Chapitre 20

Par AliceH
Notes de l’auteur : Savez quoi ? Je refais des recherches sur l'Enfer et le mal ; et le résultat est : ça va demander une bonne refonte de l'univers ici. À la fois hâte et pas hâte de peaufiner/réécrire tout ça.

Alors que le Roi des Aulnes affichait une mine satisfaite après avoir occis sa propre fille, Louise songea à son père. Il avait perdu son épouse alors que leur fille avait à peine six ans, et il n'avait jamais failli à son devoir de parent. Sévère mais juste, sympathique sans être laxiste, il l'avait toujours encouragée et soutenue. Même lorsqu'elle avait renoncé à un brillant avenir sportif pour « s'enterrer à l'Armetelier » comme il lui avait lancé, il n'avait jamais eu de rancœur envers elle. Léonce lui manquait terriblement. Elle espérait qu'il n'était pas trop inquiet pour elle. Elle n'aurait jamais supporté lui faire de peine. La jeune femme sentit les minuscules mains qui la retenaient captive resserrer leur emprise autour de ses jambes. Après avoir jeté un coup d’œil paniqué en direction de Kitsune, Arsinoé et Dewey, elle tenta de retrouver son courage. Il fallait qu'elle se batte et pas seulement pour elle-même. Il fallait qu'elle sorte d'ici saine et sauve, pour pouvoir aider Sylvage et enlacer une nouvelle fois son père tant aimé. Et elle ne comptait pas quitter ce royaume sans ses nouveaux compagnons. Toute occupée à réfléchir à un plan, elle tenta d'ignorer le Roi des Aulnes qui annonçait qu'ils allaient faire partie des murs de sa demeure à jamais. Les doigts tentaculaires remontèrent le long de ses jambes et s'arrêtèrent net en lâchant un cri strident. Après quelques secondes, ils tentèrent un second assaut en vain : les ombres glacées qui la retenaient s'effritèrent comme de la cendre. Louise se releva et comprit ce qui l'avait délivrée. Alors que son geôlier la fixait avec une intense surprise, elle s'avança vers lui et à grandes enjambées et plongea sa main dans sa culotte. Ce geste provoqua des grimaces de dégoût sur le visage de ses camarades qui comprirent son idée quand elle gifla le Roi des Aulnes de toute ses forces. Celui-ci laissa échapper un gémissement de douleur. Sans lui laisser le temps de récupérer, Louise lui flanqua un coup de poing magistral en plein plexus solaire, tachant la robe pâle du Roi de son sang menstruel. Les liens qui serraient le renard, le démon et le bibliothécaire disparurent alors que Louise continuait à venger Lilée, coup pour coup.

 

Elle ne pouvait pas croire cet être quand il disait avoir aimé sa fille. Aucun père, aucune mère, aucun parent qui aime réellement son enfant ne lui tourne le dos de cette manière. Il n'avait aucune idée de ce qu'était l'amour paternel. Il avait tort, si tort, sa cruauté était si visible sous ses belles manières que Louise se laissa envahir par la colère et elle le mit au sol. Elle voulait qu'il soit puni de façon exemplaire. Ironiquement, ça allait être un de ces humains qu'il détestait, une de ses adultes qu'il haïssait qui allait le faire taire à jamais, par le sang. Louise n'avait pas compris le marchache que ses amies avaient fait à propos d'avoir leurs règles, du symbolisme, de l'importance de la chose. Pour elle, c'était juste un désagrément sanglant accompagné de très vilaines crampes qui durait quelques jours. Elle n'y voyait rien de plus. Maintenant qu'elle utilisait son sang menstruel, ce cycle biologique lui semblait plus important que jamais car il devenait à présent une arme. Et la symbolique lui apparut soudain avec clarté.

 

_____

 

– Tu crois qu'on devrait aller l'aider ? demanda enfin Dewey après avoir vu Louise casser une dent (ou deux ?) du Roi des Aulnes.

– A-t-elle l'air d'avoir besoin d'aide d'après toi ? répondit Arsinoé qui grimaça en entendant un os se briser.

– Non.

 

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Il la narguait encore avec un petit sourire narquois qu'elle tentait d'effacer coup après coup. Il ne tenta même pas de se débattre, de se défendre. Il perdait, il souffrait, il allait mourir et pourtant, il la fixait comme s'il avait gagné. Il jubilait. Il avait déjà oublié Lilée, sa fille, une des personnes qu'il prétendait avoir aimé. Menteur! Menteur, menteur, menteur! hurla intérieurement Louise en le frappant de toutes ses forces. Une poignée de secondes plus tard, la silhouette du Roi des Aulnes tourna au gris et s'effrita petit à petit sous les assauts d'une Louise qui ne décolérait pas. Bientôt, il ne resta plus de lui qu'un tas de cendres autour duquel s'accroupirent Harpine et Anchinoé. Le visage blême, les joues zébrées de larmes, elle firent reculer Louise qui semblait hébétée. Kitsune, qui avait retrouvé forme humaine, s'approcha du petit groupe, Arsinoé et Dewey sur les talons.

– Nous devons rentrer à présent. Vous êtes les bienvenues à Sylvage quand vous le désirez, princesses, annonça-t-elle.

– Oui, souffla Anchinoé en reniflant. D'accord. Merci de votre aide. Vous avez libéré bien des âmes prisonnières des murs de notre père ici. Nous allons pouvoir veiller sur eux comme il l'aurait toujours fallu.

– Et nous veillerons sur les bois et sur Sylvage, renchérit sa sœur qui semblait vouloir ajouter quelque chose sans savoir précisément quoi dire. Merci de nous avoir tous et toutes délivrées, sourit-elle à travers ses larmes.

– Une question tout de même, voulut savoir Louise. Votre père était un être cruel et froid, qui a fait du tort à bien des gens. Vous le saviez. Alors... Pourquoi le pleurez-vous autant ?

– C'est que... Notre père était comme ça, certes. Mais jamais avec nous. Malgré tout ce qu'il a fait... nous l'aimions.

Les deux sœurs éplorées les guidèrent jusqu'au bassin où avait été jetée Lilée. Après avoir échangé des adieux, le quatuor presque humain plongea dans l'eau puis se retrouva sur les rives du marais en contrebas de Sylvage, juste à côté des poteaux gravés qui marquaient l'entrée du village. En passant la paume dessus, Dewey réalisant qu'ils représentaient des renards semblables au goupil inscrit sur le bois de la porte de Kitsune. C'était peut-être son imagination, mais il avait l'impression de les entendre chauffer et battre tels des cœurs sous ses paumes. Les yeux quasi clos à cause de l'explosion de couleur automnales autour d'eux, ils distinguèrent à peine la silhouette de Charlotte qui saluait leur retour et informait Kitsune qu'une invitée avait pris ses quartiers chez elle. Comme montée sur ressorts, cette dernière grimpa en un temps record les échelles et escaliers menant chez elle, accompagnée de ses amis. Ceux-ci durent esquiver un immense bric-à-brac qui couvrait sols, murs et même plafonds pour la suivre jusqu'à sa chambre. Là, allongée au milieu d'une montagne d'oreillers et de couvertures en patchwork, se trouvait Lilée. Elle semblait plus âgée que lors de leur dernière rencontre : on lui donnait vingt-cinq ans, peut-être trente. Dewey ouvrit grand la bouche et se sentit incapable de la refermer, tout comme Arsinoé et Louise. Une fois qu'il eut réussi à reprendre ses esprits, il balbutia :

– Qu- Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Je pensais que tu...

– Que j'étais morte ? Non. Mon père m'a renvoyée chez les humains, là d'où je viens. Mais, fit-elle avant qu'une quinte de toux ne la fasse s'interrompre, mais cela fait bien longtemps que j'ai quitté le monde des humains. Quel âge ai-je Schwester ? demanda-t-elle à Kitsune alors que les yeux de Louise s'écarquillaient.

– Ma mère t'a rencontrée il y a vingt ans et cela faisait déjà vingt ans que tu avais seize ans. Tu as donc cinquante-six ans humains, calcula la sorcière, assise au bord du lit.

– Ce n'est pas un âge très avancé, ça va, relativisa Dewey avec un haussement d'épaules.

– Oui. Mais je n'ai pas vieilli depuis quarante ans. Le choc que ce vieillissement provoque sur mon organisme qui n'y est pas habitué risque de me tuer. C'est le jeune Hulotte qui m'a portée sur son dos et m'a amenée ici. Je crois que je vais dormir un peu, dit-elle soudain. J'espère vous revoir demain. Si ce n'est pas le cas, sachez que je suis heureuse de vous avoir connus et que je suis encore plus heureuse que vous ayez pu mettre mon père hors d'état de nuire.

Avec de faibles sourires, les trois amis lui présentèrent leurs au-revoir et adieux. Arsinoé et Dewey prirent congé. Louise, elle, suivit Kitsune jusqu'à sa cuisine et lui toucha l'épaule avec fermeté.

– Pourquoi Lilée t'a-t-elle appelée « soeur » à l'instant ? demanda-t-elle.

- Oh, tu connais donc le dialecte des Roches. Je suis sa sœur, d'une certaine façon. Tu n'as pas remarqué que j'avais les racines des cheveux presque blanches, comme la chevelure du Roi ? Et que je peux aller au sol sans crainte, et quitter la forêt ?

– Je... Je pensais que c'était grâce à ta condition de sorcière que tu pouvais t'échapper. Et pour tes cheveux... J'ai connu des gens aux cheveux blonds très clairs. Regarde Dewey, par exemple.

– Ma mère venait du Continent Nord-Ouest où elle a étudié la sorcellerie des bois et des montagnes. Elle a voulu parfaire sa formation en voyageant à travers Pangée et a atterri ici, attirée par les récits sur le Roi des Aulnes. Il l'a séduite et emmenée avec lui, la couvrant de cadeaux et d'attentions. Mais au fil des semaines, une étrange sensation ne la quittait pas : une peur, une anxiété, un malaise. Elle réalisa à l'aide de Lilée que la plupart des enfants voire adultes attirés dans ce monde finissaient prisonniers des murs de la demeure du Roi, expliqua Kitsune. Réduits à des ombres de mains, incapables de parler, ils ne pouvaient que chuchoter leur peine et leur chagrin. Ma mère fut saisie d'une peur terrible qui la poussa à trouver un moyen de s'enfuir. En secret, elle sculpta un poteau magique en bois d'aulne auquel elle donna la forme d'un renard. C'est un animal hautement symbolique pour les sorcières à travers le monde, et il se trouvait être son avatar. Elle put ainsi s'enfuir de son monde et revint chez les humains. Quand le Roi apprit sa fuite, il la maudit au même titre que les autres habitants. Elle créa un autre poteau qu'elle posa à l'entrée du village en compagnie de celui qu'elle avait amené depuis la demeure du Roi, afin de marquer l'entrée du village et d'indiquer l'identité de la sorcière qui y habite. Quelques mois plus tard, ma mère accoucha d'une petite fille qu'elle prénomma Kitsune, en hommage à son animal fétiche.

– A-t-il su qui tu étais pour lui ? Il a dit pouvoir lire la nature d'autrui.

– Oh, je pense qu'il le savait. Mais il s'en fichait : son grief envers ma mère l'aveuglait. J'ai de loin préféré grandir sans père que de l'avoir en tant que parent.

– Il a dit quelque chose à propos de moi et ma propre nature, aussi. À propos de ma mère, posa Louise qui avait soudain une boule en travers de la gorge. Que voulait-il dire ?

– Je ne sais pas, Louise. Mes pouvoirs ne sont pas égaux aux siens, murmura Kitsune en lui serrant doucement la main. Je suis désolée de ne pas pouvoir t'aider plus que ça.

Les lèvres pincées, la jeune femme la remercia à voix basse avant de quitter les lieux. Avec un soupir, la sorcière se fit un thé avant de s'installer sur son balcon et regarder le soleil se coucher et illuminer la forêt d'or et d'ocre. Les Hulotte serrèrent les héros du jour dans leurs bras et leur portèrent un toast lors du dîner. Fourbue, Louise s'endormit dès que sa tête toucha l'oreiller. Le lendemain matin, à son réveil, leurs hôtes n'étaient pas là. Elle entendit du bruit en contrebas et alla à la fenêtre. Puis elle courut à travers la maison et secoua Dewey et Arsinoé comme des pruniers en criant:

– Un Convoi Noir ! Un Convoi Noir est arrivé !

 

_____

 

– Shadeuw, répéta le chef du Convoi Noir

– Shadeu, fit Dewey maladroitement.

– Non, Shadeuw.

– Shadou?

– SHA-DEUW.

– Shadiou. Oh, pis flûte ! Je peux vous appeler Shad ?

– Non, parce que je ne m'appelle pas Shad, mais Shadeuw, rétorqua son interlocuteur en remarquant Louise s'approcher d'eux. Nous avons rangé vos bagages dans ma caravane, Mademoiselle Von Kraft ! Votre moto est dans le dernier véhicule du convoi. J'espère que vous arriverez à la réparer et à en enlever la rouille, lui souhaita-t-il avec un sourire compatissant. Nous avons été surpris de trouver vos valises et votre engin dans un fossé en entrant dans les bois, je vous avoue.

– Merci Monsieur Shadeuw, fit-elle.

– Vous voyez ? Elle y arrive, elle !

– Je n'ai jamais été très doué en langues. Je ne parle que la langue continentale...

Le cœur lourd, le bibliothécaire laissa son amie discuter avec Shadeuw afin de faire ses adieux. Arsinoé terminait les siens, les larmes aux yeux. Il rejoignit et salua les Hulotte et les autres habitants de Sylvage, y compris le petit Alan Birch qu'il avait sauvé des griffes du Roi des Aulnes. Le poupin lui offrit un bref sourire, comme s'il savait qu'il lui devait la vie. Après avoir noté que Kitsune n'était pas là, il décida de se rendre chez elle. Après avoir grimpé, il toqua à la porte et entra après avoir entendu un « Entrez ». Là, devant lui, se trouvait une Lilée ridée et aux mèches grises. Elle se déplaçait difficilement, à l'aide d'une canne, mais elle était toujours en vie. Avec un sourire, il lui expliqua qu'ils partaient et qu'il venait dire adieu à Kitsune. Lilée le serra dans ses bras en le remerciant une nouvelle fois avant de noter:

– Tu portes toujours le pendentif de ma sœur.

– Oh ! Oui. J-Je suis navré, je comptais le lui rendre et j'ai oublié, s'excusa-t-il.

– Garde-le. Elle a d'autres souvenirs de notre père. J'ose espérer qu'il te portera chance, sourit-elle. Kitsune est sur le balcon.

Dewey sortit au-dehors et vit Kitsune tresser des couronnes de fleurs assise sur un fauteuil qui avait bien vécu. Celle-ci lui adressa un sourire.

– Arsinoé et Louise nous ont déjà dit au revoir.

– Je trouve ça un peu... idiot de dire « au revoir ». Parce que... Il y a bien peu de chances que nous nous rencontrions à nouveau, n'est-ce pas ? dit-il tout se pestant d'être aussi pessimiste.

– TSans doute. Mais ce n'est pas plus mal de laisser une part à l'optimisme et à l'espoir, parfois.

– Je suppose que tu as raison. Je suis sûre que tu resteras une sorcière et une sage-femme extraordinaire.

– Une sorcière, sans doute. Sage-femme, non.

– Et pourquoi donc ? s'étonna-t-il.

– Parce qu'aucune femme ici ne peut avoir d'enfant à cause de moi. Ou grâce à moi, selon ton point de vue.

Un frisson glacé traversa le jeune homme de part en part. Le cœur lourd, il présenta ses adieux à Kitsune avant de redescendre lentement au sol. La jeune sorcière le regarda rejoindre ses amis, et fixa le Convoi Noir jusqu'à ce qu'il soit hors de sa vue. Elle plongea son visage entre ses paumes avant de s'autoriser à pleurer un peu. En tant que sorcière, elle avait reçu la responsabilité de s'occuper des femmes, de leur santé, et de leur famille. C'était conformément à ces devoirs qu'elle avait concocté une potion rendant stérile : sans enfant, pas de rapt de la part du Roi des Aulnes. Même disparu, sa malédiction persisterait. Tant qu'il vivrait dans les récits, les contes et la mémoire collective, son ombre planerait à jamais sur Sylvage. Alors, chaque femme et chaque fillette du village avait bu de ce breuvage magique pour se protéger. Dans une génération, le sort prendrait fin. Car il n'aurait plus personne sur qui peser.

 

_____

 

Dewey monta les quelques marches qui menaient à l'intérieur de la véritable maison sur roues de Shadeuw. Celui-ci lui adressa un bref sourire, referma la porte derrière lui et prit la tête du cortège qui s'ébranla. Le bibliothécaire monta les escaliers quatre à quatre et arriva jusqu'au minuscule grenier. Après s'être débattu avec le système d'ouverture de la petite fenêtre, il réussit à l'ouvrir à toute volée. Il put ainsi voir les derniers habitants de Sylvage leur adresser des saluts de la main, y compris une silhouette aux cheveux roux depuis les cimes. Alors que l'horizon les rapetissait et que les arbres étouffaient leurs voix et leurs contours, il sentit les larmes lui monter aux yeux. Il savait qu'il ne les reverrait probablement jamais ; cet adieu le déchirait. Il réalisa soudain que c'était sans doute pour ça qu'il préférait les personnages fictifs aux personnes réelles : même une fois le livre terminé, il pouvait le reprendre de zéro et les retrouver. Il n'avait jamais à leur dire au revoir ou adieu. Écrasé par son chagrin, il n'entendit pas Louise et Arsinoé le rejoindre. Sans dire un mot, elle lui tendit un mouchoir et prit place à sa droite tandis que le démon s'asseyait à sa gauche. Tous trois regardèrent le soleil traverser les feuilles ocres des arbres à travers la fenêtre. Les pleurs et reniflements de Dewey se firent plus rares, puis s'arrêtèrent alors qu'ils sortaient de la forêt. Aucun d'entre eux ne fit attention à la mince silhouette à la couronne de bruyère dissimulée parmi les arbres, qui leur faisait signe.

 

_____

– Il va mieux ? voulut savoir Louise en levant les yeux du plan de travail où elle réparait ses Goggles.

– Il s'est endormi dès que sa tête a touché le coussin du canapé. Je ne pensais pas le voir pleurer un jour, avoua Arsinoé après une brève pause.

– Tout le monde pleure.

– Je ne t'ai jamais vue pleurer.

– Peut-être que je ne le fais pas devant toi, c'est tout. C'est difficile de dire adieu, nota-t-elle en fouillant dans sa boîte à outils.

– Tu crois qu'il va pleurer une nouvelle fois quand je partirai ?

Elle reposa son tournevis et regarda Arsinoé, le regarda vraiment, pour la première fois depuis leur rencontre. Il était joli garçon, avec un visage carré et de belles boucles. Il était plus grand et plus musclé qu'elle sans être maladivement impressionnant. Elle s'arrêta une seconde en croisant son regard. Une grande résignation imprégnée de tristesse s'y logeait. Elle avait vu des émotions traverser ces yeux ces dernières semaines: de la peur, de l'enthousiasme, de la détermination. Y voir un désarroi si profond lui brisait le cœur. Louise n'aimait pas le voir ainsi. Il n'avait pas oublié qu'elle avait voulu le renvoyer d'où il venait voire l'exterminer purement et simplement. Elle prit une grande inspiration et plongea son visage entre ses paumes avant de murmurer:

– J'ai changé d'avis. Je doute que tu sois suffisant pour me permettre d'entrer dans la Ligue, pour être honnête. Je veux dire, continua-t-elle en se redressant, tu es stagiaire dans un bureau des Postes. Ce n'est pas très impressionnant, il faut avouer.

– Je ne suis pas très impressionnant moi-même, sourit-il un peu tristement.

– « Je ne suis pas très impressionnant » dit le minche qui a vaincu sa peur du vide pour aller aider des humains qu'il est supposé vouloir corrompre, avant d'aller en sauver un autre en allant dans un monde inconnu, et de sauver encore une humaine et devenir prisonnier d'une entité magique plusieurs fois centenaire ! Arsinoé, je sais que je peux être exigeante envers moi-même et les autres bien souvent, mais je crois que là, tu es vraiment quelqu'un d'impressionnant. Tu m'impressionnes.

– Merci, dit-il après une pause où il écarquilla dramatiquement les yeux. Tu sais que tu es aussi impressionnante ?

– Dewey est impressionnant aussi, et j'aimerais que nous continuions à impressionner le monde ensemble.

– Tu sais ce qu'il m'impressionne le plus chez lui ? C'est ce à quel point il a de la force dans les bras, mine de rien. J'ai cru qu'il allait me casser une côte avec son câlin de la victoire, glissa Arsinoé.

– C'est gentil de me prévenir avant qu'il insiste pour qu'on en fasse un autre. J'ai l'impression de parler d'un petit frère, rit-elle en serrant une vis. Remarque, il a l'âge pouri. Tu as quel âge en fait ?

– Je ne sais pas exactement. J'ai vingt-quatre ans démoniaques. Et toi?

– Vingt-trois ans pas démoniaques. Et Dewey a vingt ans. Mais c'est bientôt son anniversaire.

– En quoi ça consiste ? Est-ce qu'on vous donne un papier avec une réduction pour le mois dans la cantine de votre Secteur comme chez nous ? s'enquit Arsinoé.

– Non. On mange du gâteau, on donne des cadeaux et on passe du temps ensemble.

– C'est plus joyeux, tout de suite.

– L'Enfer n'est pas fait pour être joyeux, remarqua Louise. Je me demande ce que tu y fais...

Lui aussi se demandait ce qui l'avait mené en Enfer. Il n'était pas autorisé à le savoir, sauf s'il était soudain promu à un très haut rang. Son dossier de Débaptême était tenu jalousement secret aux Archives Royales, dans le palais de Satan dont la localisation était inconnue du grand public. Soudain très abattu, il posa ses bras sur le plan de travail et se contenta de regarder Louise réparer ses Goggles avec des gestes lents et précis. Ses yeux se posèrent sur la menotte qu'il arborait au poignet droit, et il posa une question qui le taraudait :

– Tu as une idée de ce pourquoi nos menottes ne nous faisaient pas mal, à Dewey et moi, alors qu'on était séparés?

– Je me pose aussi la question. Peut-être parce que vous étiez dans des dimensions différentes. Elles sont sensés empêcher les démons de regagner l'Enfer, mais pas de pouvoir se réfugier dans un autre monde.

– Voilà qui me semble être une faille de sécurité, non ?

– Tu n'as pas tort. Je veillerai à perfectionner ça une fois mes Goggles réparées et vos poignets libérés.

 

_____

 

Dewey se réveilla en panique, le souffle court et la poitrine serrée. Un cauchemar, se dit-il. Ce n'était qu'un cauchemar. Il ferma les yeux et prit de lentes inspirations, en vain. Il avait toujours l'impression que son cœur allait jaillir hors de son corps, encore palpitant. Confus, il tenta de se souvenir en quoi consistait son cauchemar. Une voix bien connue résonna dans sa tête :

– Ce n'est pas la peine de le réveiller pour qu'il me dise au revoir, il est encore malade. De toute façon, je serai de retour demain maman.

Dewey réalisa qu'il n'avait pas fait de mauvais rêve : c'étaient ses souvenirs qui étaient venus le hanter pendant son sommeil. Il essayait au mieux de repousser le moment du coucher, en lisant livre sur livre et cela, depuis des années. Mais quand la fatigue lui pesait sur les paupières, il devait se rendre à l'évidence: il n'avait pas le choix. Chaque soir, il devait se confronter à l'idée que peut-être, ses souvenirs allaient revenir le tourmenter. Il ne pourrait jamais y échapper, quoiqu'il fasse, quoiqu'il tente. Il aurait souhaité ne jamais avoir à dormir. Il ne voulait jamais s'endormir. Il ne voulait pas se replonger dans cette partie de son passé. Il ne voulait pas se rappeler de la disparition de son frère aîné, le Demon Delender Léo Rustedhook.

 

Malgré lui, sa mémoire le transporta lors de ce matin de Cendrars glacé. Il avait attrapé une grippe en jouant dans la neige quelques jours auparavant et il gardait le lit. Sa chambre se trouvait juste à côté de celle de son frère qui partait alors exterminer un démon qui hantait les bas-fonds de la ville. Après plusieurs semaines à le traquer et après avoir réussi à le blesser, il avait trouvé un moyen de s'en débarrasser une bonne fois pour toutes. Dewey l'avait entendu se laver, s'habiller et préparer son équipement à travers le mur qui séparait leurs deux chambres. Quand il était petit, il avait convaincu son grand frère de lui parler en morse à travers la cloison. Ils restaient parfois éveillés jusqu'au petit matin à discuter par code. Trop fatigué pour lui dire au revoir par ce moyen, il s'était contenté d'attendre qu'il vienne le saluer avant de partir, comme à son habitude. Il avait vu la porte de sa chambre s'entrouvrir. À travers la faible lumière de ce jour gris, il avait reconnu la silhouette trapue de son grand frère. Celui-ci s'était approché à pas de loup puis lui avait embrassé le front. Dewey avait lutté pour ne pas s'endormir jusqu'à ce qu'il l'entende lui dire au revoir, mais ses paupières s'étaient closes après que son aîné lui ait caressé les cheveux. Il se rappelait s'être emporté intérieurement, s'être maudit d'être malade, de ne pas pouvoir se lever pour saluer son frère avant sa mission, comme il le faisait d'habitude. Leur mère en avait parlé à voix basse à son fils aîné depuis le couloir. Les derniers mots que Dewey avait entendus sortir de la bouche de son frère avaient été :

– Ce n'est pas la peine de le réveiller pour qu'il me dise au revoir, il est encore malade. De toute façon, je serai de retour demain maman.

 

Je n'ai jamais pu lui dire adieu, réalisa-t-il soudain. Maman n'a pas voulu que je vienne voir le corps. Le cercueil était fermé à l'enterrement. Je n'ai pas pu lui dire au revoir comme je l'aurais voulu. Comme j'aurais du. J'aurais du me lever ce jour-là, j'aurais du me pousser à me lever ce jour-là.

Dewey eut une épiphanie. Lors de leur première rencontre, le Roi des Aulnes avait sous-entendu qu'il était encore resté un enfant et qu'il le resterait. Il avait passé bien des nuits à Sylvage à songer à ce qu'il pouvait sous-entendre par là. Il n'était plus un enfant après tout : il vivait seul, il était autonome, il avait un travail. Mais cette blessure et ce regret issus de l'enfance ne l'avaient jamais quitté. Il n'avait pas avancé depuis ce terrible matin. Il était toujours l'enfant perdu et le petit frère d'un grand frère disparu, même après toutes ces années. Or, il ne savait pas comment aller de l'avant.

 

On toqua à la porte. Louise entra et l'avertit qu'on approchait de Beauxjardins. Elle et Arsinoé avaient sorti leurs bagages et tous deux profitaient de l'air du soir et du paysage sur le porche.

 

_____

 

– Dis-moi, ami démon, pourrais-tu tenir les rênes une seconde? demanda Shadeuw avec un large sourire.

– C'est parce que je ne cligne pas des yeux que vous avez deviné ? fit Arsinoé.

– Oui. Et aussi parce que Kitsune me l'a dit. Ne panique pas, tu as juste à tenir ça, fit-il en lui tendant les rênes. Ces chevaux sont très disciplinés, tu n'as rien à craindre.

D'un geste mal assuré, Arsinoé accepta et prit place derrière les quatre larges animaux qui marchaient d'un pas tranquille à travers la campagne environnante. Le soleil se couchait à l'horizon et colorait les champs d'une lueur orangée. Il contempla le crépuscule la bouche bée, sincèrement ébahi par ces couleurs.

– Joli, hein? remarqua Dewey en s'approchant de lui.

– Oui ! Je ne vois pas les couchers de soleil en Enfer à cause des bâtiments. Et puis, nous avons peu de soleil de toute façon donc...

– Est-ce que tu es triste ?

- Pourquoi tu demandes ça soudain ?

– Dans un livre que j'ai lu, un des personnages dit que quand on est tellement triste, on aime les couchers de soleil, lui apprit-il avec un sourire.

– J'aime beaucoup les couchers de soleil.

– Moi aussi.

Sans rien ajouter, ils regardèrent le ciel passer de l'orange au doré, puis au rose, puis au violet et enfin au bleu nuit. La campagne fit place aux villages puis à la ville. Les étoiles s'allumèrent en même temps que les lampadaires. Shadeuw reprit les rênes et le Convoi Noir stoppa aux abords d'une plage de galets déserte, où les derniers rayons du soleil se reflétaient sur la mer. Une odeur de fleurs embaumait l'air automnal, les maisons aux murs colorés se détachaient dans la faible lumière. Arsinoé se dit que le monde des Hommes était quand même très beau.

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