Chapitre 20 – Une rencontre providentielle

Par jubibby

À peine Emma eut-elle quitté Édouard des yeux que déjà les premiers mercenaires se précipitaient vers elle, toutes armes dehors. Le choc des sabots contre le sol, de moins en moins fort, lui indiquait que le prince s’éloignait rapidement. Elle ferma son esprit et se concentra sur ce qui l’attendait. Pendant toutes ces années, elle avait été animée par la soif de vengeance. Pour son père. Pour ses amis. Pour Volgir entier. Elle pensait alors que rien ne pouvait l’arrêter. Aujourd’hui, elle se sentait animée par une force plus puissante encore. Aucun mot ne pouvait décrire ce qu’elle ressentait. Elle savait son combat perdu d’avance et, pourtant, elle était prête à tout pour donner une chance au prince de s’en sortir, pour lui donner une chance de transformer le royaume d’une manière dont la Ligue était incapable.

Sans perdre un instant, la jeune femme attrapa l’épée qu’Édouard avait plantée dans le sol et s’avança vers les hommes qui se dirigeaient vers elle. En tête se trouvait l’un des deux cavaliers, un arc et un carquois en travers du dos. Le second, quelques mètres derrière, semblait venir dans la même direction. Parfait, songea-t-elle, ainsi elle pourrait faire tomber les deux mercenaires et les empêcher de se lancer immédiatement à la poursuite du prince.

Emma fit tournoyer dans les airs les deux armes qu’elle tenait et se rua sur le premier cavalier. Profitant de son élan, elle bondit sur le soldat et, d’un coup d’épée dans le flanc, lui fit perdre l’équilibre. Plusieurs hommes foncèrent sur elle en ordre dispersé alors qu’elle retombait au sol et la jeune femme repoussa cette première salve, concentrée sur sa cible. Le deuxième cheval était en train de contourner la troupe de mercenaires, guidé par son cavalier, s’éloignant un peu plus d’Emma à chaque nouvelle foulée. Craignant de ne voir cet adversaire lui échapper, la jeune femme s’élança dans sa direction à toute vitesse et lança l’épée subtilisée par le prince dans le dos du garde. Elle le vit chuter à son tour mais n’eut pas le temps de savourer cette victoire : des bruits de pas pressés lui signalèrent que de nouveaux ennemis venaient l’attaquer.

Se retournant à la hâte, elle para de justesse le coup d’épée qui devait lui ôter la vie. Ses adversaires étaient nombreux, bien plus qu’elle ne l’avait vu au départ, et ils commençaient à l’encercler. Cette fois-ci, elle était prise au piège. Elle poussa un cri rageur et se jeta à corps perdu dans ce dernier combat. Ses assaillants s’avancèrent vers elle, tous à la fois, et les coups plurent. Emma ignora la douleur provoquée par les entailles qui se multipliaient sur tout son corps, elle ignora le cri de ses muscles endoloris. Elle parait, attaquait, se retournait, faisant tournoyer son arme à une vitesse folle et tentant de mettre un maximum d’adversaires à terre. Puis elle sentit une douleur intense dans son mollet et, sans qu’elle s’y attende, se retrouva à terre. Elle allait se relever quand elle sentit une lame en travers de sa gorge.

C’était fini, songea-t-elle. Elle ferma les yeux, repensant à ce qui l’avait conduite jusqu’ici. Tout avait commencé avec son larcin au marché de Castelonde. Aurait-elle rencontré le prince si elle n’avait pas été elle-même en train de fuir l’étal qu’elle venait de voler ? Non, assurément. Elle se serait rendue au conseil de la Ligue après une nouvelle journée de profonde solitude. Elle aurait accepté la mission qui lui était confiée et l’aurait accomplie sans poser de questions. Le sort du royaume s’en serait-il amélioré si elle avait suivi les ordres qu’on lui avait donnés ? Elle était certaine que non à présent.

Elle rouvrit les yeux tandis que l’homme qui la dominait la pressait de se relever de la pointe de son épée. Emma s’exécuta avec peine, sentant à présent dans tout son corps le contrecoup du combat qui venait d’avoir lieu. On l’avait débarrassée de son arme, la laissant à la merci de ses adversaires.

– Qui es-tu ?

Elle ne répondit pas. L’homme qui venait de s’exprimer la dépassait d’une tête et la toisait sans ciller. Il portait une pelisse par-dessus une fine chemise qui laissait deviner des muscles saillants. Emma remarqua que l’homme avait remonté ses manches, laissant apparaître une large cicatrice sur son avant-bras droit, là même où avait été gravé dans sa chair un cercle inscrit dans un triangle. Il n’avait pas participé au combat, Emma aurait remarqué cet adversaire. Elle soutint son regard menaçant tandis que les deux hommes qui l’avaient privée de son épée venaient l’attraper fermement par les bras.

Certains d’entre eux portaient l’uniforme bleu nuit des gardes royaux. Une nouvelle preuve de l’infiltration de la Ligue au palais, songea Emma. Cela ne faisait toutefois aucun sens. Si des hommes se trouvaient parmi les membres de la garde royale, s’ils avaient accès au prince et au roi jour et nuit, pourquoi donc l’avait-on chargée elle de tuer l’héritier au trône ? Pourquoi lui avait-on donné si peu de détails sur la configuration du palais alors même qu’elle en aurait eu tant besoin pour remplir sa mission ? Voilà des questions qui s’ajoutaient à la liste déjà bien longue de ses interrogations concernant les méthodes de la Ligue.

Elle ne broncha pas lorsqu’elle sentit qu’on remontait la manche de sa robe sur son bras droit.

– La marque, constata l’homme à la cicatrice. Elle est sûrement celle que les chefs recherchent. Est-ce toi qui es à l’origine de toute cette pagaille ?

Une fois encore, elle ne répondit pas. Malgré ce qu’en disait le prince, elle savait qu’elle serait éliminée dès qu’elle aurait parlé. Se taire lui laissait une chance de s’en sortir, d’être menée devant le conseil des trois. Cette chance, aussi infime soit-elle, était ce à quoi elle devait s’accrocher. Et tant pis si elle devait passer par milles supplices pour cela.

Emma faillit s’écrouler en sentant la douleur dans son mollet s’intensifier. Elle baissa la tête et vit qu’un de ses agresseurs avait relevé sa jupe, révélant une flèche plantée dans son muscle. La jeune femme saignait abondamment mais cela n’était pas la cause de sa souffrance. L’homme appuyait sur la flèche pour enfoncer le bois dans sa chair. Elle serra les dents pour ne pas hurler : elle ne voulait pas leur donner ce plaisir.

– Que faisais-tu avec le prince ? Pourquoi l’a-t-on vu t’embrasser ?

Elle se retourna vers l’homme à la cicatrice qui la toisait toujours. Soutenant son regard, elle ignora les élancements provoqués par la flèche fichée dans son mollet. Elle ne répondrait pas. Jamais.

– Pas très bavarde à ce que je vois. Peu importe, nous finirons par te faire parler, tu verras. Tu regretteras d’avoir voulu me tenir tête. Emmenez-la, dit-il à l’attention de ses acolytes. Vous autres, qu’attendez-vous pour prendre ces chevaux et ramener le prince ?

Les hommes qui tenaient Emma fermement se mirent en marche. Le rythme qu’ils lui imposaient était pure torture : ils avaient laissé le projectile en travers de son mollet et chaque pas qu’elle faisait était une nouvelle décharge de souffrance. Elle jeta un regard en arrière vers l’épée qu’elle avait dû abandonner. L’épée de sa mère. La reverrait-elle un jour ? Elle commençait à en douter tandis qu’un homme la ramassait. Au loin, deux cavaliers s’élançaient à la poursuite du prince.

Elle détourna le regard et serra les dents, suivant la troupe de mercenaires qui s’enfonçait dans la forêt.

 

Édouard galopa pendant ce qui lui sembla être une éternité, serpentant entre les arbres de la forêt, jetant à intervalles réguliers des regards par-dessus son épaule pour s’assurer qu’il n’était pas suivi. Par chance, il connaissait le chemin à emprunter. Le lieu de rendez-vous de ses agresseurs était l’arbre des amoureux. Ils le pensaient perdu au milieu de la forêt mais ignoraient qu’il s’y était rendu quelques jours plus tôt. Il avait gravé ces souvenirs dans sa mémoire et ce fut sans peine qu’il retrouva le chemin de la route qui menait à Castelonde.

Encourageant sa monture à tenir le rythme, il ne lui fallut pas attendre bien longtemps pour apercevoir les premières maisonnées qui marquaient l’entrée de la ville. Quelques instants plus tard, il déboula sur la place de la cité où se dressait une fontaine. La Foire du Printemps avait quitté les lieux et semblait n’avoir laissé pour toute trace que des détritus entassés dans chaque recoin. Il remarqua une auge située non loin de là, à l’abri des regards, et descendit de cheval. Il s’en approcha et laissa l’animal boire tout son soûl, en profitant pour étirer ses muscles meurtris par cette chevauchée à cru.

Édouard ne se sentait pas rassuré de se trouver ainsi en pleine ville dans ses vêtements princiers : on risquait de le reconnaître à tout moment. Et si d’autres membres de la Ligue se trouvaient là ? Il ôta sa veste sur laquelle les broderies au fil d’argent et l’emblème de la famille royale ne laissaient aucun doute sur son identité, songeant qu’il serait moins aisé de le reconnaître s’il portait une simple chemise par-dessus son pantalon d’apparat. Il retourna les manches de la veste sur leur envers et la déposa en travers du dos de l’animal. Balayant la place du regard à la recherche du moindre signe suspect, il sourit en remarquant des enfants qui jouaient là avec une balle qu’ils avaient dû se fabriquer. Ils tapaient dans la sphère de cuir, se la passant à tour de rôle. Il arrivait parfois que le coup soit un peu trop fort et finisse par percuter un adulte qui passait par là, leur valant une réprimande. Qu'il aurait aimé pouvoir partager leur insouciance !

Lorsque sa monture eut finit de boire, le prince se remit en marche et emprunta une ruelle partant vers le nord. Il avançait prudemment, rasant les murs et se cachant derrière son cheval. Il évita la rue principale où il craignait d’être reconnu par un villageois et tourna dans une ruelle moins empruntée. Nombre d’entre eux étaient venus assister à l’audience de son père où ses fiançailles avaient été annoncées et il était certain que tous avaient son visage en mémoire.

À présent, il devait trouver un moyen de retourner au palais. Mais comment ? La chevauchée durerait au moins une heure en maintenant sa monture au galop et il ignorait si la route qui y menait était sûre. Et si une autre embuscade avait été préparée ? Il sentit l’abattement l’envahir en songeant à cette Ligue secrète dont il venait tout juste d’apprendre l’existence. Combien de membres comptait-elle ? Pourquoi s’en prenaient-ils à lui ? Les questions se bousculaient dans sa tête et lui donnaient le vertige. Si seulement il avait eu plus de temps pour les poser…

Emma.

Son nom résonnait en écho à l’intérieur de lui. Il éprouvait des sentiments contraires à son égard depuis ses révélations. Il savait désormais qui elle était mais que savait-il exactement ? Elle avait participé à un complot à son encontre et, même si elle n’était pas allée au bout, cela voulait dire beaucoup. Depuis quand agissait-elle pour cette organisation secrète et qu’avait-elle fait pour elle jusque-là ? Cela il l’ignorait.

Et pourtant.

Il ne pouvait s’empêcher de penser à elle. À leur première rencontre, à ses confidences au coin du feu : tout ce qu’il avait vécu lors de cette journée avec la voleuse l’avait marqué. Il avait senti son cœur s’emballer lorsqu’il l’avait revue au palais, lui qui avait désiré si fort pouvoir lui révéler sa véritable identité et achever leur conversation interrompue de Chênevert. Jamais il n’avait ressenti cela par le passé. La revoir aujourd’hui, près de cet arbre qui semblait l’avoir tant émue, lui avait procuré un mélange de joie et d’embarras en songeant à la manière dont ils s’étaient séparés quelques jours plus tôt au palais. Puis ces sentiments avaient rapidement cédé la place à la crainte qui l’avait envahi lors de ses aveux. Il savait qu’il aurait dû dès lors se méfier d’elle.

Et pourtant.

Il l’avait embrassée. Il n’y avait pas vraiment réfléchi mais cette idée lui était apparue lorsque leurs assaillants les avaient aperçus. Il ignorait de quoi étaient capables ces mercenaires mais il espérait au fond que, par ce geste, ils la garderaient en vie. Le prince pouvait encore sentir le contact de ses lèvres contre les siennes, de son corps contre le sien lors de leur fugace étreinte. Ce baiser, le premier qu’il ait jamais donné, semblait à présent lui brûler les lèvres et hanter ses pensées. Était-ce ce qu’un homme ressentait dans ces circonstances ? La jeune serveuse de la taverne et ses minauderies si déconcertantes lui revinrent à l’esprit. Était-ce ce qu’elle recherchait, cette sensation si étrange ?

Édouard secoua la tête : la situation était trop grave pour se laisser envahir par de telles pensées. Les révélations d’Emma l’inquiétaient au plus haut point et savoir que des ennemis de la couronne étaient infiltrés au palais n’était pas de nature à le rassurer. La jeune femme l’avait enjoint de ne parler de ce sujet à personne sinon son père. Devait-il véritablement se méfier de chaque individu qu’il croiserait ? Il repensa aux événements des derniers jours, les analysant sous ce nouvel angle. Y avait-il réellement quelqu’un de suspect dans son entourage ? Non, il ne pouvait y croire…

La ruelle dans laquelle il se trouvait et qui suivait parallèlement l’axe principal du village déboucha dans une impasse, le tirant soudainement de ses pensées. Le prince stoppa son cheval et chercha du regard une quelconque issue. Les maisonnées qui bordaient cet étroit passage semblaient toutes abandonnées, les larges portes en bois envahies de toiles d’araignées. Il n’y avait rien ici qu’un véritable cul-de-sac : il n’avait pas le choix, il devait rebrousser chemin et trouver un autre itinéraire. Il soupira, espérant que ce contretemps ne lui porterait pas préjudice et se retourna pour faire demi-tour. Ce n’est que quelques pas plus loin qu’il remarqua un oiseau au plumage inhabituel, noir aux reflets bleutés. Celui-ci semblait l’observer et Édouard s’approcha, intrigué.

Alors qu’il tendait la main vers le volatile, il entendit une porte s’ouvrir à la volée et tourna la tête dans cette direction. Un jeune homme en sortit et l’observa de haut en bas. Il était légèrement plus petit qu’Édouard, frêle quoique sûrement beaucoup plus agile. Ses cheveux châtains en bataille, sa barbe naissante, ses yeux exorbités, ses traits tirés et ses vêtements froissés laissaient à penser qu’il n’avait pas dormi depuis un long moment.

– Par ici, finit-il par dire.

Le prince ne bougea pas. Qui était cet inconnu et que lui voulait-il ? Emma lui avait bien dit qu’il ne pouvait faire confiance à personne au palais alors pourquoi obéirait-il ici ? Le jeune homme s’approcha et tendit la main vers l’oiseau au plumage irisé qui n’avait pas bougé. Il se retourna et entra dans la bâtisse d’où il était apparu quelques instants plus tôt. Alors qu’Édouard allait prendre la fuite, il entendit des bruits de pas et de sabots heurtant le sol venant dans sa direction depuis une ruelle reliant l’impasse à l’artère principale de la cité.

Deux choix s’offraient à lui : suivre cet inconnu sans savoir ce qui l’attendait dans la bâtisse ; ou rester là et espérer que les personnes qui s’approchaient n’étaient que de simples villageois inoffensifs. Mais que viendraient-ils faire dans une rue laissée à l’abandon ? Une fois encore, le temps lui manquait. À contrecœur, il choisit la première option et entraîna le cheval derrière lui dans la bâtisse. La porte en bois pivota et se referma derrière eux dans un claquement sec.

Édouard venait de pénétrer dans ce qui ressemblait à une étable abandonnée. Des box à chevaux se dessinaient çà et là mais la paille qui s’y trouvait n’avait pas été changée depuis fort longtemps et l’odeur qui s’en dégageait lui emplit bientôt les narines. Il se retourna et vit l’inconnu qu’il avait suivi, l’index sur la bouche. L’oiseau s’était posé sur son épaule et se frottait au cou du jeune homme. Tous deux se turent, Édouard caressant le chanfrein de son cheval pour l’inciter à rester calme. Au même moment, ils entendirent dans la ruelle les bruits de pas et de sabots venant dans leur direction. Deux voix masculines se disputaient.

– Je croyais qu’on l’avait aperçu prendre cette ruelle ? Où est-il passé ?

– Je ne sais pas, peut-être a-t-il rebroussé chemin en voyant ce cul-de-sac.

– Ah oui ? Je t’avais demandé des informations fiables. Dépêche-toi de le retrouver !

De nouveaux bruits de pas résonnèrent et Édouard comprit que les hommes quittaient les lieux. Leurs pas finirent par se faire distants, légers, puis inaudibles. L’inconnu jeta un œil dans la ruelle depuis un orifice de la porte avant de se retourner vers le prince.

– Où est-elle ?

Sa voix, calme et posée, trahissait son inquiétude. Ses yeux d’un vert intense reflétaient toute sa détermination.

– Où est qui ? répondit simplement Édouard.

– Emma. Où est-elle ?

Le prince en resta bouche bée. Ainsi ce jeune homme connaissait la voleuse.

– Qui êtes-vous ?

– Je suis un ami. Vous devez me dire ce qu’il s’est passé. Où est Emma ? répéta-t-il.

– Un ami ? Elle ne m’a parlé d’aucun ami.

– Elle n’est pas non plus rentrée dans les détails vous concernant. Mais là n’est pas la question. Que lui est-il arrivé, pourquoi n’est-elle pas avec vous ?

Édouard était sans voix. Ce parfait inconnu, qui prétendait être l’ami de celle qui l’avait tout juste secouru, le pressait de questions. Mais pouvait-il seulement lui faire confiance ? Il le regarda droit dans les yeux et observa son attitude. Il semblait agité et déterminé à la fois. Seule son inquiétude paraissait dans son regard, une inquiétude qui ne semblait en rien feinte.

– Dites-moi qui vous êtes et je vous répondrai.

Le jeune homme ferma les yeux et prit une profonde inspiration. Il se retourna et traça sur la porte en bois du bout de l’index un triangle renfermant un cercle. La marque de la Ligue.

– Je me nomme William, dit-il en se retournant à nouveau. Et à en juger par votre réaction, vous savez ce que cette marque signifie. Emma vous a tout expliqué n’est-ce pas ?

Édouard ne dit rien : il ignorait s’il pouvait faire confiance à cet homme. Il le vit soupirer devant son absence de réaction.

– Elle est mon amie, je ferais tout ce qu’il m’est possible pour l’aider. Elle s’est mise en grand danger en refusant d’exécuter la mission que la Ligue lui avait confiée. Elle est depuis traquée, recherchée dans toute la région pour trahison, mais, plutôt que de fuir, elle a choisi de rester. Pour vous.

Édouard lut dans ses yeux que William était sincère. Il était de son côté. Encore une chose que la voleuse n’avait pas eu le temps de lui dire.

– Je lui avais envoyé un message via Aquarelle, mon oiseau, pour la prévenir qu’il devait se passer quelque chose près de l’arbre des amoureux. J’ignorais alors quoi. Quand j’ai appris que vous étiez impliqué dans les projets de la Ligue, j’ai envoyé Aquarelle pour la surveiller et revenir vers moi s’il se passait quoi que ce soit. Mais c’est vers vous que mon oiseau m’a guidé. Et cela n’augure rien de bon pour Emma. Alors je vous le redemande encore une fois : que s’est-il passé ?

Au fond de lui, Édouard savait que William disait la vérité. Emma s’était mise en grand danger et cela était sa faute. S’il lui arrivait malheur, il ne se le pardonnerait pas. Alors il lui raconta tout. Comment il avait quitté le palais au petit matin pour se rendre à Grand-Baie pour prendre le bateau qui le mènerait à sa fiancée. Comment il était tombé dans une embuscade et avait été détourné au milieu de la forêt jusqu’à l’arbre des amoureux. Comment Emma était arrivée et l’avait délivré de ses preneurs d’otage. Comment elle lui avait tout révélé de la Ligue et de ses plans. Il n’omit aucun détail, hormis le baiser qu’ils avaient échangé.

– Des renforts sont arrivés et elle restée pour les retenir. Elle a refusé de fuir avec moi. J’ignore ce qu’il s’est passé ensuite.

La dernière image qu’il avait de la jeune femme lui revint à l’esprit. Seule face à une horde d’ennemis qui lui fonçaient dessus. Le visage fermé, prête à combattre. Combien de sacrifices avait-elle dû faire depuis leur rencontre au palais ? Il ne parvenait pas à croire que l’espoir qu’elle plaçait en lui suffisait à expliquer ses actes.

William s’était mis à faire les cent pas pendant le récit du prince. Il marchait d’un bout à l’autre de l’étable, la main sur le menton, réfléchissant à un plan d’action.

– La première chose à faire est de vous laisser rejoindre le palais sans vous faire remarquer de tous ces hommes de la Ligue qui patrouillent en ville et aux alentours. Ensuite, il faudra que j’aille trouver Emma.

– Mais comment savoir où elle est retenue prisonnière ? Si ces hommes ne l’ont pas tuée évidemment…

– Elle est en vie, j’en suis certain. Et pour la retrouver, j’en fais mon affaire. Non, ce qui me préoccupe à l’heure actuelle c’est comment vous faire quitter la cité en toute discrétion. Même pour ceux qui ne se sont pas rendus à l’audience de votre père l’autre jour, il est écrit sur votre visage que vous êtes le prince.

– Oh vraiment ? Et à quoi le voyez-vous ?

– Vos cheveux bien coiffés, votre barbe rasée de près, votre propreté, sans parler de vos habits aux branches d’olivier brodées au fil d’argent. C’était malin de retourner votre veste mais sans doute pas assez pour tromper un soldat bien entraîné de la Ligue.

– Savent-ils tous à quoi je ressemble ?

– J’en doute, Emma elle-même ignorait à quoi vous ressembliez avant de vous voir au palais. Mais depuis sa traîtrise, ils auront peut-être fait circuler votre portrait pour éviter que quiconque n’échoue dans sa mission. Cependant, je ne peux pas l’assurer.

Édouard se mit à réfléchir à son tour. Il se trouvait au beau milieu de Castelonde, perdu, avec seulement ce William pour l’aider et dans des habits qui le privaient de tout anonymat. Il serait reconnu à la minute où il franchirait la porte de l’étable pour rejoindre la ruelle. Il observa le jeune homme qui faisait toujours les cent pas.

Soudain, une idée lui vint.

– Pensez-vous qu’ils pourraient me confondre avec un homme d’à peu près mon âge, à peu près ma taille, quoique de morphologie et de visage bien différent, s’il portait mes vêtements ?

William s’arrêta net. Il tourna la tête vers le prince, une lueur dans les yeux.

– Cela pourrait marcher oui.

Le jeune homme s’approcha de la monture du prince et attrapa la veste qui se trouvait toujours en travers de la selle. Il la remit sur l’endroit avant de l’enfiler. Elle paraissait légèrement trop grande pour lui au niveau des épaules mais peu importait : l’illusion fonctionnait.

– Un vrai prince, lança Édouard en souriant.

– À un détail près.

William lui rendit son sourire.

– Il va me falloir votre pantalon.

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