Chapitre 20 : Bienvenu chez les Bàthory

Par Zephirs

Samuel se réveilla la vision trouble. Ses côtes gauches lui faisaient un mal de chien, mal qu’il amplifia en tentant d’y déplacer ses bras.

— Sapristi, c’est quoi cette connerie…

Il ne sentit pas son manteau, ni sa pierre d’ailleurs. Le monde autour de lui tremblait, tressautait. À ses oreilles ronronnait le bruit continu d’un moteur. Puis, après quelques secondes, se joignit les protestations étouffées d’une jeune femme.

Ashley.

— Tiens-toi tranquille Chasseur, ordonna avec amusement une voix suave.

La forme aux cheveux noirs attachés, devant lui, se retourna sur son siège pour effleurer sa joue de ses doigts, puis revint dans sa position initiale.

— On est presque arrivé, continua-t-elle alors que Sam remuait ses souvenirs, certain de la connaître.

Quelque part, Ashley tenta de nouveaux quelques mots. Leur sonorité resta étouffée par ce qui devait être du scotch.

Samuel retrouvait progressivement sa vue, même si des points noirs dansaient devant son nez.

— Tu veux quoi ?

— Que tu restes tranquille jusqu’au manoir. Sinon, Bernie sera obligé de te calmer, et j’en serais très triste.

Il tourna la tête sur sa gauche pour y apercevoir une masse de muscle enveloppée dans un manteau en cuir d’où dépassait un costume sombre étonnement à la bonne taille. Sa cravate violette se détachait nettement du blanc immaculé de sa chemise.

— Jane… Jay… Jess ! Jess Bàthory, c’est ça ?

— Oh que oui, mon mignon.

Maintenant, Samuel savait que la situation ne pouvait qu’empirer, mais au moins, il revoyait parfaitement clair. Le paysage au-dehors était sombre, froid. Sur sa droite, des arbres s’agrippaient à une façade rocheuse interminable dans la nuit. Nuit seulement éclairée par les rayons des phares de leur voiture et celles derrières eux.

La femme aux cheveux noirs se retourna une nouvelle fois, exhibant ses longues canines.

— Alors mon petit Chasseur, tu pensais vraiment que j’allais oublier ce que tu as fait mon pauvre tonton Philibert. Hum ? Ce petit « duel » où tu lui as tiré dans le dos avant d’avoir accompli les dix pas réglementaires, c’était pas très joli.

Son ton ne laissait transparaître ni colère, ni rancœur, juste une sorte d’amusement malsain qui s’accentua lorsque Samuel sourcilla. Ses doigts venaient d’entrer en contact avec la tâche pourpre de son gilet. Un minuscule trou, vestige de la balle l’ayant traversé, s’était presque refermé un peu en dessous de son rein gauche. Malheureusement, il ne pouvait en dire autant pour sa peau, dont les problèmes de cicatrisation ne signifiaient qu’une chose : quelqu’un l’en avait empêché afin de boire son sang sans en laisser de trace visible.

— Un problème Chasseur ?

La vampire se mordit les lèvres, les yeux rivés sur sa blessure.

— Aucun.

L’homme privé de son long manteau gris-noir comprenait mieux pourquoi il se sentait aussi faible.

De l’autre côté de la source de sa douleur, dans son dos, un picotement fit déplacer sa main. Il en retira un objet pointu entouré d’un fil qui lui envoya une décharge considérablement moins élevée que pendant son passage à grande vitesse, à travers le cuir de dragon.

— Pas mal, n’est-ce pas ? S’amusa Jess. Tu n’imagines pas à quel point j’ai eu du mal à m’en procurer.

Il laissa tomber la balle à ses bottes, sans un mot, le visage impassible. Toute son attention se focalisait sur le sang coulant le long de la plaie dans son dos, libérée de son entrave.

D’un mouvement sec, la tête du vampire à sa gauche pivota. Jess se mordit les lèvres, ses pupilles dilatées fixé en direction de son ventre. Après un temps, son sourire disparu.

— Tu es moins bavard sans ton saloperie de caillou maudit. Pas facile à prendre sans finir… en cendre. J’ai perdu un pauvre sous-fifre dans l’opération…

Une profonde tristesse déforma ses lèvres, ses sourcils se rapprochèrent. Au coin de ses paupières apparurent des perles brillantes, puis tout disparu. Un sourire fendit son visage dont l’envie ne laissait aucun doute.

— Heureusement, ce n’était qu’un vampire de rang quatre. Une perte négligeable que ta copine remplacera parfaitement.

Jess lécha sa lèvre supérieure alors qu’Ashley poussait une exclamation assourdie par le scotch.

— Je suis sûre que son sang est appétissant ! J’ai hâte d’être à la cérémonie.

— Jess, il refusait d’entendre raison. Le rubis d’Alastor devait…

Bernie donna un coup dans les côtes de Samuel, sa vue redevint floue. Du sang longea son flanc avant de s’écraser sur la banquette en cuir, déjà tâchée par l’afflux dans son dos.

— Ce rubis était dans ma famille depuis le deuxième siècle, rétorqua sèchement la vampire. C’est le seigneur des ténèbres lui-même qui nous l’avait donné pour que nous le protégions. Tu peux dire ce que tu veux, moi, je pense plutôt que tu avais besoin de son pouvoir pour alimenter ton précieux Catalyseur.

La voiture ralentie progressivement jusqu’à s’arrêter. La porte du côté du Chasseur s’ouvrit brutalement. Ébloui par des projecteurs, il ne vit pas les mains qui agrippèrent le col chevauché de son gilet marron sombre.

Jess Bàthory rappela à l’ordre, d’un air malicieux, les deux sbires aux manteaux en cuirs dans lesquels se cachaient une cravate et un costume noir :

— Messieurs, voyons ! Ce n’est pas comme ça que nous traitons un prisonnier docile, même si ses crimes sont plus horribles que ceux de l’infernal lui-même.

Son ton changea comme si elle ne croyait plus en ses paroles :

— Je sais ce que la perte du comte Philibert, mon bien-aimé oncle, vous a infligé, mais nous devons montrer toute la dignité de notre clan en le traitant correctement. Du moins, jusqu’à son exécution !

Les deux vampires remirent Samuel sur ses jambes. Des portières claquèrent. Les hommes et femmes de Jess approchèrent, fusils harnachés dans le dos. L’un d’eux, au crâne chauve, se détacha du groupe pour contourner leur voiture.

Ashley, était encore assise à l’intérieur. La berline trembla lorsque Bernie s’en extirpa. À son cou, la cravate violette s’agitait à chacun de ses mouvements.

La plupart des vampires, notamment ceux dont la cravate noire peinait à apparaître dans la nuit, se tinrent au garde-à-vous à son passage.

— Allez, on ramène nos deux invi... ordonna Jess lorsqu’un cri dans son dos l’interrompit.

Samuel n’eut pas besoin de se retourner pour savoir.

— Elle a une dag…

Un choc ébranla la voiture, les projecteurs se braquèrent dans son dos. Enfin, il pouvait voir les murs d’enceintes de la demeure Bàthory, avec ses barbelés et ses miradors.

Un grognement d’agonie, suivit des bruits rapides de bottes le firent pivoter.

Des lignes rouges apparurent dans l’air, des avertissements résonnèrent. Inutiles. En un éclair, Jess sauta sur le toit de la voiture, et envoya Ashley sur le sol après un impressionnant plongeon. Sa cravate rouge s’agita dans leurs roulades mouvementée sur la route.

Les deux femmes se stabilisèrent, Jess au-dessus. Ashley amorça un coup de poing, Jess fut plus rapide et enserra sa gorge.

Ses forces l’abandonnèrent. L’air refusait d’atteindre son cerveau. Ashley manqua mollement sa cible, éblouit.

Face à elle, deux yeux rouges se plantèrent dans les siens. Puis des dents blanches, étincelantes apparurent. La lumière artificielle fixée sur eux donnait un air de tragédie.

Ashley chercha sur le bitume la poignée de sa dague, échappée de ses doigts lorsqu’elle fut percutée. Rien. Non. Elle flottait juste à côté du sourire sadique, tenu par un index et un pouce qui n’étaient pas les siens.

— Tu ne pensais tout de même pas pouvoir nous quitter si tôt ? Jolie relique ! Tu as le sang chaud, ça me plaît. Bernie était aussi comme ça avant sa transformation. Maintenant, il fait partie de l’élite de notre bien-aimé comte Lucian Bàthory. Le violet te sied déjà à ravir qui plus est.

Sa prise se desserra, elle se leva. Enfin, la blondinette pu respirer à grande bouffée d’air, le cœur prêt à exploser.

— Débarrassez-moi de ce minable.

Jess pointa avec la dague le sbire avachi contre la portière de la berline. Une entaille de plusieurs centimètres se tenait à l’exact endroit de son cœur, et déversait une myriade de sang. Beaucoup trop de sang pour qu’il soit question de ses propres fluides.

Dégoûtée par le gâchis d’autant de liquide pourpre, une grimace de mépris déforma ses traits. Cependant, penser à la tête que fera son oncle devant son « invité » raviva sa joie trop rapidement pour que quelqu’un ne le remarque.

— J’en veux deux qui s’occupent de notre rebelle, et veillez à ne pas finir comme l’autre. Toi, mets ça avec le reste de leurs effets.

Elle jeta la dague à une vampire aux cheveux blancs de sa section qui faillit ne pas la rattraper. Les cheveux noirs de Jess, libérés de leur entrave, s’agitaient autant que ses subordonnés à la moindre de ses paroles.

— Toi et toi… non oubliez ça. Je vais m’occuper moi-même du Chasseur.

Avec la plus grande des dignités, elle réarrangea sa cravate rouge dans son costume avant de dépoussiérer son manteau en cuir. Aucune résistance n’émana de Samuel. Pas même les prémices d’une lueur bleutée dans ses pupilles.

Du coin de l’œil, il veillait sur Ashley, poussée par deux vampires aux airs peu commodes. Les mains de la jeune femme se baladaient sur sa gorge, comme si elle ressentait encore la pression des doigts de Jess.

Sans surprise, alors qu’il était emmené vers le portail du manoir des Bàthory, le Chasseur remarqua l’attention particulière de chacun des vampires qu’il croisait pour son dos ainsi que son ventre. Néanmoins, la présence de Jess suffisait à écarter les membres de patrouilles un peu trop aguichés.

Cette dernière le regardait régulièrement, et des fois, lui adressait des clins d’œil. Elle n’hésitait pas à le rapprocher, à balader ses ongles teintés d’un verni pourpre sur son corps. Particulièrement à proximité de ses blessures. Peut-être pour vérifier si elles étaient toujours là, ou plutôt pour grappiller quelques gouttes de sang qu’elle pourrait discrètement glisser sous ses canines.

Ils contournèrent la fontaine, au centre de l’allée principale. Un ange de pierre avec des cornes y crachait continuellement de l’eau du haut de son perchoir de crânes. Pas un brin d’herbe ne dépassait des autres. Chaque buisson, chaque fleur éclairée par les spots de lumière lors de leurs ballets, inspiraient la perfection.

Jess l’entraîna en haut des marches, jusqu’au seuil d’une porte plus sombre que ses desseins. Derrière eux, les chaussures de ses hommes de mains tapotaient la pierre en rythme, rythme troublé par des pas forcés.

L’entrée s’ouvrit, la lueur des chandelles éclaira le visage de la vampire. Rien ne semblait lui faire plus plaisir que de retrouver le manoir familial avec un prisonnier de marque.

— Alfred, prévenez monsieur le comte que je suis enfin revenue de ma chasse avec un petit cadeau. Et ajoutez deux couverts pour le souper.

Le Chasseur cligna plusieurs fois deux yeux avant d’apercevoir un vampire classieux affublé d’un nœud de papillon violet tourner à l’embranchement du couloir.

Rien n’avait changé depuis sa dernière venue, les dérangeants portraits de la famille Bàthory remplissaient toujours les murs de chaque côté. Le lustre, aux finitions constellées de chauve-souris, semblait encore prêt à fondre sur les lui, telle une nuée.

— Allez Chasseur, un peu d’entrain !

Jess le tira à l’intérieur, puis le plaqua contre le cadre d’un homme chauve à l’air terriblement mauvais.

— Tu ne vas pas me faire honte devant ce très cher comte, n’est-ce pas ? Tu vas être aussi poli et bien élevé que ce que tu as été jusqu’à présent, n’est-ce pas ? Sinon, je serais obligé de te faire du mal avant ton exécution.

Ses ongles glissèrent sur la joue de son captif, tout près de la cicatrice sous son œil.

— On ne peut pas sauter ce passage et m’emmener directement en cellule ? répliqua-t-il en tournant la tête, les sourcils froncés. Je dois m’éva…

D’un geste sec, Jess griffa la peau qu’elle caressait encore quelques instants plus tôt. Du sang vint rejoindre son vernis pourpre, sang dont elle se délecta sans retenue.

— Numéro trois, comment oses-tu ?

Jess se retourna, subitement crispée, mais retrouva vite sa contenance en voyant un homme au col ouvert, faiblement serré par une cravate rouge, au milieu du couloir.

— Mon cher cousin, depuis quand nous appelons nous par nos rangs ? Les choses vont si mal entre nous ?

Embarrassé plus qu’énervé, le vampire ébouriffa sa chevelure noire très diffuse sur son crâne.

— N’essaye pas de changer de sujet et écarte toi de… mais c’est le Chasseur !

Son expression changea du tout en tout, comme s’il n’y croyait pas.

— Ça fait… ça fait...

— Trois-cent cinquante ans qu’on le traque, oui numéro deux. Enfin, je sais pas si tu vas le rester encore longtemps avec ma prise exceptionnelle.

Un sourire froid et calculateur germa sur les lèvres de Jess alors qu’elle retirait son avant-bras du cou de Samuel.

Ses hommes de mains, invités par un mouvement de tête, investirent le couloir, leurs cravates noires synchronisées dans leurs balancements. Le dernier des leurs, plus massif que les autres, poussa Ashley jusqu’à la lueur des flammes des bougies.

— Rompez !

Ils disparurent sans se faire prier au croisement. Malgré la rudesse du traitement de ses cheveux depuis son enlèvement avec cet horrible sac et sa prise de bec avec quelques vampires, le chignon compliqué d’Ashley avait su résister.

L’arrivé d’un deuxième invité, féminin qui plus est, changea l’attitude nonchalante du cousin de Jess, soudainement très intéressé :

— Qui est cette ravissante demoiselle ? Une nouvelle recrue ?

— Oui, elle l’accompagnait, répliqua-t-elle blasée alors que son pouce pointait son prisonnier.

Du moins, c’est ce que la vampire croyait avant de tourner brusquement la tête. Ses pupilles rouges s’abaissèrent.

Il ne peut pas...

Eh si ! Assit en tailleur, le Chasseur méditait.

— Quel manque de… quelle impudence. Comment oses-tu… je… tu ne fais même pas semblant d’avoir un petit peu… un petit peu... peur ! bouillonna Jess.

Un coup de pied renversa le Chasseur.

— Jess !

Sam ouvrit une paupière, satisfait d’énerver sa geôlière. Sa joie fut de courte durée. Une poigne de fer attrapa son col. Il en fut de même pour celui d’Ashley, absolument pas prête pour une telle expérience.

Les deux compagnons se retrouvèrent traînés sur le long tapis rouge, encore sous leurs pieds quelques secondes plus tôt, en route pour la double porte au bout du couloir.

— Jess, mais que fais-tu ? C’est un scandale ! Une véritable hérésie ! Où Diable est passé ton sens de l’honneur ?

Elle arriva à sa hauteur. Ses traits plus froids que le pire des blizzards du Grand Nord, terrifierait le plus courageux des Héros.

— Thibalt, ferme-là.

À son tour, les traits de son visage se durcirent. Ses deux canines se dévoilèrent au même moment que ses sourcils se fronçaient et que sa tête se penchait sur le côté.

D’un bond, Thibalt la compressa contre le mur. Les deux prisonniers roulèrent sur le sol avant de s’y étaler, loin des ongles pourpres de Jess.

— Je pense que tu oublies ta place, gronda le numéro deux des vampires. Je suis le successeur du clan, et toi, ma subordonnée. Tu me dois autant le respect qu’à mon père. Je ne tolérerais pas que tu bafoues nos traditions, et encore moins devant moi.

Sa cousine le repoussa, les dents serrées.

— Ma place est au sommet. Maintenant, laisse-moi. Je dois donner mes deux cadeaux. Venez-vous deux, vous devez avoir faim.

La vampire leur fit signe de la suivre sans même se retourner, puis avança lentement, ses pas rythmés par des murmures inaudibles.

Ashley regarda Samuel, puis la porte grande ouverte. Cette dernière semblait plus loin qu’elle ne le devrait, comme si le couloir s’était étiré depuis leur arrivée. Elle regarda de nouveau son compagnon, occupé à dépoussiérer son gilet et son pantalon. Aucune trace sur son visage ne montrait une quelconque envie de fuir vers cette opportunité.

— Vous vous bougez, ou il faut que je vous reprenne par le col ?

Samuel tendit la main pour la relever.

— Je ne pense pas que ça sera nécessaire.

Sans la moindre délicatesse, Jess ouvrit la double porte. La noirceur de celle de l’entrée, à l’opposée, ne ressemblait plus qu’à un timbre-poste.

Libérée de la surveillance de Thibalt, elle retrouva son allure inquisitrice, sauf que cette fois, chacun de ses pas donnait l’impression qu’elle tuerait quiconque auraient le malheur de se trouver sur son passage.

Deux de ses congénères, confortablement installés près d’une cheminée, dans le coin droit du grand hall, sursautèrent en même temps que leurs couvertures sur leur canapé. Jess n’y prêta pas attention et leur fit emprunter le grand escalier central. De larges fenêtres laissaient apercevoir l’obscurité de la nuit.

Quelque chose chiffonna Ashley lorsqu’elle regarda la lune. À vrai dire, on n’aurait pas dit que c’était la lune, mais plutôt un filtre sombre appliqué sur le soleil pour camoufler ses rayons.

La terrible numéro trois des vampires traversa l’ouverture à l’étage avec la même délicatesse que la précédente. La quelques vingtaine de ses congénères, assit autour d’une longue table, interrompirent la délectation de leurs victuailles variés et exotiques, ou leur gorgée d’un délicieux verre de sang encore chaud, pour les zyeuter sans un mot.

Tous portaient une cravate rouge avec un costume sombre, à l’exception des quelques gardes en cravate violette, ainsi que d’un vampire en bout de table sertie d’une cravate dorée. Ce dernier, au bouc parfaitement taillé aussi noir que ses cheveux mi-long soigneusement coiffés, les accueillit par un sourire convivial :

— Jess, ça faisait longtemps. C’est donc eux tes invités ? l’interrogea-t-il mi-amusé, mi-agacé.

— Monsieur le Comte, mon oncle, répondit-elle en exécutant une révérence qui l’abaissa aussi bas que son manteau. Je vous apporte le Chasseur, et l’humaine qui l’accompagne en ce moment. Elle fera une parfaite recrue. Quant au Chasseur, je vous laisse en faire ce que votre bon plaisir vous dicte.

Sur ces mots, inclinée un peu moins près du sol afin d’afficher son sourire narquois, elle sortit de la pièce. Aussitôt, des messes basses provoquèrent un brouhaha que le comte interrompit en se levant :

— Voyons mes amis, un peu de silence. Que vont-ils penser de nous s’ils nous voient avec si peu de retenue.

Une des bibliothèques collées au mur, à droite du vampire à la cravate dorée, se mouva de son emplacement. Le majordome au nœud de papillon violet réapparu en compagnie de deux sets de couverts incrustés d’or.

Ashley remarqua, au-delà de sa calvitie et de ses cheveux blancs, le regard laiteux de l’homme.

Il est aveugle ?

— Alfred ! s’enthousiasma le comte Lucian Bàthory. Vous n’aviez pas précisé à quel point ces invités étaient spéciales !

— Je l’ignorais monsieur, s’excusa-t-il en agrandissant la table en un remuement de doigts.

Il y posa assiettes et couverts avant d’invoquer deux chaises identiques à celles des convives autour de la table.

— Si monsieur et mademoiselle veulent bien prendre place, les invita le comte d’un geste de la main.

Samuel s’installa sans la moindre hésitation. Ce fut une autre histoire pour Ashley. L’incompréhension grimaçait son visage autant que son indécision. Les mouvements discrets du menton de son compagnon, couplés à son insistance à la fixer, comme si elle proférait la pire des insultes, fini par l’asseoir.

Le calme régnait, perturbé uniquement par le mouvement de chaise de leur hôte, alors que son postérieur venait de retrouver son petit coussin rouge, en plus des bruits de fourchettes des autres vampires, murés dans un silence religieux.

— On peut dire que ta situation s’est améliorée, Lucian, depuis la dernière fois que l’on s’est vu, déclara le Chasseur alors qu’il garnissait son assiette d’un gros steak et de petites pommes au four.

— Oui et non. Depuis que tu as tué mon pauvre frère Philibert et détruit le rubis d’Alastor, j’ai eu quelques problèmes avec l’infernal.

La fourchette du Chasseur et son morceau de viande se suspendirent dans les airs.

— Tu m’excuseras, mais voir le bourreau des enfers revenir alors que le Diable a eu la gentillesse de l’enfermer au chaud dans un caillou ne me séduisait pas.

— Je comprends, je comprends.

Le comte avala quelques gorgées de sa coupe de sang avant de reprendre :

— Moi-même j’étais contre les tentatives de feu mon frère de libérer Alastor, mais vois-tu, il reste mon frère. Quelle réputation auraient les Bàthory s’ils ne vengeaient pas la mort des leurs ?

Samuel découpa délicatement un bout de sa viande, très saignante, puis l’enfourna dans sa bouche. Il connaissait trop bien ce genre de discours vampirique.

Ashley, face à lui, fixait avec envie les plats sous son nez, les pupilles si dilatées qu’on aurait dit qu’elle allait leur sauter dessus.

— Vous pouvez manger belle demoiselle, lui affirma Lucian en grattant son bouc, la nourriture n’est pas empoissonnée. Il serait idiot de souiller un sang qui atterrira bientôt dans mon gosier.

Ashley ouvrit la bouche, sans comprendre comment on pouvait exprimer autant de légèreté en parlant de vider une personne de son sang, avant de hausser les épaules. Après tout, peu importait. Si ça devait être son dernier repas en tant qu’humaine, autant en profiter.

Ses doigts se jetèrent sur un poulet qu’elle dépouilla d’une cuisse. En un rien de temps, les autres mets à sa portée se virent diminuer sous l’œil ravi des vampires.

— Oui, mangez ! Mangez ! se réjouit l’homme au bouc et à la cravate dorée.

Un tintement dans l’or et le croisement de ses couverts indiqua que, même s’il n’avait presque pas touché à sa nourriture, Samuel en avait fini.

Il s’essuya la bouche avec une serviette apparue de nulle part, sous son assiette, et se redressa sur sa chaise.

— Qu’est-ce que tu veux pour nous laisser partir ? De l’or ? Des reliques ? Autre chose peut-être…

— Je ne souhaite rien d’autre que justice pour le nom des Bàthory.

Le Chasseur renversa sa chaise, un index accusateur pointé vers le comte des vampires.

— Alors quoi ? Un autre duel au mousquet ? J’ai déjà prévenu ton clan des conséquences que pourraient avoir leurs actes.

L’éclat rouge des pupilles de Lucian disparut quelques instants pour se revenir presque aussi froid que celui de Jess.

— Je m’en souviens parfaitement, Chasseur. À l’époque, je n’étais qu’un simple mercenaire, comme tous ceux autour de cette table. Notre clan était faible, gangrené par sa propre débauche. Les expérimentations pervertissaient les nôtres. Et maintenant, je suis à la tête de la plus puissante des familles de tueur à gages. Et ce, peu importe le monde. Sais-tu pourquoi Chasseur ?

L’intéressé haussa un sourcil sans répondre.

— Parce que je respecte nos traditions.

Plusieurs vampires approuvèrent avant de retomber dans le silence sous la menace du regard du comte.

— Demain, tu seras exécuté pour le honteux assassinat du comte Philibert Bàthory, et la Conteuse pourrait déclencher l’apocalypse que ça ne me ferait pas changer d’avis.

Par réflexe, Samuel porta sa main à son flanc gauche, un peu au-dessus de sa ceinture, sans y trouver son saphir. Un mouvement trop vif au goût des gardes qui s’approchèrent, l’encerclèrent afin de l’impressionner, ou au moins, contrer une quelconque tentative de rébellion.

Il en était fini de sa sérénité, fini de ses espoirs de sortir du manoir des Bàthory sans y semer mort et destruction.

— Laisse-la au moins partir, gronda Sam en pointant son index vers Ashley. Elle n’a pas mérité de finir en suceur de sang décérébré.

Lucian passa sa langue sur sa lèvre supérieure. Sa serviette vint tapoter les coins de sa bouche, comme s’il craignait que du sang s’y soit glissé.

— Je me sens d’humeur magnanime, Chasseur. Je consens à réaliser ta dernière volonté. Emmenez la femme au garde-manger, nous l’engloutirons jusqu’à la dernière goutte à la place.

Ashley avala de travers, toussa, s’étouffa. Elle qui pensait qu’il n’y avait rien de pire que de finir en vampire, être leur nourriture atteint largement au sommet de son classement.

Un éclat bleu flamboyant s’illumina dans les pupilles du Chasseur sans provoquer plus que de l’indifférence chez le comte Bàthory, davantage préoccupé par l’achèvement de sa coupe de sang.

— Vous pensez vraiment pouvoir m’impressionner ainsi Chasseur ? Estimez-vous heureux que je ne vous livre pas aux sorciers. Je suis sûr qu’ils vous exécuteraient avec moins de dignité que je vous en apporte. Leur courroux ne s’est toujours pas apaisé depuis Salem, la prime...

— Je n’ai pas l’intention de me laisser tuer sans une dernière da…

Lucian frappa deux fois dans ses mains. Des yeux apparurent dans la pièce sur tout ce qui pouvait les accueillir : les murs, le plafond, le lustre, les rideaux aux grandes fenêtres, le tapis sous la table ; et même les couverts, les assiettes, les chaises. Le mobilier s’anima, plaqua à terre le contrevenant sans qu’il ne puisse rien y faire.

Ashley renversa son siège couvert de globes oculaires, horrifiée autant que dégoûtée. Avant qu’elle n’ait le temps de comprendre, elle se retrouva écrasée au sol, deux cravates rouges pendantes devant ses yeux.

— Voyons Chasseur, vous ne pensiez pas que cette fois les Bàthory vous laisseraient l’occasion de tuer les siens et de vous échapper ? Notre manoir ne permettra pas qu’une telle infamie se reproduise.

Une bibliothèque vola en éclats. Aussitôt, d’autres vinrent en renfort alors que les gardes rejoignaient la mêlée, observés avec délectation par les autres membres de la famille Bàthory.

Deux paires de bras soulevèrent fermement Ashley et la transportèrent vers une porte, mystérieusement apparut dans un pan de mur. Elle ne se laissa pas faire. Ashley donna un coup de coude au visage d’un de ses geôliers, mais ces derniers resserrèrent leurs prises à presque lui casser les bras.

Les vampires semblaient moins doux avec leur nourriture.

Ils descendirent un étroit couloir de marches, bordé par des torches, si profond qu’ils auraient très bien pu l’emprunter pour se rendre jusqu’aux enfers. Même emportée loin des débattements de son compagnon, des cris, des ordres aboyés parvenaient à ses oreilles. Périodiquement, des yeux apparaissaient sur les murs, et disparaissaient après quelques instants.

La cohue derrière eux s’arrêta d’un coup, Ashley cessa de se débattre. Les yeux n’apparurent plus, le manoir retrouva son calme.

Atteindre le bout du couloir prit une éternité, et la jeune femme n’accéléra pas la tâche avec sa résolution de marcher le plus lentement possible.

Après une bonne dizaine de minutes, une porte massive en fer forgé se planta devant eux. À la même hauteur que leurs visages, un trou condamné par des barreaux donnait vue sur un autre couloir, cette fois-ci plat, entouré de cellules.

L’un des vampires, une femme brune qui se trouva être le tortionnaire à qui elle avait mis son coude dans la figure, d’après sa pommette gonflée, déverrouilla la porte à l’aide d’une grosse clé qu’elle sortit de sa poche intérieure. Ses gonds grincèrent avant qu’ils ne se hâtent à l’intérieur.

— Une préférence pour la cellule ? demanda l’autre vampire, un homme à l’air narquois aux cheveux bruns et courts.

Ashley comprit après plusieurs secondes que c’était une vraie question sans pour autant donner la satisfaction d’une réponse.

La vampire la tira vers une cellule à côté d’un homme chauve squelettique recroquevillé sur lui-même.

— Celle-là ira très bien, elle ne va pas « rester » longtemps de toute manière. Jess a l’air très intéressé par son cas, et quand elle apprendra qu’elle vas servir de repas…

Un murmure vint caresser son oreille :

— Elle n’est pas vraiment du genre à se limiter, tu vois le topo ?

La femme brune à la pommette gonflée inséra la même grosse clé dans la serrure de la cellule, l’ouvrit, puis l’invita à y entrer. La porte à barreaux claqua derrière Ashley à peine fut-elle à l’intérieur. Les vampires s’en allèrent, non-sans un dernier regard avide en arrière.

L’endroit n’était pas très grand, ni très meublé d’ailleurs. Pour un raison inconnue, ils avaient jugés pertinent d’y mettre un miroir. Sans doute pour montrer les effets d’être le repas de créatures assoiffées de sang.

Au moins, il y a un lit.

Ashley s’étala de tout son long sur ce dernier. Elle espérait de tout son cœur que le Chasseur ne s’était pas fait massacrer par le mobilier ou que les vampires ne l’avaient pas déjà…

Non, c’était impossible. Ces satanés vampires paraissaient trop pompeux pour se contenter d’exécuter LE Chasseur dans une salle à manger. Elle devait se recentrer, trouver un moyen de s’échapper de…

Quelque chose au plafond, en-dehors de sa cellule, attira son attention. Ashley plissa les yeux. Depuis sa position, elle ne voyait pas vraiment le sommet du couloir, mais ce reflet rouge, amplifié par les torches sur les murs, titillait sa curiosité.

Lentement et précautionneusement, elle se remit sur ses rangers avant de se déplacer avec prudence jusqu’aux barreaux. Ses yeux se levèrent, et aperçurent ce qui produisait cette étrange lumière.

Le choc lui fit manquer un battement. Sans qu’elle ne s’en rende compte, Ashley tomba sur les fesses. Un œil. Un œil gigantesque tournait, retournait à l’affût du moindre mouvement. Ses plans d’évasion s’envolèrent.

Le choc passa, sa frustration la conduisit à donner un grand coup de poing dans le lit, ce qu’elle regretta immédiatement. Surtout quand l’œil se fixa sur sa cellule d’un air menaçant.

Peut-être était-ce une hallucination, mais il lui sembla que les murs rétrécirent alors qu’elle massait ses phalanges. La douleur ne s’arrangea pas dans son poing.

De petits pas, dans son dos, tendirent ses oreilles. Ashley ne bougea plus, n’osa plus respirer. Elle sentait une présence. Du coin de l’œil, ses pupilles aperçurent un déplacement presque imperceptible sous son lit.

— Qui est là ? murmura-t-elle pour ne pas capter l’attention de son gardien en se tournant vers la couchette.

Une silhouette hésita à quitter l’arrière du pied de lit derrière lequel elle s’était réfugiée. À peine fut-elle dans la lumière des torches qu’Ashley reconnue le petit bonnet de ramoneur de Tom Pouce.

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