Chapitre 21 - Toujours pour eux, il y aurait un chemin

Au bout du monde les poissons tombèrent
Sans trouver d’océan au bout de la rivière
Mais alors avait-elle vraiment une fin ?
Si elle coulait encore, au bout du monde et au-delà
Toujours, pour eux, il y aurait un chemin

Drk poursuivit le dernier poisson lumineux qui flottait dans les airs devant eux, et fit mine de le croquer juste avant qu’il ne disparaisse dans les eaux du lac. La voix douce de Feï continua de remplir l’atmosphère comme un doux nuage, longtemps après qu’il eut laissé échapper la dernière note de la comptine. Le gamin avait mené avec brio ses poissons, qui avaient toujours eu l’habitude de nager contre le courant par peur de tomber, vers un nouveau monde terrifiant et inattendu.  

Muse avait à peine eut à aider Feï, pour la dernière strophe, et pourtant la comptine était restée joliment vivante sous sa voix délicate et sa magie encore timide. Ses yeux brillaient, fixés sur les ronds d’eaux qui s’élargissaient à la surface du lac là où les poissons avaient disparu. Muse sourit, et se sentit obligé de féliciter son apprenti - aussi étrange que le mot puisse encore sonner dans son esprit.

— C’était franchement pas mal, pour un douzième essai !

— Douze ? répéta Feï, perplexe. C’est beaucoup …

— Nah. Il m’en a fallu plus. Mais ma soeur a été plus rapide que toi.

— Elle aurait peut-être du être prof à ta place, alors ! se moqua Gulliver.

Les étincelles de joie dans ses yeux se transformèrent en braises prêtes à brûler, et l’atmosphère cotonneuse qui les enveloppait se déchira brusquement à l’arrivée du poney et d’Ysaë. Le maegis fixa Gulliver, avec assez d’insistance pour que ce dernier s’éclaircisse la gorge et piaffe sur ses sabots, avant de lâcher ce qu’il était venu dire.

— Euh, Feï ? Je voulais m’excuser d’avoir sous-entendu que tu étais un meurtrier. C’est ce que tu es, mais - » Une tape sur l’encolure de la part d’Ysaë l’encouragea à ne pas s’enfoncer davantage. « Mais c’était pas chic de ma part, alors je m’excuse. Un ami ne devrait pas dire ça.

L’aveu lui avait visiblement arraché un peu la gorge, mais le poney semblait tout autant sincèrement l’avoir pensé - particulièrement l’emploi du mot ami pour désigner Feï, aussi tordue que la notion d’amitié puisse être dans la tête de Gulliver. Feï le fixa avec surprise, et après un long silence, il se pointa lui-même du bout des doigts.

Ami ? répéta-t-il.

— Tu préférerais être mon mystérieux mais voluptueux amant ? demanda le poney avec un ton blasé.

— Non, répondit Feï avec la même platitude. Et je n’accepte pas tes excuses.

— Hey !

— Pas encore. 

— Okay, mon seigneur. J’attendrais patiemment que vous daignez m’accorder votre pardon. » Gulliver souffla par les naseaux, encore plus blasé, puis plissa les yeux avec surprise. « Attends, c’est un sourire que tu viens de faire là ?

— Non, protesta aussitôt Feï.

Muse avait lui aussi vu ses dents argentées faire une brève apparition, dans une forme de croissant qui ressemblait définitivement plus à un sourire que ses habituelles grimaces méfiantes. Drk frotta sa tête contre l’armure du petit, et poussa un hululement affectueux.

Tu sens moins séparé des autres que d’habitude, petite ombre.

Muse sourit. Drk n’avait pas d’yeux pour voir les dents d’argents, mais l’amahzyle avait d’autres moyens de savoir. Elle devait sentir bien mieux qu’un musicien les harmonies entre les personnes, et peut-être qu’un sourire avait une forme particulière, dans sa perception du monde… quoi qu’il en soit, le gamin avait beau avoir refusé verbalement les excuses de Gulliver, il semblait néanmoins prêt à une trêve. 

— Que fait-on, maintenant ? demanda Feï, dans une tentative réussie de changer de sujet.

— Et bien … il nous faut une nouvelle stratégie pour récupérer mes catalyseurs, mais aussi pour arrêter les trois trublions avant qu’ils ne se mettent davantage en danger, répondit Ysaë.

Trublion, pouffa Gulliver.

— Et comment on fait ça ? soupira Muse.

Rien que la perspective de quitter de nouveau la caverne pour retourner à la surface l’épuisait, alors se bouger pour faire quelque chose de désagréable ? Vraiment, il s’en passerait !

Mais au point où il en était…

Ysaë ouvrit la bouche pour répondre, et -

Kra-ba-ba-ba-boom.

La caverne trembla, pas aussi fortement que les fois précédentes, mais plus longtemps. Si longtemps, même, qu’elle ne semblait pas s’arrêter.

C’était impossible, cependant - pas avec les sortilèges de protection anti-effondrement du maegis… c’était l’une des premières choses qu’ils avaient vérifiées, et ils étaient toujours bien en place.

La caverne n’avait cependant que faire des sortilèges de protection. Elle tanguait encore, de plus en plus dangereusement, jusqu’à ce que Muse soit obligé de serrer ses bras autour d’un pic rocheux à portée de main pour ne pas glisser dans le lac.

— Merde, qu’est-ce qu’il se passe ? couina le gnome.

kra-BOOM.

Avant que quiconque ne puisse lui répondre, la caverne se retourna brusquement sur elle-même.

Pendant quelques secondes, Muse eut la stupide impression qu’ils resteraient là où ils se tenaient… 

Puis l’eau du lac s’écrasa au sol, aussitôt suivie de la cabane du maegis et de leurs fragiles carcasses mortelles. 

Le gnome manqua de s’empaler sur une pointe acérée, mais, heureusement, réussit à atterrir sur une crête érodée, et roula jusque dans les pattes de Drk. Pendant un battement de coeur, la caverne resta silencieuse, et Muse retint son souffle …

KRAC.

Les lourdes courges du potager d’Ysaë se détachèrent de leurs pieds, et s’écrasèrent en répandant leurs viscères sur les ruines de la cabane.

— Tout le monde est entier ? appela le maegis.

Les morceaux de l’armure de Feï, abandonnée dans la surprise, se regroupèrent autour de sa masse d’ombre. En dehors de ce cas bénin, ils semblaient tous encore parfaitement vivants. Muse grogna de soulagement, et se redressa sur ses genoux avec méfiance.

— Je crois que je vais vomir. » Gulliver hoqueta, les yeux plissés avec concentration, et tira la langue. « J’aurais apprécié que les poneys puissent vomir, se corrigea-t-il, la mine définitivement nauséeuse.

— C’était quoi ça ? pesta Muse.

Un autre légume s’écrasa au sol, dangereusement près d’eux, cette fois-ci. Muse n’avait pas envie de re-découvrir la joie de sentir du jus frais couler sur sa tête dans ses vieux jours - non merci !

— La caverne s’est retournée, constata le maegis.

— Merci, j’aurais jamais deviné ça tout seul, tiens, grogna Muse.

— Vous pensez qu’on peut encore récupérer les pâtisseries ? demanda Gulliver avec espoir.

— Je vais essayer, soupira Ysaë.

Il tendit les mains vers les ruines, les yeux mi-clos, et en extirpa tout ce qu’il put - les vivres encore intacts, la vaisselle qui ne s’était pas cassée, les tissus trempés qu’il allait devoir faire sécher, et termina en rassemblant tout ses outils de recherches en un seul endroit, avant de les glisser dans une sacoche qui ne paraissait pourtant pas assez grande pour remplir ce rôle. L’affaire ne prit que quelques minutes, pendant lesquelles Muse reprit son souffle, assis par terre. 

Le maegis semblait maîtriser son art avec une aisance inversement proportionnelle à sa fatigue. Il manqua de trébucher à terre, une fois sa corvée finie, et sa peau était désormais presque intégralement recouverte de tâches de corruption colorées, qui tiraient sur le noir là où elles s’accumulaient.

— Est-ce que tu vas claquer si tes tâches te recouvrent, là ? demanda le gnome avec autant de tact qu’un poney.

Il secoua la tête, les yeux mi-clos.

— Non, mais… si je ne fais pas attention, je peux perdre le contrôle de moi-même, définitivement.

— Je te donnerais un coup de tambour dans les dents, si ça arrive, assura Muse. Et j’y prendrais plaisir.

Ysaë rouvrit les yeux avec surprise, puis acquiesça avec un léger rire.

— C’est une bonne chose que je fasse attention, alors.

La caverne n’est plus sûre, hulula Drk. Nous devrions changer de maison.

Muse traduisit pour les trois autres, et personne ne trouva rien à y redire. Mais aussi juste que l’amahzyle soit, il restait encore un problème majeur à régler.

— Où on va, alors ? gémit Gulliver. On peut pas botter des culs sans préparation, si ?

Le sac-à-puces marquait un point, même si aucun d’entre eux ne semblait en état ni de botter des culs, ni de se préparer à le faire. Ce dont ils avaient besoin, c’était d’une bonne semaine de repos, sans aucune aventure ni aucun -

KRA-BOOM.

La caverne se retourna de nouveau, plus vite cette fois-ci. Heureusement, Drk eut le temps de leur enchanter une piste d’atterrissage végétalisée pour protéger leurs fesses et leurs membres déjà sérieusement endoloris. Muse se redressa avec un grommellement - ou deux - et s’adossa contre l’amahzyle.

— C’est abusé si je propose qu’on retourne à la surface pour une durée indéterminée ? gémit-il.

Ysaë haussa les épaules, et se redressa à son tour. 

— Non, c’est même une bonne idée. La terre tremblera peut-être encore, mais le ciel ne devrait pas changer de place avec le sol. Normalement.

Il les encouragea à se relever avec un sourire fatigué, et ils avancèrent à sa suite, les muscles meurtris et les nerfs à vifs. A n’importe quelle seconde, Muse s’attendait à ce que la terre se retourne de nouveau. Il était monté sur le dos de Gulliver, et s’agrippait à ses crins en espérant qu’il ne finirait pas écrasé sous le poids du poney s’ils basculaient une troisième fois. C’était au moins dans son top cinq des morts ridicules qu’il préférait éviter à tout prix, merci bien. Pour ne rien arranger, il sentait sous ses fesses les pattes de sa monture trembler à chaque pas, rythmé par ses grommellements à demi-voix.

Ils grimpèrent dix minutes de cette façon, le plus vite que leurs jambes pouvaient les porter - et Muse réussit presque à se convaincre qu’ils arriveraient à sortir de ces tunnels avant que la fatigue ne les rattrape. Mais…

Le boyau dans lequel ils s’étaient glissé se retourna.

Et encore quelques minutes plus tard, alors qu’ils venaient d’entrer dans une caverne plus longue que haute, le sol se déroba de nouveau sous leurs pieds.

Et une troisième fois, lorsqu’ils grimpaient un passage étroit vers la surface, qui se transforma soudainement en une glissade directe vers l’étage inférieur.

Ils ne se découragèrent pas à la quatrième, cinquième, ni sixième fois, même s’il était désormais évident que la remontée serait invariablement ralentie. Ysaë restait encore convaincu qu’ils pouvaient atteindre la surface assez vite, et le maegis connaissait ces souterrains mieux que n’importe lequel d’entre eux. 

Mais les tunnels lui donnèrent tort, lorsqu’ils débouchèrent dans la caverne où se tenaient encore les ruines de sa cabane, encore plus délabrée qu’ils ne l’avaient laissée. 

— Nom d’un tambour percé, grommela Muse.

Ils étaient revenus au point de départ, et plus crevés qu’ils ne l’avaient jamais été. La peau de Drk avait perdu en luminosité, à force de leur créer des pistes d’atterrissages moelleuse pour réceptionner leurs chutes ; les tâches de corruption d’Ysaë avaient de nouveau pris une teinte dangereusement marron, et ses yeux blancs sans pupille s’étaient étrangement assombris ; les poils de Gulliver étaient collés de sueur, particulièrement là où Muse était resté assis, et le gnome n’était pas en meilleur état : aussi mouillé que le poney, les jointures usées, les tendons crispés, les chevilles gonflées là où il s’était blessé dans le Saraëko, et la mâchoire serrée, il était prêt à étriper le premier qui oserait faire remarquer à haute voix à quel point ils étaient dans la merde, même si ce quelqu’un était sa monture attitrée.

Le seul qui n’avait pas à se soucier de l’épuisement physique, c’était Feï - mais même l’Ombre était sensible à la fatigue morale de ses compagnons de route, et Muse ne fut qu’à demi-surpris lorsqu’il lâcha brutalement son armure sur le sol, des éclairs autour des yeux, et flotta sous sa forme libre à quelque distance d’eux, comme s’il était prêt à les engloutir et en finir une bonne fois pour toute.

— Restez là et gardez mon armure, siffla-t-il. Je vais trouver ce qui cloche.

Il disparût aussitôt, invisible dans l’obscurité qui les entourait, au-delà du halo projeté par Drk et Ysaë. Le maegis rassembla les morceaux d’armure près de lui, et s’assit contre le mur, les yeux mi-clos.

— Il aurait pas pu faire ça plus tôt ? gémit Gulliver.

Muse déglutit, et mit pied à terre. Ils se rassemblèrent tous autour d’Ysaë, sans oser bouger davantage, le silence de la caverne à peine troublé par leurs respirations tendues. Après quelques minutes, le menton du maegis pencha en avant - mais il se réveilla de nouveau lorsque la caverne se retourna une énième fois. Immobiles et ainsi rassemblés, il était plus facile d’anticiper et de se protéger des chutes - mais Drk avait de plus en plus de difficulté à se concentrer, et les quelques strophes que Muse frappait sur son tambour pour l’aider ne suffirait pas éternellement. 

Ils étaient plus épuisé qu’il n’était raisonnable de l’être, et s’endormir était bien trop risqué. Si les tunnels continuaient à s’agiter ainsi… 

Une mauvaise chute, et c’était fini.

Et même s’ils ne se retournaient plus, qu’est-ce qui leur garantissait que les tunnels ne se lanceraient pas dans une autre absurdité, comme se resserrer brusquement autour d’eux, par exemple ? Là… Muse ne connaissait aucun sortilège qui les protégerait. 

— Ils ont activé un piège.

Muse sursauta, et se cogna l’arrière du crâne contre la paroi rocheuse. Il maugréa pendant que Feï rassemblait son armure autour de lui, ses yeux électriques troublés.

— Ils ? La bande de trouducs ? » demanda Muse, et Feï acquiesça. « Quel piège ?

— Un piège pour le Saraëko.

Ils le fixèrent avec attention, mais Feï n’était visiblement pas habitué - ou n’avait pas envie - d’être celui qui détenait les informations. Il inspira, planta ses yeux dans ceux de Muse, et le gnome acquiesça pour l’encourager à continuer.

— Si on attends encore quelques heures, le Saraëko sera capturé, et le piège sera refermé, expliqua Feï. Ses remous ne devraient plus affecter les tunnels et les faire changer de sens.

— Oh, alors on attend juste, parfait ! soupira Gulliver avec soulagement.

C’était une bonne nouvelle - trop pour qu’il s’en contente.

— Mais ? insista Muse.

— Mais… Je pense qu’ils vont mourir si le piège se referme. Le Saraëko… n’était pas dans son état normal. Son essence est corrompue. Ils ne seront pas assez forts pour le contrôler. Et ils vont essayer de le faire, dès qu’ils l’auront entre leurs mains. Le Saraëko sera de nouveau libre, si l’on ne fait rien, et rien ne garantit que vous serez en sécurité.

Le gamin sonnait triste, et Muse devina qu’il se sentait responsable - ou au moins coupable - de la situation. C’était certainement son ombre qui avait corrompu le Saraëko, et c’était son ombre qui avait déjà tué un des archéologues, et causerait probablement la mort des trois autres. Mais ce n’était pas de sa faute si le trio de fanatiques étaient plus qu’imprudents.

— Donc, on va faire les chevaliers servants et sauver les fesses des idiots qui ont déjà essayé de nous capturer, c’est ça ? conclut Gulliver d’un ton monotone.

— Ce serait une parfaite occasion de les neutraliser, constata Ysaë.

— Si on ne crève pas au passage, rappela Muse.

Ne meurt pas, petit bipède, hulula plaintivement Drk.

— Il faut décider vide, trancha froidement Feï.

Sauver les archéologues était la dernière chose qu’il voulait faire - mais c’était aussi leur meilleure option, s’ils voulaient s’assurer de protéger leurs fesses.

— Tu es le seul à les avoir vu, et tu es le plus en état de faire quoi que ce soit, conclut le gnome. Qu’est-ce que tu veux faire ?

Ils le fixèrent de nouveau, et ses yeux électriques disparurent quelques secondes, noyés dans la brume de son ombre. Lorsqu’ils réapparurent de nouveau, leur lumière avait prit une nouvelle intensité, et sa voix sonna plus déterminée qu’elle ne l’avait été depuis longtemps.

— Nous les aidons. Et je sais comment.

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