Chapitre 20 : L'homme que je cherchais

Le lendemain dans le cours de la journée, suivant l’habitude qu’il avait prise, Caraghon descendit à la volière. Il trouva Waren en train de préparer un baume apaisant pour l’aile brisée d’un de ses protégés ; cela ne l’empêcha pas d’accueillir le jeune homme avec amitié, et de lui exposer les vertus anesthésiantes de la manthine noire, dont il compta soigneusement les feuilles avant de les ajouter à sa préparation. Il s’agissait d’une herbe soporifique réputée chez les guérisseurs et les insomniaques, mais qui, à trop haute dose, pouvait se révéler toxique. Caraghon n’y connaissait pas grand-chose en plantes et personne n’avait jamais pris le temps de lui expliquer les choses de cette façon depuis que son père était mort ; c’est avec un vif intérêt qu’il écouta le fauconnier lui transmettre un peu de son savoir en herboristerie, puis l’aida à tranquilliser la buse blessée au moment de la soigner. Il en profita pour rendre visite à son incarnat, qui l’accueillit avec un criaillement aigu et le laissa volontiers caresser le duvet rouge de son poitrail. La compagnie de Waren et l’atmosphère familière de la volière apaisaient le jeune homme d’une façon qu’il n’aurait pas cru possible. Même le fait de s’exprimer en eälagan ne le rebutait plus, et de s’occuper l’esprit à chercher les mots appropriés dans cette langue étrangère lui permettait au moins, durant quelques heures, de ne pas penser au reste.

Quand il quitta la volière, son cœur était étrangement léger. Même le ciel envahi de grisaille qui plombait la grande cour ne l’inquiéta pas. Ses muscles le tiraient encore après les intenses combats de la veille, mais il était habitué à cette sensation et en était même venu à la trouver agréable.

Alors qu’il suivait les couloirs de l’aile ouest qui séparaient les quartiers royaux et ceux des invités, dans l’idée de rejoindre ses appartements, Tyeltaran surgit du virage droit devant lui. Surpris, Caraghon ne le vit qu’au dernier moment et n’évita la collision que de justesse.

— Vous arrive-t-il de regarder devant vous avant de jaillir de nulle part comme une furie ? s’exclama-t-il.

Toute la légèreté de son humeur s’était brusquement envolée.

— Oh, vous faites référence à ce bénin accroc lors de la chasse ? fit le prince en souriant. Il faut croire que c’est vous qui vous mettez toujours sur ma route.

— J’aurais plutôt tendance à penser que c’est vous qui ne pouvez pas m’éviter.

— Ce n’est pas si différent.

Caraghon pinça les lèvres, espérant qu’ils ne feraient que se croiser avant de reprendre chacun leurs chemins respectifs. Son cœur tambourinait comme un dément dans sa poitrine, pareil à un fauve en cage cherchant à briser les murs de sa prison. Quand le regard de Tyeltaran chercha le sien, il fut à peine capable de le soutenir une seconde avant de se détourner.

— Eh bien, Caraghon, que vous arrive-t-il ? demanda le prince en arquant un sourcil. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette.

Pris de court, le jeune soldat chercha désespérément une excuse à formuler.

— Rien du tout, assura-t-il avec autant d’aplomb que lui permettait sa gorge sèche. C’est… le temps.

Tyeltaran jeta un regard par les arcades ouvertes sur la cour, d’où le ciel déployait ses nuages bas et gris.

— Il est vrai que le temps est lourd, aujourd’hui, admit-il d’un air circonspect. Je crois que nous avons connu les derniers beaux jours de l’année.

Puis il reporta son attention sur le jeune soldat qui s’obstinait à ne pas le regarder en face.

— En fait, je suis heureux de vous croiser. Je voulais vous dire quelque chose.

Le cœur de Caraghon s’affola de plus belle.

Malgré lui, devant ses yeux jaillirent des floppées d’images, de sons et de sensations, comme la vase remontant à la surface d’une mare. L’arène de sable où ils étaient tombés ensemble, le visage de Tyeltaran tout près du sien et la chaleur de son corps sous lui, son souffle et son sourire, ses cheveux en désordre, la sueur qui faisait briller sa peau, et ses mots…

On dirait que j’ai trouvé l’homme que je cherchais.

Alors que Tyeltaran s’apprêtait à reprendre la parole, une silhouette apparut au détour du couloir. En l’apercevant, le prince se crispa insensiblement, et referma la bouche.

— Mon prince, salua l’individu en s’approchant d’eux, un sourire aimable ourlé sur ses lèvres.

Caraghon le dévisagea en tâchant de savoir s’il l’avait déjà vu auparavant. Il était jeune, et au vu de la richesse de ses vêtements, il devait être de noble ascendance. Ses cheveux châtains étaient peignés vers l’arrière et coupés sous les oreilles, rehaussant la clarté de ses yeux pervenche.

— Sire Amaran, prononça Tyeltaran d’une voix qui ne recelait aucune aménité.

— Je suis aise de vous retrouver si vite, déclara le jeune courtisan sans se départir de son sourire. Ma sœur était enchantée de vous avoir à sa table hier.

Il ajouta quelque chose que Caraghon tâcha de son mieux de comprendre, mais l’homme parlait vite et en eälagan, que son accent saccadé rendait difficile à saisir pour un néophyte. Il capta néanmoins les mots « ravissement », « intimidée » et « exprimer », et cela suffit à réveiller les braises de déplaisir qui couvaient dans son ventre.

— Votre prévenance me touche, répondit froidement le prince – son timbre grave et posé était plus facile à suivre. Veillez en retour transmettre mes plus sincères compliments à damoiselle Idiane, sans oublier madame la duchesse, votre mère.

— Je n’y manquerai pas.

Amaran se fendit d’une révérence.

— Mais je ne vous importune pas plus longtemps, mon prince. J’espère que…

Caraghon ne compris rien de la fin de sa phrase ; mais un vif agacement passa sur les traits de Tyeltaran, avant d’être ravalés par son masque de glaciale indifférence qui rappelait Alàtar.

— Rien qui ne devrait vous inquiéter, sire Amaran.

Son ton catégorique recelait un ordre tacite que Caraghon interpréta sans peine. Amaran dut le percevoir lui aussi, car sur un dernier salut, il reprit son chemin. Il passa près du jeune Dejclan sans lui accorder un seul regard, comme si sa présence était négligeable. Les mâchoires serrées, Tyeltaran ne quitta pas le courtisan des yeux jusqu’à ce qu’il ait disparu au détour d’un couloir adjacent. Sa contrariété était palpable. Au bout de quelques secondes, Caraghon risqua :

— C’est donc chez sa sœur que vous avez déjeuner hier.

Tyeltaran confirma d’un léger signe de tête, l’air un peu distrait.

— Idiane est une demoiselle charmante, mais sa mère la tient sous son égide comme une esclave. Cette ambitieuse souhaite voir sa fille devenir reine d’Eälagon et n’en fait pas un mystère. Mais comment ne pas la comprendre ?

Un accent ironique teintait les derniers mots, et en même temps, une touche d’amertume qui mit le jeune soldat un peu mal à l’aise.

— Que vous ne soyez toujours pas marié doit attirer l’œil de toutes les dames sur vous, en effet…

Par le Révéré, pourquoi avait-il dit cela ? se morigéna-t-il aussitôt.

— Bah, fit Tyeltaran avec un petit rire sans joie, les nobles de la cour ont fini par comprendre que leurs fils m’intéressent d’avantage que leurs filles. Mais ce n’est pas la meilleure façon d’assurer la descendance de ma lignée, et ils cherchent à me le faire savoir.

Il s’interrompit abruptement, comme s’il estimait être allé trop loin. Le muscle de sa mâchoire joua nerveusement, et Caraghon jugea plus sage de détourner la conversation vers des sujets moins sensibles.

— Vous étiez sur le point de dire quelque chose, avant… que nous soyons interrompus, rappela-t-il doucement.

Il se sentait calme, à présent. Prêt à affronter ce qui allait suivre, quoi que ce fut. La fuite n’était pas la solution et il le savait pertinemment.

Le prince acquiesça en frottant lentement ses paumes l’une contre l’autre. Il semblait soudain embarrassé, et jeta un rapide regard autour d’eux avant de déclarer :

— Je préférerais que nous n’en parlions pas dans un couloir. Allons dans mes appartements.

— Les miens sont plus proches d’ici que les vôtres, s’entendit répondre Caraghon.

Tyeltaran marqua une hésitation avant d’opiner de nouveau. Les deux jeunes hommes s’éloignèrent côte à côte dans le couloir en direction de la chambre de Caraghon. Ils ne croisèrent personne sur leur chemin, ce que le jeune soldat estimait malgré lui préférable.

Quand il referma sur eux la porte de ses quartiers, le silence seul les accueillit. Comme il s’y attendait, Axat n’était pas là. Lui-même étant absent la grande partie de la journée, il avait autorisé le jeune garçon à disposer aussitôt qu’il s’était acquitté de ses tâches habituelles.

Par les rideaux grands ouverts de la fenêtre, la lumière maussade du ciel gris se répandait dans l’antichambre. Quelque chose dans la vision de Tyeltaran debout au milieu de la pièce qu’il avait appris à considérer comme son chez-lui lui provoqua une profonde impression d’anormalité.

— Votre valet ? interrogea le prince en balayant la pièce du regard.

— Nous sommes seuls ici. Prenez place, proposa Caraghon en désignant les deux fauteuils de la cheminée.

Ils s’assirent face à face auprès du foyer éteint. Selon une habitude qui semblait ancrée chez lui, Tyeltaran croisa les jambes. Son regard ne cessait de parcourir l’antichambre comme s’il s’attendait à chaque instant de voir quelqu’un surgir de l’ombre de la commode ou de derrière les tentures.

— Tout d’abord, commença-t-il finalement, je voulais vous remercier de m’avoir accordé ce duel, hier.

— Bien que vous ayez perdu ? s’amusa Caraghon en masquant le trouble qui l’envahissait de nouveau.

— Je n’irai pas jusqu’à prétendre être ravi que vous usiez de mes présents contre moi, répondit Tyeltaran une moue, mais cela me semblait de bonne guerre. Pour cette fois du moins.

Le jeune soldat réprima un sourire.

— Vous aurez bien l’occasion de prendre votre revanche ; et un jour, qui sait, peut-être serait-ce à moi de m’incliner devant vous.

Une étincelle malicieuse pétilla dans le regard du prince.

— J’ai hâte que ce jour arrive.

Ils échangèrent un sourire. La lumière du jour qui leur parvenait de la fenêtre changeait au rythme des mouvements des nuages, faiblissant graduellement. L’après-midi était avancée et les jours raccourcissaient avec la venue de l’hiver. Caraghon attendit. Il ignorait où Tyeltaran voulait en venir et ne se sentait pas en droit de se saisir des rênes de la conversation qu’il n’avait pas engagée.

— Aussi, je voulais m’excuser d’être parti aussi brusquement, reprit Tyeltaran avec une grimace. Caldan m’avait signalé un problème qui nécessitait ma présence.

— Vous n’avez pas à vous justifier, répondit le jeune soldat en s’efforçant d’être convainquant.

Le prince haussa un sourcil, lui faisant comprendre qu’il n’était pas dupe. D’un mouvement lent, il se redressa dans son fauteuil, les mains croisées sur les genoux.

— Ces hommes que vous avez vu hier à la salle d’arme font partie de la garde de Kartha, la citadelle maîtresse du Daneimion, expliqua-t-il. Ils sont redescendus à Eäran avec moi au début de l’automne.

Caraghon se rappela de la maîtrise que le prince exerçait sur ces hommes, sa proximité avec eux et l’orgueil qu’il avait manifesté à la victoire de Caldan contre Askaos. Cependant, il avait un peu de mal à concevoir que Tyeltaran fut chargé de la direction de troupes militaires, surtout au vu du peu de confiance que semblait lui accorder le roi. Sa perplexité dut se lire sur son expression, car un sourire un peu hautain tordit les lèvres de Tyeltaran.

— Vous ne me voyez pas autrement qu’un prince de palais, n’est-ce pas ?

Honteux, Caraghon s’apprêtait à se rétracter, mais son vis-à-vis l’interrompit d’un geste de main. Son visage avait perdu toute trace d’ironie ou de légèreté.

— Le Daneimion est l’un des duchés frontaliers à l’Arenor ; je suis gouverneur de Kartha et garant de la sécurité des cols du nord. La supervision de nos défenses m’oblige à passer la moitié de l’année sur mes terres ; lors des saisons froides, la neige est trop épaisse pour que les Arenoriens ne représentent plus un véritable danger, et je reviens à Eäran en ne laissant sur place qu’une garnison réduite. Même s’ils semblent particulièrement acharnés, cette année, ajouta-t-il avec une grimace. On dirait que même l’hiver ne les arrête plus. Et il se trouve que c’est cette année-là précisément que je me vois contraint de quitter mes terres en avance pour accueillir l’ambassade Dejclane aux côtés de mon père…

Le jeune soldat tenta de ne pas se formaliser de l’accent presque accusateur que recelait sa voix.

Il se rappela que le prince avait déjà évoqué une fois les difficultés qu’éprouvait l’Eälagon face à son voisin de l’est. En revanche, il n’aurait pas soupçonné que Tyeltaran fût directement menacé par ces instabilités.

Et son esprit pragmatique commençait à comprendre la volonté profonde de l’Eälagon à gagner l’amitié de la Dejclencie. L’alliance avec une puissance militaire telle que la leur pourrait s’avérer décisive si la situation s’envenimait avec l’Arenor.

Le visage calé sous la paume de sa main, Tyeltaran regarda dans le vague pendant plusieurs secondes avant de conclure :

— Je serai certainement accaparé par la gestion de la surveillance dans les jours à venir. C’est pourquoi je voulais vous parler tant que j’en ai encore le temps.

Et Caraghon devina qu’ils en arrivaient enfin sujet dont il souhaitait l’entretenir. D’un signe de tête, il signifia qu’il était attentif. Tyeltaran s’éclaircit la gorge.

— J’ai réfléchi à la proposition que vous avez émise à la bibliothèque, il y a deux jours.

— Vous voulez dire… hésita Caraghon, la sentinelle de la tour sud ?

Il ne manqua pas le regard en coin que le prince jeta en direction de la porte, comme s’il craignait qu’ils soient entendus.

Bien qu’il s’efforçât de ne pas trop y penser, il était terriblement inquiet pour Lün ; la nuit de la veille était celle de la nouvelle lune, et le silence du prince prisonnier l’avait plongé dans une pénible incertitude. Le savoir au plus vite sous la garde qu’un protecteur que le prince aurait choisi le rassurerait grandement.

— Vous avez trouvé l’homme qui nous faut ? demanda-t-il avec espoir.

Tyeltaran hocha affirmativement la tête.

— J’ai pris ma décision hier, après notre duel.

Avec un intense soulagement, Caraghon songea qu’il devait s’agir de l’officier Caldan, en qui Tyeltaran semblait avoir toute confiance.

— Votre frère doit être soulagé que vous n’ayez pas tardé, lança-t-il en souriant.

Tyeltaran se rejeta en arrière dans son fauteuil, et les traits de son visage se détendirent.

— Oh, je ne lui en ai pas encore parlé. Je souhaitais que vous le sachiez d’abord ; après tout, vous êtes le premier concerné.

Le sourire de Caraghon disparut.

— Le premier concerné ?

— Vous n’aviez pas compris, n’est-ce pas ? fit le prince en jouant nonchalamment avec sa chevelure relâchée sur ses épaules. Je vous en avais pourtant fait part hier…

De plus en plus perdu, Caraghon entrouvrit la bouche sans savoir quoi dire.

— Je vous demande pardon ?

Tyeltaran lui adressa un long regard sans cesser d’entortiller des mèches de cheveux autour de ses doigts. Le coin de ses lèvres frémissait comme si elles retenaient de justesse un sourire.

Et puis Caraghon comprit.

On dirait que j’ai trouvé l’homme que je cherchais.

— Oh.

Ce fut tout ce qu’il se sentait capable de dire. Le mouvement incessant des mains du prince et les reflets changeants de sa chevelure dorée attiraient irrépressiblement son regard et exacerbaient sa confusion.

— Vous ne dites rien ? glissa Tyeltaran au bout d’un moment. Qu’en pensez-vous ?

On dirait que j’ai trouvé l’homme que je cherchais.

Bon sang, il s’agissait de cela.

A quoi pensait-il donc ? Quel sens avait-il donné à cette phrase que Tyeltaran avait prononcée ? Par le Désert, quelle absurdité était-il allé imaginer ?

C’était la faute d’Askaos et de Kanska. Leurs inepties brouillaient ses perceptions.

Il secoua la tête, comme pour mieux s’en débarrasser, et trouva le courage de croiser le regard du prince qui attendait sa réponse.

— Pourquoi moi ?

C’était la première chose qui lui venait à l’esprit.

— Pourquoi vous ? répéta Tyeltaran, un sourcil haussé. Vous êtes un excellent combattant, comme j’en ai eu la confirmation moi-même hier. Si jamais notre assassin s’avisait à revenir, il me semble qu’il passerait un bien mauvais quart d’heure en votre compagnie. Et puis je n’ai pas l’impression que les sombres mythes qui entourent Lün vous effraient. Au contraire, j’ai même senti… votre souci de le protéger est réel, n’est-ce pas ?

Caraghon acquiesça sans hésiter. En effet, même quand Axat lui relatait les stupides ragots qui couraient sur le compte de Lün, même quand ses camarades en riaient autour du feu de camp, il n’avait rien ressenti d’autre que de la pitié et de la curiosité. Le récit de Tyeltaran, après la visite de son frère trois jours plus tôt, n’avait fait qu’approfondir l’indescriptible attachement qu’il ressentait à l’égard du mystérieux prince de la tour.

— Et enfin, acheva Tyeltaran en le regardant dans les yeux, je vous fais confiance.

Caraghon ne s’était pas attendu à ce genre d’argument, et bien qu’il se sente touché, il eut presque envie de sourire.

— Mais pas votre frère, objecta-t-il doucement.

Tyeltaran soupira avec une expression résignée :

— Alàtar nourrit encore quelques méfiances à votre égard, c’est vrai, mais au vu de la situation actuelle, il sait que nos options sont des plus restreintes.

Bien qu’il ne soit pas certain d’être convaincu, Caraghon acquiesça.

— Mais peu importe tout cela, lança le prince, semblant balayer ses précédentes paroles d’un geste de main. Ce n’est pas l’avis d’Alàtar que je demande, c’est le vôtre.

Un lointain grondement leur fit détourner les yeux l’un de l’autre. Au-dehors, il avait commencé à pleuvoir. A travers les carreaux de la fenêtre où ruisselaient les gouttes, la lumière avait encore faibli, et plongeait la pièce dans une atmosphère plus sombre, presque triste.

— La tempête couvait depuis hier, fit remarquer Tyeltaran d’un ton préoccupé. Elle ne s’arrêtera pas avant demain.

Caraghon retint de lui faire part de son avis concernant ses prévisions météorologiques. Les dernières qu’il avait formulées ne s’étaient pas révélées tout à fait exactes. Mais cette fois, ils étaient tous les deux en sécurité entre les murs épais du palais, alors peu lui importait.

— Vous n’avez toujours pas répondu à ma question.

Il y avait un début d’impatience dans la voix du prince.

— J’accepte.

Les yeux de Caraghon quittèrent la fenêtre pour revenir au prince, juste à temps pour voir le sourire qui étirait ses lèvres. La bouche du jeune soldat s’assécha. Une reconnaissance sincère brillait dans les yeux bleus posés sur lui. Il avait répondu presque sans réfléchir, mais il prit le parti de ne pas le regretter. S’il y avait un moyen pour lui d’aider Lün et de saisir ce maudit assassin avant qu’il ne lui fasse plus de mal, il était prêt à tout.

Et surtout si cela lui permettait de faire naître un tel sourire sur le visage de Tyeltaran – dont il était l’unique raison, et qui lui était exclusivement adressé.

— Vous acceptez de vous confronter à un danger inconnu pour un homme dont vous ignorez presque tout, et ce dans l’intérêt d’un royaume qui n’est même pas le vôtre ?

Il y avait un mélange d’incrédulité et d’émerveillement dans la voix du prince.

— Il faut bien que quelqu’un le fasse, lâcha Caraghon avec autant de détachement qu’il s’en sentait capable.

— Vous êtes extraordinaire.

Un nouveau coup de tonnerre souligna cette déclaration. Le jeune soldat baissa le regard, n’osant pas croiser celui de Tyeltaran.

— Et vous, vous êtes prêt à mettre la sécurité de votre frère entre les mains d’un étranger ? répliqua-t-il pauvrement.

— Nous en avons déjà parlé, Caraghon, dit le prince avec un sourire dans la voix. Il semblerait, en effet, que je sois assez fou pour cela.

Un court silence plana avant qu’il ne reprenne la parole :

— Aussitôt que j’aurais l’aval d’Alàtar, je vous préviendrai ; mais avec le conseil des magistrats auquel il assistera demain matin, je n’espère pas l’approcher de sitôt. Attendez un billet de ma part demain dans l’après-midi.

Décroisant les jambes d’un mouvement fluide, il se leva, les mains en appui sur les accoudoirs.

— Je vais partir.

Un peu surpris par l’abrupte fin que prenait leur entrevue, Caraghon l’imita néanmoins pour l’accompagner jusqu’à la porte. Ni l’un ni l’autre ne dit rien. Une main posée sur la poignée, Tyeltaran tourna la tête pour lui glisser un regard de biais.

— J’oubliais l’essentiel, souffla-t-il en souriant fugacement. Merci. J’ai l’impression de beaucoup vous le dire, et pour toutes sortes de raisons, depuis que je vous connais… et j’aimerais avoir les moyens de vous le signifier autrement. Mais sachez au moins qu’il est chaque fois prononcé avec sincérité.

La poignée s’abaissa sous l’impulsion de sa main, mais il ne partit pas tout de suite.

Leurs regards se crochetèrent. Comme souvent – bien trop souvent –, Caraghon était incapable de savoir quoi répondre. Mais ce ne fut pas lui qui rompit en premier le contact visuel ; Tyeltaran baissa très vite la tête comme s’il avait commis une erreur qu’il regrettait.

— A demain, murmura-t-il.

— J’attendrai votre message, répondit Caraghon avec autant de stoïcité qu’il en fut capable.

Le prince tourna très légèrement le visage vers lui, mais son regard restait détourné. Il ne lui donna qu’une infime inclinaison de tête avant d’ouvrir la porte et de s’engouffrer dans l’embrasure.

Quand le son de ses pas fut étouffé par la distance, Caraghon déposa le plat de la main contre le battant, et le referma en douceur, comme à regret.

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Natsunokaze
Posté le 28/08/2020
Coucou =D

Me revoilà en retard mais me revoilà quand même x)

En ce qui me concerne, Tyel et Caraghon peuvent se heurter autant qu'ils le veulent, ça me va totalement ! Je dirais même que ça devrait arriver plus souvent, uh uh uh ! D'ailleurs, on va vous mettre d'accord une bonne fois pour toutes, les gars : Vous êtes attirés comme des aimants l'un par l'autre, c'est le destin, ok ?! Donc faites-vous une raison >.>

Bon, ok, je crois que Askaos est tombé à la seconde place dans ma liste des hommes à abattre ! C'est qui, ce sire Amaran ? Il ose débarquer au meilleur moment, alors que Caraghon était en train de se rendre compte de l'effet que Tyel a sur lui. Est-ce qu'il se rend compte du sacrilège qu'il vient de commettre, là, ce Amaran ? Est-ce qu'il sait que pour ce crime, je le condamne à une éternité de souffrances ? U.U Et en plus, il ose parler de sa sœur, la duchesse machin-chose ?! Qu'on lui coupe la tête ! Où est la reine de cœur quand on besoin d'elle ? <,< >,>
Au moins, Tyel se montre assez froid envers lui. Ça me console un peu x) Je suppose qu'Amaran aimerait beaucoup voir sa sœur devenir reine, lui aussi. Ou bien aimerait-il devenir l'amant de Tyel ? O.o

Oh oh oh ! Caraghon invite Tyel dans sa chambre ? Hi hi ! Je suis certaine que Tyel s'est imaginé tout un tas de scénario dans sa tête au moment où Caraghon lui a sorti ça xD Ca va jaser si on les voit entrer là-bas ensemble x)

J'imagine trop Axat bondir de la penderie en criant : « Surprise ! » et Tyel bondissant de son fauteuil en criant : « Je le savais ! » xD Détends-toi, Tyel ! Qu'est-ce que tu as de tant à dire à Caraghon qui te rend si nerveux ? Ca un rapport avec Lune-chou ?

Je le sentais venir, le coup de l'instabilité des frontières x) C'était évident que les choses allaient finir par se corser par-là-bas ! Et je comprends que Tyel soit un peu ennuyé d'avoir dû revenir plus tôt alors que leurs ennemis se conduisent étrangement et continuent à les harceler, même pendant l'hiver >,< Ce n'est pas contre toi Caraghon, rassure-toi x) Mais je note que Tyel prend très au sérieux son rôle de gouverneur et de défenseur des frontières. Plus que son rôle de prince héritier, en fait ! Et ça fait plaisir de le voir si sérieux pour une fois ^^

Je ne sais pas pourquoi mais je sens qu'il a choisi Caraghon pour jouer les protecteurs de Lune-chou xD Et Caraghon qui est tellement deux de tens' pour comprendre xDD Fais un petit effort ! Il a quand même dit que tu étais le premier concerné ! Rien qu'avec ça tu aurais dû comprendre x)

Ouais mais nous on aurait préféré que tu dises ça dans le sens « j'ai trouvé l'homme de ma vie », tu vois ? >,>

La déception pour Caraghon qui avait l'air d'avoir espérer la même chose que nous, bouhahahahah ! Pardon, Caraghon, je me moque, c'est méchant ! Mais en même temps, c'est tellement drôle la veste qu'il vient de te mettre sans même s'en rendre compte, je suis pliée xD

Bien entendu que son souci de le protéger est réel ! Qui ne voudrait pas réellement protéger Lune-chou ?! Ne dis pas de sottise, Tyel =.=''

Ah, ces deux-là ! Tant de maladresses entre eux alors qu'ils sont visiblement attirés l'un par l'autre, ah ah ah ! Ils sont choux et frustrants tout à la fois ! La façon dont Tyel met fin à la conversation m'a laissée aussi perplexe que ce pauvre Caraghon et les voir tous les deux de chaque côté de cette porte, à se dire des banalités alors qu'ils ont clairement envie de se sauter dessus... ah lalala ! Je me dis qu'à force de s'obliger à être stoique ou indifférent pour ne rien laisser paraître de son trouble, Caraghon est en train d'envoyer les mauvais signaux à Tyel ce qui explique pourquoi ce dernier se montre si réservé avec lui alors qu'il lui a quand même expressément dit qu'il voulait le séduire xD Montre un peu tes sentiments, Caraghon ! Que ce pauvre Tyel sache qu'il n'est pas en train de pédaler dans la semoule en vain xD

Sur ce, encore un très très bon chapitre que j'ai pris grand plaisir à lire (mais ce n'est rien de nouveau, tu dois te lasser de l'entendre x) et j'ai hâte de savoir où tu nous amènes avec cette histoire =)

Je te dis à bientôt !

Natsunokaze
UnePasseMiroir
Posté le 29/08/2020
Coucou toi ! Tkt je comprend, moi avec la rentrée ça va être niet aussi niveau temps xD

Mdr j'avais pas pensé à la métaphore de l'aimant, mais oui c'est une bonne explication xD Faudra que je la soumette à Caraghon, voir ce qu'il en pense...

Même quand il est pas là il se fait taper dessus le pauvre Askaos hein ? xDDD Il me dit à l'oreillette qu'il regrette le bon vieux temps où tu ne commentais plus. Mais bon si tu as trouvé une nouvelle tête à claque ça lui va x) C'est vrai qu'Amaran a pas débarqué au meilleur moment, ni avec le meilleur sujet... mais Tyel l'aime pas alors on s'en fout ! ^^
Je te rappelle que les Eälagoniens sont de gros homophobes alors non pécho Tyel c'est vraiment la dernière envie d'Amaran, pas de soucis de ce côté là xD

J'avoue que pendant ce chapitre ces deux là ont dû se faire plein de petits films aux scénario sympathiques chacun de leur côté... dommage que la communication passe mal hein ? >.<

Oh non j'ai visualisé la scène, quel manque de crédibilité xDDD Mais bon là Axat finirait décapité par Tyel direct donc on va éviter ^^

"Et ça fait plaisir de le voir si sérieux pour une fois ^^" Tyel proteste que le "pour une fois" est vraiment de trop. Mais heureuse de voir que ça te fait plaisir qu'il assume ses responsabilités quelque part xD Oui il gère bien son duché, mais diriger un royaume entier ça lui plaît moins...


Hého, Caraghon a pas deux de tens' merci pour lui xD Il a juste interprété bizarrement les paroles de Tyel du coup il a mis un peu de temps à piger, c'est tout !
"Ouais mais nous on aurait préféré que tu dises ça dans le sens « j'ai trouvé l'homme de ma vie », tu vois ? >,>" Ouais, et quelque chose me dit que Tyel n'avait pas choisi cette exacte tourne de phrase par hasard ;)

C'est vrai que c'est méchant de se moquer, bouuuh T_T la friendzone c'est jamais sympa à vivre, surtout quand on est aussi paumé de la vie que ce pauvre Cara ^^

"Bien entendu que son souci de le protéger est réel ! Qui ne voudrait pas réellement protéger Lune-chou ?! Ne dis pas de sottise, Tyel =.=''" J'avoue ça c'est pas faux xD

"et les voir tous les deux de chaque côté de cette porte, à se dire des banalités alors qu'ils ont clairement envie de se sauter dessus... ah lalala !" Je dois dire que ce passage a été assez éprouvant à écrire pour moi... mon clavier me démangeant de les faire se rouler une grosse pelle, mais NOPE !
Ahah oui bonne réflexion ça ^^ A force de se prendre des vents le pauvre Tyel va finir par être tout perdu, et pendant ce temps Caraghon le deux de tens' (il râle encore que c'est pas vrai mais moi je trouve que ça lui va bien) galère à comprendre ses propres sentiments.... bref, grosse pagaille en vue >.>

Pour être honnête, je me lasse d'entendre que je vais me lasser de l'entendre, et c'est tout ;) Ravie que ce chapitre t'ai plu en tout cas !!! J'essayerai de faire un tour sur le tien aussi vite que possible, mais bon fin des vacances = fin du temps libre à gogo... >.<

Bisooous ! <3
Gwenifaere
Posté le 25/08/2020
Bwaha pauvre Caraghon !! Coup dur. Remarque coup dur aussi pour nous hein, à ce stade je me mets à trépigner à chaque fois qu'ils se retrouvent tous seuls tous les deux XD

Je sais pas pourquoi je suis restée bloquée sur l'idée qu'un jour ils iront dans les terres de Tyeltaran et j'ai TELLEMENT HATE.

Un point qui m'a surpris : du coup là on est en hiver vu que Tyel est à la cour ? Je n'avais pas vraiment compris ça avant...

Un point s'il n'a pas encore été relevé : "Alors qu’il suivait les couloirs de l’aile ouest qui séparaient les quartiers royaux et ceux des invités, dans l’idée de rejoindre ses appartements, Tyeltaran pour surgir du virage droit devant lui." -> Tyeltaran surgit ?
UnePasseMiroir
Posté le 25/08/2020
Ahah désolée pour la frustration, mais encore une occasion loupée pour ces deux boulets xD

Ahah l'idée te plaît ? On verra, on verra... ;)

Oui alors c'est assez compliqué à expliquer, j'avoue que je me suis moi-même un peu embrouillée avec la notion du temps xD La transition été-hiver est assez rapide en Eälagon, là les températures commencent à baisser et à pleuvoir mais ce n'est pas encore officiellement l'hiver. Ce que j'aurais dû rajouter c'est que Tyel a quitté ses terres un peu en avance pour être présent lors de l'arrivée de l'ambassade.

Ah oui effectivement y'a un soucis là ^^ merci, je corrige !
ludivinecrtx
Posté le 21/08/2020
Coucou

Oh non pauvre Cara, il pensait que Tyel voulait dire plus.. Mais en vrai, il voulait vraiment dire plus... Toi et moi on le sait, ils se cachent tous les deux.

Tu m'as tué avec ta phrase, "les nobles de la cour ont fini par comprendre que leurs fils m’intéressent d’avantage que leurs filles."

Cara déçu et jaloux est trop mignon. On a trop envie de le prendre dans ses bras... Oh oui... Kanska va falloir encore leur mettre un coup de pied au cul. Dis moi, pourquoi Tyel ne parle pas de son frère avec Kanska? Il peut avoir confiance en elle, elle sait se battre et c'est sa meilleure amie après tout. Je l'aurais mise dans la confidence ! Plus qu'Alatar en vrai.

Sinon très bon chapitre, trop court. On voit bien les enjeux de la cour, la relation Tyel/Cara et les non dits entre les deux. Je suis ravie de voir un peu plus chaque chapitre les sentiments de Cara. :).
UnePasseMiroir
Posté le 22/08/2020
Carrément, il s'est fait des faux espoirs tout seul xD ou pas ? Héhé c'est bien possible que Tyel n'ait pas choisi CETTE phrase exactement au hasard ;)

C'était pas volontaire mais si a t'as fait marrer c'est cool xD

La transition entre le câlin et le coup de pied au col est un peu brutale pour Cara, il est perdu là xD
Humhum, excellente question Jamy ! >.>

Oui tu t'es aussi plainte sur insta que c'était trop court xD moi qui pensais que ça vous saoulerait les chapitres à 4k et qu'il faudrait que je me calme un peu... mdr.
Ravie que ça te plaise toujours ! Je l'ai dit sur mon JdB mais les updates risquent de ralentir, avec la rentrée toussatoussa...
Zoju
Posté le 20/08/2020
Salut ! J’ai vraiment beaucoup aimé ce chapitre que je trouve très intéressant. Il y a d’abord la partie plus politique qui apporte une autre vision de Tyeltaran (je n’ai pas encore été voir la carte) Cela amène de nombreuses questions sur les différents enjeux de ton univers qui déjà assez riche se développe davantage. Et puis, il y a aussi l’autre partie du chapitre en ce qui concerne la confiance entre les deux hommes. (J’ai lu la fin du précédent chapitre avant de venir par ici) J’ai trouvé cette discussion entre Caraghon et Tyeltaran plus profonde que les précédentes que je trouvais davantage sur le ton de la taquinerie. J’ai eu l’impression qu’il y avait beaucoup de sous-entendus. Caraghon prend donc davantage d’importance puisqu’on lui confie ni plus ni moins que la protection d’un prince (certe quelque peu délaissé, mais un prince en plus étranger à son pays). La confiance entre les deux hommes a évolué. (Au passage, Caraghon semblait espérer autre chose et la fin du chapitre le confirme. Kanska aurait levé les yeux au ciel) Quoi qu’il en soit, j’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce chapitre. Hâte de connaître la suite ! :-)
UnePasseMiroir
Posté le 22/08/2020
Coucou ! Ravie que tu ai apprécié ce chapitre ! Oui c'est vrai que ça donne une autre facette de Tyel ces histoires de politique, et sur l'univers entier ^^
Et c'est vrai aussi qu'on entre dans les choses sérieuses là ! dès qu'on parle de Lün, Tyel devient sérieux xD moi aussi en l'écrivant j'ai eu cette impression ! Et le rapport de confiance change également, là on est sur une marque de confiance on ne peut plus concrète ^^
Ahah oui Cara a passé son chapitre à se méprendre sur une phrase de Tyel et s'est fait un faux espoir tout seul à la fin...Je crois plutôt que Kanska serait en train de mourir de rire si elle avait vu ça xD
Encore une fois ravie que tu ai aimé ce chapitre, et merci pour ton commentaire ! (Et par rapport au changement du dernier chap, il faudra faire semblant d'être surprise quand on reparlera de ce qui est arrivé à Laedion... xD)
Bisous et à bientôt j'espère ;)
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