Chapitre 21 : La tempête

Par Mary
Notes de l’auteur : Glossaire : Brigantine : Voile formant un quadrilatère, installée à l'arrière du navire nécessaire pour capter les vents latéraux. Caillebottis : Plancher ajourré en croisillons qui, une fois ouvert, permet de charger le navire plus facilementCoupées : ouvertures pratiquées à intervalles réguliers dans l'angle du pont et du bastingage pour permettre l'évacuation d'un éventuel surplus d'eauDémâter: briser un mâtFoc : voile triangulaire installée à l'avant du navire Huniers: sur des mâts à trois voiles, voiles du milieuPerroquets : sur des mâts à trois voiles, voiles supérieuresTillac : pont supérieur d'un navire (ne prend pas en compte les plateformes des gaillards avant et arrière)Voiles d'étai : voiles triangulaire tendues entre les mâts nécessaires à la navigation par vent latéral

XXI

LA TEMPÊTE

 

 

 

 

Alban et les deux autres sortirent à leur tour. Au sud, droit devant eux, d’énormes nuages noirs envahissaient le ciel en un gigantesque éventail sombre. Les éclairs clignotaient et quelques instants après, un tonnerre rauque grondait au loin.

— Tout le monde sur le pont ! cria Killian.

Alban sursauta quand Noël, installé au timon, sonna la cloche d’alerte. L’air saturé de chaleur et poisseux d’humidité pesait lourd. Ils avaient déjà affronté des orages, mais rien de cette ampleur. Autour de lui, les hommes remontaient des ponts inférieurs et écarquillaient tous les yeux de surprise. Les siens rivés sur la masse menaçante à l’horizon, Alban restait immobile.

Ce qui venait de se passer dans le bureau. Rien que d’y penser, il en avait le vertige. Le Naufrageur lui avait sauvé la vie. L’étoile, le lotus. Tout.

Il sentit une main sur son épaule.

— Je sais que ça fait beaucoup, glissa Killian gravement, mais on va avoir besoin de toi. Tu es prêt ?

Alban hocha vigoureusement la tête. Oui. Le second avait raison. Plus tard.

Sur le pont, les marins s’organisaient sous les ordres du Capitaine depuis la plateforme de la dunette :

— Hector, je prends la barre. Je te confie les filins de sécurité ! Les gabiers, harnachez-vous en premier ! Oliver, extinction des feux sur tout le navire, je ne veux plus voir la moindre flammèche ! La Bombarde, tu files avec John et vous vérifiez l’arrimage des canons ! Les autres, assurez-vous que rien ne traîne. Vous devez tous être attachés d’ici dix minutes !

Hector délaissa son poste et Erin s’empara de la barre. Les gabiers se regroupaient déjà autour du grand-mât. Alban partit fermer les rabats du caillebotis, au milieu du tillac, et aida Maugis à descendre un tonneau à la coquerie. Concentré, le maître-gabier inspecta le pont des yeux avant de se tourner vers le gaillard arrière :

— Pont sécurisé, Capitaine !

— Canons arrimés ! lança La Bombarde en remontant par l’écoutille, suivi par John et Oliver.

— Feux éteints, Capitaine ! Mais qu’est-ce qu’on fait de Martial ?

— S’il est un tant soit peu malin, répliqua Killian en claquant la porte du bureau, il s’est enfermé et il va se cramponner. Alban, ferme la trappe. Allez vous attacher !

Alban obéit, le souffle court, avant de rejoindre Hector. Le timonier lui noua une corde robuste autour de la taille. Ils se ficelaient tous ainsi pour éviter que l’un d’entre eux ne passe par-dessus bord sans qu’on puisse le rattraper. On accrochait de solides nœuds à ce qu’on appelait le chandelier, une installation au bas du grand-mât munie de nombreux barreaux spécialement conçus à cette intention. Les cordages devaient être suffisamment longs pour effectuer les tâches vitales, notamment dans les voiles, et les boucles réalisées par quelqu’un de confiance avec assez d’expérience pour savoir ce qu’il faisait. Leur survie en dépendait. Jusqu’à présent, songea Alban avec inquiétude, ils n’en avaient jamais eu besoin.

Alors qu’Hector tirait pour vérifier son œuvre, le jeune homme observait le Capitaine qui s’arrimait à la barre. Elle avait revêtu sa vieille veste d’officier bleu marine et fixait l’horizon.

— C’est bon pour toi, mon garçon, grommela Hector avant de s’occuper de John.

Il ramena Alban à la réalité. À côté de lui, Maugis rajustait sa chemise pour plus de liberté de mouvement.

— Ça va, petit ?

Il faudrait qu’il lui raconte tout. Plus tard.

Alban se tourna vers la proue. Ils fonçaient droit sur la tempête. Le ciel s’assombrissait si vite qu’on aurait dit que la nuit tombait d’un seul coup. Des nuages noirs aux rondeurs menaçantes tourbillonnaient au-dessus d’eux. Les vagues s’écrasaient contre le Lotus dans un bruit sourd et plus loin devant, leurs crêtes moutonnaient d’écume et formaient de petits rouleaux blancs qui se relevaient à peine couchés. Le vent forçait, entraînant inexorablement le navire. Des éclairs toujours plus nombreux amenaient le tonnerre comme autant de coups de canon tirés depuis un vaisseau fantôme. Parfois, il entrapercevait la foudre qui griffait les nuages. Maugis se signa.

— Capitaine, nous sommes prêts ! cria Hector.

— Bien. Advienne que pourra. Le vent nous poussera inévitablement vers la tempête. Si on se débrouille bien, on pourra virer de bord pour pas se retrouver en plein dedans, mais on ne peut pas le faire trop tôt, sinon on se fera piéger dans les hauts-fonds. Dans tous les cas, nous allons dévier de notre route. Nous mettrons plus de temps à arriver, c’est tout. Les gabiers, dans les voiles !

Elle les regarda grimper, la mine anxieuse. Les jumeaux, Philippe, Samuel, Miguel et Ronan se répartirent les places pour couvrir un maximum de surface. Ceux d’en bas se saisiraient des cordages pour les aider quand il le faudrait. Hector se positionna près du Capitaine, pour tenir la barre avec elle en cas de remous trop violents. Malgré le vent, ils devaient maintenir quelques voiles ouvertes pour permettre au navire de ne pas sombrer. Seul le fait d’avancer garantissait leur équilibre. Trop de voiles, ils gîteraient beaucoup trop et pourraient chavirer. Pas assez, ils seraient tributaires des vagues et chavireraient aussi. C’était une manœuvre extrêmement délicate, d’autant que la toile, gorgée d’eau de pluie, devenait terriblement lourde, d’où l’appui nécessaire depuis le pont.

            Alban s’installa aux poulies du grand-mât, au pied de l’escalier qui menait au timon. Tirer sur les bouts au bon moment. Tirer puis nouer, pendant que sur les vergues, les gabiers s’occuperaient des sangles et des accroches. Il se saisit d’un cordage, puis adressa un signe à Maugis près du gaillard avant. Ils étaient prêts.

Le cœur battant à tout rompre, Alban se pencha pour voir les flots sombres s’agiter en dessous de lui. Le vent augmentait encore en puissance, et les embruns lui fouettaient le visage. Ses vêtements s’imprégnaient lentement d’humidité et les pointes de ses cheveux se parsemaient de perles transparentes. Les voiles s’étiraient dans le gréement et le bois gémissait de toutes parts sous la pression conjuguée de l’eau et de l’air. Le navire se faisait balloter de haut en bas, mais gardait un semblant d’équilibre.

Soudain, au-dessus d’eux, un éclair illumina les nuages et le ciel se déchira dans un rugissement. Quelques gouttes s’écrasèrent sur le pont, avant de se transformer en un rideau insidieux. Bientôt, Alban fut trempé. Il leva les yeux avec appréhension. En haut, les gabiers avaient disparu dans la brume et la pluie.

— Préparez-vous pour la grand-voile ! hurla Maugis.

Alban cala son pied contre le bastingage.

— Maintenant ! cria le Capitaine.

Le jeune homme tira de toutes ses forces, mais l’eau rendait ses mains glissantes. Rien ne venait. Il tira plus fort, et cette fois-ci, la voile répondit. Les gabiers arrivaient à remonter le tissu ! En tournant la tête, il s’aperçut que la surface claire de la toile s’amenuisait. Encore un peu, et ils pourraient la ferler sans problème. Encore un petit peu. Il poussa avec son talon et se balança en arrière. De l’autre côté, il sentit un relâchement. Le poids diminuait. Ils avaient réussi ! Les marques de la corde imprimées sur sa peau, Alban l’entortilla puis la noua solidement à l’ancrage du bastingage.

Il s’essuya les yeux et pressa ses paumes sur sa chemise. Ne pas faiblir. Après la grand-voile, celle de misaine. Il courut jusqu’à Maugis, dérapant à moitié sur la pellicule d’eau qui recouvrait désormais le pont. De taille pourtant plus raisonnable, la voile avait eu le temps de s’alourdir. À bâbord, Noël et Oliver sécurisaient eux aussi les bouts.

C’était pire que tous les autres jours de tempête qu’ils avaient affrontés. Le ciel déversait sur eux toute sa rage en dizaines d’éclairs et en millions de gouttes glacées. Maugis inspecta la mâture en plissant les yeux et secoua la tête. Il murmura quelque chose, mais Alban ne l’écoutait pas.

— Attention !

Une lame de fond avançait vers eux. Elle dépassait déjà la hauteur du bastingage et grandissait encore. À son sommet, l’eau bleue grise bouillonnait en petits rouleaux mousseux qui allaient se rompre d’un moment à l’autre.

— Accroche-toi, mon garçon, ça va secouer !

Juste à temps, Alban empoigna un hauban voisin.

            La vague se fracassa sur le pont. Le jeune homme s’attendait au froid, mais pas au choc contre son corps. Le souffle coupé, il ouvrit la bouche par réflexe et de l’eau lui rentra dans la gorge. Le sel l’irritait, il toussait à en perdre ses poumons. Il réussit à se maintenir debout. De minuscules ondulations ruisselaient sur le plancher et s’écoulaient par les coupées. Dégoulinant, Alban secoua la tête et essuya son visage. Pourvu que personne ne se soit fait emporter !

— Maugis ?

Le gabier se redressa à son tour, à quelques pas de là, l’air d’un poisson hors de l’eau et la chemise à moitié remontée. Il pointa du doigt quelque chose de l’autre côté du pont. Alban se retourna et son sang se glaça.

            Oliver gisait allongé contre le bastingage. Il n’avait pas dû s’accrocher à temps. Accroupi, Noël se penchait sur lui. Alban courut vers eux, mais John fut plus rapide.

No, no, no !

Tout aussi détrempé que ses compagnons, il s’agenouilla. Un mince filet rouge s’écoulait de la tête du cuistot et teintait ses cheveux blonds. Délicatement, John examina la blessure, la voix brisée.

Don’t you dare…

La vue brouillée, Alban regarda le médecin aligner les bras d’Oliver le long de son corps et chercher une respiration. Soudain, il se redressa vivement au-dessus de lui et appuya sur son torse.

            Dans un râle, le cuisinier toussa et recracha toute l’eau coincée dans ses poumons. Il ouvrit enfin les yeux et gémit en rabattant une main là où John avait apposé les siennes.

— John, putain de m…

Le médecin explosa de soulagement.

You cheeky bastard !

— Alban ! appela Maugis. C’est bon, ils vont se débrouiller. Dépêche !

Le jeune homme revint à lui, la pluie sur ses joues, les vêtements froids et détrempés sur sa peau, le tonnerre qui lui résonnait dans le cœur.

Ce n’était pas terminé. Loin de là.

Maugis l’entraîna vers le gaillard arrière, alors qu’une seconde vague chassait le Lotus sur bâbord. Ils grimpèrent tant bien que mal les marches ruisselantes jusqu’à la plateforme. Le Capitaine, les doigts blancs et les dents serrées, tenait la barre avec Hector. Sa veste dégouttait de partout et ses cheveux s’étaient collés à son visage. Derrière elle, Killian essayait d’attraper un bout qui fouettait l’air en tous sens. Alban s’élança pour l’aider et finit par s’en saisir. La corde lui mordit les doigts et il menaça de lâcher, mais les mains baguées d’argent du second apparurent devant les siennes et stabilisèrent le tout. Ils tirèrent et parvinrent à l’arrimer à une accroche. La brigantine, une des voiles qu’ils ne pouvaient pas se permettre de replier, cessa d’osciller et se tendit.

Killian le remercia d’une tape dans le dos et ils se rapprochèrent du timon.

— On va pas pouvoir continuer comme ça, il faut replier les perroquets sinon on va démâter ! ordonna le Capitaine.

— Les huniers seuls ne tiendront pas longtemps ! protesta Maugis.

— Ils devront supporter le vent jusqu’à ce qu’on puisse virer de bord !

Maugis hocha la tête et fit signe à Alban. Ils atteignirent non sans difficulté le système de poulies. Le maître gabier cria tant et plus, avec moult gestes. Dans la mâture, les hommes peinaient à le comprendre. Néanmoins ils durent saisir l’essentiel, car ils finirent par se répartir les deux perroquets, les voiles les plus hautes. Alban n’osait imaginer quel enfer ce devait être là-haut. Sur le pont, ils se coordonnèrent pour les aider le plus possible, mais le sol glissait. Ils eurent énormément de mal à amorcer le mouvement. Le petit perroquet se laissa manœuvrer, mais le grand fut plus laborieux. Au pied de l’escalier, Noël et Maugis vinrent épauler Alban et en face, Killian, La Bombarde et John se démenaient eux aussi. Ils ne furent pas trop de six.

            Même avec seulement les huniers, ils allaient trop vite. Hector s’était mis en face d’Erin pour équilibrer leurs forces. Le gouvernail faisait des siennes. Ils ne tiendraient pas longtemps à cette allure. Killian passa derrière Alban et s’avança tant bien que mal vers le Capitaine.

— On ne peut plus continuer, c’est trop dangereux ! cria-t-il.

— On va bientôt pouvoir virer, on devrait avoir passé les hauts-fonds. Maugis ! Si on tourne maintenant, les huniers ne serviront plus à rien et on ne peut pas se laisser porter. Il faut trouver un moyen de dire aux hommes de se tenir prêts à affaler les voiles d’étai !

— Ils n’entendent plus rien, Capitaine, ils sont très occupés à s’accrocher, c’est une vraie patinoire là-haut !

— Il faudrait que quelqu’un monte dans le hauban le plus proche et serve de relais, renchérit Hector. Mais on a plus beaucoup de temps, c’est maintenant ou jamais !

Alban grimpa les marches et parvint près du Capitaine.

— Je peux le faire !

— Quoi ?

— Je peux le faire ! Si je monte, ça laisse cinq personnes pour s’occuper des deux bouts, ça devrait suffire.

Le Capitaine hésita quelques instants, puis souffla d’une voix presque inaudible :

— Très bien.

Alban s’apprêtait à redescendre lorsqu’elle l’attrapa par le poignet. Cette force qu’elle avait dans les mains ! Erin plongea ses yeux dans les siens à travers l’eau sur son visage.

— Fais attention.

Elle s’empara son filin de sécurité autour de sa taille et tira dessus pour inspecter le nœud.

— Quand les hommes sont prêts, tire deux fois. Pas besoin de monter tout en haut, hisse-toi juste à portée de voix. Surtout, n’essaie pas de redescendre tant qu’on a pas viré. Passe les bras entre les croisées et accroche-toi.

Alban acquiesça et gagna le premier hauban tribord. Dans le gréement, il distingua une silhouette. Il prit son courage à deux mains et commença son ascension. Il avait été peut-être un peu trop ambitieux en se proposant, pourtant c’était le choix le plus rationnel. Il avait de la force dans les bras, mais moins qu’un homme adulte et un marin accompli.

            Le vent mugissait, sifflait dans ses oreilles, et la pluie lui martelait les flancs. Plus il s’élevait, plus l’eau sombre autour du navire l’effrayait. Il voyait chaque vague se briser contre la coque, il sentait la tension dans les cordages et même le tonnerre grondait plus fort. Jamais il n’était monté dans des conditions pareilles. Tout ruisselait, glissait, à commencer par lui. Le sel lui piquait les yeux, les rafales le déséquilibraient. Il respirait par la bouche en toussotant quand par mégarde il reniflait des embruns.

Coudes le long du corps, pieds en travers. Coudes le long du corps, pieds en travers.

Une éternité.

Il regarda en haut. Encore un peu. Ses paumes brûlaient, ses doigts s’engourdissaient, ses muscles protestaient, mais il avançait. Il lui sembla entendre des voix au-dessus de lui. Il crut d’abord que c’était le vent, mais c’était bel et bien une voix, celle de Philippe.

— Qu’est-ce que tu fais ?!  Tu vas te tuer !

— Il faut affaler les voiles d’étai, on va virer de bord !

Il avait hurlé à pleins poumons.

— Quoi ?

Il hurla de plus belle.

— Les voiles d’étai ! Quand je vous le dirai !

Philippe s’éloigna pour transmettre le message. Alban devina les chemises des jumeaux et le foulard rouge de Miguel qui se balancèrent d’une vergue à l’autre. Une prouesse. Philippe revint vers Alban quelques longues secondes plus tard et hocha la tête.

             Il tira sur son filin de sécurité. En bas, il vit Maugis s’avancer vers le Capitaine. En silhouettes floues, les hommes se positionnèrent de chaque côté des mâts. Hector et Erin commencèrent à tourner frénétiquement la barre. Alban passa les bras en travers des croisées de cordage, se préparant à l’inertie inévitable entre le moment où les huniers perdraient leur accroche au vent et celui où les voiles triangulaires prendraient le relais avec la brigantine à l’arrière. 

Maugis agita soudainement les bras vers lui.

— MAINTENANT ! cria Alban.

— MAINTENANT ! relaya Philippe.

Les gabiers défirent les sangles comme un seul homme, et les voiles claquèrent alors que le navire virait complètement à bâbord. Alban s’agrippa de toutes ses forces et se tint par les poignets en rentrant la tête dans ses épaules. En bas, sur le pont, les autres assurèrent les bouts et dans un sursaut terrible, le Lotus Noir se pencha dangereusement et reprit sa course à la perpendiculaire.

Le choc, sa répercussion dans le gréement, l’air se précipitant dans les voiles, laissèrent échapper un cri de terreur à Alban qui crut sa mort arriver. Sous le vent et la vitesse, il perdit l’accroche sous son pied gauche. Il gémit de douleur quand le dérapage lui envoya une cuisante décharge dans son épaule blessée. Pendant un instant, il eut la sensation d’être suspendu, et c’était peut-être bien le cas. Il pria pour que les mâts tiennent le coup. Ils n’avaient pas le choix. De là où il était, Alban entendait les grincements du bois et imaginait les fibres se tordre en craquements sinistres.

Il réussit à replacer son pied et relâcha un peu son étreinte. Tout tremblant, il mit du temps avant d’oser relever la tête. Quand il y parvint, il regarda autour de lui. Il pouvait se tromper, mais il avait l’impression qu’ils étaient bien en train de s’éloigner de la tempête. Ils avançaient vite. Le vent latéral les faisait démesurément dévier.

Alban entreprit de desserrer sa prise, un doigt après l’autre, grelottant encore de terreur et de froid.

Descendre, il devait descendre.

Cela lui semblait tellement plus long que la montée. Il posa enfin un pied sur le pont, mais ses genoux cédèrent et il s’effondra. Maugis se précipita vers lui :

— Sacré nom de nom, fiston, j’ai bien cru que t’allais t’envoler ! Comment tu te sens, rien de cassé ?

— N… Non, juste un peu… secoué, bredouilla Alban à travers ses dents qui claquaient.

— On le serait pour moins que ça ! Reste tranquille, ils sont partis chercher des couvertures.

Alban attendit, haletant, complètement sonné. Il entendit le Capitaine dire qu’ils étaient tirés d’affaire, qu’ils allaient essayer de se diriger tant bien que mal avant de ralentir une fois au calme pour redéfinir leur position. Le navire tanguait moins. Bientôt, les gabiers se laissèrent tomber à leur tour sur le pont, trempés eux aussi, incapables de se tenir debout. Ils avaient tous les mains rouges, raidies par la pluie et le vent. Une longue estafilade courait sur la cuisse de Paul, et Philippe se massait le bras en grimaçant. John et la Bombarde revinrent avec des couvertures dans lesquelles ils s’enveloppèrent alors que l’averse diminuait.

— Où sont Samuel et Ronan ? s’inquiéta Killian.  

— Ils arrivent, articula Miguel en pointant le gaillard avant du doigt, mais Ronan s’est fait mal et Samuel l’aide à descendre.

Le second se retourna pour voir Ronan, le bras droit serré contre lui et l’autre passé autour des épaules de Samuel, qui descendait comme il le pouvait le long du hauban. Noël et John se hâtèrent pour prendre le relais et l’Antillais s’écroula une fois en bas.

            Plus ils avançaient, plus l’horizon s’éclaircissait. Soudain, ce fut le calme plat ou presque. Le vent tomba brutalement. On devinait même le ciel derrière les nuages. Ils devaient s’être sortis de l’influence de la tempête aussi vite qu’ils y étaient entrés. En fait, l’épisode n’avait duré que deux ou trois heures, tout au plus, car le soleil ne s’était pas encore couché. Le silence était assourdissant. Une petite brise arrière chatouillait les focs, qui se retrouva presque à l’arrêt.

— Hector, reprends la barre. Cap au sud en attendant que je j’ai mieux pour t’orienter.

— Nous n’irons pas loin tant qu’on n’a pas plus de voilure, Capitaine.

— On a tous besoin de souffler. Je vais calculer notre position avant que la nuit tombe, nous reprendrons la route ensuite. Personne n’est en état de remonter pour le moment.

Elle s’avança vers le groupe emmitouflé dans les couvertures.

— Messieurs, vous nous avez sauvé la vie à tous. Allez vous reposer, vous êtes tous dispensés de quart pour cette nuit. Mangez, dormez, je vous veux opérationnels à l’aube.

            Elle regagna son bureau avant d’en ressortir avec son sextant. Alban et les autres détachèrent leurs liens et se traînèrent comme ils purent jusqu’à la longue table près de la cuisine. Ils prirent un verre pour se réchauffer, pendant que Noël rallumait le feu sous ce qui restait de ragoût. Oliver se faisait de mauvaise grâce recoudre le crâne par John et Ronan attendait son tour pour que le médecin pose un atèle à son poignet.

Samuel s’endormit le premier, à même la table, la tête dans le creux du coude, bientôt imité par Philippe et un des jumeaux. Alban somnolait, son esprit embrumé imaginant qu’il se trouvait dans les bras de Nora et non pas enroulé dans une couverture humide sur des vêtements détrempés. La conversation du matin dans le bureau lui semblait tellement lointaine, désormais, presque comme un rêve. Demain. Dormir.

Il entrouvrit cependant un œil lorsque Killian se montra.

— Nous avons dérivé nord-ouest. On est au large de Saint-Domingue. Un jour de retard, à peu de chose près. Nous devrions arriver demain soir.

— Comment va le Capitaine ? demanda la voix de La Bombarde.

Le second mit un temps avant de répondre.

— Fatiguée. Et déçue, mais c’est un délai acceptable. Il faut bien dormir, parfois. Je prends le premier quart. Réveille-les, qu’ils passent une nuit correcte. Demain, ils devront tenir debout.

Le canonnier les fit tituber jusqu’à leurs hamacs respectifs et ils reprirent leur sommeil là où ils l’avaient laissé.

 

 

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Keina
Posté le 08/10/2019
Oh, il est suoer ce chapitre! Haletant' très cinématographique, tout en restant focalisé sur le point de vue d'Alban... Bravo, c'est un tour de force!
Mary
Posté le 08/10/2019
Merciiiiiii ! <3
Elia
Posté le 08/09/2019
Tu as parfaitement équilibré la description, l'action et la fluidité du style dans ce chapitre ! C'est vraiment réussi, même en ayant lu en diagonale les termes techniques je ne me suis pas sentie perdue !
Alban m'a impressionné ! Rien à redire sur ce chapitre et bravo !
Mary
Posté le 08/09/2019
Merci beaucoup ! :D
Cerise
Posté le 21/08/2019
Wouha, bon je commente aussi, obligée! J'ai adoré le rythme, l'action, tout est fluide et pourtant on sent qu'il y a un énorme travail de recherche afin de rendre le tout réaliste et fidèle. Le petit lexique en début de chapitre a été plutôt bien utile. D'ailleurs, peut être aurais tu pu y mettre les détails sur le chandelier? Ca m'a un poil coupé, j'avoue.
Ah, et j'ai adoré le passage décrivant l'orage imminent, celui commençant par «Alban se tourna vers la proue. »
Bon, je replonge en sous marin, mais je ferai sans doute d'autres percées!
Mary
Posté le 24/08/2019
Haha ! Ah oui, tiens, j'ai oublié le chandelier dans le lexique, merci ! Bonne plongée, peut-être à très vite :D
Renarde
Posté le 27/07/2019
Mais quel chapitre ! Excellent, vraiment. J'étais au coeur de la tempête et peu importe les termes techniques, tu as su rendre ce passage palpitant. 
Alban a bien évolué depuis le début de l'histoire. Lui qui avait de la difficutlé à affronter ses rêves brave les éléments avec panache. 
J'adore cet équipage, j'espère que tout le monde va se réconcilier... 
Mary
Posté le 27/07/2019
Haha du coup t'as tout lu d'un coup XD 
Vous vous accordez pour les termes techniques, ça me rassure. J'avais peur que ça fasse trop. 
Oui, petit à petit il se décoince, ça doit te sauter aux yeux parce que t'as tout lu en peu de temps, mais en fait il est assez dur à faire évoluer, je mets du temps à installer les nuances. De même que l'équipage, Alban (et le lecteur) les découvre peu à peu, leurs relations, leurs personnalités...  C'est des vraies têtes de mule pour la plupart; pas toujours foncièrement des gens bien sous tous rapport mais ils forment une équipe. C'est en partie ça que j'ai aimé quand j'ai commencé à me renseigner sur les équipages corsaires et pirates. A partir du moment où tu montes à bord, c'est comme si tu repartais de zéro. On te juge sur ce que tu fais, mais pas sur ton passé. Dans les faits, je ne sais pas si cela se passait vraiment comme ça, mais l'idée est belle.  
Gabhany
Posté le 25/07/2019
Oh là là mais il est génial ce chapitre ! Je me suis vraiment sentie sur le pont du Lotus, j'ai tremblé avec Alban et les autres !! Les termes techniques ne sont pas gênants je trouve, j'en connaissais certains et les autres ne m'ont pas gênée.
Depuis qu'il a revendiqué son appartenance au Lotus, je le trouve bien téméraire notre Alban ! Et l'échange de regards entre le Capitaine et lui au moment où il va grimper ... <3
RIen à dire sur ce chapitre, le rythme est parfait, il est prenant.
A bientôt pour la suite !  
Mary
Posté le 25/07/2019
Ah ben oui, faut bien qu'il évolue, il peut pas rester tout timide comme au début. C'est formateur à tout points de vue, le Lotus ^^  
Merci du retour pour les termes techniques, pour le moment vous tombez tous d'accord et tant mieux ! 
Sorryf
Posté le 23/07/2019
Woaaah, ça secoue dans ce chapitre !
J'ai pas lu le glossaire exprès pour voir si j'étais perdue, et pas du tout. J'ai une culture "pirate" standard je pense (cad que j'ai vu pirates des caraibes, que j'ai lu l'ile au trésor, et que j'ai eu une période "pirate" quand j'étais ado enfant ado) En plus la plupart des mots on les voit avant dans ton récit je crois, donc ça passe tout seul. Le seul qui m'a fait remonter au glossaire c'est les perroquets.
Cela dit, dans un roman jeunesse, un petit glossaire avec du vocabulaire au début ou a la fin ça me choquerait pas du tout.
maintenant que je sais que le cap et Alban auraient pu être proches toutes leurs interractions sont hyper touchantes je trouve xD !
J'ai eu peur pour le cuisinier, mais heureusement ça va! Par contre j'ai la désagréable impression qu'une scène de bouche à bouche m'est passée sous le nez xDDD 
Je trouve étrange que Martial ne soit pas venu aider, okay il fait la gueule mais là ils avaient besoin de lui quand meme ! C'est louche. Les persos devraient aller le checker, aussi, ou mentionner entre son égoïsme entre eux. 
Mary
Posté le 23/07/2019
Hahaha la scène de bouche à bouche XDD Tu veux tenter de théoriser sur le JdB...? 
Oui, avis de grand vent sur le chapitre 21 ! Je suis soulagée que ça passe quand même, c'est ce que j'espérais, qu'on comprenne même sans maîtriser particulièrement le vocabulaire. Pari réussi ! :D 
Mouhahha, c'était fait exprès pour avoir peur - même moi je me suis fait un peu peur en l'écrivant, sadique que je suis. 
Pour Martial, je sais, mais j'ai pas trouver comment le caser mieux que ça dans ce chapitre. Il est déjà très long, mine de rien, et je n'avais pas "la place" (ce n'était ni le lieu ni le moment. Je n'étais pas vraiment fixée mais j'étais fatiguée de tourner le problème, du coup j'ai posté malgré tout.  
Merci pour ton commentaire ! 
Isapass
Posté le 06/08/2019
Wouaouh ! Bravo pour ce chapitre qui a dû être très technique à écrire ! On s'y croirait : c'est hyper prenant et très intéressant. On comprend très bien les dangers que courent les hommes et le bâteau. Quand je pense aux pertes que devaient avoir les gros navires dasn des situations comme ça : les gabiers devaient tomber comme des mouches sur le pont ou à la mer...
J'ai tout lu en apnée ! Bravo (oui, comme tu peux le voir, je suis toujours en mode fangirl :D). 
Petits détails :
"Nous avons le vent derrière nous, donc l’orage aussi." : je comprends pas, tu viens de dire qu'il se tournait vers la proue pour regarder les nuages noirs, donc la tempête est devant, pas derrière, non ?
"Les gabiers défirent les sangles comme un seul homme, et les voiles claquèrent alors que le navire virait complètement à bâbord. Alban s’agrippa de toutes ses forces et se tint par les poignets en rentrant la tête dans ses épaules. En bas, sur le pont, les autres assurèrent les bouts et dans un sursaut terrible, le Lotus Noir se pencha dangereusement sur tribord et reprit sa course à la perpendiculaire." : j'imagine que tu as largement étudié la manoeuvre, mais je ne comprends pas comment le bateau peut se mettre à giter sur tribord alors qu'ils virent sur babord. A moins qu'ils n'empannent ? Mais tu dis que les huniers perdent le vent, alors j'imagine plutôt qu'ils virent (en plus, je pense qu'empanner au milieu d'une tempête, ce serait de la folie). Mais si je calcule bien, s'ils virent vers babord, le bateau passe face au vent puis reprend le vent qui vient alors latéralement de tribord vers babord. Du coup, le bateau devrait giter vers babord, pas vers tribord... Sauf s'il passe un creux de vague au même moment ?  
Mary
Posté le 06/08/2019
Merci ! Le côté technique n'a pas été si diccifiale que ça, en fait j'avais surtout peur que ce soit pas compréhensible au vu des termes utilisés - parfois il faut bien appeler un chat un chat. Par rapport à la réalité, par contre, tu as raison, c'est très édulcoré et c'est voulu. Je n'avais pas envie de faire mourir quelqu'un... Ca devait pas être beau à voir, en vrai. 
J'ai mal dit cette histoire de vent, en fait le Lotus est poussé par vent arrière. Du coup, comme la tempête est devant le Lotus, le vent arrière fait également une pression supplémentaire sur la perturbation (météooooo). Et oui je me suis plantée :D Merci de me le souligner, en fait c'est bien l'inverse. Je remanierai !  
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