Chapitre 20 : Mardi-Gras

En escaladant les marches de l’Orleans Parish Criminal Court deux par deux, Sandy se disait qu’elle avait eu de la chance. Et ça ne lui plaisait pas beaucoup. Elle aurait voulu revenir vers Silvestri forte d’une victoire éclatante. Au lieu de ça, elle ne pouvait s’empêcher de penser que Rémi et elle n’étaient pas passés loin de la catastrophe.

Si Nelson n’avait pas eu Cutter dans le nez...

Elle ajusta sa casquette et tira un peu sur son blouson en nylon trop grand. Deux personnes attendaient devant elle au portique de sécurité. Elle vérifia ses poches pour s’assurer que rien ne risquait de déclencher l’alarme. Une fois son tour arrivé, elle passa le portique en brandissant le sac en papier qu’elle tenait à la main.

« Je dois amener ça au bureau d’un M’sieur Robicheaux, dit-elle au vigile.

— Robicheaux? Bureaux du ministère public. Il est au cinquième.

— Merci! »

Sandy se dirigea vers les ascenseurs. Elle se demandait toujours si Rémi et elle avaient pris la bonne décision. Une fois la clé USB pirate en main, ils l’avaient confiée à celui qui la leur avait fourni. Devon MacMillan avait travaillé pour eux à titre gracieux, à condition de pouvoir se mettre les informations intéressantes qu’ils ramèneraient de côté. C’était de bonne guerre. Après analyse, Devon leur avait donc rendu une nouvelle clé, pleine de dossiers propres, clairs et totalement accablants pour Cutter.

Pour l’heure, cette arme de destruction massive reposait entre un bagel au saumon et une salade de crudités, au fond du sac que tenait la jeune fille. Les deux voleurs s’étaient résolus à la mettre à disposition des autorités plutôt que de la donner à Silvestri. Ce dernier n’en serait sûrement pas ravi mais Sandy craignait le déclenchement d’un règlement de compte sanglant si le vieux parrain se sentait soudain en position de force.

Theodore « Teddy » Robicheaux était un gars du cru, né dans un patelin du fin fond de la Louisiane, qui - parti de rien - avait fait son chemin jusqu’aux bureaux du procureur. Son cheval de bataille était la lutte contre le crime organisé et la corruption dans la police. Sandy croyait peu à la vertu du personnage mais elle ne doutait pas qu’un homme ambitieux comme lui saurait profiter de l’occasion de faire tomber un Cutter.

Elle s’entassa dans l’ascenseur avec une petite dizaine d’autres personnes. Au cinquième, elle se dirigea droit vers ce qui ressemblait à un guichet d’accueil. Elle répéta sa fable de livreuse de repas. La secrétaire lui désigna un couloir sur la droite.

« Le nom est sur la porte », dit-elle, laconique.

Sandy frappa. Un « entrez » distrait l’invita à l’intérieur. Dans le bureau subsistait un minuscule espace de travail au milieu de piles de dossiers. Un homme en bretelles et bras de chemise leva le nez vers elle. Ses lunettes et ses boucles tirant sur le blond lui donnaient un air juvénile que démentait la ligne dure de la mâchoire. Il fronça les sourcils en la voyant.

« Déjeuner, fit Sandy en montrant le sac en papier.

— Déjà? »

Il regarda sa montre.

« Il manque une personne au resto aujourd’hui. Il faut que je donne un coup de main à Ethel au service quand j’aurai fini les livraisons. J’ai démarré tôt. »

Angela, la copine de Rémi qui travaillait au tribunal, leur avait servi l’excuse sur un plateau. C’était une vraie commère qui se piquait de connaitre sur le bout des doigts toutes les habitudes, bonnes ou mauvaises, des juristes jusqu’aux vigiles. Teddy Robicheaux était un homme d’habitude et un bourreau de travail. Il se faisait livrer son déjeuner tous les jours depuis le même restaurant. Il accepta l’explication sans discuter puis replongea dans ses dossiers. Sandy se glissa dehors avec discrétion.

 

***

 

Au bout d’un moment, Teddy Robicheaux se rappela qu’il fallait se nourrir un minimum pour continuer à être efficace. Il attira à lui le sac en papier. Ce qu’il en sortit le laissa perplexe. Rien à voir avec son habituel po boy roboratif. De plus, il tira du fond du sac une clé USB assortie d’une étiquette. Sur le recto, une simple inscription : « Branche-moi ». Au verso, un petit mot qu’il lut avec un sentiment grandissant d’incompréhension. « Cher Mr Robicheaux,

il parait que tu es un procureur honnête. Je ne suis pas sûr d’y croire mais c’est une qualité qui mérite d’être encouragée.

Fais bon usage de cette clé, elle pourrait te donner un peu d’avance pour les prochaines élections (1) .

Signé : Robin des Bois et Frère Tuck »

Une écriture différente avait rajouté un post-scriptum :

« PS : tu devrais prendre soin de ta santé. Un po boy tous les jours, c’est la crise cardiaque à l’arrivée 😃 »

Le regard déconcerté de Robicheaux alla de la clé à l’étiquette. L’objet toujours en main, il sortit du bureau pour aller voir la secrétaire.

« Dites-moi, demanda-t-il, la petite livreuse, vous l’aviez déjà vue? »

La jeune femme haussa un sourcil.

« Non, je ne crois pas. Elle ne me dit rien. Mais il en passe tellement... »

Robicheaux resta plongé dans la contemplation de la clé.

« Il y a un problème, Monsieur? »

Il fit sauter la clé dans sa main.

« Je ne sais pas encore. Vous pouvez appeler le service informatique? Je voudrais voir ce qu’il y a là-dessus sans risquer de coller des virus dans tout le réseau du tribunal. 

— Tout de suite, Monsieur. »

Elle décrocha son téléphone pendant que Robicheaux regagnait son bureau avec un air songeur.

 

***

 

Les jours suivants, Rémi et Sandy s’offrirent le luxe de végéter dans la plus grande paresse. Après la pause imposée par le Super Bowl, les festivités du Carnaval repartirent sur les chapeaux de roue. La seule activité des deux jeunes gens fut de sortir aux heures des parades pour jouer à qui ramènerait le plus de colliers de perles. Une ou deux fois, Rosalyne les accompagna mais, dans l’euphorie de la fête, Sandy ne trouva pas le temps de s’en agacer. Au contraire, elle fut agréablement surprise lorsque Rose mit sur le tapis la question des déguisements pour le soir du Mardi-Gras. Malheureusement, sa joie fut de courte durée car elle réalisa vite que Rosalyne avait prévu de reformer avec Rémi le couple mythique de Bonny et Clide.

« Tu seras magnifique en costume et fedora. Et moi, je suis déjà certaine que la mode des années 30 m’ira très bien. »

Ils étaient sous une pluie de confettis, en plein milieu de Saint Charles Avenue. Sandy sentit la moutarde lui monter au nez.

« Sauf que Bonny n’était pas métisse, persiffla-t-elle. Personne ne fera le rapport.

— On s’en fiche! s’exclama Rémi avec bonne humeur. Je sais où je peux piquer un  costard. Je suis sûr que le vieux Merryweather doit avoir ça! »

Il avait posé un bras léger sur les épaules de Rosalyne qui eut un mince sourire. Elle plissa les paupières, comme un chat satisfait de lui-même. Sandy haussa les épaules.

« Et toi, ma vieille, continua Rémi, tu pourrais la jouer années 30 aussi. Je te vois bien en meneuse de revue de Las Vegas. Tu sais, avec un justaucorps à paillettes et des plumes partout! Tu ferais sensation! »

Sandy renversa la tête en arrière et éclata de rire.

« J’aime bien l’idée! Si j’arrive à trouver un costume dans les temps, je relève le défi! »

Elle leva les bras, se déhancha.

« Je serai la reine de la fête! »

Le sourire de Rosalyne s’éteignit doucement pendant que Rémi et Sandy se lançaient dans une caricature de samba échevelée.

Plus tard, ce soir-là, alors que Rose était rentrée, Rémi proposa - avec précaution - d’aller boire un verre au bar de Zeke. Contre toute attente, Sandy accepta sans discuter. À présent que le stress de sa grande affaire s’était évanoui, elle avait pris le temps de repenser à sa dispute avec Zeke. Et avait admis que leur brouille était idiote. Au delà de leur rapprochement physique, Zeke était un ami auquel elle tenait. Continuer à bouder sans chercher à arranger les choses lui semblait puéril. Elle suivit donc Rémi avec la ferme intention de parler à Zeke. Mais sans la moindre idée de ce qu’elle pourrait bien lui dire...

Rémi et elle poussèrent les portes du bar avec un bel ensemble. Sandy retrouva avec plaisir l’ambiance chaleureuse et électrique. Elle aperçut Ambrosia qui chargeait son plateau avec concentration. Un autre serveur faisait la navette entre les tables. Sa tête lui disait quelque chose mais elle aurait été bien en peine de mettre un nom dessus. Au comptoir, Zeke enchainait le remplissage des verres et passait directement les bouteilles de bière aux plus pressés. Il avait un sourire ou un mot gentil pour chaque client servi. Rémi lui cria à l’oreille quelque chose qu’elle n’entendit pas, puis il se fondit dans la foule. Sandy était partagée entre se faire discrète et foncer crever l’abcès avec Zeke.

Elle choisit la deuxième solution et fila s’accouder au bar. Zeke mit quelques minutes à réaliser sa présence et un moment de plus avant de s’approcher d’elle. Il s’essuya les mains avec son torchon pour se donner une contenance avant de prendre la parole.

« Salut », dit-il.

Le brouhaha ambiant rendait toute conversation un peu compliquée. Sandy se pencha par-dessus le comptoir pour ne pas être obligée de hurler trop fort.

« Je m’excuse. Encore. »

Cette fois, Zeke ne la laissa pas s’en tirer aussi facilement. Il lui agita le torchon sous le nez.

« Tu vois, c’est exactement pour ce genre de plan que je ne voulais pas qu’on couche ensembles! Ça complique tout!

— J’aurais pas du laisser tomber le service du jour au lendemain. C’était nul de ma part. Je n’ai pensé qu’à moi. Pas à la merde dans laquelle ça te mettait.

— C’est déjà bien de le reconnaitre mais tu écoutes ce que je te dis sur le fait de coucher ensembles?

— Non. »

Sandy s’était agenouillée sur un tabouret pour s’affaler à moitié, les coudes sur le bar. Elle tendit vers Zeke un menton provocant.

« Quand est-ce qu’on recommence? » lâcha-t-elle.

Une seconde interloqué, Zeke mit les poings sur les hanches et s’esclaffa bruyamment.

« T’as vraiment tous les culots! »

Il approcha son visage de celui de Sandy. Elle souriait largement.

« Qu’est-ce qui te fait croire que j’en ai encore envie après tout ça? demanda-t-il.

— J’en sais rien, répondit Sandy. Moi, j’en ai encore envie. Et je ferai des efforts pour qu’on arrive à parler avant de s’engueuler, à l’avenir.

— Moi aussi. »

Zeke posa un baiser sur les lèvres de la jeune fille. Alors qu’ils se souriaient, heureux de leur réconciliation, une voix retentit derrière Sandy.

« Alleluia! Vous arrêtez de vous faire la gueule! Je peux avoir une bière pour fêter ça? »

Rémi se glissa à côté de son amie. Il avait l’air ravi. Un reste de sourire flottait sur le visage de la jeune femme mais le coeur n’y était plus.

« Vous êtes mignons tous les deux, continua Rémi. Franchement, c’était lourd de vous voir fâchés. J’étais comme un con au milieu, moi. »

Zeke acquiesça sans faire de commentaire et servit un demi à son ami.

« Bon, je vois que je gène. Je vous laisse en tête à tête. »

Il cligna de l’oeil, leva sa chope et se fondit à nouveau dans la foule. Zeke secoua la tête.

« Il débarque, raconte n’importe quoi, se fout de la façon dont on prend les choses et se casse. Un grand classique de Rémi », dit-il.

Sandy observait ses ongles avec attention.

« Ça t’ennuie qu’il croit qu’on est en couple? » poursuivit Zeke.

Elle haussa les épaules.

« Ça change absolument rien. Pour lui, donc pour moi non plus. »

Zeke posa une main chaude sur la nuque de la jeune femme. Il appuya son front contre le sien.

« Tu ne crois pas que tu devrais lui parler?

— Et après? murmura-t-elle. Au pire, il réagira comme un crétin et pensera que c’est une blague. Au mieux, il sera super embêté, super gentil et super clair sur le fait que je suis comme une petite soeur pour lui. Et on sera super mal à l’aise en coeur pendant des semaines. »

Elle se tut un instant. Puis, un sourire un peu acide déforma sa bouche.

« Et puis... Rosalyne me tuerait. »

C’était dit comme une bonne plaisanterie. Mais Zeke ne la détrompa pas. Ils restèrent un moment tête contre tête.

 

***

 

Le 12 février 2013, jour de Mardi-Gras, Sandy se tortillait devant son miroir pour fixer l’extravagant justaucorps rouge à paillettes qui constituait la partie principale de son déguisement. Elle avait passé les derniers jours à écumer les boutiques de déguisements et les placards de ses copines pour incarner la meneuse de revue imaginée par Rémi.

Afin de garder un minimum de mobilité, elle avait renoncé à l’énorme coiffe emplumée, se contentant d’une seule aigrette fixée dans ses cheveux à nouveau martyrisés par un chignon. Ambrosia lui avait prêtée une impressionnante palette de maquillage dont elle avait usé avec largesse. Le résultat était à la fois voyant et pailleté en abondance. Pour des raisons de confort, elle avait également abandonné l’idée des talons aiguilles et opté pour des ballerines. La nuit serait longue et elle n’avait pas prévu de s’assoir beaucoup.

Sandy s’examina d’un oeil critique. Elle aurait préféré remplir un peu mieux le décolleté du justaucorps qui godillait un brin. Par-contre, les collants à résille lui faisaient des jambes longues et fines de danseuse. Avec cette tenue tape-à-l’oeil et ce maquillage voyant, Sandy se sentait particulièrement étrangère à elle-même, ce jour-là. Elle s’empara du grand éventail en plumes rouges et se cacha derrière, puis le referma, se déhancha. Décidément, elle n’était qu’à moitié convaincue. Elle lissa une dernière fois le justaucorps en fronçant les sourcils. La main gauche sur la hanche, elle pointa son index droit sur son reflet dans le miroir.

« Aujourd’hui, c’est Mardi-Gras. Tu vas y aller, tu vas t’éclater. Et le reste, tu t’en fous! »

Ceci posé, elle sortit de sa chambre pour aller tambouriner à la porte de celle de Rémi.

« Qu’est-ce que tu fiches? Si on rate la parade, je t’étripe! »

Rémi ouvrit la porte d’un geste théâtral. Il avait revêtu le costume à fines rayures qu’il avait extorqué la veille à Mr. Merryweather. Son chapeau, incliné sur l’oeil, lui donnait un air canaille irrésistible.

« Salut, fit-il. Je suis Dick Tracy (2) . »

Il toucha le bord de son fedora en affectant un air mystérieux. Sandy éclata de rire.

« Je croyais que tu étais Clyde Barrow? »

Rémi sortit dans le couloir. Il tira sur sa veste pour l’ajuster.

« Moui. Mais j’ai réfléchi. Incarner l’ordre et la loi, ça, ça me changerait vraiment. Et Barrow a vraiment mal fini.

— Et Rose serait quoi? Ta secrétaire? »

Sandy ricana mais Rémi eut une grimace embarrassée.

« Je n’avais pas pensé à ça... »

Il passa la jeune femme en revue.

« Dis donc! Tu décoiffes! Tu ferais un carton à Vegas! »

Sandy fit un tour complet sur elle-même. Elle agita son éventail avec indolence.

« Zeke va devenir fou », ajouta Rémi.

Sandy se figea. Elle ouvrit la bouche, prête à mettre les choses au clair avec son ami. Autant que possible. À ce moment-là, trois coups nets se firent entendre à l’entrée de la maison. Rosalyne entra sans attendre de réponse. Rémi dévala l’escalier à toute vitesse; Sandy le suivit avec moins d’enthousiasme. Si elle pouvait semer Rose à un moment quelconque, elle ne profiterait que mieux du Carnaval.

En bas, Rémi essayait de vendre son personnage de détective à Rosalyne qui le laissait parler sans réaction apparente. Elle était ravissante dans sa robe années 30 grise, bien qu’un peu austère. Un chapeau cloche assorti cachait son opulente chevelure et masquait en partie son visage. En descendant l’escalier, Sandy se sentit un peu déplacée dans son costume flamboyant, face à leur sobriété. Rosalyne leva les yeux et la regarda s’approcher avec une expression indéchiffrable. Sandy carra les épaules. Elle leva le menton pour arriver au bas des marches comme une star. Rosalyne détourna la tête.

« Rémi, tu peux être ce que tu veux. Si tu es Dick Tracy, je serai la femme fatale qui le mènera à la mort, dit Rosalyne en haussant une épaule indifférente.

— Hé ben! Entre ça et la fin de Bonny et Clyde, ton idée du couple fout un peu la trouille, intervint Sandy.

— C’est Mardi-Gras. Nous ne sommes pas censés être réalistes. Il n’y a qu’à regarder ton costume. »

Rosalyne assortit son commentaire d’une oeillade vipérine. Avant que Sandy puisse lui sauter à la gorge, Rémi se plaça stratégiquement entre les deux jeunes femmes.

« Houlala. On se calme, les filles. Il ne faudrait pas qu’on soit en retard pour la parade, hein? J’ai prévu de récolter le plus de cadeaux pourris possible. »

Rosalyne se détourna la première.

« Je vous attend dehors. »

Rémi resta prudemment devant Sandy pendant que Rose sortait.

« Je sais ce que tu vas dire, fit-il.

— Non. Tu ne sais pas. »

Sandy se détendit à contrecoeur.

« C’est pas grave. Je m’en fous. Mais ne t’étonne pas si je vous plante là pour aller faire la fête de mon côté. »

Rémi passa un bras réconfortant autour de ses épaules.

« Dis pas ça. Une fois que toute la bande sera réunie, elle ne sera pas sur ton dos tout le temps. En plus, elle m’a dit qu’elle ne resterait pas très tard.

— Super... »

Ils sortirent rejoindre Rosalyne. Sandy eut un frisson. L’air piquant du mois de février lui donna la chair de poule. Elle était partie pour se cailler toute la journée, en plus...

 

***

 

Ils avaient convenu de rejoindre Zeke dans le Vieux Carré pour assister à la première parade de la journée, celle du krewe (3) Zulu. Rémi s’approcha autant qu’il pouvait de la zone des festivités en voiture car les tramways étaient surpeuplés. Ils furent néanmoins obligés de faire une bonne partie du chemin à pieds. Toute la ville était en pleine effervescence et ceux qui n’étaient pas déguisés passaient presque pour les plus grands excentriques.

Tout au long du trajet, avant même le début officiel des parades, le spectacle était partout. Des petits groupes avaient adopté une thématique commune. On voyait défiler une famille Addams, suivie d’un assortiment de danseuses de samba aux couleurs psychédéliques. Plus sinistres, quatre ou cinq médecins de peste faisaient onduler de longues capes noires, leurs visages cachés par des masques au bec pointu qui les faisaient ressembler à une assemblée d’oiseaux de mauvais augure. Quelques mètres plus loin, un clown juché sur des échasses les enjamba presque, au grand déplaisir de Rosalyne. Rémi, qui avait pris soin de se munir d’un appareil photo, tombait en arrêt toutes les cinq minutes devant un déguisement particulièrement réussi. Sandy et lui finissaient systématiquement par prendre la pose avec les élus, pendant que Rosalyne faisait office de photographe. Celle-ci se pliait d’ailleurs de bonne grâce à cette corvée. Cependant, Sandy se demandait à chaque fois si elle apparaitrait bien dans le cadre de la photo.

Malgré ces doutes, elle était forcée de le reconnaitre : tous les trois s’amusaient bien. L’ambiance festive les avait si bien contaminé que même la présence de Rose n’était plus si insupportable. Zeke les rejoignit juste avant le début de la parade du krewe Zulu. Il avait profité de ses dreadlocks pour incarner un Jack Sparrow moins hystérique que Johnny Depp mais qui attirait beaucoup de regards tant féminins que masculins. Il donna une accolade affectueuse à Rémi puis posa un baiser poli sur la joue de Rosalyne. Lorsqu’il se tourna vers Sandy, il y eut un moment de flottement. Pour casser le malaise, Sandy finit par lui sauter dans les bras en enroulant ses jambes autour de la taille du jeune homme. Zeke faillit tomber en arrière en la retenant mais il éclata de rire sous le regard totalement désapprobateur et un brin étonné de Rosalyne.

« Qu’est-ce qui lui prend de se jeter sur lui comme ça? » murmura-t-elle à l’oreille de Rémi.

Celui-ci la prit par la taille pour l’entrainer un peu à l’écart.

« Figure-toi qu’il y a eut un gros rapprochement entre ces deux-là

— Zeke et elle?! »

Rose parut totalement désarçonnée par l’idée.

« Ben oui? Pourquoi pas? Tu ne trouves pas qu’ils vont bien ensembles? »

Rosalyne prit le temps d’examiner le pirate et la danseuse de cabaret toujours riant dans les bras l’un de l’autre. Elle affichait un air mitigé.

« C’est... inattendu. Mais pourquoi pas, en effet... »

Un mouvement de foule vers la rue les empêchèrent de poursuivre la conversation. Les quatre jeunes gens se laissèrent porter vers l’endroit où la parade s’apprêtait à se mettre en branle. Le krewe des Zoulous se revendiquait des guerriers du même nom mais leurs costumes emplumés tenaient plus du carnaval de Rio que de l’Afrique. Lorsque les chars précédés des danseurs démarrèrent, l’excitation de la foule ne connut plus de bornes. Ce serait à qui attirerait le plus l’attention sur lui pour récolter le maximum de babioles, colliers ou fausses pièces jetés par le krewe.

Zeke souleva Sandy le plus haut possible. Elle envoya des baisers du bout de son éventail et récolta une pluie de pièce et une poignée de colliers. Elle en passa plusieurs à son cou et lança le reste de son butin à Rémi et même à Rosalyne. L’euphorie du Mardi-Gras effaçait, pour un temps, les inimitiés les plus solides.

Un peu plus loin sur leur gauche, une autre jeune fille se hissa sur les épaules de son compagnon. Elle arracha son tee-shirt, à la grande joie des fêtards autour d’elle, qui produisirent force sifflets et acclamations. Ses seins étaient peints, l’un en violet, l’autre en vert, les deux aréoles en doré, aux couleurs du Carnaval. Du haut du char, on se battit pour lui envoyer des récompenses.

Sandy redescendit au sol. La bousculade était telle qu’elle dut s’accrocher à Zeke pour ne pas tomber. Le flot de spectateurs formait un courant presque irrésistible qui suivait la progression de la parade. Il leur fut bientôt impossible de rester groupés. Zeke et Sandy perdirent de vue Rémi et Rosalyne.

« Tu veux qu’on essaie de les retrouver? demanda Zeke. Ils ne peuvent pas être bien loin.

— Non, c’est pas grave. De toute façon, on se retrouvera plus tard à ton bar. C’est ce qu’on avait prévu. »

Zeke sourit. Il passa son bras sous celui de Sandy.

« Comme ça, tu ne risques pas de me semer. »

Ils se laissèrent porter un moment par le courant puis s’arrimèrent à un réverbère pour pouvoir regarder le passage de la parade jusqu’au bout. L’enthousiasme de Sandy pour attraper les colifichets avait fini par contaminer Zeke. À la fin du défilé, ils portaient chacun une douzaine de colliers autour du cou et Sandy avait bourré les poches de Zeke de toutes les bricoles qu’elle avait pu récupérer.

Ils emboitèrent d’abord le pas à la parade mais changèrent d’avis en croisant une fanfare dans une rue adjacente. L’appel de la musique les détourna de la bimbeloterie. Ils dansèrent au son des cuivres et au rythme de la grosse caisse pendant la plus courte éternité du monde.

Lorsqu’ils reprirent le chemin du bar, la journée était plus qu’avancée. Ils marchaient de concert, chacun une bière à la main. Leurs bras se frôlaient agréablement à la faveur du balancement de leurs pas.

« Tu sais, dit Sandy, je peux revenir t’aider pour le service. Je te promet de ne plus me barrer du jour au lendemain.

— Si tu as besoin de fric, pas de problème.

— Mais tu ne sauterais pas de joie plus que ça. »

Sandy fit ce constat sans rancoeur. Elle était consciente de poser à Zeke un certain nombre de problèmes.

« Tes autres activités avec Rémi finiraient toujours par ressurgir et foutre la merde. Ce n’est pas à moi de vous faire la leçon là-dessus mais je tiens vraiment à rester en dehors de ça. Tolérer que Rémi organise parfois ses rendez-vous douteux au bar, c’est déjà beaucoup. »

Sandy hocha la tête.

« Bref, je serai toujours là pour te dépanner mais je veux que la limite soit très claire entre nous : vos histoires d’arnaques et de cambriolages, je refuse d’y être mêlé de près ou de loin. Même si c’est pour me raconter ta journée. 

— Ça va limiter les conversations, dis donc!

— Tant pis. On trouvera autre chose à faire que discuter. »

Zeke lui fit un clin d’oeil. Sandy sentit ses joues chauffer un peu. Ils poursuivirent leur badinage sur le même ton jusqu’au moment où un Rémi à l’air presque hagard se précipita vers eux.

« Est-ce que vous avez vu Rose? Ça fait des heures que je la cherche! »

 

1) Aux États-Unis, à l’exception de quelques états, le procureur général (ou district attorney) de chaque état est élu au suffrage universel direct et non nommé. La durée de son mandat est le plus souvent de quatre ans.

2) Dick Tracy : détective de comic américain, créé en 1931 par Chester Gould.

3) Krewe : confrérie qui organise son propre défilé le jour du Carnaval.

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Gwenifaere
Posté le 23/09/2020
La description du carnaval est vraiment chouette ! On est bien plongés dans l'ambiance, et je suis ravie que Sandy et Zeke se réconcilient - même si on sent qu'il peut encore y avoir des problèmes à l'avenir et que rien n'est vraiment résolu, c'est justement plus réaliste.

Deux points qui m'on un peu destabilisée par contre :

- quand Zeke rejoint nos trois amis (enfin... peut-être pas pour Rose et Sandy XD), j'ai trouvé que la focalisation vacillait un peu, toute la partie est bien ancré du point de vue de Sandy sauf à cet endroit.

- et surtout, le début. J'aime beaucoup ce retournement avec l'intervention potentielle de ce nouveau personnage, mais ça m'a vraiment surpris que Sandy et Rémi décident de lui filer la clé comme ça, alors qu'ils avaient quand même (surtout Sandy) l'air très déterminés à se faire bien voir de Silvestri coûte que coûte... C'est un peu brusque ! Ou alors c'est que j'ai loupé quelque chose, vu ma lecture hachée c'est possible ^^°
Aliceetlescrayons
Posté le 28/04/2021
Salut Gwenifaere,
ravie de te "revoir" par ici :)
J'ai relu le chapitre et je vois tout à fait ce que tu veux dire par rapport à la focalisation. Je suis effectivement passé à un point de vue plus omniscient en cours de route ><

En ce qui concerne le "cadeau" au procureur, Sandy et Rémi parle - quelques chapitres plus haut - de leurs inquiétudes quant aux conséquences possibles de ce qu'ils pourraient apporter à Silvestri. Pour moi, c'était un peu la suite logique de cette réflexion mais je n'ai peut-être pas assez insisté là-dessus ^^
A bientôt!
Gwenifaere
Posté le 04/05/2021
Non, je pense que pour le coup c'est vraiment le problème de ma lecture qui est très hachée, nécessairement j'oublie des trucs alors ne t'y fie pas forcément hein ^^°
Alice_Lath
Posté le 30/05/2020
Oooh, le carnaval a l'air vraiment incroyable! Je m'y croyais personnellement, et je découvre complètement tout cet aspect de la culture de la Louisiane. C'est incroyable comme tu as réussi à le rendre vivant et enjoué, j'ai juste envie de sauter dans l'avion maintenant, et direction la Nouvelle-Orléans. Puis Zeke et Sandy sont vraiment choupi, ça me fait de la peine pour eux de voir l'inclination de Sandy pour Rémi. Parce que pour le coup, oui, lui vraiment, il saurait pas rendre sa copine heureuse
Aliceetlescrayons
Posté le 01/06/2020
Tiens-moi la porte de l'avion alors. Je suis au taquet pour partie aussi :D
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