Chapitre 20 - Montre-leur

Lorsqu’ils passèrent la barrière de protection qui défendait la caverne d’Ysaë, il n’y eu aucun doute que quelqu’un - ou quelque chose - s’y était rendu en leur absence. Le lac restait imperturbable, mais la porte de la cabane était entrouverte, et l’une des énormes courges du potager avait explosé contre les feuilles de ses voisines et déversé ses entrailles sur le sentier.

— Restez-la, ordonna Ysaë.

Il s’avança, une main tendue devant lui, et les tâches de corruption dansèrent sous sa peau. Mais après quelques secondes à l’intérieur de la cabane, il ouvrit une des petites fenêtres, et leur fit signe qu’ils pouvaient venir à leur tour. Gulliver porta Muse jusqu’à l’intérieur, les oreilles dressées avec curiosité, et s’arrêta au milieu du salon saccagé. Ysaë enchantait déjà tous les objets dérangés pour les ramener à leur place, mais ceux qui avaient été brisés auraient besoin de plus qu’un geste du poignet pour se rétablir. 

— La pharmacie est intacte, annonça le maegis. On va pouvoir s’occuper de tes blessures.

Feï aida Muse à descendre du dos du poney et à s’installer sur une des chaises remises droites. Il serra les dents - il avait du mal à croire qu’un maegis soit capable de soigner un gnome correctement, mais ce n’était pas comme s’il faisait confiance aux trois autres pour savoir comment nettoyer une blessure. Drk se contenterait probablement d’un coup de bave à l’aveugle, Gulliver de faire la grimace, et Feï… pourrait y arriver, avec des instructions que Muse n’était pas vraiment capable de donner.

— Qui aurait pu faire ça ? C’était pas censé être absolument protégé ? demanda Gulliver en sautillant d’un sabot à l’autre.

— Ces fanatiques, non ? » supposa Muse, les yeux fixés sur les mains du maegis, qui manipulaient avec finesse des compresses cicatrisantes. « Ils venaient de par ici et cherchaient le gamin …

— Oui, confirma Ysaë. Même si je suis surpris qu’ils aient pu passer la barrière de protection sans la briser… 

Tu as oublié le lac, petit bipède, hulula Drk. 

— Par le lac ? répéta Muse.

— Oh. C’est une possibilité, j’en ai peur. » Il appliqua une compresse, puis une autre, avec une délicatesse qui donna l’impression au gnome qu’il avait peur de le casser en deux s’il appuyait trop fort. « Je vais devoir renforcer les défenses, mais s’ils connaissent l’emplacement de ma maison, c’est un problème.

— Ils ont emportés des choses, constata Feï.

Il fallait bien un cleptomane de renom pour en reconnaître d’autres aussi vite. Muse ne trouvait pas que la cabane soit particulièrement plus vide, mais il n’avait pas vraiment pris le temps de l’observer en détail non plus, lors de leur dernière visite.

— Je crois qu’ils ont surtout pris ce qui pouvait ressembler à des indices de fin du monde, confirma Ysaë. Donc, pas grand chose puisqu’ils n’y connaissent rien. Ils n’ont même pas touché à mes travaux ! 

Il appliqua une dernière compresse, et y infusa un peu de sa magie pour activer leur enchantement. Muse sentit aussitôt ses douleurs diminuer, mais il savait qu’il faudrait un peu de patience avant qu’il ne soit rétabli, même avec le sortilège.

— Ils ont pris tes catalyseurs, ajouta Feï.

— Malheureusement oui, grimaça Ysaë. Ce n’est pas difficile d’en fabriquer de nouveau, mais ça me prendra du temps … c’est frustrant, mais pas insurmontable. Je vais faire l’inventaire, si tu n’as besoin de rien d’autre ?

Muse secoua la tête, et laissa le maegis se glisser jusqu’à la pièce qui lui servait d’atelier. Le gnome avait sérieusement besoin d’un bon repas, et d’une nuit de repos dans le calme le plus ab-so-

KRA-BOOM.

Le temps d’un battement de coeur, Muse crut que c’était la caverne entière qui avait tremblé - mais avec les sortilèges de protection, impossible qu’ils en ressentent les chocs. Et ça n’expliquait pas les volets qui sautèrent de leurs gonds, et le tambourinement effréné de magie qui s’était tu aussi rapidement qu’il avait surgi, en provenance de l’atelier. Feï avait reculé de plusieurs pas, recroquevillé contre le mur - et c’était ce dernier indice qui confirma que le tremblement n’avait d’autre source que le maegis. 

— Eh magos, qu’est-ce que tu fous ? l’appela le gnome, son tambour tiré sur les genoux et prêt à s’en servir.

Muse tendit l’oreille, et ils se tinrent tous immobiles. Si le maegis avait sérieusement perdu la tête …

Les volets revinrent doucement à leur place, et Ysaë sortit de la pièce, le visage tordu d’une grimace d’excuse encore empreinte de colère.

— Je … Désolé d’avoir réagi de la sorte. Quelque chose d’important a disparu.

— Qu’est-ce qu’ils ont pris ? Un truc dangereux ? s’inquiéta Muse.

Ysaë secoua la tête, et fit léviter une théière, déjà bouillante alors qu’elle était encore froide quelques secondes plus tôt, pour remplir une tasse qui s’était posée devant lui.

— Non, murmura-t-il. C’est un … livre de contes.

— Et c’est moi qui surdramatise tout, après, maugréa Gulliver.

— Oh. » Même si Muse n’allait pas prétendre que les histoires n’étaient pas importantes, il s’attendait à quelque chose de plus impressionnant, vu la réaction du maegis. « Euh … pourquoi un livre de contes mérite d’être piqué et de casser des volets ? »

Ysaë sirota une gorgée de son thé - quand est-ce qu’il avait eu le temps d’y glisser des herbes ? Il ne les avait pas laissé traîner là de la veille, quand même ? - et prit quelques battements de coeur avant de répondre.

— Il appartenait à mes parents. Ce sont des vieux contes en langue Maegis. Illisibles pour eux, j’imagine, mais les images ont dû leur faire penser que ça avait un lien avec leurs préoccupations.

— Est-ce que c’est le cas ?

— Pas plus que les vieilles légendes gnomes, supposa-t-il.

Muse attrapa une tasse vide, et après avoir vérifié qu’il n’y restait aucune plante douteuse, y installa quelques feuilles fraîches avant d’y verser de l’eau chaude, sans laisser Ysaë le servir avec sa théière ensorcelée. Les maegis et leurs gadgets… 

Gulliver trépigna sur place, et Muse devina aussitôt la cause de son impatience.

— Allez, regarde-le, je sais que t’attends que ça, grommela le gnome.

Il sortit le bourdon de sa poche pour le montrer au poney - et d’un même élan, Ysaë et Muse froncèrent les sourcils.

— Quelqu’un peut l’activer à ma place ? »  demanda le poney, qui ne s’était rendu compte de rien. « Avec mes sabots, c’est pas facile…

Le maegis prit le bourdon entre ses doigts, et, après l’avoir soigneusement examiné, le reposa devant lui.

— Je crois que ce ne sera pas possible tout de suite, Gulliver, s’excusa Ysaë. Je pense que Feï l’a légèrement corrompu en le transportant. Et le restaurer prendra du temps…

— Quoi ? s’indigna le poney. Mais pourquoi t’as fait ça ? 

Des étincelles parcoururent l’armure de Feï, et Muse sentit aussitôt qu’il était prêt à fuir - ou à attaquer. Il n’était pas certain lequel serait le pire. Le gnome donna une petite tape sur le museau du poney pour le faire taire avant qu’il ne soit trop tard.

— Il a pas fait exprès, sac-à-puces, réprimanda-t-il. Ça t’arrive de réfléchir ?

— Il aurait pu faire exprès de ne pas le corrompre, quand même. Ce n’est pas si difficile, grommela Gulliver.

Ysaë tourna le bourdon entre ses doigts, la mine pensive.

— Je peux tenter de le réparer, mais…

— Pas sans les catalyseurs volés, coupa séchement Feï.

— Non, en effet… il faudra que j’en reconstruise de toute façon. 

— Et ça prendra combien de temps ? demanda Gulliver, les naseaux serrés.

Le maegis inspira, et pinça les lèvres avant de répondre.

— Plusieurs mois ? supposa-t-il. Ce n’est pas vraiment ma spécialité, ces appareils …

Muse n’était pas particulièrement motivé pour attendre si longtemps : dans plusieurs mois, il sera mort de vieillesse, si les tunnels et les idées stupides de Gulliver ne le tuaient pas avant.

— On n’a pas plusieurs mois ! s’indigna le poney en écho à ses pensées. Muse est vieux et si on se dépêche pas, il pourra pas m’aider à retrouver ma maîtresse !

Ysaë pinça de nouveau les lèvres, mais ne les desserra pas pour répondre, malgré les yeux mouillés de Gulliver qui le fixaient avec attente. Toujours dans son coin, Feï garda lui aussi le silence, encore blessé par les accusations du poney.

Et Muse … il n’avait aucune idée de ce qu’ils pouvaient faire. Ni pour lui, ni pour le bourdon.

Heureusement, Drk coupa leur silence maussade d’un hululement plaintif qui les fit sursauter. Le gnome ne savait pas comment elle avait pu réussir à se faire oublier aussi longtemps malgré sa taille - un vrai tour de maître.

La solution est simple. On devrait reprendre les objets volés, et forcer les trois bipèdes étranges à arrêter leurs activités dangereuses. Quelqu’un d’autre risque de mourir, s’ils continuent.

— T’appelles ça simple, toi ? gémit Muse.

— Est-ce qu’elle a suggéré qu’on botte les fesses des archéologues ? espéra Gulliver.

Drk hulula quatre notes joyeuses.

— Est-ce que tu arrives à me comprendre, maintenant ?

— J’avais raison ? demanda de nouveau le poney tourné vers le gnome.

— Non, Drk, il ne te comprends pas, c’est un idiot de poney. Mais oui, elle suggérait qu’on fasse ça. Et je suis contre.

— Pourquoi ?

— Parce que c’est dangereux.

— Je suis d’accord avec Muse, compléta Ysaë.

Si c’était le maegis parmi tout le reste de sa bande d’incapables qui était le plus raisonnable … ils étaient vraiment fichus.

— C’est pas dangereux, protesta Gulliver. Il suffit de demander à Feï de tuer les trois restants, et c’est réglé ! Tu peux faire ça, boite-de-conserve ?

Muse sentit le sortilège grandir un battement de coeur avant qu’il ne tombe - sans bouger un seul morceau d’armure, Feï lança un éclair aux sabots du poney, qui recula d’un bond. Avant que quiconque n’ait le temps d’ouvrir la bouche, l’Ombre quitta la cabane pour s’isoler au bord du lac, et l’atmosphère se refroidit considérablement.

— Je crois … que nous avons tous besoin d’un peu de repos, constata Ysaë. 

— Mais mon bourdon est -

— Gulliver. Repos. Maintenant, pesta Muse.

Le poney plaqua ses oreilles en arrière, et tourna sur ses sabots pour aller bouder sur le lit du maegis, sans aucune considération pour la propreté des draps. Aussitôt, Drk ouvrit grand la bouche pour bailler, et s’allongea par terre en manquant de renverser la table dans sa descente. Pour une télépathe, elle n’était vraiment pas douée pour saisir l’ambiance de l’assemblée.

Quant à Muse, il n’avait pas franchement envie de faire un face à face avec Ysaë - mais il était encore plus emmerdé d’avoir à choisir un des gamins boudeurs s’il devait en réconforter - ou en claquer - un des deux en premier.

— Je m’occupe de celui qui ne me déteste pas, et tu prends l’autre ? proposa le maegis.

— Eh. Ça pourrait presque fonctionner.

Muse se leva péniblement, après avoir chassé d’un geste de la main le maegis qui eut l’audace d’essayer de l’aider, et enjamba les longues pattes de Drk pour sortir de la cabane. Le lac ne lui avait jamais paru si loin - est-ce que cette caverne s’était agrandie pendant leur absence ? C’était la seule explication - mais il se traîna jusqu’à Feï, qui s’était assis face à l’eau. Le gnome se voyait reflété à la surface comme sur n’importe quel lac éclairé de nuit - mais chez Feï, seuls ses yeux jaunes et brillants étaient visibles, comme deux lueurs du jour qui auraient perdu la fleur dans laquelle elles étaient censées rentrer pour la nuit. 

Il s’assit à côté de lui - crac les genoux - et tapota l’armure de son bras. 

— Encore assez d’énergie pour une leçon, gamin ? lui demanda-t-il.

— Gulliver pense que je ne sais faire que détruire. » lâcha aussitôt Feï, comme s’il ne l’avait pas entendu - ou qu’il retenait ces mots depuis le moment où la certitude l’avait traversé.

— Gulliver n’a pas de filtre sur sa bouche et ne pense pas la moitié des bêtises qui passent au travers, surtout quand il est stressé, assura Muse. 

Il savait que c’était vrai - il avait suffisamment croisé de personnes qui n’avaient aucun tact dans sa vie pour les séparer rapidement des connards sincères - mais pour le petit, la différence ne devait pas sauter aux yeux. Feï regarda son reflet dans l’eau noire du lac, et Muse sentit encore dans son essence les remous de ses ruminations qui le dévoraient de l’intérieur.

— A quoi tu penses ? l’interrompit le gnome.

Le gamin tourna ses yeux électriques vers lui avec surprise. Pas difficile de deviner qu’il était presque embêté qu’il lui ait demandé aussi directement ce qu’il se passait dans sa tête brumeuse.

— Quoi que je fasse, je serais toujours une Ombre. C’est la seule chose que je suis, et la seule chose que les autres verront. » murmura-t-il néanmoins, si bas que Muse eut du mal à l’entendre.

— C’est vrai que t’es une Ombre, et je le vois, confirma Muse. Mais t’es aussi un enfant, et peut-être même mon apprenti, tiens. Je sais pas encore s’il faudrait officialiser ça. Et aujourd’hui, tu m’as évité de finir cuit dans un géant. » L’intensité des yeux électriques diminuèrent, voilés par une ombre de perplexité, alors le gnome conclut avant qu’une nouvelle charrette de pensées noires n’y élisent domicile. « Là où je veux en venir, c’est qu’être une seule chose à la fois ? C’est très très dur. Même en faisant exprès. »

Cette fois-ci, son silence n’était plus aussi agité qu’auparavant, alors Muse le laissa délier ses pensées à son rythme. Le clapotis de l’eau couvrait à peine les voix étouffées d’Ysaë et Gulliver, dans la cabane, ni les ronflements de Drk. Et encore moins, en sourdine, la mélodie des lieux, et celle de ses habitants, petits ou grands. Il détestait toujours autant les tunnels, mais il s’y était habitué plus vite qu’il ne l’aurait cru… ou peut-être qu’il s’était juste attaché aux idiots avec qui il les avait explorés.

— Et comment les autres peuvent savoir que je ne suis pas qu’une seule chose ? demanda finalement Feï, sa voix à peine audible au milieu des autres sons.

— Montre leur, répondit Muse sans hésiter.

Ce n’était pas le conseil le plus sage ou le plus abouti que le gnome aurait pu donner. Mais Muse n’était ni sage, ni même abouti, aussi vieux qu’il soit et se sente. Le petit devrait s’en contenter. 

Feï s’appuya sur ses bras pour pivoter face à Muse, et le fixa de ses yeux jaunes de nouveau brûlants.

— Quelle est la prochaine leçon ?

Muse sourit, et posa son tambour sur ses genoux.

— Tes poissons étaient encore un peu moches, la dernière fois, on va refaire un essai sur cette comptine là…

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