Chapitre 21

Par AliceH
Notes de l’auteur : Voilà encore des flashbacks ♫
C'est pour ça qu'on a du plus-que-parfait à certains passages.


On m'a fait remarquer que beaucoup de persos ont des prénoms en A et... C'est vrai. Je ne sais pas pourquoi j'ai donné autant de prénoms en A (Agathe, Adèle, Adeline, Acacia, Alder et Aster)(pour les Purau, c'est parce qu'ils ont tous des noms de plantes et j'ai pas trouvé beaucoup de prénoms masculins qui font référence à la flore. D'ailleurs, le purau est une fleur qu'on trouve en Polynésie) ici. J'ai changé celui de la mère d'Agathe du coup, qui est passée de Anna à Mathilde.

Faustine avait caché son soulagement de voir revenir sa sœur revenir près d'elle par une inquiétude étouffante. Jusqu'à leur retour dans leur foyer, elle lui demanda cent fois si elle allait bien et lui assura que plus jamais, oh non, plus jamais elle ne reverrait cette femme ! Ce dernier mot était prononcé comme un crachat. Agathe, elle, resta la tête basse, amorphe. Elle savait qu'elle n'avait pas à se blâmer, qu'elle était aussi victime de tout ça, quoique « tout ça » signifiait. Elle était consciente qu'Eudoxie ne lui en voulait pas, qu'elle l'aimait toujours et que, c'est sûr, un jour elles se retrouveraient. Mais une partie d'elle, insidieuse et amère, lui glissait que ce projet ne se réaliserait jamais. Elles seraient toutes deux remises à leurs places respectives, leurs rêves de vivre ensemble écrasés comme de vulgaires fourmis sous une botte. Leur père, qui vit ses deux filles revenir du village, courut vers elles pour les embrasser. Agathe voulait être heureuse de le revoir. Or, elle découvrit avec horreur que ce n'était pas le cas. Pire encore, elle éprouvait du ressentiment à son encontre. Comment pouvait-elle se mettre à détester son pauvre papa ? L'homme à qui elle devait la vie, celui qui avait perdu son épouse et la mère de ses deux filles, celui qui avait voulu jusqu'au bout cacher son terrible état de santé pour protéger ses enfants ? Oui mais c'est aussi celui qui a vendu les affaires de ta propre mère pour t'arranger un mariage odieux ! C'est lui aussi qui refuse d'accepter que tu puisses vouloir une autre vie ! Peu importe ses sentiments, il est aussi coupable que les autres ! Elle se laissa déshabiller et coucher par sa sœur. Avant de sombrer dans un sommeil profond duquel elle espéra brièvement ne jamais se réveiller, elle vit de menaçants nuages noirs monter à l'horizon depuis sa fenêtre. Elle put entendre le premier grondement de tonnerre alors qu'elle s'endormait.

 

CE NE SERA PAS SI FACILE.

Cette voix lui était familière, mais elle était incapable de dire à qui elle appartenait.

– Qui est là ? La Bête ?

Agathe était consciente qu'elle dormait, mais cela ne la rassurait pas. Elle se trouvait dans une pièce inconnue. Après un moment, elle réussit à reconnaître les lieux : elle était chez Eudoxie, dans le petit couloir sous l'escalier, en face de cette pièce maudite. Elle n'avait été face à cette petite porte qu'une seule fois et pourtant, elle l'avait souvent aperçue dans ses rêves, où son bois pâli se couvrait d'un rouge insolent.

–  Eudoxie ? Où es-tu ? implora-t-elle avec désespoir. Eudoxie !

Agathe attendit quelques instants, mais aucune réponse ne lui parvint. Elle se mit même à appeler Porewit et ses sœurs, en vain. Elle n'osait pas quitter le minuscule couloir humide et sombre, comme si elle avait pris racine dans le sol. Le souffle court – pourquoi est-ce quelle ne se réveillait pas ? – elle appela à nouveau Eudoxie.

Elle n'est pas là. Mais moi je suis là, Agathe.

Elle tressaillit en reconnaissant cette voix, en même temps que ses yeux se remplissaient de larmes. Elle se tourna vers la porte dont le bois terni tournait au vermillon de seconde en seconde. Puis elle approcha son oreille de la serrure d'où provenait une faible lumière blanche. Agathe murmura :

– Maman ?

Oui, ma chérie. Je suis là.

Elle savait que c'était une décision stupide mais elle posa sa main sur la poignée et ouvrit la porte. Alors qu'elle s'attendait à atterrir dans un cagibi (au mieux) ou une scène de massacre (au pire), ce ne fut pas le cas. Elle était dehors. Dans la prairie qui séparait sa maison de la grande route qui menait hors du village, vers le château des Saint-Nattier. Surprise, il lui fallut un moment avant de réaliser qu'il pleuvait des cordes et que les gouttes de pluie lui cinglaient le visage sous l'effet d'un vent puissant. Agathe sentait l'odeur du pétrichor, les blés blonds lui indiquaient qu'on était en été : un terrible orage venait de débuter. Elle tentait de se remettre de mes émotions quand quelqu'un la traversa. Elle eut toutes les peines du monde à retenir son cri. Elle ne réussit pas à le faire quand elle reconnut qui l'avait traversée. Elle-même. Une version plus jeune d'elle, elle le devinait à ses cheveux courts. Elle courait joyeusement dans le champ alors que la pluie trempait sa chemise et ses jupes. Elle dansait gaiement, le visage offert au ciel qui couvrait son visage de gouttes tièdes. Oui, je me rappelle de ce jour...

– Agathe ! Rentre, tu vas attraper froid !

En revanche, ces cris, elle ne s'en rappelait pas. Elle soupçonna que le bruit de la foudre prête à tomber les avait couverts alors. Agathe se retourna pour tomber nez-à-nez avec sa mère, qui avait une expression inquiète sur le visage. Elle tendit les mains vers elle mais n'enlaça que du vide. Elle vit sa mère la serrer dans ses bras avant de la disputer d'une voix sévère et tendre à la fois. Elle les suivis à l'intérieur pour voir son père se pencher vers sa mère et lui confier à voix basse :

– Mathilde, j'allais y aller. Ce n'est pas raisonnable d'aller sous la pluie avec ta toux...

Pour toute réponse, sa mère lui offrit un sourire rassurant avant de porter la petite Agathe jusqu'à sa chambre. Mais dans l'obscurité du couloir, la Agathe adulte vit sa sœur fixer leur mère avec stupeur. Elle avait tout entendu. Cette jeune Faustine – qui devait avoir aux alentours de dix-huit ans- la fixa, elle, avec une expression de hargne telle qu'Agathe n'en avait jamais vue. Sa bouche s'ouvrit telle un gouffre puis sa voix lui cingla les oreilles :

– MAMAN SERAIT ENCORE LÀ SI TU N'ÉTAIS PAS LÀ !

Elle vit sa mère travailler entre deux quintes de toux. Jour après jour, celles-ci empiraient malgré les sirops de l'apothicaire et d'Acacia Purau.

– C'EST À CAUSE DE TOI !

Elle vit sa mère dans son lit, les traits tirés, un livre à la main. Mais Agathe savait qu'elle n'avait pas avancé d'une page depuis des semaines. Elle était bien consciente qu'elle s'éteignait.

– C'EST DE TA FAUTE, AGATHE !

Elle se vit se ruer dans la chambre de ses parents avec Faustine sur les talons. La porte était ouverte. Les sœurs faillirent renverser le médecin qui leur adressa un regard lourd de sens. Derrière lui, au bord du lit, se trouvait leur père, plié en deux par le chagrin et les sanglots.

– C'EST TOI !

Agathe se regarda se précipiter sur le cercueil de sa mère en hurlant sa peine. Quelques pas derrière elle, Faustine tentait de la prendre dans ses bras pour la réconforter. Elle pouvait voir dans ses yeux un reproche clair malgré son visage trempé de larmes :

– C'EST TOI QUI L'A TUÉE AGATHE ! C'EST DE TA FAUTE SI ELLE EST MORTE !

Elle se réveilla en hurlant.

 

_____

 

Quand elle était rentrée au château avec Eudoxie après leur discussion avec Isabeau, Agathe n'avait rien eu à dire. Comment aurait-elle pu converser normalement après son amie venait de leur rapporter ? Comment allait-elle pouvoir échapper à son mariage, aux ripostes de Grouot envers Eudoxie, aux menaces qui planaient sur leurs deux vies ? Elle s'était couchée près de sa compagne et avait tenté de se faufiler dans ses bras.

 

_____

 

– Ce n'est plus qu'une question de temps, Eudoxie.

Celle-ci avait alors relevé la tête, sortie de son demi-sommeil par une voix grave. Elle avait ouvert les yeux pour voir un grand homme assis à sa coiffeuse, occupé à peigner son épaisse barbe avec ses doigts. Elle avait reculé puis s'était recroquevillée comme une enfant.

– Père ?

– Adopte une posture plus digne pour me répondre, avait-il exigé sans hausser la voix. Si tu voulais mettre définitivement l'opprobre sur notre nom, tu as réussi. Tu adoptes une paysanne, tu la mets dans ton lit, tu laisses notre demeure familiale tomber définitivement en ruine, tu refuses de te rallier à la cause de ton cousin Johannes et pire encore, tu refuses de converser avec l'esprit de notre aïeul.

– Converser avec- ? Et Johannes ? Mais-mais-Quoi ? avait bredouillé Eudoxie qui ne savait pas par où commencer et craignait de réveiller Agathe.

– Ne parle pas comme si tu étais idiote ! Ce que tu appelles La Bête comme le font ces idiots au village, est l'esprit de notre famille. Notre protecteur. Comme les autres esprits protecteurs, il demande des sacrifices. Tu as refusé de t'y plier,. Tu dois en affronter les conséquences.

– Tu as toi-même refusé de t'y plier et a préféré te tuer plutôt que faire face à tes actes, comme un lâche ! avait riposté Eudoxie qui était sortie du lit.

– Eudoxie ? s'était élevée une voix ensommeillée.

Cette dernière avait jeté un regard à Agathe avant de diriger à nouveau son attention vers sa coiffeuse : il n'y avait plus personne. Après un baiser et quelques instants passés à tenter de se calmer, elle avait quitté à nouveau les draps après s'être assurée qu'Agathe était à nouveau profondément endormie. Après qu'elle se soit saisie un candélabre, elle avait quitté sa chambre pour partir à la recherche de la Bête. Vraiment ? Après ses années à la craindre et l'éviter, tu la cherches ? Tu fais confiance à ce que tu as imaginé, aux dires fantasques de ton fantôme de père ? Peut-être même simplement d'un rêve de ton père ? Personne ne vint, à part ses chiens. Guidée par un étrange instinct, elle avait descendu l'immense escalier et s'était faufilée dans le l'étroit couloir juste en dessous. Face à elle, la porte qu'elle n'avait jamais ouverte, la porte qu'elle ne devait jamais tenter d'ouvrir. Elle avait posé sa main sur la poignée sans tenter d'ouvrir la porte, qu'elle savait fermée à clé, clé depuis longtemps perdue. Elle s'était entendue supplier :

– Aidez-moi... Qui que ce soit...

Quel pathétique spectacle tu fais.

– Ma fille ! Est-ce toi ?

Eudoxie avait relevé brusquement la tête pour réaliser que la porte devant elle était entrouverte. Suspicieuse, incapable de savoir si elle rêvait ou non, elle s'en était approchée doucement et avait contenu son cri quand celle-ci s'ouvrit à toute volée. Face à elle se trouvait une femme aux larges épaules, aux longs cheveux noirs lisses, aux yeux en amande sombres et à la peau mate. Elle avait de jolies pommettes ainsi qu'un nez légèrement épaté. Celle-ci l'avait regardée avec émotion avant de courir vers elle tandis que la pièce autour d'elles se transformait.

–Que se passe-t-il ? s'était inquiétée Eudoxie qui tenait son candélabre comme si elle lui devait sa survie.

– N'aie pas peur. C'est fini depuis longtemps, lui avait expliqué la femme à ses côtés. Pour moi, du moins.

Eudoxie avait scruté son profil, qu'elle avait trouvé terriblement similaire au sien, avant de se concentrer sur ce qu'il se passait devant elles. Elle avait reconnu une des chambres de l'aile Est tout comme elle avait reconnu la femme à ses côtés, allongée sur le luxurieux lit. Une jeune domestique lui épongeait le front avec un linge humide tandis qu'une autre se trouvait entre ses jambes ouvertes et lui criait des encouragements :

– Vous y êtes presque Madame ! Encore un peu ! Encore un peu !

Les lourdes tentures de velours bleu avaient semblé se mouver sous la lumière des bougies. Alors que le cri d'un nouveau-né avait résonné aux tympans d'Eudoxie, celle-ci avait réalisé qu'elle venait d'assister à sa propre naissance. Tandis que que sa mère, restée seule, la tenait contre son sein, elle avait remarqué avec un terrible pressentiment :

– Mère, vous... Vous n'avez pas l'air malade.

– Non. Je ne l'étais pas. L'accouchement s'est très bien passé.

– Alors, pourquoi Père m'a-t-il toujours dit que vous étiez morte le jour de ma naissance ?

Mère et fille s'étaient regardées toutes quatre ; bébé et jeune mère, jeune femme et fantôme. Cette dernière avait tenté de serrer les mains de sa fille adulte avant de se résigner puis de répondre avec une tristesse qui ne l'avait jamais quittée, malgré la mort et les années :

– Parce qu'il m'a tuée juste après.

Devant elle, Eudoxie vit le bébé être posé dans un berceau alors que son père tirait sa mère du lit et la poussait dans le couloir malgré ses cris et pleurs. Quand celle-ci s'était jetée sur le sol puis tenue aux portes, il lui avait écrasé les doigts de sa botte avant de la tirer par les cheveux jusqu'en bas de l'escalier. Malgré ses suppliques, ses larmes, ses prières et ses menaces, Adolphe de Saint-Nattier avait conduit sa femme jusqu'à la petite porte sous l'escalier. Après l'avoir giflée avec force, il avait prélevé un peu du sang qui coulait du nez de son épouse et l'avait déposé sur la poignée de fer. La porte s'était ouverte. Eudoxie n'avait pas osé suivre ses parents. Néanmoins, elle avait entendu sa mère demander :

– Mais pourquoi ? Pourquoi ?!

Après de lentes secondes, son père avait répondu :

– Parce que je dois déjà subir l'affront qu'est le fait d'avoir une fille pour première héritière. Les règles de ma famille sont claires : le premier enfant de sang est le seul héritier légitime. Que tu aies commis la terrible faute d'en avoir fait une femme est déjà une chose. Mais que je n'ai pas réussi à avoir d'enfant avec autre chose qu'une femme de sous-race en est une honte que ma famille n'a jamais connue. J'ose espérer que ma noblesse anéantira toute trace de saleté indigène de son sang.

Eudoxie avait vu l'ombre d'un bras levé tenant une lame se dessiner sur la porte. Quand le couteau avait transpercé le corps celle qui avait été Madame de Saint-Nattier, ce fut dans le silence le plus profond qui soit.

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