moins avançait-elle. Au bout de quelques minutes, elle entendit le clapotis de l’eau : elle se rapprochait du fleuve.

Seulement quelques pas plus loin, la jeune femme vit la longue étendue d’eau qui s’écoulait devant elle. Le fleuve était agité, pourtant elle savait qu’elle n’avait pas d’autre choix. Le soleil était en train de se lever à l’est et elle ne pourrait plus se cacher dans l’obscurité des bois. Elle prit une profonde inspiration et s’avança. Elle ignora les cris qui émanaient de la forêt derrière elle et se jeta dans le fleuve tête la première.

L’eau était glacée et les remous nombreux. Elle eut bien du mal à se maintenir hors de l’eau dans un premier temps, buvant la tasse bien malgré elle à plusieurs reprises. Puis le courant se calma quelque peu et elle se laissa porter, évitant les obstacles qui pouvaient se mettre devant elle, serrant de toutes ses forces son bâton contre sa poitrine.

Elle se débattit ainsi de longues minutes qui lui parurent interminables. Chahutée par les ballottements de l’eau, elle finit par apercevoir au loin la silhouette du palais. Ainsi elle avait donc bien été retenue captive en amont du fleuve. C’était là la première bonne nouvelle depuis bien longtemps. Elle s’aida de son bâton pour se rapprocher du rivage, cherchant du regard le meilleur endroit pour le rejoindre.

Devant le jour naissant et l’obscurité qui se dissipait peu à peu, Emma plissa les yeux en devinant quelques mètres plus loin un arbre mort couché en travers de l’eau. Oui, cela pourrait fonctionner, se dit-elle. Elle laissa le courant l’y porter, évitant de nager pour ménager ses muscles, et s’agrippa au tronc dès qu’elle se fut suffisamment approchée. Reprenant son souffle un instant, elle jeta un bref regard en arrière : les eaux du fleuve étaient de nouveau en train d’accélérer. Sans perdre une seconde de plus, la jeune femme se hissa à la force de ses bras sur le dessus émergé du tronc. Elle marqua une courte pause lorsqu’elle fut totalement sortie de l’eau avant de ramper jusqu’à la terre ferme. Elle n’eut pas la force de se relever et s’écroula au sol, haletante. Cet effort pourtant si anodin en temps normal semblait l’avoir complètement vidée de ses forces. Et, pourtant, il y avait là de quoi se réjouir. Elle était certes trempée, glacée, exténuée mais elle y était presque. Le palais n’était plus qu’à quelques centaines de mètres et Édouard s’y trouvait. Il l’aiderait à retrouver William, il l’aiderait à faire tomber les masques.

Lorsqu’elle eut suffisamment repris ses esprits, Emma se releva. La Ligue devait certainement patrouiller aux abords du palais et elle était une cible facile. Il fallait qu’elle se mette en sécurité, le temps de réfléchir à un plan d’action et de se reposer quelque peu. Elle longea le fleuve et s’approcha des remparts autant que la prudence le lui permettait. Lorsqu’elle jugea qu’il était trop risqué d’avancer davantage, elle pénétra dans la forêt et chercha un endroit où se mettre à l’abri.

Sa première intuition fut de s’éloigner du fleuve : si l’homme à la cicatrice parvenait à alerter ses compagnons, leurs recherches commenceraient de ce côté-là. Le bois n’était pas particulièrement dense aux abords des remparts, aussi la jeune femme mit-elle plusieurs longues minutes pour trouver un endroit qui ferait l’affaire. Un vieux chêne aux branches partant dans toutes les directions offrait une cachette idéale dans le creux de son tronc, entre deux larges racines. Doucement, Emma s’adossa à l’écorce et se laissa glisser jusqu’à s’asseoir totalement.

Ce n’est qu’alors qu’elle s’accorda enfin une pause. Son regard balaya ce qui l’entourait tandis que ses oreilles s’ouvraient aux sons si familiers de la forêt. De larges fougères sur sa gauche semblaient dissimuler des rongeurs qu’Emma entendait courir entre les feuilles. Un peu plus à droite, le sous-bois s’éclaircissait, laissant deviner une route non loin. Il n’y avait plus qu’à espérer que personne ne vienne la chercher ici. En attendant, elle avait enfin gagné un peu de répit. Mais à quel prix ? Qu’allait faire l’homme à la cicatrice de William ? Elle avait beau savoir son ami agile et ingénieux, elle avait vu son adversaire à l’action. Il était bien plus grand que lui, bien plus lourd, bien plus musclé. Il savait manier l’épée à la perfection contrairement au frêle jeune homme qui n’avait jamais tenu un entraînement complet. Hélas, sa fronde n’avait que peu de chance de le tirer de cette situation. Emma n’espérait qu’une chose : qu’il soit toujours en vie. Elle se fit la promesse de le retrouver. Quoi qu’il en coûte.

De longues minutes passèrent au cours desquelles la jeune femme garda les yeux fermés, reprenant son souffle, calmant les palpitations de con cœur qui s’était emballé depuis son évasion. Chaque respiration lui faisait terriblement mal. Assurément, elle avait plusieurs côtes fêlées. Rien qui ne puisse se remettre, songea-t-elle. Elle ramena sa jambe le long de son corps et releva le bas de sa jupe. Le bandage de William était toujours solidement attaché au garrot mais il était devenu rouge là où la flèche avait transpercé son muscle. L’eau avait de toute évidence rouvert sa blessure.

Poussant un profond soupir en songeant à cette plaie, Emma prit enfin le temps d’observer l’état dans lequel elle était. Elle vit d’abord ses mains dont les poignets avaient inscrit dans leur chair la marque des liens qui l’avaient retenue prisonnière. Elle vit ses vêtements en lambeaux, rougeoyants, témoins du combat qu’elle avait tenu et du supplice qui s’en était suivi. Il lui était impossible de voir son visage mais la jeune femme devinait la marque de main sur son cou, les bleus qui devaient recouvrir ses joues, ses yeux rougis par l’absence de repos. Elle sentait ses lèvres tuméfiées, son sang qui avait coulé dans sa bouche.

Il fallait reconnaître qu’elle était sérieusement abîmée mais le plus important était là : la vie ne l’avait pas quittée. Elle aurait beaucoup de mal à pénétrer dans l’enceinte du palais en étant dans un tel état mais au moins pouvait-elle essayer. Cette liberté retrouvée avait une saveur des plus vivifiantes.

Elle n’aurait su dire combien de temps elle était restée ainsi à se reposer et à laisser ses vêtements sécher. Se déplacer en étant trempée de la sorte aurait été éminemment dangereux : cela serait laisser bien trop d’empreintes pour ceux qui la traquaient. Et maintenant, songea-t-elle, comment arriverait-elle à retrouver le prince ? Elle savait certes qu’un passage secret débouchait à l’entrée de la galerie couverte et l’emprunter lui permettrait de passer inaperçue ; mais elle ignorait qui au palais en connaissait l’existence. Quoi qu’il en soit, il fallait déjà qu’elle trouve un moyen d’arriver jusque-là. Les portes du palais étaient-elles seulement ouvertes ? Elle savait que les allées et venues avaient continué après l’annonce des fiançailles du prince, elle avait pu le constater lorsqu’elle s’y était elle-même rendue. Mais qu’en serait-il aujourd’hui ? Laisserait-on entrer des villageois après les événements qui venaient de se produire ? Et si tel était le cas, laisserait-on y pénétrer une femme boitant à l’allure de mendiante ? Non, assurément. Elle devait donc trouver un autre moyen. À court d’idées, elle ferma les yeux et fit le vide dans ses pensées.

 

Il lui sembla que le soleil était bien haut dans le ciel lorsqu’elle décida qu’il était temps de partir. Ses vêtements encore humides avaient eu le temps de rendre la majeure partie de l’eau qu’ils avaient absorbée. Cela suffirait. Elle tourna la tête en direction de la route et tendit l’oreille. Elle n’avait vu ni n’avait entendu personne pendant tout ce temps. Si la Ligue la cherchait, elle n’était pas arrivée jusque-là. Cela la soulageait quelque peu à défaut de pleinement la rassurer.

Aussi sûrement que son corps le lui permettait, la jeune femme se releva, se servant de son bâton comme appui. Lorsqu’elle fut parfaitement debout, elle marqua une pause : la tête lui tournait et ses blessures la lançaient. Les restes de faisan dont elle s’était rassasiée paraissaient bien loin à présent ! Son corps entier lui hurlait de se reposer davantage mais son esprit s’y refusait : elle devait retrouver Édouard d’abord.

Quelques secondes plus tard, elle tourna les talons et commença à marcher en direction de la route qui reliait le palais à Castelonde. Elle s’y trouverait en sécurité : elle savait qu’on ne l’attaquerait pas au vu et au su de tous.

Avançant à un rythme lent, la jeune femme mit quelques minutes avant d’entendre les premiers sons d’activité humaine. Ceux-ci s’intensifièrent à mesure qu’elle se rapprochait de la route. Elle ralentit le pas, alerte au moindre signe suspect. Lorsqu’elle aperçut les premiers mouvements au travers du feuillage du sous-bois, elle se cacha derrière un arbre pour observer la scène.

Elle se trouvait encore à bonne distance du palais dont seule la tour sud et le rempart ouest étaient visibles. Pourtant, une troupe de villageois était rassemblée et semblait s’agiter devant une rangée de gardes qui refusaient de les laisser passer. Pourquoi étaient-ils bloqués si tôt ? Elle tendit l’oreille mais ne put discerner aucune parole au travers de ce brouhaha. Il fallait qu’elle sorte de sa cachette et qu’elle se mêle aux villageois pour pouvoir entendre quoi que ce soit. Mais était-ce vraiment raisonnable ? Elle devait avoir une mine terrible, comme William n’avait pas manqué de le souligner, et elle se ferait assurément remarquer.

Jetant un regard dans la direction opposée, la jeune femme aperçut une charrette remplie de paille tirée par un cheval qui attendait là. Son propriétaire l’avait laissée et devait certainement parlementer avec les gardes. Emma ignorait tout de ce qui provoquait ce blocage mais elle vit dans cette scène une opportunité incroyable.

S’assurant que personne ne regardait dans sa direction, elle se mit à longer la route en direction de la charrette abandonnée, prenant garde à rester bien cachée dans le sous-bois. Lorsqu’elle fut arrivée à son niveau, elle jeta un dernier coup d’œil en direction de l’attroupement. Personne ne l’avait remarquée. Elle sortit du sous-bois à la hâte et se positionna derrière la charrette. Sans attendre un instant de plus, elle se glissa à l’intérieur et se recouvrit de paille.

Il lui fallut attendre de longues minutes avant d’entendre des bruits de pas venant dans sa direction. Aussitôt, elle sentit le villageois s’asseoir sur le devant de l’attelage et les roues se mirent à tourner. Elle avançait et poussa un profond soupir de soulagement à cette simple constatation. Son stratagème avait des chances de fonctionner en fin de compte.

Elle dut serrer les dents pour ne pas hurler de douleur à chaque cahot du véhicule sur la route accidentée. Le chemin jusqu’aux portes du palais ne dura que quelques minutes, et, pourtant, cela lui parut une éternité.

La charrette tourna sur la droite alors qu’elle s’engageait dans le châtelet. Le convoi ne fut pas stoppé et il continua sa route quelques mètres de plus. Tout droit, puis un léger virage à droite avant de finalement s’arrêter. Ils devaient se trouver devant les écuries, songea Emma. La paille était sûrement une livraison pour les chevaux du palais.

Le villageois mit pied à terre, occasionnant un nouveau remous de la charrette, puis sembla s’éloigner. Emma ignorait quand il reviendrait mais une chose était sûre : il ne devait pas la trouver là. Prudemment, elle déplaça la paille qui se trouvait devant elle pour éclaircir son champ de vision. Comme elle le pensait, le convoi avait été garé face aux écuries. En descendant sur la droite, elle pourrait longer le rempart et rejoindre la galerie couverte. Ses chances de succès étaient moindres mais, comme depuis le début, elle préféra ne pas y songer.

Personne ne semblait se trouver dans la cour et, levant les yeux vers le sommet des remparts et les tours qui défendaient l’entrée du palais, Emma ne compta qu’une dizaine de gardes tout au plus. Ils semblaient parler vivement entre eux et observer l’extérieur des remparts. Pensaient-ils que la menace n’était pas dans leurs rangs ? Que leur avait dit le prince exactement ? Et pourquoi étaient-ils si peu nombreux ?

Quelles que soient les réponses à ces questions, il fallait que la jeune femme agisse, et tout de suite. Elle s’extirpa de la paille et descendit de la charrette puis se dirigea sur la droite se cacher le long du rempart. Marquant une rapide pause, elle s’épousseta le corps pour se débarrasser des brins de paille qui n’avaient pas manqué de s’accrocher sur l’ensemble de sa robe. Lorsqu’elle fut redevenue suffisamment présentable, elle s’approcha de l’attelage que le villageois avait laissé sans surveillance.

Emma sentit son cœur bondir dans sa poitrine lorsqu’elle aperçut sa cape laissée là. Le vêtement était parfait pour cacher ses blessures et passer inaperçue. Elle s’en saisit et l’enfila autour de ses épaules. Remontant la capuche sur son front, elle s’avança prudemment, toujours aidée de son bâton. Lorsqu’elle eut atteint l’encolure du cheval, elle s’arrêta. Au rythme où elle marchait, il lui faudrait plusieurs dizaines de secondes pour atteindre l’étroit couloir menant à la galerie couverte et au passage secret. Elle risquait à tout moment de se faire repérer. Elle observa les gardes dont les regards étaient toujours tournés vers l’extérieur et pria intérieurement pour que cela reste ainsi encore quelques minutes.

Elle se remit en marche, la tête baissée, longeant les remparts, se dissimulant dans leur ombre fine de cette fin de matinée. Elle se pressa sans toutefois courir. Un geste brusque aurait tôt fait d’attirer l’attention. Bien trop lentement à son goût, elle finit par arriver à la petite tour d’angle. Elle la contourna et continua sa route, osant un regard en direction des gardes dont l’attention semblait être focalisée ailleurs. Emma pouvait sentir son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Ses côtes fêlées la faisaient souffrir mais elle ne pouvait pas s’arrêter. Bientôt.

Au prix d’un effort qui sembla la vider une nouvelle fois de ses maigres forces, la jeune femme finit par atteindre le passage menant à la galerie couverte. Elle marqua une courte pause et y jeta un bref coup d’œil. Personne. Sans un regard en arrière, elle se précipita à l’intérieur et hâta le pas autant que son corps le lui permettait. L’avait-on vue ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Il n’y avait guère qu’une chose dont elle était certaine : il fallait qu’elle atteigne la tapisserie et qu’elle se glisse dans le passage secret. Là alors, elle serait enfin en sécurité.

Elle tourna la tête un bref instant pour s’assurer qu’elle n’était pas suivie. Des voix lointaines perçaient le silence des lieux mais personne ne se trouvait là. Ses bruits de pas pressés résonnaient sur la pierre et elle était certaine que cela ne pourrait échapper aux gardes. Et, pourtant, aucun ne se montrait. Était-il si facile de pénétrer à l’intérieur de ces murs jadis gardés fermés ?

C’est le cœur battant qu’elle atteignit la tapisserie et qu’elle l’écarta d’une main. Le passage secret était fermé alors elle chercha à tâtons une pierre qui permettrait de l’ouvrir, espérant que le mécanisme fonctionne comme ceux du château de Volgir. L’une d’entre elle semblait bien différente de ses voisines. Emma appuya dessus et entendit un déclic. L’entrée était ouverte. Elle se glissa à l’intérieur, tira le panneau derrière elle et s’adossa à la pierre. Elle suait à grosses gouttes et tremblait de tout son corps. Rabaissant la capuche du manteau, elle prit une grande bouffée d’air.

Elle avait réussi. Enfin. Elle était au palais et elle allait pouvoir retrouver Édouard. Comment, elle l’ignorait, mais cela importait peu. Pour la première fois depuis que William l’avait délivrée, elle se sentait pleinement en sécurité. Elle savait que ce sentiment ne durerait pas, que sitôt sortie de sa cachette, elle devrait sans doute de nouveau affronter la Ligue. Mais elle ne serait plus seule. Cette seule pensée atténua ses douleurs et calma les secousses qui agitaient son corps.

C’est alors qu’elle l’entendit. Ce n’était qu’un murmure, un son à peine audible qui lui parvenait à travers l’entrebâillement du panneau de pierre qu’elle n’avait pas refermé entièrement, mais il suffit à la terrifier. Un frisson lui parcourut l’échine et la figea sur place. Le deuxième homme de la forêt. Il était au palais, à quelques pas de là. Emma était partagée entre l’envie de savoir qui il était et la peur d’être découverte. Et s’il connaissait lui aussi l’existence de ce passage caché derrière la tapisserie ? Elle ferma les yeux un instant, tentant de reprendre ses esprits. Elle revit le prince s’enfuyant à cheval. Elle revit William à la lutte avec l’homme à la cicatrice. Elle était allée trop loin pour faire demi-tour.

Déterminée à aller jusqu’au bout en dépit de sa piètre forme physique, elle rouvrit les yeux. Sans un bruit, elle rapprocha sa tête de l’embrasure du panneau de pierre et tendit l’oreille. Le murmure se fit plus distinct, les sons qu’elle entendait devinrent des paroles. Et elle comprit.

L’homme de la forêt. C’était le plus jeune des trois membres du conseil de la Ligue. Et il était infiltré au palais.

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