Chapitre 21. (partie 2)

Par dcelian

Son pied le fait atrocement souffrir. Quelque chose là-dedans est brisé, c'est une certitude, et pourtant, pas le choix, il faut continuer pas à pas, si lente soit sa progression, il ne peut se permettre d'échouer. Il n'est plus question de gagner ou de perdre. Il faut juste avancer.
Alors il avance, il file droit, sans s'accorder de répit. La douleur l'empêche de dormir, de toute façon, alors il ne dort pas, ou du moins pas vraiment, il somnole tout au plus, et puis il repart alors que le jour sommeille encore.

Il a perdu le fil du temps, des distances, tout est devenu flou et vague. Les notions qui n'appartiennent pas à l'instant présent ne lui sont plus d'aucune utilité, il avance, simplement, un pied après l'autre, et la douleur qui le parcourt à chaque fois que le droit se pose, si délicatement que ce soit, le tétanise pendant de longs instants.

Il traîne, il se traîne, il tressaille de douleur et il reprend sa marche, déterminé mais à bout de force, à bout d'énergie, à bout de tout. Il est lent, désespérément lent, terriblement lent, et Soa semble peser plus lourd chaque jour qui passe, sur son dos, éternellement endormi.

Bordel, mais pourquoi il dort encore celui-là !? Pourquoi il aurait le droit de se reposer tranquillement pendant que lui fait le sale boulot ? Et puis il secoue la tête, il réalise que c'est idiot, parce que s'il était réveillé, là, maintenant, tout de suite, il n'aurait aucun mal à s'enfuir, et alors tout tomberait à l'eau.

*

Après plusieurs instants de lutte, il finit par s'arrêter. Aujourd'hui est un mauvais jour, un jour de pluie, le terrain est glissant et la visibilité moins bonne, il vaut mieux faire attention. Tomber maintenant, c'est ne plus pouvoir se relever du tout. Mais il hésite, quand même, parce qu'elle le suit, il le sait pertinemment, la Traqueuse n'abandonnera pas de sitôt. Et il y compte bien. Mais il faut qu'il arrive à destination avant qu'elle ne le rattrape, sinon tout ça n'aura eu aucun sens, toutes ces souffrances auront été vaines.

Et en même temps, vu son état et les risques encourus, mieux vaut faire une pause maintenant, c'est plus prudent.

Alors Simon lâche Soa qui tombe brutalement au sol. Voilà quelques jours qu'il ne se soucie plus vraiment de son sort. Peut-être qu'il est mort, en réalité. Ça expliquerait un certain nombre de choses. Mais il a l'air de respirer, quoique faiblement, et son corps est encore tiède, malgré la pluie qui les transit jusqu'à l'os. Elle est fine et légère, mais elle s'infiltre partout, elle trempe les vêtements et le corps, elle alourdit encore les fardeaux déjà lourds qui pèsent sur Simon.

Il s'assoit par terre et retire sa botte avec une grimace de douleur. A la grimace de douleur vient s'ajouter une forme de dégoût lorsqu'il découvre l'état dans lequel est son pied. Il suit une inclinaison inquiétante, et plusieurs ampoules percées le parsèment, dévoilant sa chair à vif à force de frottements.

Merde. Merde, merde, merde !

Il avait prévu beaucoup d'issues à ce plan, mais que la Traqueuse le blesserait au point d'empêcher sa progression, ça, ça ne lui avait même pas effleuré l'esprit. Il n'a plus le choix, la seule solution, c'est de tenter de remettre son pied en place par lui-même. S'il ne le fait pas, il n'arrivera jamais à temps, Gaëlle le rattrapera forcément.

Alors il inspire un grand coup et, doucement, il approche ses larges mains de son pied déformé. Il les positionne correctement, puis il se fige. Il est psychologiquement préparé à s'infliger une telle douleur. Il espère simplement que ce sera utile, parce qu'il sait la souffrance, et il refuse de se l'infliger sans but. Et puis il secoue la tête. Il n'a plus le temps de penser à ça, maintenant. Il ne peut s'en prendre qu'à lui-même, de toute façon, alors autant aller au bout de ses actes.

Il inspire à nouveau, beaucoup plus fort, cette fois, beaucoup plus brusquement. C'est le souffle ultime avant le déchirement. Tout son être se crispe, il n'y a plus que lui et sa tension, une tension maximale qui pèse dans l'air, qui effraie même la pluie et les arbres tout autour. Lui, il est déterminé. Ses yeux sont fermés, détendus, son visage est presque serein, mais sa mâchoire le trahit, elle est serrée, elle est serrée très fort, prête à encaisser le choc à venir.

Tout à coup, il expire et, d'un coup sec, tire violemment son pied vers la gauche.

Un craquement retentit dans tout son être, suivi d'un cri qui résonne longtemps dans la forêt morne.

***

Gaëlle s'est figée. Elle l'a entendu. Elle est incapable de dire d'où ça provient, mais elle en est certaine : un cri vient de déchirer le silence de la forêt. C'est forcément un signe. Ça ne peut être que celui qu'elle poursuit avec acharnement depuis près d'une semaine. C'est sûr. C'est ça.

La douleur se rappelle à elle avec ce cri qui résonne encore un long moment avant de s'éteindre tout à fait. Ses côtes la démangent presque, comme si elles criaient vengeance. Mais ce n'est pas la vengeance que Gaëlle est venue chercher en traquant son ennemi sans relâche. C'est Soa. Juste Soa. Simplement Soa.
Alors elle sourit. Parce qu'elle a mal, c'est certain, mais ce cri ne peut vouloir dire qu'une seule chose : il a mal, lui aussi, il a mal et il est lent. Alors il n'est pas loin. Alors elle peut le rattraper. Alors elle se retourne vers Hollis et sursaute en constatant qu'iel a repris sa force animale. Iel se tait, visiblement en pleine concentration. Aucun doute, iel l'a entendu aussi.

Soudain, iel se tourne et se propulse entre les arbres, ne laissant derrière que le léger écho de ses petits pas discrets.
Gaëlle n'est pas en pleine possession de ses moyens, très loin de là. Pourtant, pas le choix. Elle s'élance à son tour, elle tâche de suivre le rythme. Elle le sait, elle le sent. Elle n'a jamais été aussi proche du but.

Au-dessus d'elle, le jour décline, il s'achèvera bientôt. Demain, alors que le crépuscule fleurira et que la forêt taira enfin l'assourdissant ballet de ses mille habitants, Gaëlle pourra enfin rentrer chez elle. Et Soa sera aussi du voyage. Les arbres le lui murmurent tout autour, alors c'est certain.
Ses jambes tremblent à chaque pas, mais qu'importe, elle se reposera plus tard, elle se reposera quand il sera temps.
Il n'est pas encore temps.
Il sera bientôt temps.

***

Simon met un moment à comprendre où il est lorsqu'il rouvre enfin les yeux.
Petit à petit, les souvenirs lui reviennent. Il s'est endormi là, contre cet arbre, juste après l'effort. Il a dû accumuler tellement de pression que le soulagement l'a épuisé, alors il ne s'est pas senti de repartir. De toute façon, vu l'état dans lequel il a laissé la Traqueuse, elle ne progressera pas bien plus rapidement que lui. Il pouvait se permettre cette pause. Ou du moins essaie-t-il de s'en convaincre, parce que, qu'il ait pu se la permettre ou non, les faits sont là, il a dormi, et maintenant, il faut en assumer les conséquences.

Il fait moins gris, là-haut, mais le jour laissera bientôt place à la nuit. Il a donc dormi plusieurs heures. Alors il faut se remettre en marche.
Il jette un coup d'œil à son pied. Bon, il a visiblement réussi à sensiblement arranger les choses, puisqu'il semble plus ou moins réaxé. En revanche, il n'a rien pu faire pour les ampoules, et il voit mal comment il pourrait remettre sa lourde botte par-dessus ses chairs sanguinolentes. Un peu d'air frais lui fera le plus grand bien.
Il soupire un coup. Il se sent mieux. Il souffre encore, et il sait pertinemment que cette douleur-là ne pourra être guérie qu'avec le temps, mais c'est supportable, ou du moins est-ce plus supportable.
Lentement, il entreprend de se redresser.

Il jette un rapide regard circulaire, toujours avec la même pointe d'inquiétude que Soa se soit réveillé pendant son sommeil et qu'il lui ait échappé, mais non, il le retrouve toujours, et cette fois ne fait pas exception : il est profondément plongé dans ce sommeil illusoire, profondément assoupi, profondément serein, presque. Il le saisit et grimace, parce qu'il est toujours aussi lourd, mais pas le choix, il doit repartir, il doit vite repartir, alors il le cale sur son épaule.

Il ne faut pas perdre de temps. Alors Simon n'en perd plus une goutte. Boitillant, grimaçant mais avançant toujours, avançant bravement, le vent en poupe et l'espoir d'une arrivée prochaine à l'esprit, il reprend la route sous le ciel qui s'assombrit.

***

Il fait nuit noire. La nuit noire, à Aïag, a quelque chose de particulier. Peut-être est-ce l'absence d'étoiles ? Mais Gaëlle penche plutôt pour l'absence de bruit. Elle avance à grand peine, le souffle court et rauque, comme s'il l'air lui arrachait la gorge, mais elle entend très nettement. Ou plutôt, elle n'entend pas. Elle n'entend rien, que le vide qui l'entoure, qui les enveloppe, qui leur fait comprendre qu'iels ne sont pas les bienvenu.e.s.
Pourtant, pas le choix, il faut continuer. Alors Gaëlle continue. Son regard est fixé vers l'avant, ses sens sont en éveil, tout son être semble tendu à se rompre, chaque pas lui est plus douloureux que le précédent, mais elle continue.

Au-dessus d'elle, le dernier jour de sa Traque naît calmement, mais Gaëlle ne se laisse pas aller à la panique. Pas maintenant. Plus le temps pour ça. Elle se contente de suivre Hollis, elle suit Hollis et son flair, Hollis qui la sauve, Hollis qui sait le chemin et qui progresse rapidement. Hollis, petite rainette de lumière au milieu des silences nocturnes.
Elle palpe nerveusement sa cuisse et la chaîne qui l'enserre, elle vérifie l'attache de sa faux. Tout est en place. Tout est prêt. Elle est prête. Et c'est tant mieux, parce que la nuit risque d'être courte, elle risque d'être bien trop courte pour les rêves et les sommeils, ici-bas, il n'y a que la tension, elle est si lourde qu'elle en efface la fatigue tout le reste.

Gaëlle s'entend qui lutte contre ses limites, et une fois de plus, elle a l'impression d'être seule dans cette forêt interminable. Mais elle sait que ce n'est pas le cas.
Elle n'a pas regardé ses blessures, depuis qu'iels sont dans la forêt. Hollis avait appliqué d'étranges onguents naturels sur ses plaies au visage et sur le corps, mais ses côtes sont toujours en piteux état, elle le sent parce que ça se serre, dedans, ça semble grincer comme une protestation permanente, et chaque geste provoque une douleur vive et déchirante. Pas le temps de s'en préoccuper.
Elle court, elle court aussi vite qu'elle le peut, elle va droit devant, elle suit Hollis à la trace, et elle approche irrémédiablement de la fin du parcours, de la fin des temps troubles et de la Traque.

***

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