Chapitre 21. (partie 3)

Par dcelian

Il expire bruyamment avant d'inspirer à nouveau. Chaque souffle parait être le dernier, mais son heure n'est pas venue, elle n'est pas encore venue. Elle ne tardera plus, Simon la sent qui guette le moindre écart, le moindre faux-pas pour le saisir au vol, pour le faire s'effondrer tout à fait. Mais il ne lui donnera pas cette satisfaction. Pas déjà.

Il court sans discontinuer, il court à petits pas au milieu de la nuit qui semble éternelle, de la nuit tout autour qui se garde bien de lui venir en aide. Soa sur son dos autant que les arbres endormis, tous semblent le fixer dans son effort, tous le regardent avec une forme d'incompréhension.
Il boîte de plus en plus sérieusement, et chaque pas propage en lui une douleur qui ne s'éteint jamais réellement. Il pensait qu'il avait arrangé les choses, en réaxant son pied, mais il comprend un peu tard qu'il lui aurait aussi fallu le laisser guérir pendant un temps, pour qu'enfin les souffrances s'estompent, au moins passagèrement. Mais il a dû repartir, il est reparti trop vite, alors il paie à nouveau le prix de ses erreurs.

Peu à peu, sa vision se brouille et son esprit semble vaciller, comme s'il cherchait à lui échapper dans la nuit noire. C'est la douleur qui l'ancre au réel, alors il se raccroche à elle, à ces décharges fulgurantes qui traversent tout son être. Il sent sa conscience et son corps, ils lui hurlent de s'arrêter, il sent le poids des responsabilités sur son dos s'alourdir, encore et toujours, indéfiniment – à moins que ce ne soit Soa, il ne sait plus, il ne veut pas savoir –, et il menace de s'effondrer à chaque instant, mais il ne s'effondre pas, il ne s'effondre jamais vraiment.
Bientôt, la nuit prendra fin, peut-être le soleil effacera-t-il enfin ses douleurs.

Derrière lui, quelque part au milieu des Ombres, la Traqueuse trace sa route, elle le rattrape à chaque instant qui passe. Pendant un court moment, il dessine l'image de cette femme à sa poursuite dans sa tête. Il la voit là, souffrant atrocement, elle aussi, mais progressant quand même, progressant vivement dans sa direction, s'approchant toujours plus, il la voit qui s'accroche à ses espoirs, qui s'accroche aux promesses qu'elle a pu faire, à la parole qu'elle a pu donner, qui s'accroche à sa revanche à prendre, mais surtout à Soa, à Soa qu'elle doit sauver de ses mains à lui, ses mains maculées de sang et d'une cruauté suffisante pour le lui arracher.

Soudain, il interrompt sa course, il freine lentement avec son pied gauche et s'arrête tout à fait, le temps de s'adosser à un arbre, mais surtout le temps de réorganiser sa pensée. Jamais il n'avait encore observé la situation sous cet angle, sous le regard de cette Traqueuse en furie qui le poursuivrait jusqu'à l'autre bout de son monde s'il le fallait. Jamais il n'avait réalisé que, si l'on voit les choses comme ça, de son point de vue à elle, il est un "méchant" tout désigné.
C'est vrai : il a enlevé Soa à son monde, il a lourdement blessé la Traqueuse et il s'obstine à fuir sans relâche. Pour elle, il est évident que, s'il représente le "Mal", alors elle défend forcément le "Bien". Il s'étonne de n'avoir jamais envisagé cette réalité différente de la sienne, celle où il n'est qu'un être brutal et incompréhensible, celle où il agit contre la morale et le bon sens.

Il reste là un instant de plus, toujours adossé à cet arbre. Ses souffrances paraissent plus lointaines, désormais, elles font partie des problèmes qui passent, des problèmes qui se résolvent d'une façon bien précise. Le problème auquel il est maintenant confronté est d'une tout autre envergure. Pour la première fois depuis une éternité maintenant, Simon doute, il doute profondément de la cause qu'il est censé défendre. Il sait ce pour quoi il se bat, et il est persuadé que c'est un objectif qui mérite son sacrifice si nécessaire. Mais qu'en est-il du sacrifice de deux inconnus qui sont étrangers à ce monde, deux inconnus qui ne savent rien des mécanismes dans lesquels on les piège, qui ne cherchent qu'à se sauver, qu'à vivre loin de ces troubles ? Il ne sait pas. Il ne sait plus.

Quelques jours auparavant, il était persuadé de savoir, de tout savoir, il était persuadé d'attirer la Traqueuse dans son piège pour le bien de son peuple. Mais maintenant, maintenant qu'il est là, à souffrir le martyr, à fuir cette femme qui ne demande probablement qu'à défendre sa version du "Bien", pas meilleure que la sienne, pas moins bonne non plus, juste différente, il perd toutes ses certitudes. Tout tient à cette différence de point de vue.
Elle court pour défendre sa cause, et il court aussi. Pourtant, il a préféré ne pas y réfléchir, comme si tout était simple, comme si tout était d'une simplicité déconcertante. Mais il aurait dû s'en douter, pourtant.
Rien n'est jamais aussi simple.

Simon est soudain parcouru d'un frisson glacial, et il revient au monde réel. Il regarde autour de lui un court instant. Le soleil se lèvera bientôt, et il approche enfin de sa destination. Il approche enfin. Là-bas, il sait tous les espoirs qu'on a posés sur lui. Il ne peut plus faire demi-tour.

Le temps des doutes est révolu, il a fait place à l'aube et aux convictions poignantes, elles sont plus fortes que tout le reste, elles le bousculent dans leur précipitation. Entraîné par leur énergie débordante, Simon boitille à nouveau, il repart. Mais il ne repart pas en entier. Il a laissé un petit bout de lui derrière, un petit bout de culpabilité et de compassion. Là où ils se rendent, il n'en aura pas besoin.
Il redresse Soa sur son dos et accélère le pas.

Au loin, derrière les derniers arbres, on distingue une lueur dorée. Bientôt. Ils arriveront bientôt.

***

La forêt s'éveille lentement tout autour, sous les premiers rayons du soleil.
Gaëlle court.
Elle ne le remarque qu'à peine. Elle sait trop bien ce que ça signifie, ce soleil, cet éveil, c'est le dernier jour, c'est les derniers instants qu'elle passe ici. Et puis elle secoue la tête. Pour l'heure, il n'y a qu'elle et son souffle, qu'elle et ses côtes qui grincent, qu'elle et ses douleurs. C'est tout ce qui compte encore.

La nuit s'achève, et Gaëlle n'a pas dormi une seule seconde. Ses jambes menacent de flancher sous son poids, mais son sang bat contre ses tempes, l'adrénaline réchauffe son corps, et elle est là, elle est là comme une vague qui s'approche de la côte, inexorable, puissante et déterminée. Le temps des souffrances viendra, mais pas maintenant, pas pour le moment. Dans son esprit, il n'y a plus rien d'autre que sa mission et sa promesse à Grégor, elles servent d'huile à son mécanisme abîmé.

Les arbres défilent encore et toujours, et Gaëlle commence à en avoir foutrement marre, de ces gros troncs statiques et de leurs craquements incessants, elle commence à en avoir assez de cette foutue forêt et de son imprévisibilité, des couleurs ternes, des bêtes étranges et des immenses branches qui filtrent les rayons du soleil. L'océan lui manque. Elle voudrait se laisser bercer par son chant calme et ses mille teintes de bleus. Elle voudrait pouvoir sentir sur sa peau et dans tout son être l'air salin du bord de mer, les embruns et le cri des goélands. Elle voudrait pouvoir plonger dans l'eau fraîche, se sentir minuscule au milieu de l'infini, se sentir voler au creux des remous éternels.

Hollis est toujours là, bien en tête, loin devant, filant à vive allure mais veillant à ne jamais trop la distancer, et Gaëlle se demande à quoi peut bien réfléchir un chat face à cette étrange situation, elle se demande ce qui lui manque et ce que ça lui évoque, cette grande forêt interminable.

Et puis soudain, Hollis se fige au milieu des arbres. C'est assez loin devant, mais Gaëlle a bien compris ce pour quoi iel s'arrête, elle a compris immédiatement. Elle accélère alors très nettement, elle se prend les pieds dans son empressement, elle trébuche et manque de s'effondrer, mais elle ne s'effondre pas, elle se rattrape de justesse et elle repart, elle court toujours plus rapidement alors que ses jambes gémissent de douleur, et ses côtes gémissent aussi, mais rien de tout ça n'a plus d'importance, parce que –

Elle respire fort, par à-coups, chaque bouffée d'air semble plus faible que la précédente, et elle se dit que peut-être, bientôt, elle n'aura même plus suffisamment de forces pour s'oxygéner, mais peu importe, elle continue, elle suffoque presque et elle n'entend que ça, son souffle si lourd, ses pas si maladroits, sa course si désespérée, elle n'entend que ça mais elle n'y pense déjà plus, elle est déjà loin, aux côtés de Hollis, elle se rapproche toujours plus, et elle est à bout de forces mais ça ne fait rien parce que –

Elle tend une main devant elle, comme si elle pouvait s'accrocher au futur pour se projeter dedans plus rapidement, allez, plus que quelques pas de rien, quelques pas de douleur, quelques pas minuscules, parce que –

Elle atteint enfin Hollis, et cette fois elle trébuche pour de bon, elle trébuche et elle s'effondre tête la première, mais sa chute est amortie, elle est complètement amortie par la terre sur laquelle elle s'écroule lourdement, parce que ce n'est pas de la terre, c'est bien plus doux, bien plus léger et fin, parce que la forêt s'achève enfin pour laisser place à cette immense étendue dorée, à cette immense étendue de promesses, à cette immense étendue de sable.

Du sable.

Du sable comme chez elle, du sable comme à Lundwal.

Hollis la rejoint d'une drôle de démarche tandis que ses yeux balaient le paysage avec un émerveillement non contenu. Visiblement, iel ne s'est jamais aventuré.e aussi loin.

"C'est tout doux ! Et tout chaud !! C'est quoi ce truc !?"

L'épuisement, la tension et le stress accumulés, tout ça se noie dans le soulagement qui l'envahit alors, et un rire probablement nerveux mais non moins sincère échappe à Gaëlle. Elle est là, allongée face contre le sable avec un chat métamorphe qui parle pour toute compagnie, et elle est hilare, elle n'arrive plus à s'arrêter de rire, toujours plus fort, comme si rien n'avait plus d'importance.

"Du sable, Rainette. C'est du sable et ça craint rien du tout."

Le soleil matinal réchauffe agréablement sa peau et elle reste étendue là un long moment, à ne rien faire d'autre que sourire, un peu perdue dans les souvenirs qui remontent à la surface. Il n'y a pas la mer, elle l'aurait entendue, il n'y a que cette étendue de sable, incompréhensiblement spacieuse, qui semble séparer la forêt en deux. D'une certaine façon, ça lui rappelle les Plaines centrales, cet endroit, c'est comme une trêve entre deux entités, comme un immense territoire neutre aux mélodies d'une autre époque.

C'est Hollis qui la tire de sa rêverie en se frottant doucement contre elle.

"Gaëlle ? Faut qu'on se remette en route. Ici, je vais avoir beaucoup plus de mal à trouver ton ami, donc on doit partir rapidement. Et puis, il reste plus beaucoup de temps."
Gaëlle a un léger soupir de fin des songes, émergeant pour aussitôt retomber dans la réalité qui lui laisse un goût amer en bouche, un goût d'insatisfait.

Elle redresse la tête pour regarder l'horizon un dernier instant avant de s'y plonger pour de bon. Son geste se suspend alors, comme si la plus grande des stupeurs venait de la traverser.
Là-bas, elle vient de la remarquer mais, c'est quoi cette silhouette biscornue qui se dresse au milieu du désert ? Le soleil de plus en plus intense s'abat sur le sable et le chauffe à tel point qu'il provoque de légères ondulations dans sa perception du lointain. Pourtant, maintenant qu'elle s'y attarde quelques secondes, le doute n'est plus permis. Cette ombre étrange qui semble danser au milieu de l'infini...

Gaëlle cligne des yeux, comme pour s'assurer que ce n'est pas un rêve. Mais ça n'a rien d'un rêve. C'est simplement la récompense de ses efforts. Et son regard reste fixé encore un moment là-bas, tout là-bas, un peu loin mais plus tant que ça.
Là-bas où se dresse la silhouette d'un bâtiment qu'elle est presque certaine de reconnaître.

L'église.

Elle l'a enfin trouvée.

Alors elle soupire au vent qui balaie délicatement le sable brûlant.
Il ne manque plus que Soa.

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