Chapitre 20 : Pour quoi ?

Notes de l’auteur : TW : Automutilation

L'eau brûlante coulait sur mes cicatrices faisant raviver la douleur et nettoyait le peu de peau encore saine. Ce n'était qu'une douche rapide, ça ne changeait rien à d'habitude, mais cette fois-ci, je devais faire vite au cas où Heather se pointait sans crier garde.

Dès que je sortis de la douche, j'essuyais rapidement ma peau humide et enfilai les mêmes vêtements laissés dans un coin de la salle de bains, mis à part ma chemise, déjà mise de côté. J'essorai brièvement mes cheveux, encore une fois, puis retournai dans ma chambre pour enfiler une autre chemise cette fois-ci totalement immaculée.

Tout aurait pu se passer à la perfection jusqu'à ce que je tombe sur Heather, assise sur mon lit. Elle était vraiment plus rapide que je ne le pensais.

— Qu'est-ce que tu fais là ? lui demandai-je, presque perdu.

Je n'avais pas prévu de la voir aussitôt. En fait, j'espérais ne pas la voir tout simplement. Mes doutes se confirmèrent quand j'aperçus son regard terne et ses sourcils obliques qui ne reflétaient qu'une profonde tristesse.

— Je t'avais dit que je viendrais, lâcha-t-elle dans un murmure presque coupable.

— Tu n'aurais pas dû.

Elle se leva et s'approcha de moi. Elle serra les pans de son t-shirt entre ses mains et mordit sa lèvre inférieure, plus angoissée que jamais.

— Bien sûr que si, insista-t-elle avec fermeté.

Elle posa son regard sur mes bras et serra davantage le tissu entre ses doigts, comme si elle était prête à le déchirer. Je sentais son malaise croître à chacune de ses respirations.

— Tu as recommencé ? m'interrogea-t-elle d'une douce voix qui tentait de se montrer confiante alors qu'elle ne maîtrisait absolument rien.

Je m'éloignai d'elle, cherchant une chemise dans un placard que j'enfilai dans un silence assez morbide. Son regard était pesant et était sûrement en train de me juger.

— Tu n'aurais vraiment pas dû venir Heather, lançai-je d'un ton presque menaçant.

Je jetai un bref coup d'œil vers elle. Sa mine s'attrista, je l'avais blessée, c'était certain. Je pourrais m'excuser, mais je n'avais aucune raison de le faire. Je ne le faisais jamais. Et puis, ça ne serait que des mensonges parmi tant d'autres.

Évitant son regard, je boutonnai ma chemise lentement. Je ne voulais pas la voir. Elle avait le même regard que n'importe qui. Elle avait ce même sentiment. La pitié.

Elle finit par s'approcher, posant sa tête sur mon épaule droite et m'enlaçant chaleureusement dans ses bras.

— Pourquoi tu as fait ça ? chuchota-t-elle, inquiète, en croisant ses mains entre elles.

Je restai muet. Je n'avais rien à répondre. En fait, je ne voulais pas en parler.

Je pris ses mains dans les miennes. J'hésitai à la regarder. Ce n'était pas de la honte, c'était autre chose, quelque chose d'indescriptible. Elle finit par faire le premier pas et se tourna face à moi. Elle posa ses mains qui se croisèrent sur ma nuque.

— Tu peux m'en parler. Je ne suis pas là pour te juger...

Son regard ne fuyait pas, mais il n'était pas certain pour autant. J'y voyais tout son malaise. Jamais elle ne pourrait tout entendre. Jamais elle ne pourrait le supporter.

Elle remonta ses mains jusqu'à mes cheveux encore mouillés. Elle tenta d'afficher un sourire rassurant bien que bref.

— On ferait mieux de ne pas en parler.

— Mais je n'aime pas ça. Je ne comprends pas... Est-ce que tu fais ça parce que tu vas mal ? Pourquoi tu irais mal ? s'enquit-elle avec hésitation.

— Tu ne devrais pas te poser ce genre de questions.

Elle fronça ses sourcils et baissa son regard. Elle ne comprenait pas mon insistance, mais il valait mieux pour elle. La vérité serait une raison de fuir, et pourquoi pas de se moquer...

— Je vais dormir ici cette nuit, annonça-t-elle en reposant son regard sur moi.

Elle s'inquiétait sûrement pour moi, mais je n'arrivais pas à lui faire confiance. Dans le fond, il n'y avait rien de bien spécial entre nous.

Je n'avais qu'une envie : fuir. Encore une fois j'allais trouver un stupide prétexte. Le travail toujours et encore.

— J'ai beaucoup de travail, je vais devoir te laisser un peu seule...

Elle semblait déçue et j'aurais pu dire que quelqu'un d'autre s'en chargerait à ma place, que je m'en occuperais demain, mais impossible de sortir le moindre son. C'était toujours plus facile de mentir. Encore une fois.

— Tu ne peux pas remettre ça à plus tard ?

— J'ai certaines responsabilités en tant que chef d'entreprise, lui rappelai-je d'un ton qui se voulait neutre.

Je pouvais facilement déléguer tout le travail à quelqu'un et si jamais il se trompait, j'aurais une excuse pour le virer. Peut-être que Heather allait insister pour que je reste et nous pourrions passer la soirée au lit sans nous soucier du reste.

L'inquiétude dans son regard était encore bien trop présente, alors lentement, je l'embrassai et elle prolongea ce baiser bien plus intensément. Elle voulait me faire rester et j'allais céder. Son corps me manquait déjà. Je ne cessais de compter les jours à chaque fois, espérant que nous nous retrouverions bien rapidement.

Elle entrelaça ses doigts dans mes cheveux durant notre échange tandis que je plaquai son corps contre le mien, mes mains caressant le creux de ses reins. Nos langues se perdirent dans un désir fougueux et insouciant.

Puis nos souffles se mêlèrent quand nos lèvres se détachèrent, nos regards firent de même.

— Je veux que tu restes, susurra-t-elle en serrant le col de ma chemise de sa main droite. J'aimerais vraiment que tu mettes ton travail de côté rien que pour ce soir... J'aimerais que...

Elle se tut et je ne pouvais résister. Après tout, je n'avais rien à faire et je ne comptais que boire. J'aurais bien pris un verre, mais elle n'acceptait pas ça non plus.

Je déposai un rapide baiser à la commissure gauche de ses lèvres.

— D'accord, je vais rester, cédai-je dans un murmure.

Son visage s'illumina soudainement, comme si elle venait de gagner cette manche. Bizarrement, j'acceptais de perdre celle-ci.

Je pris sa main droite dans la mienne, lui faisant lâcher ma chemise, et l'entraînai dans le lit. Chacun assis l'un à côté de l'autre sur le rebord du matelas.

— Tu ne veux pas en parler ? demanda-t-elle dans une dernière tentative désespérée.

— Non, rétorquai-je aussitôt toujours avec un ton aussi ferme.

Je m'allongeai sur le matelas tandis que son regard était de plus en plus pesant. Sa curiosité prenait de plus en plus d'ampleur. Elle n'allait pas me lâcher sur ce point. Je détournai mes yeux d'elle, fixant le plafond sans trop savoir quoi en penser.

Je voyais bien qu'elle voulait tenter de discuter, d'amorcer le sujet sans être blessante, mais elle se ravisait à chaque fois. Elle savait qu'elle était sur une piste glissante, tout autant que moi.

Elle finit par s'allonger à mes côtés sans dire le moindre mot. Jamais elle ne m'avait semblé aussi hésitante et mal à l'aise. Elle calculait le moindre de ses gestes et de ses dires pour sembler le plus juste possible.

— Si je suis venue, c'est parce que j'ai remarqué que tu n'allais pas bien tout à l'heure... Je me devais de venir... Mais je ne pensais pas que tu te serais...

Elle s'arrêta, incapable de prononcer le moindre mot, persuadée de se tromper alors qu'elle ne faisait qu'approcher dangereusement de la vérité.

— Coupé ? Mutilé ? Dis-le, parce que oui, c'est ce que j'ai fait, lançai-je faiblement.

Je l'entendis soupirer longuement, comme si elle était soulagée que je sois celui qui lui dise. Finalement, je me décidai d'échanger un bref regard avec elle. Le sien était contrit, perdu. Parler de ça était inutile et était une souffrance pour chacun.

— Oublions tout ça !

Je me relevai, elle fit aussitôt de même. Elle n'était vraiment pas près d'abandonner.

— Je ne peux pas oublier ça, riposta-t-elle, le visage toujours aussi peiné.

Je croisai longuement son regard, partagé entre la peine et la douleur. Cette discussion devait cesser avant que ça ne dégénère. Je n'avais pas envie qu'elle finisse comme une des nombreuses discussions que j'avais pu avoir avec Paris et où j'avais fini en pleurs. Ces discussions devaient remonter au moins à une dizaine d'années tout simplement parce que je n'aimais pas en parler. Je n'avais pas à me confier.

— J'aimerais tellement que...

Elle s'arrêta. Je savais ce qu'elle voulait sous-entendre, mais jamais ça n'arriverait. Cette relation ne signifiait rien. Cette relation ne pouvait même pas s'appeler "relation", juste un échange mutuel, parce que même si elle ne disait pas clairement, je savais qu'elle finirait par se réjouir de pouvoir utiliser mon argent comme bon lui semble.

— Cessons d'en parler, soufflai-je, péniblement.

Elle posa sa main sur la mienne et la caressa délicatement. Elle n'allait pas abandonner et je n'allais certainement pas céder, même pour ses beaux yeux.

Elle me chevaucha et se posa sur mes genoux afin de prendre mon visage entre ses mains.

— Je suis désolée Cole. Je ne veux pas te forcer à en parler... mais il le faut... et je peux attendre... je peux attendre pour que tu sois prêt...

C'était ce qu'elle prétendait. Elle voulait me connaître, m'apprivoiser d'une certaine manière, mais je n'avais aucune confiance en quiconque.

— Tu devras attendre pendant très longtemps alors, l'avertis-je en posant délicatement mes mains sur sa taille.

— Aussi longtemps que pour ta future demande ? demanda-t-elle en penchant la tête.

J'avais abandonné l'idée de la voir dire oui pile au moment où elle était d'accord, et c'était con, très con. Il n'y avait pas de mot pour le définir, mais sur le coup, ça m'avait semblé une bonne chose. C'était comme si j'abusais bien plus que je ne devrais d'elle.

— Je n'en ai aucune idée...

Elle passa une de ses mains dans ses cheveux, les décoiffant légèrement. Quelques mèches lui tombèrent dans les yeux et elle me parut soudainement davantage bandante. Je me rappelais à quel point j'avais envie d'elle, de son corps...

Je l'embrassai dans le cou comme pour détourner le sujet. Elle en sourit puis laissa échapper son rire, amusée, même si je sentais encore sa gêne.

Je la fis basculer sur le lit, la chevauchai et l'embrassai pendant qu'elle me serrait fermement contre elle.

— N'essaie pas de me distraire, petit malin, finit-elle par dire entre quelques baisers tout en s'esclaffant.

— Rien de mieux que la distraction !

J'approchai mes mains de sa taille, prêt à la dévêtir de son t-shirt, mais je n'avais pas prévu qu'elle m'interrompe par de brèves paroles qui me changèrent d'état d'esprit subitement.

— Avant que je n'oublie... Dimanche, on va manger chez mes parents. Il y aura même mes frères et sœurs.

Je m'éloignai d'elle.

— Tu oses vraiment me sortir ça à ce moment ?

Je pus alors apercevoir son malin sourire se dessiner sur son visage. Elle voulait me provoquer, elle avait malheureusement réussi.

— Et puis, quand est-ce que tu as cru que ça pouvait être une bonne idée de me mettre dans la même pièce que ton père ? m'emportai-je en sachant à quel point la situation allait dégénérer.

— On fait souvent des repas en famille... C'est une petite tradition... et tout le monde sait que je suis en couple avec toi.

— Et je pense que tout le monde préférerait que je ne me pointe pas là-bas, renchéris-je, plutôt mal à l'aise.

— Il n'y a que mon père qui te déteste, tenta-t-elle de me rectifier.

Je soupirai. Quelle mauvaise idée ! N'avait-elle pas conscience de ce que ça impliquait ? En plus de nos rivalités professionnelles, s'ajoutait ce qui se passait entre Heather et moi.

— C'est vraiment une très mauvaise idée. Tu peux d'ores et déjà leur annoncer que je ne viendrai pas.

Elle semblait complètement désemparée et cherchait quelque chose à dire. Elle voulait me convaincre ou juste trouver une excuse pour éviter le sexe.

— Tu viendras, que tu le veuilles ou non, ordonna-t-elle.

— J'ai besoin d'une clope.

Elle fronça des sourcils, sûrement en train de chercher le rapport. Il n'y en avait pas. Pas le moindre. J'en avais juste envie. J'en avais besoin.

Je m'éloignai d'elle et quittai le lit, prêt à aller dans le jardin.

— Je suppose que tu n'aimes pas l'odeur alors je vais fumer dehors, annonçai-je sur le point d'enfiler ma veste pour éviter un coup de froid.

Elle s'approcha du bord du lit et prit le drap entre ses mains.

— Non, tu peux rester...

Son regard se voulait compatissant, avec une pointe de pitié.

— Je croyais que tu n'aimais pas ça, lâchai-je presque comme pour insister.

— Je vois bien que tu veux fuir. Alors je t'empêche d'avoir un moyen de le faire.

Elle était maligne. Bien trop maligne. Je m'emparai d'une cigarette, la portai à ma bouche puis m'installai à ses côtés tout en l'allumant. À chaque bouffée, je détournai ma tête, l'empêchant de recevoir la fumée dans le visage.

— Ça fait depuis longtemps que tu fumes ? me demanda-t-elle, assez curieuse.

— Pas mal de temps... Ça date du lycée...

En réalité, je ne savais plus exactement. J'avais bel et bien commencé au lycée, mais impossible de dire quand plus précisément. J'avais tellement séché de cours que les jours avaient fini par se ressembler.

— Tu n'as jamais pensé à arrêter ? m'interrogea-t-elle en posant sa tête sur mon épaule.

— Pour quoi faire ?

Elle hésita à répondre. Dans le fond, elle voulait juste me persuader que c'était mal, tout autant que le reste de notre société. Personnellement, je m'en foutais. Il y avait eu bien pire dans ma vie qu'une simple petite cigarette.

— Peu importe, murmurai-je en tirant une nouvelle fois sur ma clope.

Elle demeura muette, sa tête contre mon épaule, et nous restâmes ainsi, sans poser la moindre question, juste à attendre que le temps passe et s'éclaircisse.

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