Chapitre 20

Par AliceH
Notes de l’auteur : Droit de flashback !

(Et vous, elle est où, votre tache de naissance ?)

–  Est-ce ainsi que vous me remerciez Agathe ?

Faustine sortait du cabinet de la sage-femme, la main posée sur son ventre qui s'arrondissait de plus en plus. Surprise par cet éclat de voix, elle leva la tête en direction du marché. Les badauds la reconnurent et la laissèrent passer avec une expression qu'elle ne sut déchiffrer. Alarmée, elle accéléra le pas.

– Je vous ai épargnée alors que vous ayez failli me tuer après vous être introduite dans ma propre demeure, et vous osez vous moquer de moi ? Pensez-vous respectable de pointer ma difformité en public ? De rire de cette tache bleue qui m'afflige depuis la naissance ?

Elle se trouva aux côtés d'Isabeau Delavigne qui restait prostrée sur elle-même. C'était étrange car celle-ci était connue pour son fort caractère, mais au vu de la dispute qui se déroulait, elle n'avait probablement pas envie de s'interposer. Faustine voyait Eudoxie de Saint-Nattier, drapée d'une lourde cape noire, se pencher au dessus de sa frêle sœur Agathe. Cette dernière était en larmes, tremblante, sans sembler trouver comment répliquer.

– Hé ! Quel est le souci ? cria-t-elle sans réfléchir avant de s'interposer entre les deux jeunes femmes.

– Voyez donc qui daigne s'intéresser sincèrement à sa sœur sans arrière-pensée. Madame Lahaut, votre sœur a trouvé très amusant de comparer ma tache de naissance à une tache d'encre particulièrement persistante pour la énième fois depuis son arrivée à mon service, expliqua Eudoxie avec raideur.

– Vous vous vexez donc pour si peu ?

– Vous sembliez bien vexée que votre sœur travaille pour moi, jusqu'à nous insulter toutes les deux sur la base de vulgaires commérages et de quelques sermons religieux faciles.

Faustine prit une grande inspiration pour lutter contre la colère qui montait en elle. Depuis sa querelle publique avec sa sœur, elle avait songé à s'excuser auprès d'elle et de leur Seigneure. Cependant, voir celle-ci aussi être aussi hautaine lui donnait envie de lui lancer un cageot de légumes à la figure. Mais la sage-femme lui avait déconseillé les grands efforts physiques.

– Ce n'est pas grave Faustine, laisse tomber, couina Agathe d'une voix de souris.

– Oui, insista Eudoxie en même temps que Faustine rétorquait : Non.

– Ce n'était pas judicieux de ma part Seigneure et... commença à renifler Agathe, et si vous voulez bien accepter mes sincères excuses pour mon comportement de ces dernières semaines. Je n'ai pas été à la hauteur, je n'ai pas été présente quand il le fallait, j'ai failli à ce que vous attendiez moi et ce que... j'exigeais de moi-même, continua-t-elle avec difficulté. Je suis devenue quelqu'un que je ne veux pas être et... Je vous ai blessée bien plus que je ne peux l'imaginer. Pardon !

Agathe se cacha le visage derrière ses mains pour pleurer de toutes ses forces, au point que ses sanglots se transformèrent en cris, et que ses cris résonnèrent un peu partout sur la place silencieuse. Faustine la prit dans ses bras. Après un regard noir en direction d'Eudoxie, elle lui cracha :

– Je savais que vous ne lui apporteriez rien de bon. Ne tentez même pas de revenir la voir. Vos excuses ne sont pas nécessaires, Seigneure.

La mâchoire d'Eudoxie se crispa tandis que les deux sœurs quittaient la place. Ce fut Isabeau qui la guida un peu plus à l'écart, avant de lui proposer de prendre place dans son jardin. Bien cachée derrière la haie de rosiers, Eudoxie s'autorisa enfin à fondre en larmes.

 

_____

 

Elle avait bien remarqué la marque de coup sur la joue d'Agathe mais n'avait rien dit jusqu'à leur retour au château. Une lourde averse tombait alors qu'elles attachaient Onyx et Caramel. Elles furent obligées de courir jusqu'à l'intérieur de la bâtisse pour éviter d'être trempées. Sans se sécher, elles s'étaient avancées d'un pas lourd dans les immenses couloirs sombres puis arrivèrent à la salle de bains. Alors qu'Eudoxie faisait couler un bain chaud - un luxe qu'elle seule pouvait se permettre dans la vallée, en dehors de son royal cousin - et que seul le clapotis de l'eau rompait le silence, elle avait dit calmement :

– Je vais devoir te laisser partir, Agathe.

Cette dernière, qui tenait sa joue encore chaude, écarquilla les yeux. Après un moment de silence, elle avait deviné doucement :

– Mais pas de ton plein gré, n'est-ce pas ?

– Absolument pas, avait répondu sa compagne d'une voix tremblante. Je sais que tu n'es pas tombée, je sais que c'est Philippe qui a osé te frapper et... Et je n'étais pas là pour t'aider car je... Je ne m'en sors pas mieux que toi, Agathe. Je sais que tu le sais mais moi, je... Je n'ai pas su aller vers toi alors que tu as du déjà subir ses avances et menaces il y a déjà plusieurs semaines. Je n'ai pas été à la hauteur, je n'ai pas été présente quand il le fallait et-et-et j'ai failli à ce que tu peux attendre de moi et ce que j'exige de moi-même.

Des larmes chaudes avaient coulé sur son visage qui s'était décomposé à chaque mot prononcé. Le cœur explosé en mille morceaux face à sa peine, Agathe s'était ruée vers elle et l'avait prise dans ses bras avant de l'embrasser jusqu'à ne plus pouvoir respirer. Entre deux baisers et sanglots, elle avait réussi à articuler :

– Tu n'as failli à rien, tu n'as pas d'excuses à présenter. Je sais que tu es en danger et que... Tu as des responsabilités terribles et que tu t'en veux parce que tu as l'impression que tu m'as forcée vers toi. Mais non, je t'ai aimée dès que je t'ai vue, dès que tu m'as empêchée de tomber, dès que j'ai croisé ton regard, quelque chose en moi m'a crié que...Que peut-être, il y a avait quelqu'un dans ce monde pour moi. Quelqu'un qui m'aimerait. Quelqu'un qui m'attendait et que j'attendais depuis très longtemps sans le savoir.

Eudoxie lui avait serré la main et souri faiblement malgré sa détresse tandis que Agathe poursuivait :

– Je ne veux pas épouser Philippe, je ne veux pas retourner à Grandbourg au milieu de ces gens qui m'ont tourné le dos et insultée dès que je me suis détournée du chemin qu'on m'a tracé, celui qu'on trace à tant de filles de mon âge. Comment je pourrais redevenir celle que je n'ai jamais été, la petite fille sage, la future mère et épouse modèle ? J'ai peur des Brieux, j'ai peur de Grouot, j'ai peur de la Bête mais surtout, j'ai bien plus peur pour toi que pour moi.

Du coin de l’œil, elle avait cru voir une gigantesque ombre surplomber la baignoire au bord de laquelle elles étaient installées toutes les deux. Elle avait voulu aborder le sujet des balades nocturnes d'Eudoxie sans y parvenir. Ce qu'elles exposaient l'une à l'autre était déjà assez difficile. Agathe avait fermé le robinet et fait de son mieux pour sourire malgré les larmes sur ses joues.

– Prenons un bain ensemble, tu veux bien ? Il ne manquerait plus que nous tombions malades en plus de ça.

D'abord surprise, Eudoxie avait accepté. Elle lui avait tourné le dos alors qu'Agathe fermait le robinet puis inspirait profondément. C'était la première fois qu'elle allait être nue devant quelqu'un, que ce quelqu'un allait aussi être nu, et cela l'angoissait. Mais plus particulier encore, elle avait alors ressenti une certaine excitation face à cette expérience, comme si elle allait enfin ouvrir un cadeau longtemps attendu. Elle avait retiré sa veste, sa blouse, ses chaussures, chaussettes, jarretières, jupons et jupe avant de stopper net. Elle avait entendu Eudoxie entrer dans l'eau brûlante puis vu sa main se poser sur la sienne, qui pendait mollement près de ses cuisses. Réconfortée, elle fit demi-tour et était entrée dans l'eau face à elle.

– Tu pouvais changer d'avis, lui avait fait remarquer Eudoxie à qui l'eau arrivait à peine à la poitrine.

– Je ne sais pas si tu parles du bain ou du fait que je sois restée aussi longtemps.

– Probablement les deux. J'aurais imaginé que tu te mettes contre moi, avait-elle indiqué avec un geste de la main. Sauf si tu es plus à l'aise où tu es. La tête contre le robinet.

La moue d'Agathe s'était transformée en grimace quand elle avait réalisé l'inconfort de sa position actuelle. Elle s'était relevée pour prendre place entre les longues jambes d'Eudoxie, son dos face à elle. Elle s'était maudite de ne pas avoir pris de quoi s'attacher les cheveux alors que la pointe de ceux-ci flottaient à la surface de l'eau. Eudoxie avait posé son front contre son cou et ses mains sur le bord de la baignoire blanche. Seules leurs respirations rompaient alors le silence, le premier silence dans lequel Agathe pouvait trouver un certain confort depuis son arrivée dans cette demeure.

Eudoxie avait remarqué :

– C'est ta tache de naissance au milieu de ton dos ?

– Oui. Il paraît qu'elles indiquent l'endroit où nous avons été tué dans notre vie précédente. Ma mort n'a pas du être des plus belles ni rapides, avait-elle grimacé.

– On dirait un éclair.

– Je te crois. Ce n'est pas comme si je pouvais la voir régulièrement.

– Tu en as de la chance.

Agathe l'avait sentie sourire tristement. Elle lutta contre l'envie de se retourner avant d'y céder : elle se retrouva une nouvelle fois face à Eudoxie, mais bien plus proche qu'auparavant. Son corps n'était qu'à quelques minces centimètres du sien. Agathe avait noté les larmes qui perlaient de ses yeux noirs alors qu'elle la regardait sans la voir. Elle avait caressé sa grande tache bleue du pouce en petits cercles sans rien dire avant de l'embrasser doucement.

– Je sais que j'effraie tout le monde à cause de ma taille, de ma carrure, de ma famille et de son mal mais... Cette tache de naissance, c'est vraiment le dernier clou du cercueil, avait murmuré Eudoxie. Comme un panneau qui avertirait à quiconque de ne pas s'approcher de moi. Un peu comme certaines plantes vénéneuses sont très colorées.

– Ça n'a pas l'air d'avoir fonctionné pour moi.

– J'en suis heureuse. Je suis très heureuse de t'avoir rencontrée, Agathe. Je ne veux pas te laisser partir et je refuse l'idée de te perdre et je déteste l'idée de ne pas avoir le choix mais-

– Mais nous trouverons un moyen, l'avait-elle interrompue alors qu'elle reniflait. Je t'aime. Et je veux vivre avec toi.

Eudoxie l'avait regardée avec de grands yeux surpris avant de l'enlacer avec fièvre, son corps musclé tout contre le sien. Une fois remise de sa surprise, Agathe lui avait rendu son étreinte et laissé échapper une larme malgré son envie de paraître brave et sûre d'elle. Elle lui avait embrassé la joue avant de descendre jusqu'à son épaule, et Agathe avait senti un frisson la parcourir. Son corps s'était lors tendu comme un arc. Eudoxie s'excusa à mi-voix.

– Ne t'excuse pas, lui avait murmuré Agathe en retour avant de l'embrasser de la même manière.

De grands coups avaient alors résonné à travers la demeure. Interloquée et frustrée, elle s'était redressée en espérant avoir imaginé ce bruit. Mais après avoir croisé le regard tout aussi interloqué et frustré d'Eudoxie et entendu les chiens aboyer, elle avait su que ce n'était pas le cas. Eudoxie se contenta de sortir du bain, saisir une robe de chambre puis de se précipiter dans le couloir et de se descendre les escaliers quatre à quatre. Les vêtements d'Agathe collaient à sa peau mouillée alors qu'elle la suivait Elle fut interrompue par une voix qu'elle n'avait pas pas entendue depuis longtemps :

– CE N'EST PLUS QU'UNE QUESTION DE TEMPS.

Elle s'était retournée pour voir une ombre colossale se dessiner au fond du couloir, immobile. Elle avait attendu, voir si la Bête avait quelque chose à ajouter. Partagée entre son envie de lui demander des explications et celle de savoir qui était à la porte du château, Agathe était demeurée silencieuse un instant avant de reprendre son chemin vers l'entrée sans se retourner.

 

Elle était arrivée en bas des immenses escaliers quand elle vit Eudoxie s'adresser à une femme rousse visiblement affolée. Celle-ci était en train d'agiter ses mains dans tous les sens et elle semblait sur le point de faire une syncope. Avec douceur, elles l'avaient guidée jusqu'au salon tout proche où se trouvaient les chiens à présent calmés. Porewit s'était approché de la visiteuse tandis que Dogoda et Siwa suivaient leurs maîtresses.

– Madame Delavigne ? Que se passe-t-il ? avait hoqueté Agathe qui l'avait reconnue.

– Par Dieu, Agathe ! s'était-elle écriée d'une voix aiguë. C'est Isabeau ! La pauvre petite !

– Elle est blessée ? avait demandé Eudoxie qui avait pris place à côté d'elle.

– Oh non, non, pas physiquement du moins. La pauvre petite... Elle a l'air d'avoir totalement perdu l'esprit ! Elle-elle n'arrête pas de marmonner et de sangloter avec de petits cris qui me brisent le cœur. J'ai beau la cajoler, l'implorer, exiger qu'elle me dise ce qui a provoqué son triste état, elle refuse de me dire quoique ce soit ! avait-elle expliqué, une main sur la poitrine. La seule chose qu'elle a pu me dire, c'était qu'elle ne pouvait n'en parler qu'à notre Seigneure et toi, Agathe !

Celle-ci avait échangé un regard avec Eudoxie. Sans même en discuter, toutes deux s'étaient dirigées en direction des écuries, Lorette Delavigne sur les talons.

– Isabeau est allée travailler ce matin et devait terminer tôt, mais elle m'a prévenue avant de partir qu'elle allait rendre visite à une amie. Je n'y ai guère prêté attention et j'ai moi-même travaillé à la boutique sans m'en soucier. Mais alors que six heures approchaient , je n'avais aucune nouvelle d'elle alors j'ai commencé à m'inquiéter. J'étais sur le pas de porte, prête à arpenter chaque rue de Grandbourg, que je la vois. Elle tremblait de la tête aux pieds, elle avait des coupures plein les mains et elle était blanche comme linge. En plus, avec cette pluie, elle m'a vraiment fait peur la petite, alors je l'ai ramenée chez nous et je l'ai mise au lit. Je l'ai pressée pour savoir ce qui la mettait tant en émoi car, je vous l'ai dit, elle marmonnait et pleurait et disait des choses sans queue ni tête. Mais rien n'y faisait, et au vu du choc qu'elle semble avoir eu, ce n'était pas une simple dispute, ça non ! J'ai tout essayé pour qu'elle me dise ce qu'elle avait sur le cœur mais la petite se renfermait encore plus sur elle-même. Après plus d'une heure à tout tenter, elle s'est enfin calmée et m'a murmuré d'aller vous chercher. Je n'ai même pas cherché à demander un cheval ou une carriole, j'ai directement couru jusqu'ici.

Eudoxie avait monté Onyx avec Lorette assise derrière elle tandis qu'Agathe avait pris Caramel. Au vu de la différence entre leurs montures, le duo avait rapidement pris une large avance. Agathe fut bientôt seule en contrebas du château, entourée de champs verts menacés par un ciel encore imprégné de pluie. Quel spectacle minable je dois donner, seule avec ma vieille cape, montée sur un poney, au milieu de nulle part, alors qu'Isabeau souffre d'un tourment innommable, alors que Capucine est toujours introuvable et sans doute morte dans d'horribles circonstances, alors qu'Eudoxie croule sous les menaces de mort et que les Brieux et Grouot ne semblent vouloir renoncer à aucun moyen de me remettre dans le « droit-chemin ».

– Fichu poney ! avait crié Agathe avec du désespoir dans la voix. Désolée Caramel, s'était-elle reprise en lui caressant l'encolure. Tu fais de ton mieux. Mais là, il va vraiment falloir que tu fasses encore mieux que ton mieux.

Comme s'il l'avait comprise, Caramel s'était mis à galoper. Certes, il n'avait pas été pas aussi rapide que Onyx, mais Agathe put arriver plus rapidement chez les Delavigne qu'elle ne l'aurait cru. Après une dernière caresse à l'animal, elle s'était précipitée sur la porte qu'elle ouvrit sans même frapper. Lorette avait sorti la tête de sa cuisine, tablier autour de la taille, puis avait lancé :

– Elles sont en haut. Je me dis que la petite finira bien par avoir faim.

Agathe avait caché un petit sourire. Sa mère avait eu pour habitude de faire à manger dès que Faustine ou elle tombaient malades ou avaient une peine de cœur. Agathe songea qu'Isabeau devait faire face à bien pire qu'un bête chagrin d'amour adolescent.

 

Elle avait pu retrouver le chemin vers sa chambre où elle avait aperçu son amie, assise sous une pile de couvertures tricotées, les cheveux en bataille, son visage constellé de taches de rousseur encore plus pâle qu'à l'ordinaire. Ses mains étaient couvertes de dizaines de petites coupures. Après qu'Agathe eut pris place au pied du lit, Isabeau avait fini par relever la tête pour commencer d'une voix enrouée :

– Je pense savoir ce qui est arrivé à Capucine.

Eudoxie s'était couverte la bouche de ses mains, partagée entre le soulagement et la crainte. Le visage fermé de l'adolescente en face d'elle ne présageait rien de bon.

– Enfin, je crois que c'est elle...

– Comment ça ?

– Agathe, laisse-moi. Laisse-moi le temps d'expliquer, d'accord ? Je l'ai dit à Eudoxie et tu le sais déjà, mais ma sœur ne savait pas lire. Cependant, j'ai appris grâce à mon amie Marthe, qui est domestique chez Philippe et sa famille, que Sylviane avait été renvoyée de chez les Brieux pour avoir lu les lettres personnelles de Jeanne et avoir tenté de la faire chanter. Or, nous savons toutes les trois que c'est impossible. Et puis, il y a toute cette affaire avec l'absence de Jeanne Brieux. Sérieusement, vous rappelez-vous de la dernière fois où vous l'avez vue ? leur avait-elle demandé franchement.

Agathe avait froncé les sourcils et réfléchi, imitée par Eudoxie qui avait répondu :

– Pas depuis la Sainte Marzanna...

– Exact ! Cela fait six semaines qu'elle n'est pas apparue en public ! J'ai trouvé ça étrange, mais Marthe a invoqué la maladie de Jeanne, son anémie particulière. Elle devait penser que ça devait apaiser ma curiosité, mais les sœurs de Capucine ont la même maladie. Même si elles ont du parfois dû garder le lit pendant quelques temps, elles n'ont jamais passé plus de deux ou trois semaines entièrement cloîtrées chez elles. Hier soir, je me suis décidée à me rendre chez les Brieux afin de demander des comptes à Jeanne, que ce soit à propos de ma sœur ou de son état. Je n'aurais vraiment pas dû...

Isabeau s'était mordue les lèvres, avait passé la main dans ses longs cheveux roux et pris la main d'Agathe. D'abord déconcertée par ce geste inattendu, celle-ci s'était contentée de la laisser faire, consciente que le récit qu'elle allait leur faire lui était plus que pénible à raconter.

– Je savais que Philippe et son père allaient être à la maison communale pour organiser quelconque événement. Je comptais plaider ma cause près de Marthe pour qu'elle me laisse entrer, mais elle n'était pas là. La porte de la cuisine était ouverte. Je suis entrée discrètement puis me suis rendue à l'étage où j'ai trouvé le courage d'avancer et d'ouvrir les premières portes. Je suis tombée sur des chambres, une bibliothèque, un salle d'étude, toutes vides. Mais au bout du couloir, alors que posais la main sur une énième poignée, j'ai entendu comme un sifflement... Non. Une respiration horrible, comme un animal qui souffre, qui va mourir. J'étais paralysée. Mais j'ai pensé à ma sœur, j'ai pensé à Capucine, j'ai pensé à toutes les filles ici qui ont subi votre mal, continua-t-elle en regardant Eudoxie, ou une machination des Brieux ou que-sais-je, et je me suis trouvée égoïste de vouloir fuir pour un simple bruit. Alors j'ai ouvert la porte.

Agathe l'avait vue déglutir difficilement. Elle avait eu envie de lui dire que personne ne lui en aurait voulu de s'être enfuie à toutes jambes de cette fichue maison, mais elle ne lâcha mot. Elle était restée suspendue à ses lèvres, à attendre qu'elle continue.

– Il faisait si noir... Tous les rideaux étaient tirés, il n'y avait pas de feu, pas de lampe ni de lanterne. J'entendais toujours cet affreux bruit. Je me suis rassurée en disant que si Jeanne souffrait, il était naturel qu'elle ait du mal à respirer. Une fois habituée à l'obscurité, j'ai avisé une bougie et je l'ai allumée. J'ai murmuré le nom de Jeanne, pensant qu'elle dormait. Mais une fois que j'ai vu autour de moi, j'ai su que... Je ne sais pas ce que j'ai su. Je ne sais même pas ce que j'ai vu, Agathe. Il y avait quelqu'un dans le lit et ça me regardait. J'ai cru rêver. Malgré moi, je me suis approchée et j'ai tout de suite vu... articula-t-elle difficilement, que ce n'était pas Jeanne. Mais ce n'était pas Capucine non plus. C'était... comme un horrible mélange des deux.

Catastrophée, Eudoxie avait manqué de de tomber de son tabouret tandis que les propres bras d'Agathe lui avaient semblé soudain trop lourds. Isabeau avait continué, couverte de sueur :

– Je-je-je sais que ça semble impossible mais- ! Mais vous savez, toutes deux, que l'impossible est parfois plus réel qu'on ne le pense. Je voyais comme un visage fait de deux visages qui n'allaient pas ensemble, comme si on avait tenté de coudre ensemble deux vêtements qui n'ont rien à voir ! J'ai croisé le regard de de cet être qui me regardait sans pouvoir parler. Ils me regardaient avec une détresse qu'aucun humain ne pourrait exprimer. J'ai hurlé. Je ne sais pas si c'était de terreur ou de tristesse face à ce regard, mais j'ai hurlé. Ensuite, j'ai eu peur d'avoir attiré l'attention de quelqu'un donc j'ai fui par la fenêtre. J'ai chuté tête la première dans les rosiers puis j'ai couru jusqu'à chez moi sous la pluie.

Une fois son récit était achevé, Isabeau s'était autorisée à fondre en larmes. Agathe l'avait prise dans ses bras, incapable de trouver des paroles réconfortantes à lui glisser. Elle avait frissonné. Elle n'était même pas capable d'imaginer ce qu'elle avait affronté. Elle l'avait entendue dire entre deux sanglots :

– Je ne sais pas ce que j'ai vu, Agathe... Mais ce n'était pas humain.

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