Chapitre 22

Par AliceH
Notes de l’auteur : Je l'ai dit ailleurs, mais je suis désolée de ne passer qu'en coup de vent pour poster. J'ai des problèmes administratifs* (combo CAF + Pôle emploi) et la reprise du sport me file un petit contrecoup physique pas très sympa.

Je suis très contente de poster ce chapitre, comme il introduit trois personnages très importants dans l'univers, et qu'on reverra assez souvent par la suite ! Dont un BIG BOSS DU GAME.

Note supplémentaire : il y a le pronom « iel » utilisé dans ce chapitre puisque deux de ces personnages sont des êtres agenres. Il y a donc aussi utilisation de points médians. Ce sera le cas avec d'autres personnages, que vous allez rencontrer dans les tous derniers chapitres.

* C'est assez ironique puisque c'est ce type de problèmes administratifs qui m'a inspiré cette histoire.

Quand la radio officielle de l'Enfer proposa à Miss Fortune de les rejoindre dans leurs locaux pour raconter les aventures qu'elles avait vécues sur Terre, elle refusa. Tout le monde se fichait bien de ce qu'elle y avait fait, de ce qu'elle y avait ressenti.C'était presque drôle, l'utilisation de l'expression « avoir vécu ». Il était vrai que durant quelques semaines, elle s'était sentie comme vivante à nouveau, presque humaine, entourée d'amies et avec un but. Et maintenant...

 

Et maintenant, elle n'avait plus ni amies, ni but. Son avenir s'était éclairci puisque la menace de l'Effondrement Final s'était fait moindre mais paradoxalement, il était plus obscur que jamais. Alors que la voix du journaliste se mêlait à la cacophonie alentour, elle sentit une présence proche d'elle. Tout en posant sa main en un geste protecteur sur l'épaule de la démone, Lénore articula de sa voix calme:

– Je crois que Miss Fortune a besoin de se reposer après ces péripéties. Mais je suis sûre que son collègue se fera un plaisir de conter son... leur récit.

– Est-ce que vous et votre compagne avez joué un rôle dans ce sauvetage incongru de notre réalité? voulut savoir le journaliste.

– Nous aurions aimé.

– Pourquoi cet emploi du conditionnel?

– L'Administration. Maintenant, si vous voulez nous excuser.

Elle saisit avec douceur la main de Miss Fortune qui était minuscule et brûlante comparée à ses doigts longs et glacés. Après un courant d'air frais et dans une tornade de plumes noires, les deux femmes arrivèrent devant le petit immeuble où vivait Miss Fortune. Celle-ci ouvrit la grille ouvragée du jardin, salua sa concierge aux canines démesurées de la tête, passa la lourde porte bordeaux et commença à gravir les escaliers moquettés, Lénore sur ses talons. Elle ne lui demanda pas de partir malgré l'incongruité de la situation: elle ne connaissait Lénore que depuis très peu, et elle ne savait presque rien sur son sujet. Pourtant, lors de son passage sur Terre, seules elle et sa compagne avaient témoigné une inquiétude sincère à son sujet. Non, Sir Prize pouvait avoir l'air froid et égocentrique, elle savait qu'il l'estimait. Après tout, il l'avait choisie, elle, et personne d'autre, pour l'aider ! De plus, il l'avait embrassée ! Les joues rosies par ce souvenir, elle sentit ses mains trembler alors qu'elle cherchait ses clés et ouvrait la porte de son petit appartement. Les deux femmes toussèrent face à l'odeur de renfermé qui les accueillit. Lénore ouvrit la fenêtre qui donnait sur le jardin extérieur baigné de la faible lueur d'un soleil pâle. Miss Fortune rangea sac et manteau avant de prendre place sur un petit pouf, visiblement exténuée et secouée. Elle sursauta en entendant un bruit de bris de verre.

– Qu'avez-vous cassé ? voulut-elle savoir en se redressant.

– Un flacon rouge qui était sur votre coiffeuse.

– Oh, non ! C'était un cadeau de Sir Prize.

Lénore savait très bien que le Parfum de Persuasion qu'elle avait poussé sur le parquet était un présent – empoisonné - du collègue de la jeune démone. Tout en fixant les débris sur le sol, et après avoir humé le parfum qui commençait à se dissiper dans l'air du soir, elle s'excusa faussement :

–  Désolée.

_____

Sir Prize sentit comme un sifflement lui percer les tympans. Hum. Quelqu'un devait parler de lui quelque part. Ce n'était guère étonnant, il était le nouvel héros infernal ! Il ne comptait pas le nombre de photos lui prises en à peine quelques heures et l'interview qu'il avait donnée au Daily Demon ferait la première page dès le lendemain. Dire qu'il était fier de lui était un euphémisme. Il allait enfin être reconnu à sa juste valeur, comme le démon brillant qu'il avait toujours été. Après des années passées à faire le larbin dans un Bureau minable, il accédait enfin à la reconnaissance qu'il méritait. Une pensée parasita soudain son triomphe intérieur alors qu'il descendait les marches de la station de l'Hydre proche du Secrétariat Général. Et Miss Fortune dans tout ça ?

Il chassa cette pensée telle un moustique particulièrement irritant. Certes, elle l'avait aidé et réussi au-delà de toutes ses espérances. Mais ce plan était son idée à la base, elle n'avait fait que le suivre. Sans aucun doute par affection pour lui, un amour à sens unique. Il admettait la trouver jolie et agréable, mais au delà de ça... Pas grand chose.

Heureusement, l'Hydre entra à toute vitesse dans la station et stoppa net ses ruminations. Après avoir réussi à trouver une place libre, il soupira avec un maigre sourire aux lèvres. Il n'avait pas le temps de s'inquiéter. Il avait assez travaillé comme ça et méritait bien un peu de repos. Le train s'ébranla et un soulagement sans bornes l'envahit, de même qu'une grande fatigue. Il allait enfin retrouver sa véritable place, dans les tréfonds du Neuvième Cercle.

_____

Le lendemain matin, Luc les attendait de pied ferme. Son bureau était devenu un méli-mélo de papiers, dossiers et pochettes : en ouvrant la porte, il faillit en manquer d'air. Après avoir réussi à tout réorganiser (à peu près) convenablement, il était resté à tenter de rattraper le retard dans son travail. Tout ça, c'était à cause de Willow ! Elle n'avait pas idée d'empêcher les gens de bosser correctement ! Et tout ça pour quoi ? Pour rien. En plus, elle passait pour une sacrée ingrate à être en colère après les démons qui avaient sauvé l'Enfer, son emploi et sa propre existence. Puisque Miss Fortune et Sir Prize ne devaient pas arriver avant un moment, Luc se décida à jubiler un peu. Avec un sourire narquois, il pianota sur son téléphone et demanda à parler à la cheffe du Secteur III, s'il vous plaît.

_____

W. Asser III était furieuse. Elle plaqua le Daily Demon en un geste rageur sur son bureau après avoir lu attentivement l'interview de Sir Prize. Il s'en était sorti ! Pas un blâme, pas une punition, pas une égratignure ! Au contraire, voilà qu'on l'acclamait et le célébrait ! Elle n'en revenait pas : il avait passé outre les lois et règles élémentaires de l'Enfer mais on passait outre ses agissements irresponsables car cela avait bien fini, par un hasard extraordinaire.

–  Une communication du BRHH, Madame Asser, l'avertit-on.

Circonspecte, elle appuya sur une touche de son téléphone d'un vert criard et grommela:

– W.Asser.

– Willow, comment vas-tu, mon cher rayon de soleil ? chantonna Luc avec tout le cynisme dont il était capable.

– Je ne suis pas ton cher rayon de soleil. Je suis d'une humeur atroce.

– Encore pire que d'habitude ? Est-ce possible ?

– Luc, est-ce que m'appelles uniquement pour te moquer de moi ? soupçonna-t-elle, sourcils froncés.

– C'est possible. Tout comme il est possible que tu m'aies forcé à faire une randonnée de plusieurs jours.

– Luc, tu-

– Ah mais attends ! Ça s'est vraiment passé ! Et tu sais quelles conséquences ça a eu ?

– Ça t'a un peu musclé les allumettes qui te servent de jambes? rétorqua-t-elle d'une voix aussi verte que son tailleur.

– Non. Bon, peut-être que oui, mais ça m'a surtout surchargé de travail. Je n'ai pas dormi ne serait-ce que pour ranger un minimum mon bureau, et tout ça grâce à toi.

– Tu n'aurais pas besoin de ranger tous les jours si tu étais un minimum organisé, Luc.

– Contrairement à toi, je ne dirige pas un Secteur épaulé·e par une armada d'adjoints et d'adjointes, juste un bureau de seconde zone avec deux employés.

– Plus pour longtemps.

– Pardon ?

– J'ai dit : plus pour longtemps.

– Willow, peux-tu développer ta pensée? s'enquit Luc dont toute la jubilation s'était évaporée.

– Non. Si tu as aussi bien rangé que tu le prétends, tu as du voir passer une enveloppe rouge du Palais Infernal. Trois, en réalité. Une pour toi et une pour chacun de tes employés.

– Comment sais-tu que le Palais m'a contacté ?

– Contrairement à toi, j'ai de bonnes relations avec Bellz et Buth. Laquelle as-tu humiliée publiquement au Bal de Baal déjà? continua W.Asser avec un rictus sarcastique.

–  Je dois raccrocher Willow. Au revoir !

– Au revoir Luc, amuse-toi bien.

Alors qu'elle imaginait Luc paniquer et retourner des kilos de dossiers pour retrouver trois minuscules enveloppes rouges, Willow se mit à siffloter. Elle avait peut-être encore de quoi se réjouir.

_____

Après vingt longues et épuisantes minutes de recherches, Luc mit enfin la main sur les enveloppes rouges du Palais. Il déchiqueta celle qui lui était adressée et ses yeux cernés s'écarquillèrent en lisant son contenu. Il ne leva pas la tête quand ses employés le saluèrent et le fixèrent. Au terme de sa sixième lecture, il se décida enfin à les regarder et leur dit avec un rare sourire:

–  J'ai peut-être encore de quoi me réjouir. 

Par une décision du Palais, la plus haute autorité infernale, le BRHH et l'OEIL allaient à nouveau collaborer main dans la main. Quand Sir Prize avait poussé ce village à se rebeller, il en avait inspiré d'autres et d'autres et d'autres qui allaient à leur tour prendre les armes et se révolter, quitte à verser le sang d'autrui. Tant d'âmes allaient se corrompre grâce à lui ! Pour être sincère, tout n'était pas de son fait : les humains savaient très bien se damner d'eux-mêmes. Mais son intervention avait donné un coup de pouce considérable à la relance énergétique de l'Enfer, et Satan ellui-même avait décidé que les trois membres du BRHH méritaient une meilleure considération de leur travail. Ainsi, Luc allait avait droit à de nouveaux employés et de nouveaux fonds. Il allait revoir la couleur de son parquet ! Avoir un ascenseur en état de marche ! Une sonnette qui fonctionne ! Et surtout, il allait enfin pouvoir s'acheter une cafetière digne de ce nom !

Sir Prize ouvrit sa propre missive en même temps que Miss Fortune. Il semblait très content de lui tandis qu'elle sentait une appréhension grandissante en elle. Ils parcoururent fiévreusement leurs courriers respectifs et similaires, à une exception près. Attaché à l'enveloppe de Miss Fortune se trouvait également un mince feuillet rose à l'odeur de souffre qui devait traîner dans le bureau de Luc depuis des années. Sans y prêter attention, elle le mit directement dans la corbeille à papiers. Elle découvrit qu'elle avait été promue. Elle était à présent Inspectrice-Localisatrice et allait bientôt travailler pour l'association du BRHH et l'OEIL en compagnie de Sir Prize, qui avait reçu la même missive, à un détail près.

Tout en bas de son courrier se trouvait un post-scriptum que son collègue n'avait pas: « Nous avons de grands espoirs pour vous ».

_____

Lénore ne trouvait sa compagne nulle part : ni dans son bureau, ni dans leur chambre, ni dans la bibliothèque, bref, dans aucune des pièces de la Tour Mortifère. Elle n'avait laissé aucun mot derrière elle. Contrariée, elle s'affala sur le fauteuil moelleux de Mort et commença à réfléchir aux possibles endroits où elle pouvait se trouver. Elle avait à peine posé ses fesses que le téléphone, aussi noir que les meubles, le sol, et les murs, sonna. Elle décrocha prestement.

– Lénore.

– C'est Chronos. Tu devrais trouver Mort à la centrale énergétique près de la frontière.

– Chronos, Pandémonium a plusieurs frontières, lui rappela-t-elle doctement.

– Oh. Oui, j'ai oublié. À force de vivre à plusieurs endroits et dans plusieurs réalités différentes, je me perds parfois. Dans celle-ci, elle est près des Limbes.

– Pourquoi donc ?

– Il vaut mieux que tu le découvres par toi-même. Je n'ai pas de temps à perdre malheureusement. Merci de m'avoir ramené ma Chronosmontre ! s'exclama l'Être Supérieur à l'autre bout du fil. Elle est un peu déréglée d'avoir été tant utilisée en si peu de temps, mais nous avons réussi à éviter le pire pour l'instant.

Sans prendre la peine de dire au revoir, Chronos raccrocha. Lénore haussa les épaules mais ne lui en tint pas gré. Il était sans doute la personne la plus occupée des Enfers après tout. Elle se tracassait toujours : que faisait sa compagne près des Limbes?

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–  POUR LES TRAVAILLEURS ! RECONNAISSANCE ET DROITS ! 

Elle... manifestait. Oui, c'était bien ça. Mort était en tête d'un cortège d'employés de la centrale et agitait un large panneau où elle avait écrit « Morts exploités: Satan/Dieu, même combat. » Voilà qui n'allait pas plaire aux autorités du Palais : la révolte de Satan face aux autorités divines était encore aujourd'hui un de ses plus hauts faits. Læ comparer à la personne qui l'avait exploité·e à ses propres fins sans en dévoiler un seul pan pour ensuite læ jeter hors du Paradis comme un·e malpropre et en tant que traître, ça n'allait pas être apprécié. Avant qu'elle ne puisse s'approcher de Mort, celle-ci monta sur une estrade faite de palettes de bois, s'éclaircit la voix et exprima:

– Satan fait figure de rebelle dans toutes les dimensions. Après tout, Iel est læ premier à avoir demandé une reconnaissance de sa personne, de son travail, de ses droits. Iel est le tout premier syndicaliste jamais connu. Et pourtant, aucun syndicat n'existe en Enfer. Nous existons sous une monarchie presque morte - qui a encore des nouvelles de notre souverain·e ? Si Satan est encore fidèle à ellui-même, s'Iel croit encore à l'égalité de tous les êtres, qu'Iel reconnaisse nos demandes et les accepte. Vous me direz : mais vous êtes La Mort, aussi puissante qu'ellui, vous n'avez rien à demander, vous avez tous les droits. C'est vrai. Et surtout, contrairement à vous : on me voit. La presse me suit, les gens m'écoutent. C'est pour cela que je pense être de mon devoir de faire connaître votre situation auprès des plus hauts placés !

Effectivement, quelques journalistes ébahis assistaient à la scène, griffonnant quelques phrases sur un carnet, saisissant plusieurs clichés de la foule d'employés galvanisés par les discours de Mort qui continuait :

–  Je pense que la mort est le plus grand facteur d'égalité entre les Hommes. Petit ou grand, riche ou pauvre, je viens pour chacun et chacune. Que vous soyez entourés de deux, dix ou cent personnes, vous finissez toujours seul·e et et nu·e quand je viens vous chercher. Que vous soyez enterrés dans une fosse commune ou dans un cercueil d'ébène et de velours, cela importe peu : votre âme n'est plus là et la réalité des humains, des vivants, n'est plus la vôtre. C'est avec cette idée en tête que je me positionne pour cette égalité, pour ce combat pour la reconnaissance du travail de tous les démons et le combat de l'exploitation injuste dont vous êtes tous victimes. Je vous annonce donc la naissance du premier syndicat ouvrier infernal, le SOUL: le Syndicat des Ouvriers Unis des Limbes. À présent, je laisse la parole à votre collègue, Pater.

Mort descendit de son estrade de fortune sous les applaudissements et sifflements enthousiastes. Avec un sourire étincelant aux lèvres, elle s'élança vers Lénore et la prit dans ses bras. Bien qu'un peu surprise du tour que prenaient les événements, elle lui rendit son étreinte et l'embrassa. Elles furent interrompues par une voix grave, à l'intonation pleine de prétention.

– Mort, Être Supérieur de Première Classe, Cavalière de l'Apocalypse, co-dirigeante de la Haute Autorité des Décès, Expirations et derniers Soupirs. J'ai cru entendre quelques critiques à l'égard de la façon de gouverner de notre cher dirigeant·e, sa Seigneurie Satan (NdA : je vous le dis là car je sais pas où le caser d'autre : c'est la manière dont on doit s'adresser à Satan ou parler d'ellui car dans « Sa Seigneurie Satan », tous les mots commencent par un S comme « six », et ça fait donc 666, son nombre. Voilà. Et puis, allitération sympa). Pourriez-vous développer votre pensée ?

La personne face à elles était androgyne, comme bien des membres de la noblesse infernale. Elle avait les cheveux mi-longs détachés, d'un rouge sombre aux reflets violacés. De minces lunettes d'écaille entouraient ses yeux d'or à la prunelle minuscule et brillant d'un éclat menaçant. Malgré sa petite taille, son costume rayé impeccable et son apparente politesse, Lénore savait qu'il ne fallait pas l'énerver. Iel cachait bien son jeu, à défaut de pouvoir dissimuler son très, très haut rang. Celui-ci était facilement visible aux longues cornes noires qui ornaient le front de la personne en face d'elles. Tous les Êtres Supérieurs de Première Classe, comme Chronos ou sa compagne, possédaient une paire de cornes qui leur était propre: libres à eux de le montrer en public, d'afficher leur position hiérarchique... et leur attachement à Satan.

– Adramelech, Être Supérieur de Première Classe, membre de la grande noblesse des Enfers, Premier·e Conseiller·e Infernal, Confident·e de sa Seigneurie Satan, répondit Mort avec taquinerie. Je ne suis pas sûre de bien retenir tous tes titres.

– Je ne crois pas me souvenir de tous les tiens, rétorqua-t-iel, droit·e comme un i. Mais ce n'est pas le sujet.

– Satan t'envoie?

– Iel a eu écho de ton petit coup d'éclat grâce à Chronos. Et Iel a appris bien d'autres choses grâce à lui. Iel m'a envoyé·e voir de mes propres yeux comment sa protégée allait.

– Comme c'est touchant, sourit-elle, un contraste brutal avec l'acidité de sa voix.

– Oh, Mort. Tu sais très bien que Satan t'a toujours porté énormément d'intérêt, lâcha Adramelech avec une moue qui se voulait enjôleuse mais rappelait l'expression d'un animal qui va déchiqueter sa proie. Je lui dirai que tu te portes bien. Tu es radieuse. Je crois penser que ton animal de compagnie n'y est pas étranger ?

Le sang de Lénore ne fit qu'un tour. Elle, la femme-corbeau, était habituée aux regards de travers et aux remarques sur sa nature hybride, voire bâtarde. Mais le mépris brut qui accompagnait ces paroles la mettaient hors d'elle. Plus que l'insulte qui était faite à son encontre, c'était le fait que Adramelech dénigrait la relation amoureuse entre elle et sa compagne. Elle serra le poing, qui fut rapidement recouvert par la main noire de Mort, rassurante, douce, aimante.

– Ma compagne n'y est pas étrangère. Je te souhaite de pouvoir un jour goûter à ce genre de bonheur, Adra'.

– Je te remercie Mort, grinça-t-iel après avoir entendu cet affreux diminutif de son nom. Je vous souhaite bien du courage face au travail qui vous attend.

– Merci. Tu transmettras nos vœux de bon rétablissement à Satan, bien sûr ?

– Je n'y manquerai pas. Et si je puis me permettre : les majuscules ont plus d'impact quand on écrit une pancarte en manifestation. Sans vouloir dénigrer ta très belle écriture, la calligraphie est assez inutile dans ce genre de combat. Bonne journée.

Après un énième sourire faux et un salut de la tête, Adramelech disparut en un battement de cils. Comme si un poids de plusieurs dizaines de kilos tombait de ses épaules, Mort courba le dos et posa sa tête dans le creux du cou de sa compagne. Celle-ci lui embrassa brièvement le front sans mot dire puis la reconduisit chez elles.

_____

Adramelech apparut devant les hautes portes qui conduisaient aux appartements privés de Satan. Iel les poussa sans effort malgré leur poids colossal et s'avança dans les couloirs sombres et sans fin. Les mains prises par un plateau où était posée une soupe d'un étrange rouge sang, iel s'avança à pas feutrés parmi les ombres, puis ouvrit une des innombrables portes du coude.

Sa silhouette se dessina sur les murs de la chambre grâce à une lampe à salamandre posée sur une commode près de la porte. Attenti·f·ve (NdA : c'est dur de mettre ce mot au neutre...) à ne pas écraser un des livres posés à même le sol, iel s'approcha du lit où une silhouette était pelotonnée sous des draps gris. Les hautes fenêtres laissaient entrer la faible lumière du soir, celle du bref moment entre le dernier rayon de soleil et la tombée de la nuit. Adramalech posa sa charge sur la table de nuit vide puis s'installa sur un tabouret ouvragé près du lit. Le manque de luminosité du couloir était étrangement plus saine que cet entre-deux entre la lumière et les ténèbres qui stagnait entre ces quatre murs, s'accrochait aux meubles, aux draps, aux cheveux même de l’Être Absolu qui y était alité·e. Si Adramelech fermait les yeux, iel pouvait sentir cette sensation poisseuse s'infiltrer par chacun de ses pores et l'intoxiquer comme une fièvre.

Quelque chose qui sonnait comme un lointain roulement de tonnerre résonna tout près d'iel. Après avoir jeté un œil au-dehors et n'avoir vu aucun signe d'orage, iel s'approcha de la silhouette recroquevillée.

– J'aurais aimé savoir.

Malgré iel, Adramelech sourit faiblement mais sincèrement. Ces mots avaient été prononcés en une langue que très peu de démons connaissaient. C'était la langue originelle des Enfers, une langue oubliée de presque tou·te·s. Mais pas d'ellui. C'était le plus beau langage à ses oreilles, celui qui avait la plus intense musicalité, formait les plus tendres intonations, pouvait créer la plus grande des terreurs en quelques sons. C'était la langue la plus belle et la plus terrible, celle des plus puissants démons, des plus grands cauchemars enfantins, des pires peurs de l'humanité. C'était celle inventée par Satan même.C'était la seule langue qu'Iel daignait utiliser, et Iel ne l'utilisait qu'avec Adramelech, l'unique être des Enfers auquel Satan acceptait de parler depuis le début de son Mal. Cette exclusivité, cette marque de confiance, rendait cette langue encore plus belle sans son cœur, sa bouche et ses tympans. Avec tendresse, Adramelech se pencha vers ellui et demanda:

–  Qu'auriez-vous aimé savoir?

– J'aurais aimé savoir à quel point on pouvait souffrir de faire souffrir quelqu'un, répondit Satan de sa voix si profonde et pourtant si faible.

– Cela aurait-il changé votre conduite d'alors? Savoir que vous... hésita-t-iel, savoir que vous lui faisiez de la peine vous aurait-il fait l'abandonner?

– Non. Je suis trop égoïste et puissant pour ça. L'égoïsme est terrible pour les Hommes. Il est abominable pour moi qui ai autant de pouvoirs sur autrui.

– Vous n'êtes pas égoïste, Seigneur·e Satan.

– Bien sûr que si. Bien sûr que si.

La voix de Satan s'éteignit ; sa respiration se fit lourde. Sa main maigre se tendit vers le plateau où la soupe refroidissait. Adramalech la saisit et l'aida à s'asseoir. Læ Satan qu'iel avait devant lui ne ressemblait à rien de connu : iel n'avait ni forme, ni silhouette fixe. Sa couleur de peau, de cheveux, de yeux, son âge, son poids et sa taille changeaient de minute en minute : seule la langue qu'iel utilisait læ rendait reconnaissable. Après plus de vingt minutes, la soupe fut vide et Adramalech reposa le bol sur le plateau d'argent terni. Alors qu'iel se levait pour repartir, une minuscule main saisit son pantalon rayé.

– Merci pour tout Adra'.

Avec la sensation d'avoir un geyser brûlant dans la poitrine, Adramelech læ remercia et repartit. Ce surnom qu'iel détestait, cette amputation de son nom millénaire... Cela sonnait comme la plus belle des poésies dans la langue et la bouche de l’Être qu'iel aimait et respectait plus que tout dans ce monde, et dans tous les autres.

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