Chapitre 21 : Sur les bords du Mississippi

« Elle avait pas dit qu’elle partirait tôt? » souligna Sandy, pragmatique.

Rémi avait enlevé son chapeau. Il fourrageait dans ses cheveux d’une main nerveuse.

« Pas sans me prévenir, répondit-il. Elle était à côté de moi et l’instant d’après elle avait disparu.

— Reconnais qu’elle demande rarement la permission d’aller et venir », intervint Zeke.

Sandy opina vigoureusement du chef. Elle était étonnée - et agacée -  que Rémi réagisse de cette façon. Après tout, Rose avait l’habitude de faire ce qu’elle voulait quand elle voulait sans se préoccuper des autres et, d’ordinaire, il s’en accommodait.

« Vous ne comprenez pas, reprit Rémi. Quand on a été séparés, elle avait l’air vraiment triste. Je ne l’avais pas vue avec ce regard là depuis... »

Il se tut.

« Depuis? » demanda Zeke.

Rémi eut un long soupir. Ses épaules s’affaissèrent un peu.

« Depuis qu’on était gosses. Les rares fois où elle m’a parlé d’Évangéline. »

Sandy releva le nez brusquement. Jusque là, elle avait affecté une morne indifférence par rapport à la conversation mais la mention d’Évangéline changeait la donne. La mère de Rosalyne était devenu l’ultime sujet tabou de la maison Laveau après la balade dans le marais où Sandy avait aperçu une femme étrange qui pouvait être Évangéline. Ou pas.

« Il s’est passé un truc particulier pendant le Carnaval pour qu’elle y pense maintenant? poursuivit Zeke.

— Non. Évangéline a disparu en été. Je crois. Rose était toute petite. Elle n’a jamais connu les détails.

— Bon, mais de toute façon qu’est-ce que tu veux qu’on fasse? Si elle veut être seule et qu’on lui court après, on va se faire recevoir quand on va la trouver. »

Sandy commençait à sentir la moutarde lui monter au nez. C’était Mardi-Gras! Merde! Elle n’allait pas passer sa soirée à courir après Mademoiselle Parfaite pour se faire en plus engueuler à l’arrivée! Rémi lui jeta un regard de chien battu.

« Je voudrais juste savoir où elle est. Pour ne pas m’inquiéter. Pas question d’aller lui parler si elle n’en a pas envie. »

Zeke et Sandy échangèrent un regard. Sandy haussa une épaule résignée.

« Il faut que j’ouvre le bar, dit Zeke. Mais je demanderai à tous les copains qui passent s’ils l’ont vue et je vous tiendrai au courant.

— Super! s’exclama Rémi. Moi, je vais jeter un coup d’oeil chez Tantine discrètement, au cas où elle serait rentrée. »

Il y eut un silence. Sandy capitula.

« OK. Je vais faire le tour du Vieux Carré pour voir si je la trouve. Mais j’y passe pas la nuit, je te préviens!

— Merci! Je t’adore! »

Rémi la serra dans ses bras et lui plaqua une bise sonore sur la joue. Sandy eut un frisson.

« Mais tu es gelée?! »

Il se débarrassa de sa veste de costume à toute vitesse puis la posa sur les épaules de la jeune femme.

« Je laisse la bagnole là où elle est. Avec le monde qu’il y a dans les rues, j’irai plus vite à pieds. »

Il jeta les clés à Sandy.

« Tu me les gardes, au cas où? »

Elle acquiesça. Zeke et elle regardèrent leur ami se faufiler entre les bateaux avec vivacité.

« Pourquoi tu ne m’as pas dit que tu avais froid? » demanda Zeke.

Sandy glissa ses bras dans les manches de la veste. Elle avait l’impression que le vêtement pesait des tonnes sur ses épaules.

« Je n’avais pas froid avec toi. »

Elle eut un pauvre sourire puis fourra les mains dans les poches de la veste où elle laissa tomber les clés de la Mustang. Elle fit un léger signe de la main à son compagnon.

« À tout à l’heure. J’espère.

— Fais attention à toi!

_ Toujours! »

Elle s’éloigna dans les rues du Quartier Français sans prendre garde aux fêtards qui la bousculaient.

 

***

 

Il fallait être honnête : Sandy se fichait bien de retrouver Rosalyne. Pourtant, l’inquiétude de Rémi l’avait interpelée. Avant que celui-là ne commence à s’angoisser, il fallait pousser le bouchon assez loin, elle était bien placée pour le savoir. Tout en gardant les yeux rivés sur les trottoirs de briques, elle se remémora sa première visite à la cabane du cousin Owen. Avait-elle vu Évangéline ce jour-là? Son fantôme? Ou tout à fait autre chose? Rosalyne l’avait battue froid pendant des semaines après ça. Ce qui, il fallait le reconnaitre, ne changeait pas énormément de d’habitude. Quant à Tantine, elle n’avait jamais fait le moindre commentaire sur la question. Pour finir, Rémi et Sandy avait fait d’autres excursions dans le marais par la suite mais elle n’avait plus jamais rien vu de plus étrange que le cousin Owen lui-même.

Elle se décida à lever le nez pour regarder autour d’elle. À coup sûr, Rémi tomberait nez à nez avec Rose chez Tantine. Soit elle l’enverrait promener sans qu’il se formalise comme l’âne bâté qu’il était, soit elle serait ravie qu’il se soit inquiété. Et là, Sandy visualisait déjà la scène qu’elle lui jouerait avec ses manières de chatte. Son visage se déforma sous l’effet d’une grimace dégoutée.

Parfois, elle souhaiterait presque être loin de Gumbo Street. Rentrer... quelque part. L’image d’une maison blanche entourée d’un jardin surgit dans son esprit. Sandy se frotta la tempe. Non. Tantine l’avait bien dit : pas de retour possible dans le New Jersey. Pas bon. Ni pour elle, ni pour ses parents. La porte était définitivement fermée de ce côté-là parce que... Parce que...

Sandy s’arrêta et s’appuya contre un mur. Oui, elle ne pouvait pas rentrer à cause de ce qu’elle avait fait à Jimmy Bradford, à cause de la police mais... Voir ses parents discrètement...?

À présent, la tête lui tournait carrément. Elle avait du mal à aligner deux pensées cohérentes. Un joyeux brouhaha la tira de l’espèce de transe dans laquelle elle se sentait plonger. Un peu plus haut dans la rue, un attroupement s’était formé autour d’un groupe de femmes. De tous âges, de toutes couleurs et de gabarits variés, elles étaient toutes vêtues de blanc. Elles dansaient une sorte de ronde en apparence désordonnée mais dont l’épicentre était très clair. Le coeur de la chorégraphie était une splendide femme noire. Elle portait une robe rouge et or qui flamboyait au milieu des tenues blanches de ses compagnes. Ses cheveux d’un noir de jais formaient comme un nuage autour de sa tête. Ses bras ondulaient au rythme de la musique avec une grâce serpentine. Sandy reconnut Erzulie, la femme de l’herboristerie, que Rosalyne détestait et qui l’avait droguée.

Erzulie l’aperçut. Elle lui fit un signe amical de la main. Sandy envisagea sérieusement de prendre ses jambes à son cou. Sans qu’aucune concertation ait été nécessaire, l’essaim immaculé dirigea sa folle farandole vers la jeune femme blonde qui restait appuyée conte le mur, certaine qu’elle s’écroulerait si elle s’en détachait.

Soudain, Erzulie fut face à elle, très proche. Si proche qu’elle lui posa une main légère à la jonction du cou et de l’épaule, sous la veste de Rémi, juste sur sa peau nue. Puis, elle l’embrassa tendrement sur la joue.

« Que deviens-tu, petite fille? J’ai souvent pensé à toi depuis notre rencontre. »

Sandy reprit un peu d’allant.

« La rencontre où vous m’avez fait boire une tisane assaisonnée pour... Pour quoi, d’ailleurs? »

La main d’Erzulie quitta l’épaule de Sandy. Son doigt s’égara sur sa joue, en suivit la courbe puis s’arrêta sur la mâchoire. Caressant. Pas tout à fait menaçant. Mais Sandy se sentait comme un petit animal face à un grand félin. Elle ne savait pas trop si Erzulie voulait jouer avec elle. Ou la manger.

« J’étais curieuse, répondit-elle. Je suis toujours curieuse. Je me demandais si je pourrais te soustraire au pouvoir de la vieille. Même si je ne savais pas trop quoi faire de toi ensuite. »

Elle approcha son visage très près de celui de Sandy, qui crut qu’elle allait l’embrasser. Qui se surprit à en avoir envie.

« Mais j’ai réalisé que, bien que tu portes la marque des manigances de la vieille sorcière, tu es, en fait, la créature de la jeune. »

Alors qu’elle se laissait sombrer avec délices dans le fantasme du baiser d’Erzulie, la pensée d’être un jouet à la solde de Rosalyne aiguillonna Sandy. Elle eut un sursaut de colère et repoussa Erzulie violemment. Les danseuses, qui avaient continué à s’agiter autour d’elles, se figèrent.

« Je ne suis la créature de personne! » protesta Sandy.

Erzulie, sans se démonter ni se froisser, la considéra avec gourmandise.

« Petite naïve »,  se contenta-t-elle de répliquer.

Sandy haussa les épaules. Elle sentait qu’au moindre nouveau geste agressif de sa part envers la femme en rouge et or, toutes ses suivantes lui tomberaient dessus sans pitié.

Comme si elle avait lu dans ses pensées, Erzulie chassa les danseuses d’un geste péremptoire. Elles s’égaillèrent, mais pas trop loin. Sandy les voyait continuer à lui jeter des regards peu amènes.

« Tu penses que je suis ton ennemie mais c’est faux, reprit Erzulie. Je ne te veux aucun mal. Je ne veux pas de mal non plus aux femmes Laveau, quoi qu’elles en pensent. Elles se font du mal toutes seules. À force de vouloir plier le destin à leur volonté.  Elles ont toujours joué un jeu dangereux. Elles ont toujours voulu se dresser contre nous. Nous qui sommes bien plus proches des racines du monde qu’elles ne le seront jamais. Leur arrogance les perdra. »

Les iris d’Erzulie étaient passés d’un noir profond à un rouge flamboyant. Sandy ne pouvait en détacher ses propres yeux. Elle ne comprenait pas grand chose aux paroles de la femme noire mais sentait confusément qu’une information essentielle lui était délivrée.

Erzulie tendit le bras vers elle, le doigt pointé vers son visage. Sandy eut l’impression qu’elle grandissait, qu’elle remplissait tout son champ de vision. La voix d’Erzulie retentit à l’intérieur d’elle-même, vibrant comme les cordes d’une contrebasse.

« La jeune sorcière veut briser les règles cette nuit. Si elle réussit, nous devrons sévir. Soit notre témoin. Vois son oeuvre et rapporte ensuite ce que tu as vu à l’ancienne, si tu le peux. »

Un voile rougeâtre brouilla la vue de Sandy. À nouveau, elle sentit sa tête tourner. Le voix d’Erzulie se fit chuchotement. Elle siffla à son oreille.

« Il y a un tableau. Il y a une maison sur le fleuve. Il y a une femme qui n’est plus. Le lieu est un symbole. C’est là que la jeune sorcière est allée. »

Sandy entendit comme un bruit de pétard, d’abord très lointain puis juste à côté d’elle. Quand elle reprit ses esprits, elle réalisa que des gamins faisaient claquer des amorces non loin. Le groupe d’Erzulie s’était éloigné mais la jeune femme pouvait encore voir la grande idole noire, rouge et or qui la regardait fixement. Puis, Erzulie se détourna lentement et leva le bras vers quelqu’un d’autre en un salut solennel. Sandy regarda dans la même direction. Un homme, grand et maigre, son visage sombre peint d’une tête de mort éclatante de blancheur, se tenait au milieu de la foule indifférente. Il souleva son chapeau haut de forme avec cérémonie. Erzulie lui envoya un baiser.

 

***

 

Après cette rencontre troublante, la première envie de Sandy fut de repartir vers le bar de Zeke, dans l’espoir d’y trouver chaleur et réconfort. Et normalité. Pourtant, après plusieurs mètres parcourus, les paroles d’Erzulie refusaient de la laisser en paix.

Rosalyne. Évangéline. Le tableau. Sur les rétines de la jeune femme s’affichait claire et nette la peinture qu’elle ne pouvait s’empêcher de décortiquer à chaque fois qu’elle venait chez Tantine. La silhouette féminine gracile, ses longs cheveux noirs flottants au vent, la maison de planteur sur la rive opposée du fleuve. Quand Rémi l’avait conduite sur les lieux, Sandy avait trouvé l’endroit quelconque. Alors qu’elle s’était presque attendue à revoir la femme du marais, elle avait été déçue.

Elle s’arrêta de marcher. Ses doigts agitèrent le trousseau de clés dans la poche de la veste de Rémi. C’était insensé. Elle allait perdre deux bonnes heures pour faire l’aller-retour. Et pour quel résultat? S’apercevoir en revenant que Rémi avait fini la soirée dans un tendre tête à tête avec Rose chez Tantine?

Elle reprit résolument sa marche. Cependant, une boule d’angoisse commença à se former au niveau de son plexus. Plus elle avançait, moins sa respiration était aisée. Finalement, l’anxiété l’emporta sur la bouderie : l’avertissement d’Erzulie, elle le sentait, engageait bien plus que la simple existence de Rosalyne. Un sentiment d’urgence la poussa à se mettre à courir. Elle changea de trajectoire et se précipita vers l’endroit où Rémi avait garé sa voiture.

Devant la Mustang, elle eut un instant d’hésitation. Que Rémi lui ait laissé les clés ne signifiait pas qu’il la laisserait conduire son véhicule chéri de gaieté de coeur. En fait, Rémi, puis Zeke s’étaient succédés pour lui apprendre à conduire mais avaient décrété, l’un comme l’autre, qu’ils refuseraient catégoriquement de monter avec elle en voiture par la suite. Ce qui, aux yeux de Sandy, était particulièrement injuste dans la mesure où elle n’avait jamais eu le moindre accrochage. Avant de la heurter, il aurait d’abord fallu la rattraper. Et Sandy roulait trop vite pour ça.

Elle haussa les épaules. Si elle retrouvait Rose, Rémi n’oserait jamais l’engueuler pour avoir pris sa voiture. Et si elle ne la retrouvait pas, du moment que la Mustang revenait indemne... Sans plus tergiverser, elle s’installa au volant et démarra.

Sortir de la ville fut une expérience éprouvante. Les piétons étaient, pour la plupart, particulièrement imbibés. Les conducteurs ne valaient pas forcément mieux. Rouler au pas tapait sur les nerfs de la jeune femme. Ses réflexes se révélaient beaucoup plus efficaces à pleine vitesse. Une fois dans la campagne, elle appuya sur l’accélérateur. Ici, Mardi-Gras lui semblait loin. La nuit, si animée en ville, était paisible. Les lignes électriques se détachaient sur le ciel étoilé, dans la lumière des phares. Même le bruit du moteur lui paraissait comme assourdi.

La route la conduisit aux abords du Mississippi mais elle devrait finir à pieds pour accéder à la bande herbeuse où Évangéline s’était autrefois représentée. Sandy fouilla dans la boite à gants pour en sortir une lourde lampe de poche. Déjà qu’elle allait ruiner ses chaussures avec l’humidité des berges du fleuve, elle refusait en plus de prendre le risque de marcher sur un alligator.

Au bout de trois pas, elle avait les pieds trempés. Elle progressait avec précautions, fouillant chaque buisson du faisceau de sa lampe. Malgré une obscure intuition qui la poussait à la discrétion, elle se contraignit à faire le plus de bruit possible. Le bruit d’un corps lourd qui glissait avec rapidité sur le sol pour finir dans le fleuve avec un « plouf » sonore la convainquit du bien fondé de cette décision. Un instant, elle resta paralysée. Elle traita mentalement Rosalyne de tous les noms d’oiseaux qu’elle connaissait (ce qui représentait un répertoire important). Lorsqu’elle trouva le courage de poursuivre sa progression, ce fut elle-même qu’elle invectiva, à la fois pour s’aiguillonner et pour s’engueuler de s’obstiner dans une recherche aussi vaine.

À moins qu’elle ne fut pas si vaine que ça. Derrière le buisson de roseaux qui se dressait devant elle, Sandy entrevit une lueur mouvante. D’instinct, elle éteignit sa lampe de poche. Elle écarta quelques roseaux. La lumière provenait d’un feu de camp qui brûlait haut et clair. Quelqu’un ajouta un morceau de bois. Une profusion d’étincelles s’élancèrent vers le ciel. Les flammes se situaient à l’endroit précis de la berge où Évangéline se tenait sur le tableau.

Hypnotisée par le brasier dansant, Sandy réalisa qu’une mélopée lancinante et sans paroles distinctes arrivait jusqu’à elle, portée par la brise. Une silhouette gracieuse contourna le feu. Rosalyne s’était changée. Revêtue de blanc des pieds à la tête, comme les servantes d’Erzulie, elle ondulait lentement, entre ombre et lumière. Sa longue jupe flottait d’un côté à l’autre, tel un balancier qui marquait un tempo connu d’elle seule. Les yeux fermés, elle chantait. Et les flammes montaient et descendaient au rythme de sa complainte.

Le spectacle était paisible et envoutant. Pourtant, Sandy se sentait glacée. Elle osait à peine respirer, de peur que Rose prenne conscience de sa présence. Elle avait l’impression de commettre un sacrilège abject en restant là, à la regarder. En même temps, elle était incapable de détourner le regard.

Rosalyne s’agenouilla face au feu. Elle leva lentement les bras vers le ciel, les yeux toujours fermés. Son chant devint plus fort, plus impérieux. À présent, les flammes se tordaient comme si la volonté de la jeune métisse les contraignaient dans la douleur. On aurait dit que des bouches hurlantes et des mains contrefaites jaillissaient du bûcher pour protester. Sandy se sentait de plus en plus horrifiée mais Rose restait imperturbable.

Cette dernière prit une poignée de quelque chose dans un sachet en tissu posé à côté d’elle et la jeta dans le feu. Celui-ci crépita puis se teinta de vert, de rouge... La lumière baissa soudainement. Rosalyne se remit debout, ouvrit les yeux, tendue comme un arc. Elle attendait visiblement quelque chose. Son regard ne quittait pas les braises mourantes. Pourtant, c’est de l’autre côté du foyer que l’apparition se manifesta. Un halo de lumière glauque se forma, grandit, prit forme humaine. Rose avait fini par se rendre compte du phénomène et le dévorait des yeux, totalement immobile.

Au bout de quelques secondes, le mirage était devenu l’image tremblotante d’une femme aux cheveux noirs qui flottaient dans une brise qui n’existait pas. Sandy reconnut l’inconnue qui l’avait empêchée de sauter sur un alligator dans le bayou. Le visage de Rosalyne se tordit d’une façon effrayante. Le spectre lui offrit un sourire plein de tendresse avant de porter les mains à sa bouche en un geste d’effroi. Des larmes se mirent à couler sur le visage translucide. L’image se brouilla, trembla et commença à disparaitre. Rosalyne tendit les bras vers elle, empêchée de s’approcher par les restes du brasier. Elle poussa un cri déchirant.

« MAMAN!! »

Le fantôme finit de se dissoudre dans une fine fumée bleutée. Rosalyne s’écroula par terre, le visage contre le sol. Ses épaules étaient secouées de soubresauts. Sandy se rendit compte avec désarroi qu’elle pleurait. Elle voulait décamper le plus vite possible mais avait peur d’attirer l’attention de Rose dans sa fuite. Indécise, elle resta plantée derrière les roseaux sans bouger.

Soudain, la tête de Rosalyne se releva brusquement. Ses yeux couleur lagon fouillèrent l’obscurité sans pitié. Ils se braquèrent droit sur les roseaux.

« FICHE LE CAMP! »

Sa voix était un rugissement qui faisait trembler les os sous la chair.

« Pars d’ici! Immédiatement! Ou je te jure de te tuer, ici et maintenant! »

Sans plus tergiverser, Sandy fit demi-tour et se mit à courir jusqu’à la voiture sans un regard en arrière. Lorsqu’elle y arriva, elle avait perdu ses ballerines. La boue lui couvrait les jambes jusqu’aux genoux. Elle tremblait des pieds à la tête, si fort qu’elle eut du mal à enfoncer la clé dans la serrure pour ouvrir la portière. Elle s’écroula derrière le volant qu’elle attrapa à deux mains, sur lesquelles elle posa son front trempé d’une sueur glacée. Elle tenta de reprendre son calme et sa respiration pendant de longues minutes. Quand elle se sentit un peu mieux, une seule envie la tenaillait : rentrer à la maison et oublier ce qu’elle venait de voir. Elle mit le contact, alluma les phares.

Dans le cône de lumière blafarde, se découpa une haute silhouette. L’homme semblait fait d’un unique bloc d’ombre sur lequel se découpait une tête de mort blafarde au niveau du visage. Sandy ouvrit mollement la bouche, trop tétanisée pour hurler. Le masque mortuaire se fendit d’un immense sourire. Une main sombre se porta au sommet du crâne et souleva un morceau de ténèbres à l’allure de chapeau haut de forme en un salut moqueur.

La voiture cala. L’obscurité retomba brutalement. Sandy remit le contact à toute vitesse. Devant la voiture s’étendait la végétation humide des berges du Mississippi. L’homme, s’il avait jamais été là, avait disparu. Sandy passa une vitesse, fit faire un demi-tour sur les chapeaux de roues à la Mustang et se lança dans la nuit à toute vitesse.

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Alice_Lath
Posté le 31/05/2020
Aaah, purée elle a du courage haha, à sa place, je me serais faite dessus. Puis les alligators quoi, il y a de quoi hurler je la comprends moi aussi. Mais pourquoi ce soir-là particulièrement? Qu'est-ce qui a bien pu passer dans l'esprit de Rose pour penser que personne ne la surprendrait? Et elle tentait de ressusciter sa mère? Ou c'était autre chose. Tellement de questions hahaha, et le monsieur avec la tête de mort, brrr, effrayant le bonhomme, même si je parierais que c'est celui qui a fait un croc en jambe à Sandy quelques années auparavant.
Aliceetlescrayons
Posté le 01/06/2020
Ah ben j'avoue que, personnellement, tu ne m'aurais jamais trainée dans un endroit pareil en pleine nuit T_T
Ah... Savoir ce qui se passe dans la tête de Rose...
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