CHAPITRE 22

CHAPITRE 22

 

1.

Les T-shirts blancs de l’église nous vont bien, je trouve.

Nous avons dormi tard - plus exactement, nous sommes restés tard au lit. Nous nous y sommes abandonné à de grands moments de tendresse mutuelle et avons parlé d’abondance, bref les joies d’une relation qui commence. Pourtant la gravité nous habite. Nous faisons de notre mieux pour ne pas alourdir le moment présent mais je sais bien, à ces moments où Greg regarde le plafond sans rien dire, où il soupire, qu’il est taraudé par l’incertitude, tout comme moi. Son avocate a envoyé un courrier à Carol par porteur, a laissé des messages, mais n’a pas eu de contact direct avec la jeune femme. À tout moment, la police peut venir interroger Greg, l’arrêter peut-être, selon la plainte que Carol décide de déposer contre lui

Après un brunch hâtif, nous enfilons nos tenues. Grace à un pantalon de toile blanche et mes tennis, je vais être toute en blanc, un vrai petit ange. Greg garde ses jeans et me demande si le T-shirt ne le boudine pas alors qu’il le met en valeur. Je le lui dis et son fameux air embarrassé apparaît sur son visage.

Dans le miroir de la powder room, nous prenons des poses de super-héros, je remarque “en fait, on ressemble à des cygnes” et, sur un fond de musique entrainante, nous enchaînons une chorégraphie improvisée qui marie un “lac des cygnes” imaginaire (avec grands battus et mouvements de bras) à des scènes de violence au ralenti façon Matrix. Nous rions à en pleurer. En fait, nous sommes tous les deux soulagés de penser à autre chose que nos hantises du moment.

Des coups à la porte. Quelqu’un vient de frapper vigoureusement, avec autorité. Nous échangeons un regard. LE regard.

- Je vais ouvrir, dis-je d’une voix blanche.

Mon cœur bat avec la solennité d’une cloche de Notre Dame - au point que ma cage thoracique résonne. Mais tout de suite, c’est le soulagement : Jackson est sur le seuil, son fils dans les bras. Il est soucieux. Il ne se rend absolument pas compte de la panique qu’il vient de créer en nous pendant quelques instants. Lui aussi porte le T-shirt blanc. 

- Vous avez eu le message de Maman ? A propos d’Amy ?

Je sors mon téléphone de ma poche et l’examine. Je l’ai ignoré depuis le début de la journée. Greg fait un geste montrant son ignorance. Jackson fait glisser son fils sur sa hanche et explique :

- On a dû l'emmener aux urgences ce matin. Elle avait de la fièvre, ils l’ont gardée. Appendicite, presque une péritonite ! Ils doivent être en train de l'opérer en ce moment même…

Greg et moi échangeons un regard navré. Pauvre Amy ! Jackson hoche la tête, sombre.

- Depuis le temps qu’elle a mal, tu crois qu’elle aurait consulté !

Baby Greg lève la tête vers son père puis se tourne vers moi et son visage s'éclaire. Il tend ses menottes. J’embrasse les petites mains potelées. Je commence à m’attacher, comment résister à un enfant qui montre un tel intérêt pour votre personne ?

- Alors, poursuit Jackson, Maman et Nana sont à l'hôpital et attendent l’issue de l'opération, je crois que Libby y a passé un moment, ça a dû mettre de l’ambiance, vu le “contexte” (il esquisse des guillemets avec ses doigts, utilisant même en se penchant la main qui soutient son petit garçon) et Cyn vient de me dire qu’elle ne peut pas venir chercher les enfants alors qu’on avait convenu qu’elle passait ce matin ! Elle veut que je les lui amène. Du coup, je pensais faire ça après, être avec Barbara à l’église au moment euh… intéressant.

Il s'avère que Jackson espère que nous allons nous porter volontaires pour garder ses enfants pendant que lui ira rejoindre Barbara à l'église. D’habitude, sa grand-mère est là pour voler à son secours dans une situation comme celle-ci. Mais la voici aux côtés de Katherine dans une salle d’attente de St Joe. Et malheureusement pour lui, nous refusons.

- Libby compte sur nous, dis-je, désolée. 

- Appelle une amie en qui tu as confiance ? suggère Greg. Nous nous sommes engagés vis-à-vis de Trinity. Je vais peut-être y travailler… et j’ai besoin de Max…

Jackson repart sans dissimuler sa déception.

- Tu vois, c’est typique de lui ! soupire Greg tandis que nous roulons vers l’église. Le monde tourne autour de ses envies, de ses besoins. Si ça se trouve, il ne se souvient même pas que Carol me menace et il va l’appeler pour qu’elle garde ses enfants !

Je n’ai pas envie de critiquer Jackson, même si Greg n’a pas tort. Est-ce son talent, son charme ou sa façon d’avancer dans la vie qui répand autour de lui un optimisme dont nous avons tous besoin ? En tout cas, je comprends que chacun se mette en quatre pour lui. Je change de sujet.

- Combien serons-nous à l'extérieur pour protéger les visiteurs d'éventuels manifestants ? Ou vice versa… Je n’ai pas vu beaucoup de monde signer le papier promettant de ne pas poursuivre Trinity…

- Juste toi et moi, suggère Greg. Avec Libby près de l’entrée !

Je ris et je nous imagine, tels des gardiens de but, protégeant les uns et les autres avec des bonds latéraux, écartant les bras pour faire barrière à tout projectile. L'après-midi s’annonce bien.

 

2.

- Ils sont déjà là ! souffle Libby.

Une fois dans l'église, nous avons trouvé la jeune femme dans le grand hall qui donne sur la salle du culte, devant des packs de petites bouteilles d’eau, qu’elle distribue aux volontaires auxquels nous nous joignons. Elle donne des instructions: les bouteilles sont à donner aux manifestants, avec des barres de céréales. Elle porte le T-shirt blanc sous sa robe pastorale pas encore boutonnée. Ses mains tremblent, je sens son effort pour rester calme.

- Qui est déjà là ? demande Greg à mi-voix. L'église du machin triomphant ?

Libby esquisse un sourire, mais il est bien pâle dans son visage fatigué.

- C’est “l’église du Christ triomphant” et non, eux ne sont pas encore là. Mais nous avons déjà une petite dizaine de manifestants. Il fait chaud, on ne veut pas que les esprits entrent en ébullition, donc : hydratation.

Rob s’approche d’elle, lui aussi porte sa robe noire de pasteur. Il paraît un peu embarrassé par la démarche de la jeune femme.

- Est-ce vraiment nécessaire ? soupire-t-il.

- Oui, c’est nécessaire ! réplique Libby avec humeur. Hospitalité ! Nous accueillons ce groupe paramilitaire par hospitalité, n’est-ce pas ? Nous n’avons pas de raison de ne pas être accueillant aussi avec ceux qui protestent ! Ils ont autant le droit d'être présents que les autres !

Rob fait une petite moue, je l’entends marmonner « c’est une église, pas un groupe paramilitaire » et il s'éloigne. Les volontaires se dirigent vers l'entrée principale avec leurs offrandes. A travers la partie vitrée de la porte à deux battants, je discerne les silhouettes colorées des manifestants. 

- Venez… chuchote Libby avec urgence.

Elle nous fait signe et nous la suivons dans le sanctuaire, sombre et désert pour le moment. J’entends la voix de techniciens dans la petite salle de contrôle, ils se préparent pour la cérémonie à venir, mais ils ne nous voient pas. Libby semble sur le point de s’effondrer. Greg et moi la soutenons, chacun par un bras.

- Je suis tellement inquiète pour Amy ! soupire-t-elle d’une voix brisée. Vous avez des nouvelles de l’hôpital ?

- Je me disais justement que j’allais appeler, dit Greg.

Il me fait signe et je lui tends mon téléphone. Je prends Libby dans mes bras - une de ces étreintes, ces “hugs” américaines qui n’ont pas de vrais équivalents en Europe. Tout en lui tapotant les omoplates, je lui chuchote :

- Ne t’en fais pas, tout va bien se passer… tout va bien se passer.

Si je disais ça à quelqu’un d’inquiet en France, je sais que je me ferais rabattre le caquet dans l’instant. Comment affirmer que tout ira bien quand on n’en sait rien? Mais ici, c’est une phrase qui n’augure en rien de l’avenir, elle indique simplement qu'on soutient la personne en détresse. Libby tremble dans mes bras et se lamente.

- Je m’en veux tellement de ne pas l’avoir trainée chez le médecin cette semaine ! me souffle-t-elle. Je ne voulais pas être “la maman”, tu sais, ou “le médecin qui sait mieux que tout le monde”, elle me répétait qu’elle avait toujours eu ce genre de crampes et je l’ai crue !

Du coin de l’œil, je vois Greg parler, je ne sais pas à qui, mais il va avoir des nouvelles. Je réponds :

- Ce n’est pas de ta faute. Tu n’y es pour rien ! Comment pouvais-tu être objective, scientifique, avec la femme que tu aimes…

Greg s’approche de nous. Alléluia, il sourit.

- Je viens de parler à Maman, dit-il. Le chirurgien est venu les voir, tout s’est bien passé. Amy est en train de se réveiller. Ils l’ont mise dans une chambre. Elle rentrera à la maison ce soir ou demain.

Libby pousse un petit cri de joie et fond en larmes dans nos bras. Un instant plus tard, elle se ressaisit et tire un mouchoir de sa poche.

- Dieu du Ciel, j'étais si mal, j’en étais malade ! Si loin d’elle ! Je me disais, avec l'anesthésie, tout ce qui peut arriver…  Quel soulagement… quel soulagement… Merci Greg… merci tous les deux, vous êtes des anges.

Elle nous embrasse avec profusion puis nous sortons du sanctuaire. Des volontaires supplémentaires s’approchent.

- Bon, je vais finir de me préparer, dit Libby. Les bouteilles d’eau… les barres de céréale, faites passer la consigne, ok ?

Nous attrapons les bouteilles d’eau.

- Nous sommes des anges, dit Greg à mi-voix.

Nous échangeons un sourire, nous ne sommes pas mécontents de nous-mêmes.

 

3.

Nous trouvons Barbara auprès des manifestants, prenant des photos pour le News Tribune et engageant la conversation avec les uns et les autres. Elle enregistre les réponses avec son téléphone pour sélectionner plus tard celles qu’elle citera dans son article. La journaliste rit quand Greg mentionne Jackson.

- Il me rejoindra quand il pourra, dit-elle avec philosophie. Il tenait à venir parce qu’il pense à un sketch pour son prochain spectacle. Je lui ai promis un reportage en détail !

L'atmosphère est détendue. Nous bavardons avec les manifestants, certains sont là avec leurs enfants. Barbara prend la photo d’une petite fille qui porte une affiche punaisée sur un bâton sur laquelle je lis “Qu’as-tu fait de ton frère ? La Genèse”. Un pistolet stylisé, barré d’un large trait rouge est dessiné sous la citation.  Un grand jeune homme barbu, qui vient d’arriver en vélo, déploie une bannière où il a écrit “Tu ne tueras point”. Répondant à une question de Barbara, il explique qu’on ne peut pas respecter ce commandement divin si on possède une arme.

- Quand on achète une arme, en particulier un fusil d’assaut, on prémédite le péché. On se prépare à enfreindre l’ordre de Dieu !

Je me tourne vers Greg pour le prendre à témoin. Voilà un argument qui peut l’intéresser, lui qui s’est engagé à ne pas retourner le coup qu’on lui porterait. Mais Greg n’est pas à mes côtés. Je le cherche du regard et le trouve un peu plus bas, en train de bavarder avec un homme Noir dans la tenue bleu marine des policiers. Les deux semblent se connaître, ils parlent et rient avec une connivence visible. Greg se tourne, me voit et me fait signe de venir.

- Max, voici Tanner Johnson, m’annonce-t-il.

Nous échangeons un sourire et des salutations et je lui tends une bouteille d’eau. Greg baisse la voix et ajoute :

- Nous étions ensemble à St Quentin il y a quelques années ! Mais lui n’était pas un détenu…

- J'étais un surveillant, explique Tanner. Mais bon, on s’entendait quand même… Ça fait plaisir de le voir dehors ! Pas dans mon camp, évidemment, mais ça, j’aurais pu le parier !

Tous deux rient, mais Greg proteste.

- Comment ça, pas dans ton camp ! Je ne suis pas l’ennemi ! Je suis le gentil bénévole de l’église qui fait en sorte que tout se passe bien !

Je vois que Tanner accompagne une dizaine de membres des forces de l’ordre. Ils continuent de plaisanter et je m'éloigne avec un sourire d’excuse.

Rob, dans sa robe noire, montre à Barbara la rue en contrebas d'où les “invités” vont venir après avoir garé leurs voitures. La distance à parcourir à pied pour arriver à l'église est d’une cinquantaine de mètres, le long du trottoir puis par l'allée goudronnée qui mène à l'entrée.

- Pourquoi ne pas leur dire de se garer là-bas ? demande Barbara en désignant le petit parking en pente où se trouve ma voiture et celle des autres bénévoles. C’est beaucoup plus près, non ?

Je note avec curiosité que Rob est soudain un peu mal à l’aise.

- Ils préfèrent arriver en groupe, c’est plus facile par ici.

Je devine que les “invités” veulent parcourir la distance dans une sorte de cortège, comme le montrent les photos que l’on trouve sur leur site web, plutôt que se glisser discrètement dans l'édifice sans entrée solennelle.

- Ils ne vont pas tarder, ajoute-t-il.

 

4.

Ils sont là. Ils avancent en rang de deux ou trois, les hommes, presque tous barbus, en costumes sombres, les femmes en tailleurs blancs et chignons bas. Tous portent des couronnes dorées. Ils ont leurs armes à la main, le canon vers le ciel. Une sorte de clef en plastique rouge est enroulée autour de chaque gâchette, sans doute le cadenas dont Libby nous avait parlé. J’avoue que j'apprécie de voir cette sécurité en place.

Dès qu’ils apparaissent, tous les présents sont en alerte. Les manifestants se tournent vers eux, leurs bannières fermement brandies. Les policiers sont discrets mais je remarque qu’ils se sont répartis tout le long du parcours.

Les invités sont plus âgés que je ne m’y attendais, je ne vois personne qui semble avoir moins de 40 ans. A leur tête, deux hommes ont revêtu une sorte de toge blanche avec une fine étole rose.

Rob cherche du regard leur pasteur, le jeune homme roux qu’il connaît, et semble désorienté de ne pas le trouver. Je le vois parler avec les hommes de tête tandis que le cortège avance avec lenteur vers l’église. Les expressions des invités sont recueillies, pas de sourire, certains jettent des regards rapides vers les manifestants mais ne réagissent pas à leur présence.

- Ils n’ont quand même l’air pas très net… souffle Barbara, qui se faufile un instant près de moi. Elle prend photo sur photo.

Le moment le plus périlleux de la journée est sur le point de se conclure. Dans une ou deux minutes, tous les arrivants seront dans le bâtiment. Les manifestants sont déjà un peu déçus de ne pas avoir pu échanger avec eux, ou mieux affirmer la raison de leur présence.

La police et les bénévoles commencent à se détendre. Greg, qui est de l’autre côté du passage, toujours à côté de Tanner, me sourit.

C’est alors que je sens cette sensation glaciale en moi. Ma gorge se serre. Il va se passer quelque chose. C’est rare que j’aie une intuition comme celle-ci, deux ou trois fois au long des siècles peut-être. Mais je la reconnais immédiatement. Des mauvaises intentions sont dans l’air.

Plusieurs hommes surgissent - d'où viennent-ils, impossible de le dire. Ils ont un foulard qui cache leur visage comme des bandits de Far West. Dans le même temps, une explosion retentit et une fumée épaisse, rose et grise, se répand autour de nous. Une odeur âcre, irritante se répand. Cris et bousculades. C’est le chaos immédiat. Quelqu’un me frappe durement dans le dos, c’est un manifestant paniqué cherchant à fuir et je suis sur son chemin. Je trébuche mais je parviens à rester sur mes pieds, je tousse, ma gorge et mes yeux brûlent.

Dans ce chaos, je perçois soudain ma petite Sainte près de moi, elle prend ma main et me guide vers l’église. Je devine que ce n’est pas pour me mettre à l’abri. Ma présence est requise. Elle n’essaie pas de me diriger vers les double-portes de l'entrée principale où tout le monde se bouscule, elle me tire vers la petite porte où je suis passée le jour du cours de yoga. Nous sommes plusieurs à nous y précipiter. Alors que je grimpe les marches, je jette un regard en contrebas mais je ne vois que fumées et silhouettes impossibles à reconnaître.

- Viens ! crie Emilie. Elle a besoin de toi ! Toi seule peut l’aider !

Mon envie, mon instinct sont également stridents en moi, dans la direction opposée : rebrousser chemin pour trouver Greg.  Mais, manifestement, l’urgence est ailleurs.

Alors que je vais m’engouffrer, un des perturbateurs, toujours un foulard sur le visage, sort de l'église comme un boulet. Comment pouvait-il être DANS l’église ? Nous sommes plusieurs à crier de surprise et de peur. Il donne des coups autour de lui pour se frayer un passage. Un homme juste derrière moi l'insulte avec rage et attrape son foulard, qui glisse le long de son visage. Démasqué et furieux, le fuyard se retourne vers lui, le bras levé pour le frapper, mais il interrompt son geste, les yeux fixés sur moi. Je ne sais pas qui il est, mais il me reconnaît, j’en suis certaine. C’est la chose dont les Semblables sont toujours conscients instinctivement. Cet homme sait qui je suis, ou plus exactement, sait qui j’ai été, mais quand ? Car moi aussi, je le connais, nous nous sommes rencontrés dans une autre époque.

- Viens ! insiste Emilie.

Ce face à face n’a duré qu’un instant mais tout le poids du monde pèse soudain sur mes entrailles. L’homme s’enfuit, et celui qui a arraché son masque se lance à sa poursuite, continuant à l’insulter. Est-il un manifestant, un bénévole, un policier en civil ?

Me voici dans le lobby où bénévoles et manifestants s’effondrent, épuisés, et se réconfortent mutuellement. Au loin, de la musique, un chant proviennent du sanctuaire. La cérémonie aurait-elle commencé, comme si de rien n’était ?

Je regarde autour de moi - je reconnais des visages mais je ne vois pas Greg, ni Barbara. En revanche, j'aperçois Libby, elle se tient à la rampe de l’escalier. Elle est très pâle, sur le point de s'évanouir. Je saisis que l’urgence, c’est elle. Elle me voit et son visage se détend imperceptiblement. Elle articule “Vite !”

J’arrive près d’elle et je devine qu’elle ne peut pas marcher, encore moins monter les marches.

- Je vais te porter, dis-je dans un murmure. Quel côté ?

- Dans ce sens-là, souffle-t-elle en se tournant du côté gauche.

Heureusement, elle est légère. Je la soulève et monte les marches rapidement, espérant que les présents sont suffisamment concentrés sur ce qui vient de leur arriver pour ne pas nous remarquer. Je connais déjà la réponse mais je chuchote quand même :

- Hôpital ?

- Bien sûr que non…

- Tu es Semblable à moi ?

- Il aura fallu ça pour que tu le comprennes ! J’ai pourtant essayé de te le dire…

Elle cesse de parler et je sens qu’elle retient un gémissement de douleur. Je demande :

- Qu’est-ce qui s’est passé ? Une arme à feu ?

- Non, couteau, soupire-t-elle.

- Le mec avec son foulard qui prenait la fuite au moment où j’arrivais ?

Elle ne dit rien, mais son silence confirme que mon intuition.

- Un Semblable, comme nous ? Tu le connais, tu sais qui il est ?

- Je ne suis pas sûre, avec le foulard…

De nouveau, je sens qu’elle retient sa respiration pour ne pas crier de douleur. Nous arrivons dans son bureau. Je pose Libby sur le petit divan et ferme derrière nous, tournant le bouton de la porte pour faire jouer le verrou. Je retourne près de Libby, déboutonne sa robe pastorale. Le couteau a frappé son côté droit au niveau du foie. Elle saigne beaucoup, le T Shirt blanc est trempé. L’ample robe noire a caché l'hémorragie mais c’est un rempart provisoire. L'église est pleine de monde or Libby a besoin d'être pansée, mise dans un lit pour plusieurs jours de sommeil profond avec des bouteilles d’eau à sa portée. Comment faire ? Etant donné la profondeur de la plaie, elle va sans doute passer par une étape de mort apparente avant de commencer à cicatriser. Si on la voit “morte”, elle devra disparaître de la région, du pays.

- Sauve-moi, souffle-t-elle. Cache-moi ! Je ne veux pas quitter cette vie ! Je veux rester avec Amy !

Elle ferme les yeux, sa pâleur s’accentue.

- Dans le tiroir de mon bureau, dit-elle d’une voix qui s'affaiblit encore. Médicaments. Dilaudil.

Je me précipite, trouve le tube en plastique orange que les pharmacies américaines remettent à leurs clients avec le nombre exact de cachets qui leur sont prescrits, regarde le nom, c’est bien ça. Dilaudil, de tout petits comprimés triangulaires. L'étiquette prévient, avec plusieurs icônes alarmantes, que c’est un anti-douleur très puissant

- Trois. Dans ma bouche. Vite.

Je fais ce qu’elle demande. Libby pousse un soupir - elle sait que le soulagement est en route.

Quelqu’un frappe à la porte à coups redoublés. Libby paraît ne pas avoir entendu. Sa tête roule sur le côté. Je lève les yeux au ciel, désemparée. Je ne peux pas ouvrir, si on voit Libby dans cet état-là, une ambulance sera appelée. Mais si j’ignore les coups, les personnes probablement inquiètes de l’autre côté trouveront moyen d’entrer. Des paroles montent du fond de ma mémoire. 

Levavi oculos meos in montes, unde veniet auxilium mihi.” [1]

Les psaumes vivent toujours en moi.  Je les ai oubliés, je ne pourrais pas les réciter, mais les mots surgissent quand je m’y attends le moins. Je referme les pans de la robe pastorale sur Libby pour tenter de cacher l'hémorragie au mieux et me dirige vers la porte.

 

5.

Rob, toujours dans sa robe noire de pasteur, se tient sur le seuil avec Molly, la petite dame qui s’était jointe au cours de yoga. Je vois Barbara de loin, décoiffée, les yeux brillants, monter les escaliers pour nous rejoindre. Elle a toujours son appareil photo. Il ne manquait plus que ça…

- Libby est ici ? s’enquiert Rob. On me dit qu’elle a été blessée et transportée ici. Qu’est-ce qui se passe ?

Molly déjà se penche pour essayer de l’apercevoir dans son bureau. Je ferme la porte derrière moi, et je rassemble mes esprits.

- Libby n’est pas blessée, à proprement parler, commence-je. Elle a été bousculée… bousculée brutalement.

- Oh…. la pauvre… compatit Molly, cherchant plus que jamais à allonger le bras pour atteindre la porte du bureau.

Elle veut aller réconforter la jeune femme. Je lui prends la main, la serre dans la mienne puis tourne mon regard vers Rob. Je prononce avec une certaine solennité :

- C’est une situation embarrassante, et je vais vous demander d'être TRÈS compréhensifs. Et TRÈS discrets. Libby me tuerait si elle savait que je vais vous dire ça…

Là, j’ai leur attention.

- Culturellement, c’est très embarrassant pour Libby, dis-je encore. A un point que vous n’imaginez pas. Elle a été bousculée, elle a reçu un coup de poing dans le ventre je crois…. et … il se trouve (je baisse la voix) il se trouve qu’elle a ses règles, et… du coup…

Je fais un geste de mes deux mains pour signifier une fontaine ou une inondation. Rob, gêné, fait quelques pas en arrière. Je me tourne vers Molly.

- Molly, savez-vous ou trouver des serviettes hygiéniques ?

- Bien sûr ! Nous en avons dans tous les points d’eau.… Vous voulez que j’aille vous en chercher ?

- Oh, ce serait formidable ! S’il vous plaît, n'hésitez pas, tout le paquet carrément.

Molly s'éloigne d’un pas rapide, en mission. Barbara nous rejoint. Elle est échevelée, son visage luisant de transpiration, une griffure sur la joue et une autre, plus sanguinolente sur un de ses bras, elle est essoufflée mais calme. Une vraie journaliste de terrain.

- Qu’est-ce qui se passe, Libby n’est pas bien ?

- Embarrassant mais pas grave, dis-je rapidement. Je m’en occupe. Sais-tu où est Greg ? Je l’ai perdu dans toute cette fumée !

Le regard de Barbara est soudain empreint de gravité.

- Oh, tu ne sais pas ? Je crois qu’ils l’ont emmené à l'hôpital, Il a reçu un coup!

Mon cœur vient de sauter un battement. Ou dix.

- Un coup de quoi ? Un coup de couteau ?

- Non, non ! Une pierre. Un de ces mecs avait une grosse pierre à la main. Presque un pavé. Et il allait s’en servir pour frapper un des policiers. Le policier ne le voyait pas, il était tourné vers la mère d’une petite fille, il venait d’aider à la relever, la petite fille pleurait… donc il était concentré sur elles deux, la mère et l’enfant. Je venais de me faire bousculer, j’ai été projetée dans les buissons, tu sais le long de l'allée…  De là, je voyais toute la scène, j’ai voulu crier pour le prévenir, impossible de sortir un son avec cette fumée dans la gorge ! Au tout dernier instant, j’ai vu Greg se glisser entre le policier et le voyou, essayer d’immobiliser son bras, mais il a pris un coup avec la pierre. Ensuite, de nouveau, bousculade…

- Tu crois qu’il est gravement blessé ?

- Ecoute, la dernière fois que je l’ai aperçu, il saignait mais il tenait sur ses jambes.

La voix de la nièce de Greg résonne soudain dans ma tête. “Il saaaaaigne!”. Je voudrais tant être à ses côtés, m’assurer de son état, le serrer dans mes bras…

Rob s’approche de Barbara :

- Avez-vous vu Patrick Ellison ? C’est le pasteur de ce groupe, un homme encore jeune aux cheveux roux. Je ne comprends pas son absence ! Les deux leaders, en bas, m’ont dit qu’il est leur… attaché de presse ? responsable des relations extérieures ? Mais il m’a dit, lui, affirmé qu’il est leur pasteur ! Je ne comprends plus rien à cette histoire.

Personne ne l’a vu approcher, mais soudain il nous a rejoint. Il est là. Exactement tel que Libby l’a décrit, ses cheveux roux sur ses épaules, dans un costume sombre sur lequel il a enfilé la fine robe blanche. Lui ne porte pas de couronne. A ses côtés, une femme aux cheveux blonds artistiquement bouclés, très maquillée. Elle a l’air plus âgée que lui. Elle porte une veste rouge, auquel son rouge à lèvre est assorti, comme une façon d’affirmer sa singularité dans le groupe ou toutes les autres femmes étaient en blanc.

- Je suis là, Rob, dit-il.  Je suis arrivé quelques minutes après les autres, je suis confus de ce malentendu.

Ses cheveux ont poussé mais il est tel que je l’ai vu au Domicile de l’Ourson il y a quelques mois. Ai-je vraiment douté que ça ne soit pas lui ?

Oui, j’ai espéré, de tout cœur, que Guillain ne soit pas mêlé à toute cette histoire. Qu’il soit retourné en Afrique avec Milo, ou resté à Paris. Mais comme toujours avec lui, mon espoir a été déçu.

Si je pouvais disparaître, je le ferais. Je n’ai vraiment pas envie d'être reconnue. Trop de choses se bousculent déjà dans mon esprit, des inquiétudes en surnombre, je n’ai pas envie d’ajouter quelqu’un d’aussi peu fiable, d’aussi potentiellement dangereux que Guillain dans mon horizon. Le savoir ici entraîne déjà des pensées vertigineuses. A-t-il un rapport avec celui qui a poignardé Libby, lui aussi un Semblable ? Je ne veux pas lui parler, appréhender sa réaction à ma présence…  Pour le moment, avec la tenue familière des membres de l’église, je me fonds dans le décor. Et Guillain est tout entier concentré sur Rob.

- Mais où étiez-vous ? martèle celui-ci, la colère faisant enfler sa voix. Les deux hommes qui menaient le groupe ne savaient même pas qui j’étais ! Ils sont entrés dans l'église comme si c’était leurs locaux et moi le gardien ! Et ils avaient à peine l’air de savoir votre nom !

Guillain - ou Patrick Ellison, apparemment - hoche la tête avec une expression désolée.

- Rob, je suis navré. Ces deux hommes sont les pasteurs émérites du mouvement.  Les paroissiens m’ont engagé pour être leur pasteur, mais ces deux hommes, qui devaient prendre leur retraite sont toujours là, et… (petit sourire contrit) ils ne veulent pas lâcher prise ! Je voulais vous présenter toutes nos excuses pour les incidents qui viennent d’avoir lieu. Nous savions qu’il y aurait sans doute des manifestants, nous en avions parlé vous et moi, mais pas dans de telles proportions. J’ai parlé à la police, à l'extérieur. Un seul blessé a dû être emmené aux urgences. Personne d’autre n’a besoin de soins médicaux.

Barbara et moi échangeons un regard quand il mentionne le blessé. Guillain poursuit, les yeux toujours fixés sur Rob :

- Ma fiancée Linda (il se tourne à moitié vers la femme blonde) et moi venions vous chercher pour vous demander de nous accompagner, nous voulons tous vous saluer. Notre cérémonie commence à peine. Tout le monde est très reconnaissant, ils savent que c’est grâce à votre soutien que nous avons un toit pour cette cérémonie de bénédictions.

Rob semble empli de confusion et ne répond pas tout de suite. C’est l’instant précis où Molly revient de sa mission, tenant deux larges paquets emballés de plastique mauve et bleu. Elle me les tend, et sans se soucier de notre entourage, elle explique de sa voix calme et sonore :

- Alors j’ai hésité entre les hyper-absorbantes, vous voyez, celles-là, elles sont pour femmes un peu fortes, et Libby est toute mince. Ça risque de ne pas être très confortable pour elle. Mais elles sont très efficaces, c’est une bonne marque. Et en plus, elles ont cette forme incurvée, qui facilite l’absorption. Et les autres, vous voyez, les régulières, c’est ce que j’ai pris en premier mais comme vous m’avez dit que c’était très abondant…

Barbara se mord les lèvres pour ne pas rire. Guillain tourne les yeux dans la direction de Molly, me voit et il lui suffit d’un regard pour me reconnaître.

Sum in merdæ.

 

6.

Dans ce regard où nous nous reconnaissons, je suis transportée six siècles en arrière. Notre première rencontre - et notre séparation, qui me plonge toujours dans la colère et la confusion, après toutes ces années.

Soit un jeune moine, devenu ermite à la recommandation de l'Abbé de son monastère. Il est intelligent, passionnément dévoué à son Seigneur mais se consume dans des colères qui perturbe sa communauté.

Il vit dans un abri qu’il s’est construit dans la forêt et, seul, médite sur la parole de Dieu et la façon de maîtriser le démon qui l’enflamme quand il rencontre un désaccord avec ses frères.

Parfois, des chasseurs ou des voyageurs croisent son chemin, lui donnent du gibier ou des pièces d’or tandis qu’il promet de prier pour eux. Après avoir entendu au petit matin un groupe au loin qui semble chercher quelqu’un ou quelque chose, le jeune ermite a la surprise, quelques heures plus tard, de voir une femme tomber sans un cri d’un arbre non loin de son abri. L’arbre, un vieux chêne, était immense. La chute est forcément mortelle.

Il se rend auprès du corps, qu’il a l’intention d’enterrer chrétiennement. Mais la femme respire toujours. Il note la présence de sang coagulé sur son corps et autour de son cou, où une coupure profonde est encore visible, voisinant des plaies occasionnées par la chute. Il comprend. La femme, tout comme lui, ne peut pas mourir. Elle a été attaquée, égorgée, considérée morte par ceux qui l’ont trouvée. Revenue à elle, elle s’est enfuie dans la nuit. Au petit matin, le groupe a cru que son corps avait été dérobé. Ils l’ont cherché. Pendant ce temps, elle s'éloignait le plus vite possible comme tout Semblable le ferait, décidant finalement de se dissimuler dans un arbre. Elle s’y est sans doute assoupie ou évanouie.

Il la recueille, se fait serviteur et infirmier. Tandis qu’elle se rétablit, une vie à deux s’organise, dans la totale chasteté que le moine, respectueux des règles, s’impose et que la femme, qui vient de perdre son mari et de subir tant de blessures, est trop heureuse de faciliter.

Il lui apprend les psaumes, un des livres de la Bible qu’il connaît par cœur, et trouve une nouvelle inspiration dans la joie qu’elle manifeste à connaître les versets bibliques. La reconnaissance qu’elle éprouve à la façon dont il a pris soin d’elle n’a pas de fin. Et elle admire le savoir de l’ermite qui l’autorise à l’appeler Maitre. Elle découvre dans les psaumes l’expression de tant de sentiments qu’elle a connus, désespoir, trahison, joie, confiance, supplication… C’est comme si le livre avait été écrit par un poète qui l’aurait suivie pas à pas. Sa foi en Dieu est plus vivante que jamais, Dieu dans toute Sa majesté la connait et l’entend.

Elle apporte des améliorations à la cabane où ils vivent, crée un potager, confectionne des repas plus conséquents, se construit arc et flèches et chasse le petit gibier. 

Quand les colères de l’ermite se manifestent, elle, ordinairement docile et apeurée dans de telles situations, réplique, soudain enragée et les disputes sont longues et cruelles. Une fois l’orage passé, ils se présentent mutuellement des excuses et prient ensemble pour parvenir à la caelesti pace, la paix du Ciel. Ils sont comme frère et sœur, attachés l’un à l’autre par leurs circonstances communes, divisés par ces courroux qui les surprennent eux-mêmes.

Ils vivent ensemble la joie de goûter les fruits du printemps, la chaleur de l’été, la neige et le froid de l’hiver, les tempêtes qui les font trembler de peur tandis qu’ils prient ensemble “Dominus, inhabitabo in tabernaculo tuo in saecula; protegar in velamento alarum tuarum” [2] . Deux ans s'écoulent.

Un jour, de retour de chasse, elle entend des voix toutes proches et les cris de douleur de l’ermite. Elle se précipite, grimpe à un arbre pour comprendre ce qui se passe sans être vue. Quatre brigands entourent le Maître et le rouent de coup. Ils veulent lui faire avouer où ses provisions sont cachées.

Bien sûr, elle a créé des réserves secrètes pour duper les voleurs possibles. Tout le monde fait ça. Les brigands le savent. L’ermite, tout à fait indifférent à ces tâches quotidiennes, l’ignore. S’il connaissait la cachette, les gredins n’avaient qu'à demander, il aurait tout donné.

Bouleversée par les cris de douleur du jeune moine, elle s’efforce au calme. Elle a cinq flèches. Ses mains tremblent mais elle vise la gorge, le cœur, les yeux. Elle abat trois voleurs. Le quatrième, qui ne comprend pas d'où viennent ces coups mortels, enfourche son cheval et s’enfuit.

Elle descend de l’arbre avec mille précautions et rend grâce au Seigneur de lui avoir donné l’occasion de sauver son Maître, perchée dans un arbre, tout comme il l’a secourue lorsqu’elle est tombée d’un autre. Elle remercie le Seigneur d’avoir dirigé son arc et ses flèches.

L’ermite l’attend au pied de l’arbre, le visage encore ensanglanté. Il la gifle à toute volée, lui qui n’a jamais levé la main sur elle, même lors des disputes les plus enflammées.

Il lui reproche d’avoir tué ces hommes qu’il espérait convertir. Ils n’ont pas eu le temps de donner leur vie à Jésus - elle les a donc envoyés en enfer. Tandis qu’ils le frappaient, explique-t-il, il demandait au Seigneur de leur pardonner et priait d’ores et déjà pour leur salut.

Désorientée, entre indignation et honte, la femme demande ce qu’elle aurait dû faire. Il répond aussitôt : se présenter à eux, leur donner les provisions. Leur donner tout ce qu’ils voulaient, oui, même son corps s’ils l'exigeaient. Être martyr du Christ signifie se soumettre totalement à la violence sans y répondre. C’est ainsi que les premiers chrétiens ont fait connaître Jésus au monde entier, souligne-t-il. Et eux, contrairement aux Semblables, n’avaient pas l’assurance de survivre quoi qu’il arrive.

Il affirme qu’il a eu tort de la considérer comme un disciple et lui ouvrir la Bible. Elle a agi comme l’agent du Diable, qui se régale en cet instant avec ces trois âmes qu’elle lui a dépêchées. D’un large mouvement de bras, il la chasse, lui dit de quitter les lieux à l’instant.

Les reproches qu’il lui fait, l’exigence d'être un martyr la troublent profondément. Mais elle se raidit quand il lui dit de partir et elle prend le temps de choisir, parmi les chevaux des brigands tués, celui qui lui semble le meilleur. Pour le faire enrager, elle regarde attentivement les armes des hommes abattus et s’emparent de celles qui pourront lui servir, une petite hache, une lance, un bouclier, des flèches, dont celles qu’elle a tirées.

Elle aimerait quitter les lieux sans se retourner mais elle se retourne, parce qu’elle espère malgré tout un geste du Maître qui adoucirait cette rupture, un signe de croix, un geste de la main. Mais il s’est engouffré dans la cabane, leur logis commun pendant tous ces mois, et ne se montre pas. Alors elle part, la tête haute, mais brûlée de l'intérieur par son indignité, la certitude qu’elle a échoué à l'épreuve que Dieu a mis sur son chemin.

 

7.

Nous nous sommes revus. Nous avons fait récemment une guerre ensemble. Mais adossée à la porte du bureau de Libby, deux paquets de serviettes hygiéniques dans mes bras, reconnue malgré moi, ce qui me vient à l’esprit, c’est notre séparation dans la forêt, la façon dont il m’a sauvée puis chassée.

Aujourd’hui, il accompagne des croyants cramponnés à leurs fusils-mitrailleurs. Le martyr a bien changé. Et pourquoi pas ? Après tout, Greg disait à son frère “on peut changer en vingt ans”. Là, il s’agit de six siècles.

Guillain devine mes pensées. Je dois avoir un air. Il m’a souvent reproché mes “airs”.

- Tu es là pour me faire la morale ? dit-il à mi-voix.

Il vient de parler dans le dialecte médiéval qui était le nôtre lors de notre première rencontre. Je baisse les yeux sur les serviettes hygiéniques et je souris.

- Pas vraiment…

- Tu lui as parlé de moi ? reprend-il avec un mouvement imperceptible vers Rob. C’est pour ça qu’il est furieux contre moi ?

- Il ne connaît même pas mon nom ! Et j’ignorais tout de ta présence.

- Alors, c’est le hasard…

Il dit cela avec un mélange d’ironie et de fatalisme. Il poursuit avec un mouvement las de la tête :

- Pur hasard. Quand je m’y attends le moins, je tourne la tête et tu es là. Et quand tu es là, les problèmes ne sont pas loin.

Une vague de colère me traverse en entendant ses paroles. Je remarque, avec une bonne dose de sarcasme :

- Oui, à cause de moi, tu es allé dans un camp de concentration ! (je dis : camp de prisonniers dans notre langue ancienne). Et deux jours après ma venue dans ton restaurant, tu as été tué dans une explosion. Tu as raison, quand je suis là, les problèmes ne sont pas loin. Oh, non, pardon, c’était toi!

Il rougit violemment. Sa fiancée Linda nous interrompt avant qu’il réponde, Dieu soit loué.

- Qui est cette femme, Pat ? Dans quelle langue parlez-vous ?

Je me sens rougir à mon tour. Est-ce possible que je me sois laissé entraîner dans un échange avec Guillain, le genre d’argument totalement inutile, qui plus est en présence de témoins, alors que Libby grièvement blessée m’attend à quelques mètres de là ? J’ai honte de moi.

Guillain baisse la tête, esquisse un sourire et regardant sa fiancée, répond :

- Linda, c’est ma sœur.

- Ta sœur ! Ta sœur ? Tu n’as pas de sœur.

- Oui… c’est ce que je t’ai dit.

Il lui sourit à nouveau d’un air penaud et jeta un regard embarrassé vers Rob qui nous regarde lui et moi, alternativement.

- Linda, je ne t’ai pas dit que j’avais une sœur parce que nous ne nous entendons pas. Nous ne sommes pas vus depuis des années. Et tu vois, nous nous voyons et tout de suite… nous sommes prêts à nous battre… une fois de plus.

Linda me regarde, incrédule, et j’incline la tête dans sa direction, avec un petit sourire. Après tout, elle est censée devenir ma belle-sœur.

- Je m’appelle Maximilienne, lui dis-je, car Guillain ne connaît évidemment pas mon prénom actuel.

Guillain se tourne vers Rob, sourit et fait un geste vers l’escalier et celui-ci, sans rien dire, le suit. J’entendis Linda demander à son fiancé :

- Quelle langue parliez-vous ?

Je sais ce qu’il va dire et je ne peux m'empêcher de sourire intérieurement quand je l’entends répondre :

- Nous avons grandi en Suisse…

Barbara est pleine de curiosité.

- Dis donc, ta famille ! C’est quelque chose ! Ton frère ! Tu savais qu’il était là?

- Non, pas la moindre idée. Comme il l’a dit, nous ne sommes pas en contact. La dernière fois que je l’ai vu, c’était en Europe il y a longtemps.

Je fais un vague geste de la main. Finir cette conversation, vite.

- Et vous parliez… ?

- Un dialecte suisse, notre première langue quand nous étions petits. Oh et nous sommes adoptés, donc aucun gène commun.

- Ah je me disais… vous êtes très différents.

- C’est la vie ! dis-je en français avec un petit sourire, en guise de conclusion.

Je sais que c’est une phrase que les américains aiment utiliser. Je me tourne vers Molly.

- Merci encore, Molly, dis-je.

Molly n’a pas encore abandonné l’espoir d’aider Libby contre vents et marées.

- Je vous accompagne dans son bureau, dit-elle avec le bon sourire d’une maman qui se sait indispensable. Vous et moi allons l’aider, nous allons arranger ça toutes les trois.

L’obstination dans la gentillesse peut vraiment devenir une calamité.

- Molly, dis-je, laissant tomber un des paquets pour prendre à nouveau sa main, soucieuse à la fois de la forcer à m'écouter et de l'empêcher de forcer le passage, Libby a beaucoup de respect pour vous et elle serait totalement humiliée que vous la voyez ainsi. Au point, je le crains, de quitter son poste et l’église, carrément, car elle aurait perdu la face !

Barbara vient à mon secours, imaginant probablement que dans la situation où elle croit deviner que Libby se trouve, elle-même n’aimerait pas l’aide de Molly.

- Faisons confiance à Max, dit-elle, prenant le bras de Molly et l’entrainant gentiment avec elle. Vous savez que je suis journaliste au News Tribune ? J’aimerais vous interviewer pour mon article sur ce qui vient de se passer. Expliquez-moi où vous vous trouviez quand vous avez entendu qu’il se passait quelque chose…

Molly oublie Libby à l’instant et entreprend un récit détaillé. Dieu soit loué pour les Barbara du monde ! Au moment où je vais enfin retourner dans le bureau pour m’occuper de Libby, je regarde par-dessus mon épaule pour m’assurer que je suis seule. A ma surprise, Guillain est revenu sur ses pas. Il a remonté les marches qu’il venait de descendre avec Linda et Rob. A-t-il laissé tomber quelque chose ici ? Je tourne la tête vers l’endroit où il se tenait, sans rien remarquer.

Guillain se tient en haut des marches et me regarde avec un sourire indécis. Il fait un geste de la main. J’y réponds sans trop comprendre ce qu’il veut. Et puis, sans plus me retourner, je rentre dans le bureau de Libby et verrouille la porte derrière moi.

 

 

 

 

 

[1] Je lève mes yeux vers les montagnes. D'où me viendra le secours ? (Psaume 121)

 

[2] [Seigneur], je voudrais habiter éternellement dans ta tente, me réfugier sous l’abri de tes ailes. (Psaume 61)

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Yannick
Posté le 10/08/2020
C’est un chapitre qui va vite. C’est haletant mais, comme Zoju, j’ai eu un peu de mal à comprendre ou suivre le déroulement de l’attaque. Ce n’est pas forcément un problème, souvent dans ce genre de situation où tout va très vite on a du mal à comprendre, après il faut que ce soit un choix d’écriture.

Tu nous avais préparés au retour (possible) de Guillain et au fait que Libby soit une Semblable, c’est assez sympa que les 2 confirmations arrivent ensemble, d’autant plus qu’il y a maintenant un 3e larron dans l’histoire…

J’ai trouvé étrange le passage à la troisième personne dans la partie 6. Je ne suis pas sûr que ça serve vraiment l’histoire. Une raison de ne pas avoir continué à la première personne ?


ma voiture et celle des autres bénévoles : celles (à moins qu’ils soient tous venus dans la même)
Ils l’ont cherché: cherchée (je pense qu’ils la cherchent, elle, plutôt que corps.
annececile
Posté le 11/08/2020
Merci pour ton commentaire, tu as vraiment l'art de poser de bonnes questions qui me conduisent a de saines reflexions. Passer a la 3eme personne pour ce passage m'est venu spontanement, et je crois que ce souvenir lui revient d'une facon un peu detachee, impersonnelle, a un moment ou elle est dans une situation inconfortable. Et toujours ton oeil d'aigle pour l'orthographe! Merci.
Zoju
Posté le 01/08/2020
Salut ! J'ai pris beaucoup de plaisir à lire ce chapitre. On est content de savoir qu'Amy va mieux. Maintenant, on espère que ça ira pour Greg et que ce n'est pas trop grave. On y fait pas mal de découvertes et de nombreux semblables font leur apparition. Je m'étais demandé si Libby était une semblable, mais finalement j'avais laissé de côté cette hypothèse. Je ne l'avais pas vu venir. Juste une petite question, un moment, Max reconnait un semblable juste en croisant son regard pourquoi cela n'a-t-il pas été le cas pour Libby ? Est-ce parce qu'elles ne se sont jamais rencontré auparavant ? Libby semblait connaitre la vraie nature de Max. Et à côté on retrouve Guillain. Celui-là honnêtement, je ne sais pas quoi pensé de lui, j'éprouve une certaine crainte quand il apparaît. On en apprend plus sur la rencontre entre lui et Max. Elle est assez déroutante.

Si j'avais juste une petite remarque, ce serait pour l'attaque. Je dois t'avouer que j'ai eu un peu de mal à suivre les différents événements et que cela allait très vite. Ce qui est étonnant, c'est que les personnes dans l'église semble vouloir coûte que coûte faire leur cérémonie. Je me demande bien qui était ces gens qui ont fait l'attaque.

Quoi qu'il en soit, hâte de lire la suite ! :-)
annececile
Posté le 02/08/2020
Merci de ton message! Merci de me signaler le manque de clarte pour l'attaque. Je vais revoir ce passage. Par ailleurs, comme tu l'as devine, les Semblables n'ont aucun moyen de deviner qui est comme eux ou pas - donc Max ne savait pas pour Libby, mais Libby savait pour Max car (on va le voir rapidement dans le chapitre suivant) elles ont des amis communs qui l'ont prevenue. Merci de tes remarques et tes encouragements!
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