CHAPITRE 20

CHAPITRE 20

 

1.

Greg m’embrasse une dernière fois et, les clefs de la voiture en main, part travailler. Ce vendredi 5 juillet n’est férié pour personne, les ponts n’existent pas aux USA. Sauf pour les nanties dans mon genre qui, un sourire aux lèvres, peuvent sombrer dans le sommeil à nouveau, après le départ de leur amant.  

Le barbecue d’hier ne sera pas un très bon souvenir mais la soirée a rattrapé les choses. D’abord Greg m’a expliqué ce qui s’était passé lors de sa confrontation avec son frère.

- Quand Leroy m’a frappé, tout a été illuminé. Comme s’il y avait un flash, mais très puissant, ou alors un éclair pendant un orage. J’ai vu la pièce autour de moi, très familière tu vois… je la reconnaissais à peine. La lumière était si forte que tous les volumes étaient comme…. aplatis. Dans un coin, j’ai aperçu Michael. Ma victime… je t’ai dit que je le voyais quelquefois…

 

Greg reste pensif un instant, tandis que Fury d’un bond le rejoint sur le divan ou il s’est affalé et renifle ses mains puis son visage.

- Il m’a semblé que Michael hochait la tête, comme ça, comme s’il approuvait. J’avais bien fait de ne pas esquiver le coup. Et toutes mes pensées se sont… organisées dans ma tête, je voyais des images, tout autour de moi, qui se disposaient les unes par rapport aux autres… c’est difficile à décrire. En particulier, ce que j’ai fait à ma famille et surtout à mes deux frères… ça s’est imposé à moi. Et c’est alors que j’ai su.

Il s’interrompt pour saisir le grand verre d’eau glacée que je lui tends.

- Le pardon. C’est sur le pardon qu’il faut que j'écrive le livre dont je te parlais. Ce que j’ai fait à mes frères est très grave. Je te disais que je ne leur avais pris que des choses matérielles, par rapport à Marion, la mère de Michael. Mais j’avais tort.

Il boit le verre presque d’un trait et reprend la parole tandis que je vais le remplir à nouveau. Semblable ou pas, il faut rester hydraté quand on a été blessé.

- Ce ne sont pas les vols qu’ils ne peuvent pas me pardonner. C’est la trahison. Je me suis servi de leur confiance, de notre lien de famille, pour m’introduire chez eux et me conduire comme… comme le contraire d’un frère. Je les ai volés. J’ai frappé Leroy. J’ai même giflé sa femme.  Alors que Marion, même si j’ai commis le pire des crimes à son encontre - tuer son fils - nous ne nous connaissions pas. Il faut que j'écrive sur tout ça. Que je raconte mon histoire sous cet angle. Marion m’a pardonnée. Mes frères ne me pardonnent pas. Ils refusent de me donner l’occasion de leur demander pardon. Moi… je les approuve dans un sens. J’ai du mal à me pardonner… Et… ce qu’on m’a fait en prison. Personne ne me demandera jamais pardon. Je suis devenu séropositif. Est-ce que je peux pardonner ? Et si je ne peux pas, est-ce que je suis… pardonnable ? Peut-on être pardonné par les uns si on refuse de pardonner les autres ?

Il a un geste de la main comme pour décrire un bouillonnement.

- Ces pensées, ces contradictions, c’est comme une toile d'araignée, ça m'empêche d’avancer, je reste collé sur place. J’ai discuté de tout ça avec Libby mais il faut que j’aille plus loin. Et pour avoir parlé avec beaucoup d’autres détenus, je peux te dire : le pardon est au cœur de ce qu’ils vivent, comme moi. Il faut que je mette tout ça par écrit, pour le clarifier, le comprendre…. Et peut-être, qui sait, ça servira à d’autres ?

Greg continue de parler tandis que nous dînons - un potage de légumes servi avec du pain croustillant, une salade de fruits frais - et son enthousiasme fait plaisir à voir. Il a trouvé un lien, un fil rouge, une raison d'être.

Et puis mon téléphone sonne. Après un court échange, je le lui tends.

- C’est ton frère. Leroy.

 

2.

Le soir, nous montons nous coucher dans l'allégresse. Greg est encore sous le choc de sa conversation avec Leroy, lequel savait que son frère avait été hospitalisé pendant sa détention pour un coup très violent sur l’œil et craignait d’avoir causé des dégâts supplémentaires.

- Au début, sa voix était… se voulait très formelle, tu vois, il prenait des nouvelles mais il voulait montrer que ça s'arrêtait là, explique Greg avec animation.

Greg l’a rassuré, étonné lui-même que la douleur ait diminué si vite et il décrit les allées et venues de Vilma, apportant ces fines serviettes glacées. Des souvenirs d’enfance jaillissent de cette description et une conversation pleine de réminiscences, d’exclamations, de rires même, suit. Une vingtaine de minutes plus tard, Greg remercie son frère de son appel et me tend l’appareil. Sa main tremble.

- Je me demande si j’aurais dû en profiter pour lui demander pardon, ou peut-être l’inviter à diner un de ces soirs… avec sa famille… tu nous préparerais quelque chose ?

- Bien sûr ! Tout ce que tu veux ! Tout ce qu’il veut ! Mais tu sais… c’est peut-être mieux que tu en sois resté là pour cette fois… ? Il n’était peut-être pas prêt pour autre chose ?

Greg reste songeur, j’en profite pour disparaître dans la petite salle de bains attenante. Nous nous retrouvons au lit. Je lui ai juste demandé “tu restes de ce côté-ci cette nuit ?” et il a répondu “si ça ne t’ennuie pas…”. C'est déjà une chose naturelle que de me trouver sous les mêmes draps que lui. Je n’ai pas d'appréhension, au contraire je me réjouis de la tendresse à venir. C’est très inhabituel, presque inquiétant.

Et puis, dans un mouvement que je qualifie de bonne santé mentale, je refuse de me préoccuper de mon absence d'inquiétude. Je jette même loin de moi le souvenir de ma bourde avec Vilma. Il n’y a pas de témoin. Greg somnolait et ne nous a pas entendues. Si cela vient à être discuté, ce sera un malentendu. Et la gentille vieille dame ne va pas me tourmenter pour un malentendu ! Je souris à Greg, qui caresse mon visage, me dit que je suis un ange tombé du ciel - juste pour lui - puis il m’embrasse longuement.

- Quel bonheur, cette journée, murmure-t-il.

Après quelques moments tendres, je chuchote :

- Demain, tu prendras la voiture… comme ça tu pourras rentrer pour le déjeuner… je te préparerai quelque chose de bon…

Greg émet un grognement approbateur qui ressemble presque à un ronronnement. Il est bien un félin, dans le fond.

 

 

3.

Alpha dort étirée le long de ma jambe. Je flotte entre deux moments de sommeil. Que préparer pour Greg, tout à l’heure ? Simple et qui ne pèse pas sur l’estomac, mais qui lui rappelle quand même sa chance d’avoir une girlfriend qui cuisine bien… sans en rajouter …

J’entends la porte du garage s’ouvrir puis se refermer. Déjà ? Greg doit être parti depuis une heure à peine… s’est-il à nouveau trompé dans ses horaires ? Allons-nous avoir une nouvelle journée à nous, une vraie journée, sans barbecue familial au milieu ?

Je l’entends dans l’escalier. En quelques enjambées, Greg me rejoint dans la chambre. Je me redresse. Son expression est sombre. J’ouvre la bouche pour poser une question, il me devance.

- J’ai été licencié.

- Quoi ??

- Ils m’ont renvoyé. St Joe. Ils m’ont viré.

- Mais… pourquoi ?!

Greg pousse un long soupir et s’assoit sur le bord du lit.

- Carol. Elle a appelé Human Ressources ce matin. En larmes. Elle a dit que j’avais été violent et que ce n'était pas la première fois. Ils lui ont conseillé de porter plainte, et en attendant, ils ne veulent plus du moindre lien entre St Joe et moi.

La surprise me coupe le souffle. Nous nous regardons, béants, et j’en suis sûre, la même pensée nous traverse. Carol ne va pas en rester là.

Mon téléphone sonne et il me faut plusieurs secondes avant de réaliser et de saisir l’appareil. Je le tends directement à Greg.

- C’est Katherine. C’est à toi qu’elle veut parler, c’est sûr.

Greg décroche.

- Oui…  Ça vient d’arriver ! Comment le sais-tu ? Oui… J’arrive.

Il me tend mon téléphone. Malgré le choc et l'inquiétude, un petit sourire apparaît sur ses lèvres.

- Ma mère est déjà au courant !

 

4.

- Comment Katherine pouvait-elle savoir ? interroge Libby.

Greg l’a appelée quelques heures plus tard et l’a informée de la situation. Libby a poussé un tel cri de surprise et de colère que je l’ai entendue a plusieurs mètres du téléphone. Elle nous a dit de venir la voir, tout de suite. Elle a pourtant d’autres sujets de préoccupations : la venue de l’église du Fusil Triomphant (ou quelque chose comme ça) est pour demain samedi.

A notre arrivée, elle se lève et nous dirige vers le coin “lieu de réunion” de son bureau, où un petit divan côtoie quelques chaises autour d’une table basse. Greg et moi nous laissons tomber sur le divan, je crois que nous sommes dans le même état d'épuisement mêlé de fébrilité.

Greg lui raconte notre conversation avec Katherine, et aussi, via vidéo conférence, avec une de ses amies avocates, à présent la représentante officielle de Greg dans cette affaire.

- Ma mère a fait son droit avec la directrice du personnel de St Joe, explique Greg. Elles sont restées proches, c’est comme ça que ce boulot m’est tombé du ciel. Je n’avais aucune idée ! Elle a su ce qui arrivait avant même que je n’arrive à St Joe ce matin…

- Et ils t’ont renvoyé sur le champ ? La présomption d’innocence, quand même…

Greg fait un geste dans ma direction pour me demander de prendre le relai. J’explique :

- En fait, Greg était toujours en période d’essai. Ils ont prévu une période plus longue parce que…

- Parce que je suis un félon qui sort de prison, toujours sous conditionnelle, interrompt Greg sombrement.

Je poursuis :

- Du coup, c’est l’amie de Katherine qui l’a suggéré, l’interruption de la période d’essai n’est juridiquement pas un renvoi. Ça n’aura pas à figurer sur son CV. Il pourra, s’il veut, se porter candidat pour un autre poste dans le groupe hospitalier sans le mentionner. 

Greg émet un bruit ironique.

- Ce n’est pas comme ça que le type à qui j’ai parlé ce matin l’a présenté.

- L’autre solution, ça aurait été la mise à pied en attendant le résultat d’une enquête de police, donc ça incitait Carol à porter plainte.

- Ce qu’elle va faire, de toutes façons, soupire Greg.

Je regarde Greg, mesurant son anxiété.

- Tu ne sais pas ! Ton avocate va la contacter aujourd’hui, par tous les moyens, téléphone, email, lettre recommandée par porteur, pour la mettre en demeure de cesser ses accusations. Elle va parler de la cassette, et même citer certaines des déclarations que Carol a fait dans l’enregistrement.

Libby n’a pas l’air surprise d’entendre parler de la cassette, Amy l’a tenue au courant.

- Donc la conversation pourra être admise en justice ? demande-t-elle.

Greg secoue la tête sans la regarder. Je réponds à sa place.

- Probablement pas, mais ça, Carole ne le sait pas. Elle va se souvenir du coup de fil, de ce qu’elle a dit si… si clairement. Et ça va probablement l’inciter à ne pas aller au-devant d’une accusation pour faux témoignage et, si elle a prêté serment, parjure.

Libby regarde Greg avec attention.

- Tu n’y crois pas ?

Greg soupire profondément et relève la tête, regardant Libby.

- Je ne sais pas. Mais je la connais, elle a ce côté… (il fait un geste de la main) braque, entêté. Plus on cherche à la convaincre de quelque chose de raisonnable, plus elle refuse de l’entendre, quitte à s’enferrer.

Libby reste silencieuse un instant, puis :

- De quoi t’accuse-t-elle exactement ?

- De l’avoir frappée, plusieurs fois au cours de notre relation, et plus particulièrement hier jeudi.

Libby nous regarde tous les deux avec surprise et s’exclame :

- Hier jeudi, une trentaine de témoins peuvent affirmer que tu n'étais pas avec Carol.

C’est mon tour de soupirer.

- Elle a prétendu que Greg était venu la voir vers minuit. Evidemment, à cette heure-là, il n’y a pas de témoin, sauf la nouvelle petite amie, qui n’est pas impartiale, donc pas crédible.

Nouveau silence pendant lequel Libby hoche lentement la tête. Puis elle regarde Greg et prend un ton tout différent.

- Bon. A ce stade, nous ne pouvons pas deviner comment les choses vont évoluer. Ce qui nous savons, c’est que tu as une bonne avocate sur le dossier, et des arguments de poids en ta faveur. Alors, j’ai une autre question à te poser. Tu ne travailles plus à St Joe. Es-tu prêt à considérer une offre d’emploi ?

Greg est stupéfait et, alors qu’il était effondré sur le divan, il se redresse et change de posture.

- Quoi ?

- Nous en parlions hier, avec Rob. Ni l’un ni l’autre n’avons d’assistant. Le poste a été éliminé quand ils ont décidé d’engager un deuxième pasteur. Avec l’informatique, beaucoup de tâches peuvent être faites rapidement sans qu’un employé ne s’y consacre. Mais nous avons besoin d’aide. Nous sommes débordés tous les deux. Il nous faut une personne qui puisse filtrer les demandes, répondre directement à certaines requêtes, quelqu’un qui ait à la fois de l’autorité et une grande bienveillance. Nous avons tous les deux pensé à toi.

Greg me jette un regard éberlué avant de se tourner de nouveau vers la jeune femme.

- Libby, est-ce que tu réalises… ? Je suis un meurtrier, libéré en conditionnelle, et bientôt poursuivi pour coups et blessures par ma petite amie.

- Ton ex-petite amie, tiens-je à rectifier.

Libby hausse les épaules.

- Ce qui se passe actuellement est un incident de parcours qui va être réglé rapidement. J’ai foi en toi. Rob aussi.

- Mais Rob ne sait pas…

- Mettons de côté cette histoire avec Carol, insiste Libby. Je ne te demande pas de répondre aujourd’hui, juste de réfléchir. Ce ne sera pas un poste à plein temps. Mais ça peut convenir à… par exemple à un étudiant en théologie. Je te l’ai déjà dit, je discerne en toi l'étoffe d’un pasteur. Ça peut en rester là. Des tas de pasteurs potentiels ont fait autre chose de leur vie, et sont très heureux ainsi. Mais si tu sens cette vocation en toi, ça peut être l’occasion de commencer ce périple.

Greg soupire, un soupir d’une tonalité très différente de ceux qu’il a poussés plus tôt dans la conversation. Il se frotte le visage, se tourne rapidement vers moi. 

- Je vais y penser. C’est très généreux, en tout état de cause, Libby. Surtout un jour comme aujourd’hui.

- Hasard du calendrier, dit la jeune femme légèrement en se levant.

Je me sens envahie d'émotions, comme on peut l’être sous la pression d'émotions fortes après une nuit sans beaucoup de sommeil. Ce n’est pas juste un hasard de calendrier. Libby a fait en sorte que Greg voit sa vie au-delà des événements du jour, un affolant retour au banc des accusés. A la façon dont Greg me sourit en m’aidant à me lever à mon tour, je perçois qu’il ne se considère plus seulement comme un repris de justice à nouveau soupçonné, mais comme un possible pasteur en devenir qui pourrait travailler demain dans une église presbytérienne. Je souris avec gratitude à Libby.

- Mais tu pleures ? murmure Greg. Pourquoi ?

- Je ne sais pas ! Il doit y avoir quelque chose dans l'atmosphère, ici ! Chaque fois que je viens, je pleure.

Libby a un petit rire complice tandis que nous quittons son bureau. Elle me regarde et soudain a ce même geste qui m’avait surpris il y a quelques jours : elle tire le lobe de son oreille comme si elle s’attendait à ce que ce geste ait un sens pour moi.

- On se voit ce soir, conclut-elle. N’oubliez pas, 6 heures PM, réunion de préparation pour demain.

 

5.

Une grande salle sans fenêtres avec des dessins d’enfants sur les murs et des gradins : c’est là que les activités des enfants ont lieu dans l'église. Nous sommes une cinquantaine ce soir, tous désireux de faciliter par notre présence la venue de ce groupe demain.

Greg et moi sommes assis côte à côte et nous nous tenons par la main. Nous ne nous sommes pas lâchés de la journée. Ce n’est pas tant un geste d’affection qu’une façon, au milieu de la tempête, de nous agripper l’un à l’autre. En fait, nous nous répétons avec conviction toutes les bonnes raisons de ne pas paniquer mais nous attendons la tornade et déjà nous nous arc-boutons en prévision des vents violents qui vont tenter de nous séparer.

Nous avons chacun nos raisons pour ça. De mon côté, je n’ai pas assez mesuré la grâce qui m’était faite.  Tomber amoureuse - quand était la dernière fois que cela m’était arrivé ? J'ai eu des coups de cœur, des moments de joie avec des compagnons, mais ce sentiment enraciné si profond, je ne l’avais peut-être jamais plus perçu depuis… Brisart ? La panique, mon antidote vaudou contre les tuiles, aurait dû m’envahir. J’aurais dû tisser inquiétudes et préoccupations, craintes et sombres prémonitions autour de nous deux, et cela nous aurait protégés. Mon insouciance nous a laissés complètement vulnérables devant la main du destin dont j’imagine le rire sardonique. À tout moment, cet homme que j’adore peut être arrêté et emprisonné à vie. Alors qu’il est innocent.

Quant à Greg, il m’avoue que son pessimisme sur ce qui résultera des mensonges de Carol provient de son sentiment, quelque part en lui, de ne pas mériter la liberté anticipée qui lui a été accordée, de ne pas être à la hauteur de cette vie.

- Michael m’a engueulé à ce sujet, a-t-il admis dans la voiture. Il m’est apparu pendant que je me préparais, il m’a dit qu’au fond, je n’avais qu’une envie, c’est de retourner en prison pour toujours, évitant ainsi tous les défis et les dangers de la vie à l’air libre… Ce n’est pas entièrement faux… En étant libre, j’ai peur de montrer à la terre entière que je suis un raté. Que rien ne m'empêche de réaliser quelque chose, sinon le fait que je suis un incapable. Je suis vraiment nul.

La voiture est arrêtée à un feu rouge, je prends dans ma main le visage de Greg et le tourne vers moi.

- Tu m’as rendue amoureuse. Si rapidement ! Alors maintenant, tu vas me faire le plaisir de rester en liberté. Si tu échoues à quelque chose, j'espère bien que ce sera à l’air libre et devant tout le monde. Comme tous les êtres humains sur cette terre ! Et tu te serviras de cet échec pour montrer à tous tes lecteurs que ce n’est pas la fin du monde ! Et tu sauveras plein de gens !

Greg me regarde, se met à rire. Le feu passe au vert. Greg regarde devant lui a nouveau et la voiture démarre. J’ajoute : 

- Ça n’a pas beaucoup de sens, ce que je viens de dire, mais tu vois ce que je veux dire…

- Oui… Quelque part, il faut que j’accepte de participer à la vie. Quitte à échouer, c’est vrai. Je ne dois pas rester sur la touche.

Nous continuons à nous agripper l’un à l’autre comme jamais. La peur ne nous quitte pas.

 

 

6.

Quelqu’un s’est glissé derrière Greg et moi, sur les gradins, et tapote nos épaules. Nous nous retournons en même temps : c’est Jackson.

- Salut, les enfants ! dit-il.

Tout en nous parlant, Il a les yeux fixés sur Rob et suivant son regard, je comprends pourquoi. Barbara, un appareil photo autour du cou, parle au pasteur qui lui serre la main et semble ravi de sa présence. Elle lui montre un exemplaire du News Tribune, le journal local pour lequel elle travaille.

- Barbara couvre l'événement, explique-t-il.

Greg regarde autour de lui. Rob se trouve sur l’estrade face aux gradins, près du micro. Libby est au premier rang, en conversation avec les paroissiens qui l’entourent.

- Où est Amy ? demande-t-il à Jackson.

Jackson soupire bruyamment.

- Elle a mal au ventre, elle est restée à la maison.

Un sursaut d'inquiétude me fait réagir.

- Elle avait très mauvaise mine hier.

- Je sais ! répond son frère agacé. Si elle n’est pas mieux demain, je l'emmène aux urgences, qu’elle le veuille ou pas. Ça devient ridicule, cette histoire.

Il se tourne vers Greg.

- Je suis désolé pour St Joe, mon vieux. Maman m’a dit de ne rien faire, mais tu n’as qu’un mot à dire, je suis à ta disposition. Je peux parler à Carol, l'engueuler, la séduire, lui faire croire ce que tu veux...

Greg lui sourit et tape sur son bras.

- Merci… Pour le moment, Katherine a sans doute raison, il vaut mieux s’abstenir. Je suppose.

Je regarde Rob et son sourire éclatant tandis que Barbara lui montre un article du News Tribune. Je me souviens de Libby nous disant qu’il aime un peu trop être vu.

Il fait un geste vers tous les présents et se place derrière le micro. La réunion va commencer.

 

7.

- Vous êtes venus, nombreux, et je dois vous le dire, ça me touche beaucoup, commence Rob. Vous êtes venus pour soutenir Trinité, pour vous assurer que tout se passe bien lors de la visite de nos invités demain. En êtes-vous conscients ? Vous répondez à l’appel du Christ qui nous enjoint de faire des disciples partout dans le monde, et que c’est par l’amour qui nous lie que nous serons reconnus.

-  On n’est pas venus pour tes beaux yeux, Robert Mead, grommelle une voix non loin de nous. Bien obligés d’assurer après tes décisions idiotes …

Je me tourne et reconnais le paroissien à cheveux gris (Bill ?) qui avait quitté la réunion avec fracas avant le cours de yoga. Le pasteur n’a pas pu l’entendre mais doit percevoir un mouvement parmi ses paroissiens. Il reprend d’une voix plus combative, tirant presque sur les aigus.

- Ces gens ne sont pas des Chrétiens. Ils croient l’être, ils veulent l’être, mais ils sont si vulnérables et apeurés qu’ils ont besoin d’armes lourdes pour se sentir exister. Leur foi est à peine formée, ils sont immatures. Mais ils ont le désir de Christ en eux. Nous allons les aider. Nous les accueillons à bras ouverts, tels qu’ils sont, même si leurs armes, leurs déclarations nous offensent. Nous les accueillons en amis, ils vont devenir nos amis. Ensemble, nous allons devenir de meilleurs chrétiens.

Je regarde Libby, qui écoute Rob avec approbation. Elle l’avait affirmé haut et clair: si le vote était en faveur de l'hospitalité, elle soutiendrait l’effort sans ciller. Mais certains participants se regardent et échangent des grimaces inquiètes. Ils sont là pour une action ponctuelle, demain. Et maintenant on leur parle de relations suivies ? Seuls les conseillers presbytéraux ont discuté de liens durables avec les “invités” comme Rob les appelle. Des mains se lèvent. Rob sent venir de possibles débats qui n'étaient pas prévus et fait signe à Libby. D’un bond, la jeune femme le rejoint au micro.

- Alors, annonce-t-elle, demain. Voici comment les choses vont se passer demain.

Le silence se fait à nouveau, elle a capturé l’attention de tous. Elle poursuit :

- Nos invités. Ils seront une quarantaine, la plupart d’entre eux en couples. Ils sont là pour renouveler leurs vœux. Pour un couple, ce sera leur “premier” mariage.

Elle jette un regard vers Rob, qui confirme d’un hochement de tête.

- Ceux qui possèdent une arme l’auront avec eux. Une partie de leur cérémonie consistera à bénir ces armes. Elles ne seront pas chargées, aucun des participants n’aura de munition. Ils auront même un… une sorte de cadenas qui verrouille la gâchette. Une fois que nos invités seront à l'intérieur de l'église, ils se dirigeront vers le sanctuaire où la cérémonie aura lieu, dirigée par leur pasteur. Le moment qui peut s'avérer un peu délicat, c’est leur arrivée. Ils marcheront ensemble de leurs véhicules à l'entrée de Trinité. C’est sur ce parcours, sur ces quelques minutes, que notre présence compte. Il est possible - ce n’est pas sûr, mais c’est possible, et nous devons être prêts - que des manifestants viennent, donc des tensions peuvent avoir lieu.

- Est-ce qu’on peut se joindre aux manifestants ? lance un jeune homme.

Des rires accueillent sa suggestion. Libby rit aussi avant de répondre.

- Si vous voulez, attendez juste que tout le monde soit à l’intérieur. Nous serons là pour prévenir toute friction. C’est une précaution, il ne se passera sans doute rien de tel. Nous ne sommes pas là pour nous battre ou nous interposer en cas de violence. La police sera présente, juste au cas où. Si jamais il y avait brusquement de la violence, on ne s’interpose pas, on s'écarte rapidement loin de l’endroit où la violence se produit, on ne joue pas au héros. Pourquoi ? Parce que la police est là, c’est leur métier, ils savent quoi faire. Si nous nous interposons, nous les forçons à s’occuper de nous au lieu de se concentrer sur le problème.

Libby se penche et, d’une pile que je n’avais pas vue, attrape un T-shirt blanc.

- Nous porterons tous un de ces T-shirts, vous voyez ils sont reconnaissables, blanc avec le logo de l’église. Nous serons là, souriants (elle accentue son sourire) et notre présence permettra à l’ambiance de rester amicale et détendue.

Avec l’aide d’un paroissien, plusieurs situations sont mises en scène et Libby montre comment désamorcer la tension avec une phrase amicale, un geste qui prévient un mouvement hostile, un sourire compatissant ou simplement en prétendant ne pas avoir vu un geste insolent. Elle modèle aussi comment se protéger, éviter un coup et battre en retraite.

- Si jamais elle se retrouve en prison, elle est prête ! dit Greg avec un petit sourire. Elle sait tout ce qu’on doit savoir…

- C’est peut-être en prison qu’elle a appris tout ça ? murmure Jackson.

Nous le regardons tous les deux. Il rit de nos expressions et prend un air innocent.

- Simple hypothèse !

La réunion se termine, les T-shirts sont distribués, ainsi que des formulaires s’engageant à ne pas poursuivre Trinité en cas de blessure ou de dommage. Seuls ceux qui signent le formulaire encadreront les invités à leur arrivée demain. Les autres déploieront l'hospitalité de l'église à l'intérieur de ses murs. Je me demande combien nous serons finalement.

Jackson se dirige vers Libby qui parle avec Barbara. La journaliste prend des notes.

Greg et moi regardons nos T-shirts. Je prends conscience d’un apaisement en moi. Pendant presque une heure, je n’ai pas pensé à Carol ou à la prison à vie. Greg me sourit.

- On va être un peu comme les casques bleus de l’ONU… On est là, et on espère que notre présence suffira !

Il reste songeur un instant et ajoute :

- C’est bien qu’on n’ait pas à s’interposer. Parce que j’ai fait un vœu avant de sortir de prison. En cas de bagarre, je ne me défendrai pas. J’esquiverai, si besoin est… Mais je ne me défendrai pas. C’est une drôle d’ironie, les mensonges de Carol. J’ai décidé il y a 6 mois, au moment de quitter St Quentin, que c'était terminé, je ne frapperai plus jamais personne.

 

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Zoju
Posté le 07/07/2020
Salut ! Un bon chapitre que j'ai pris plaisir à lire. Personnellement, je commence à accrocher de plus en plus à la partie présente. Je ne sais pas si c'est parce que Max commence à trouver un point d'ancrage dans sa nouvelle vie notamment avec Greg, mais je trouve que désormais elle a un but. Elle sait ce qu'elle veut et cela apporte une stabilité à la partie présente. Après, c'est mon ressenti. J'ai l'impression que la partie présente à débuter calmement et que maintenant l'histoire a pris un nouveau tournant. Ce chapitre nous fait également poser beaucoup de question à plusieurs niveaux. Il y a d'abord les questions sur les différents éléments de l'histoire, comme Libby et son lobe d'oreille, Amy et son mal de ventre ou également sur l'action de Carol. On ressent bien la tension qui traverse tes personnages. Les autres questions portent davantage sur les notions, notamment avec la question du pardon avec Greg. Son frère semble s'inquiéter pour son frère. Tout n'est peut-être pas encore perdu. On espère qu'ils vont se réconcilier. Au passage, j'avais trouvé dans les premiers chapitres que Greg avait parfois tendance à "se lamenter", mais ici il semble comprendre la direction qu'il souhaite prendre. On ressent davantage une confiance en soi, même s'il reste de nombreux doutes. Pour le reste, je me demande de plus en plus si Greg n'est pas un semblable qui s'ignore, mais je peux très bien me tromper. :-) Quoi qu'il en soit, j'attends toujours tes chapitres avec plaisir ! Hâte de lire la suite ! :-)
annececile
Posté le 08/07/2020
Merci de ton commentaire, et c'est vrai que maintenant qu'elle s'est attachee a Greg et qu'elle connait mieux cette famille, Max a une vision plus claire et des objectifs alors qu'avant, elle decouvrait et son attention etait peut-etre plus flottante... Tes questions sur les personnages m'eclairent sur la facon dont je les decris, meme si je n'y reponds pas directement (semblable ou pas semblable, telle est la question....) :-) Merci de me lire, tes commentaires m'aident a avancer!
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