Chapitre 2. (partie 2)

Par dcelian

Lentement mais aussi très vite à la fois, la lisière de la forêt s'approche, ou plutôt est-ce lui qui avance vers elle à pas feutrés, et lorsqu'il l'atteint enfin une seconde pourrait s'être écoulée comme deux éternités.

Il est là, dans les buissons qui bordent la plaine, et quelque cent mètres plus loin se tient le château, immense forteresse de pierre et de bois dont la masse imposante dégage cette aura étrange propre aux grandes choses. A ses pieds s'étend le champ d'ossements, et maintenant c'est trop tard pour faire demi-tour : il va falloir faire confiance à Cléa et ses pouvoirs mystérieux, si faible soit cet espoir, il doit s'y accrocher coûte que coûte. Mais pour l'heure, il attend.

Il a toujours apprécié le noir, les coins, les ruelles oubliées, c'est là qu'il se sent réellement en sécurité, à l'abri des autres. L'ombre que les gens craignent comme une peste étrange, l'ombre qu'ils fuient, il en a fait une alliée précieuse. L'ombre ne parle ni ne bouge qu'à demi. Quand elle lui confie ses secrets, elle le fait toujours dans ce silence mystérieux, et avec ces mouvements lents.

Pourtant, quand personne d'autre que lui ne la regarde, c'est comme si elle lui racontait des histoires.
Ses contours, ses dessins qui ornent les vieux murs et les troncs des plus grands arbres, ses moindres détails, Soa les contemple pendant des heures parfois, lorsque les questions affluent et le submergent.

Ses yeux se reportent sur le château. Il a presque l'air de le fixer, là, comme ça, il a presque l'air de le défier du regard. Soa secoue la tête.

L'ombre, c'est aussi plus propice pour s'introduire dans une demeure si bien gardée. Mais ce soir, pas d'ombre, pas de ténèbres où se tapir, juste la grande plaine à traverser, la grande plaine éclairée par le ciel étoilé qui a l'air de se moquer de Soa, tout là-haut.
Parce qu'il a beau devoir agir de nuit, il sait aussi que c'est lorsque la lune brille que les Sorcières sont les plus puissantes, c'est un peu à double tranchant, cette opération, finalement, maintenant qu'il y pense, tapi derrière les derniers arbres.

Voilà maintenant plusieurs minutes qu'il guette les allers-retours des soldats positionnés aux meurtrières et dans les tours de guet, et il distingue enfin les dix secondes d'intervalle entre leurs roulements, les dix secondes qui vont devoir suffire pour atteindre et escalader le mur jusqu'à la fente la plus basse, les dix secondes qui feront de lui un intrus prodige ou un homme mort, c'est selon.

Il lève les yeux.
Là-haut, la lune est éclatante, et autour d'elle il y a ces deux nuages qui dansent dans une ronde étrange et qui semblent s'en approcher malgré la légère brise qui devrait les pousser vers d'autres cieux. C'est sa chance. Elle lui vient d'un miracle qu'il ne s'explique pas, mais le temps n'est plus aux explications : il lui suffit de saisir l'opportunité.

Il observe patiemment, et bien que la valse nuageuse lui paraisse d'une infinie lenteur, les deux moutons de coton finissent par s'assembler en un voile opaque qui recouvre entièrement l'astre tout là-haut.
Est-ce que ce sera suffisant ? Est-ce qu'il peut vraiment espérer quoi que ce soit, dans la nuit redevenue noire ? Est-ce que le sort de Cléa se révèlera efficace ? Est-ce qu'il sait réellement ce qui l'attend, au bout de sa course, au bout du chemin ?

Il inspire un grand coup tandis que les ténèbres naissent à nouveau. Il n'aura pas deux fois une telle occasion. Les questions ne font pas les grands hommes. Ce sont leurs actions dont on se souvient. Alors il expire, et il sent son corps se détendre.

Les troubles s'effacent et les arbres reprennent place, éternels.

Il quitte les Ombres, il quitte la forêt et ses silhouettes rassurantes, il quitte sa cachette pour se lancer dans l'inconnu, dans cette étendue d'herbe rase qui ne procure aucun abri, qui ne procure aucun répit.

Au bout, plus loin, le château, le but à atteindre. Il est ancré là comme un vieux roc, percé de centaines de meurtrières.
Il n'a que dix secondes devant lui.

Mais dix secondes seront suffisantes.

Le vent lui fouette le visage, ou peut-être son visage fouette-t-il le vent, il ne sait plus très bien, et ses jambes courent toutes seules, mues par un mécanisme interne, mues par la volonté de survivre avant tout, elles courent et courent encore, foulent à peine l'herbe encore humide, foulent à peine le sol glacé, courent encore alors que les secondes passent, déjà quatre, peut-être cinq, plus vite, allez, et ce nuage qui s'estompe déjà presque, encore un effort, mais la distance est encore grande et les secondes courent elles aussi, vite, vite, sept maintenant, les remparts se rapprochent, huit, pas le temps de s'arrêter, sauter le plus haut possible, le plus loin possible, sauter comme si sa vie en dépendait, viser la première fente, le premier interstice, neuf, s'agripper coûte que coûte à la pierre glacée, passer sa main dans la meurtrière, puis le corps qui suit le mouvement, et s'engouffrer en silence dans la faille, s'effondrer au sol à l'instant où les secondes achèvent leur défilement affolé.

Dix.

Le visage luisant de sueur, le corps trempé et les poumons en feu, Soa sourit, tout simplement. Il l'a fait. Il reste un moment allongé comme ça, comme rien, il ne saurait pas vraiment dire combien de secondes, de minutes peut-être, mais quand il se relève enfin, il a retrouvé son souffle et sa motivation.

Il a franchi la première étape, mais le plus dur reste à venir, alors il ne perd pas plus de temps.

D'après ses analyses, aucun garde ne devrait se trouver dans cette zone, ni dans la majeure partie de l'aile gauche du château, plus ou moins laissée à l'abandon. Il progresse toutefois discrètement, non pas qu'il craigne l'irruption d'une menace, mais plutôt parce que c'est sa façon naturelle de se déplacer, en silence.

Il regarde tout autour de lui, les pierres froides et entassées qui constituent la structure de cette vaste demeure, mais aussi les détails plus subtils, comme les toiles d'araignées ou l'absence de décorations, qui confirment le délabrement de cette partie du bâtiment.
Il regarde aussi, à travers les meurtrières, la lune qui escalade les nuages dans le ciel, qui baigne les lieux d'une teinte pâle, mystique.

C'est un peu oppressant, cet endroit. Pour Soa qui vient du dehors, qui a traversé forêt et plaine, pour Soa qui court et qui s'envole, oui, c'est même un peu angoissant, cet endroit. Tout est étroit, à commencer par ces murs qui semblent se rapprocher lentement pour mieux l'engloutir. Le frisson de malaise ressurgit et le saisit à la gorge. Une fois de plus, il a la sensation de ne pas être le bienvenu en ces lieux mystérieux, comme si la nuit s'en faisait l'unique propriétaire.

Après de longues minutes à errer plus qu'autre chose, Soa doit bien admettre l'impensable : il s'est complètement perdu. Il foulait pourtant la même pierre quelques jours plus tôt, mais son corps semble avoir volontairement effacé ce souvenir de sa mémoire. Il a l'impression très désagréable de tout découvrir à nouveau.
Ce couloir infini, par exemple, ces symboles étranges gravés dans les murs, le tout recouvert du voile presque trouble de la lune, il le jurerait : c'est la première fois qu'il les observe. Pourtant ce n'est pas le cas. Ou plutôt : ça ne peut pas être le cas.
Mais que sait-il réellement du champ des possibles, que sait-il du monde des Sorcières et autres Ombres ? Bien peu de choses, il faut l'admettre.

Lorsqu'il constate la progression de la lune au milieu du ciel éclatant, il commence à perdre espoir. Il ne sait rien, rien à rien, et il prétend vaincre un être qui dispose des connaissances qui lui font défaut ? Peut-être bien qu'il est fou, finalement, de se lancer dans une telle entreprise.

Pourtant, ses pas le portent encore, de façon presque incompréhensible, ils ne veulent plus s'arrêter. Parce qu'il vient de le réaliser, mais vaincre n'est pas l'objectif qu'il doit viser. Ce qui le démange le plus, depuis le début, et il s'étonne de n'en prendre conscience que maintenant, que si tard, c'est les questions. C'est "pourquoi ?", "pour quoi ?", ou même "pour qui ?"

Si les Sorcières sont effectivement des êtres conscients, alors Yana devait avoir une raison. Avant toute chose, peut-être qu'il voudrait l'entendre, cette raison, peut-être qu'il voudrait essayer de la comprendre, même. Mais dans ce cas, qu'en est-il de ses parents ? Il ne sait pas. Il ne sait plus. Ce qu'il doit faire paraissait clair, maintenant il n'en a plus aucune idée.

Comme pour lui répondre enfin, le couloir s'illumine de la faible lueur d'une torche. Alors ça y est, voilà de quoi il suffisait, se perdre en songes et avancer toujours tout droit. Il ignore par quelle magie étrange, mais l'y voilà. Et ces murs qui semblent toujours plus proches... Les arbres paraissent bien loin, maintenant, plus loin que jamais, et leurs ombres rassurantes ne sont déjà plus qu'un souvenir.

Il poursuit prudemment son chemin, approche des flammes et ne peut s'empêcher de penser qu'il est un peu comme les insectes que l'on piège avec leur lumière fascinante.

Soudain, un tournant se dévoile sur sa gauche, semblant s'enfoncer dans les entrailles mêmes du château, tant et si bien qu'il n'en distingue même pas le bout.

Alors deux éléments s'imposent à lui.

Le premier, c'est que c'est un piège, il en est certain. D'une façon ou d'une autre, la sorcière a fini par se rendre compte de sa présence et tente de l'attirer à elle.
La deuxième, c'est qu'il n'a pas d'autre alternative, il le sait. Il n'atteindra pas Yana si elle ne se laisse pas approcher, alors il faut y aller, même si c'est risqué, il faut se jeter dans la gueule du loup, il faut avancer entre ces murs de pierre froide, tantôt éclairés par ces torches enflammées qui enveloppent l'endroit d'une étrange chaleur quand on sait le froid qui mord, là-dehors.

Soa jette un dernier regard vers l'extérieur, derrière lui. Il voit la lune, à travers une meurtrière, la lune qui resplendit, qui hypnotise son regard pendant un court instant, et la forêt en dessous. C'est comme si elles l'appelaient. Il secoue la tête. Il reviendra les voir rapidement. C'est certain.

Le voilà qui s'engouffre dans le ventre du château, qui s'éloigne de sa sortie et qui se rapproche inévitablement de son destin.

Après plusieurs minutes pendant lesquelles tout n'est plus que ce long couloir où tout se ressemble éternellement, Soa finit par distinguer une porte. Là-bas, au bout, comme ça. Lorsqu'il s'en estime suffisamment proche, il se fige.
Le frisson de malaise est toujours plus fort, il a chaud, désormais, il a vraiment très chaud mais il a froid aussi, d'ailleurs il grelotte. Les images paraissent floues devant ses yeux, tout se mélange un peu et la lumière des torches l'éblouit au point qu'il ne distingue plus rien à rien, alors il les ferme.

Il s'assoit alors un instant, ou plutôt : il s'effondre un peu sur lui-même, il se ratatine au sol et son souffle s'affole, il se sent étouffer dans ses vêtements, il transpire, mais alors pourquoi a-t-il si froid, en même temps, toujours plus froid... ?
Devant ses paupières closes se rejouent les images infinies de son traumatisme passé, toujours les mêmes, et toujours avec cette précision terrifiante, le château, la sorcière, le poignard et le vide, puis la même séquence à nouveau.

Il tremble toujours plus fort alors qu'une nouvelle certitude le frappe : il n'aurait pas dû revenir ici. Les signes étaient pourtant clairs, il les a ignorés à ses risques et périls. Maintenant, il paye le prix de son erreur, il n'a donc que ce qu'il mérite.
Mais il tremble encore, et il suffoque en même temps que le froid transit tout son être, et il voudrait simplement que tout s'arrête.

Il est enfin parvenu là, face à la porte de toutes les réponses, et il est incapable du moindre geste, incapable de la moindre pensée, même, il est simplement recroquevillé sur lui-même comme un petit animal blessé et il voudrait pleurer ou dormir ou frapper le sol de toutes ses forces, il voudrait partir, partir loin d'ici.

Et les images se rejouent encore et encore.

Se faisant violence, il redresse son corps éprouvé, il le déplie lentement, et son souffle est toujours court, ses yeux sont toujours clos mais ses membres s'activent à nouveau, ils ont compris la consigne : il faut fuir, et vite. Et par-dessus tout : il faut que cesse le cauchemar qui l'emprisonne, alors il faut ouvrir ses paupières, si lourdes soient-elles.
Mais de l'autre côté, il y a les torches et leur lumière affolante, il y a les torches et leur chaleur étouffante... Le château, la sorcière, le poignard. Des gouttes glacées parcourent son dos, et c'est décidé : il préfère encore affronter le réel à ses souvenirs. Un à un, il réveille ses yeux dans un effort aussi démesuré qu'épuisant.

Aussitôt, les images disparaissent et le vide reprend place. Autour de lui, plus aucune torche, plus aucune lumière, rien d'autre que la nuit. Il est plongé dans l'obscurité la plus absolue. Alors tout se fige, tout se noie dans le noir et son souffle s'apaise peu à peu.

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Ayunna
Posté le 29/07/2022
Hey !!
Alors me revoilà
J’aime beaucoup la façon dont tu parles de l’ombre, et de la solitude, véritable amie de Soa, de ses pensées. Dans ce chapitre tu parles de lui avec « il », est-ce qu’il ne faudrait pas mettre au moins une fois (au début du chapitre par exemple) son prénom, afin que le lecteur ne se perde pas ?
Je retrouve le côté poétique dans les ressentis de Soa, et c’est très agréable à lire.
J’avais déjà lu ce chapitre quelques jours plus tôt, je le relis, et je me dis que je peux suggérer une petite chose côté ponctuation, pour le rythme, la respiration
Dans ta première phrase :
« Lentement mais aussi très vite à la fois, la lisière de la forêt s'approche, ou plutôt est-ce lui qui avance vers elle à pas feutrés, et lorsqu'il l'atteint enfin une seconde pourrait s'être écoulée comme deux éternités »
Je mettrai une virgule entre enfin et une seconde
« lorsqu'il l'atteint enfin, une seconde pourrait s'être écoulée comme deux éternités »

D'ailleurs, très bien fait le passage avec les 10 secondes, on ressent nettement l’accélération, on lit de plus en plus vite, l’effet est bien là, bravo !
Tu prends ton temps pour aller vers chaque action, et on est plongé dans le ressenti de Soa, toute l’évolution de ses états, de sa pensée, qui mènent au constat final.
A la fin de cette partie de chapitre, je me demande si c’est Cléa qui l’a ramené dans l’ombre de la forêt, d’où son souffle qui s’apaise, ou un sort de la sorcière… la suite me le dira !
dcelian
Posté le 30/07/2022
Coucou Ayunna !! Merci pour ton retour, c'est adorable. Tant mieux si les ressentis de Soa te plaisent, parce que tu vas avoir le droit à ce que ça continue pour un LONG moment ahahah
Le bougre réfléchit un peu trop, que veux-tu...

Je vois ce que tu veux dire quand tu parles de remplacer le "il" au moins une fois, mais en vrai cette découpe des chapitres n'est là que pour PA, donc dans un livre papier il n'y aurait pas de coupure entre le morceau précédent et celui-ci. Du coup, désolé si c'est parfois un peu difficile de se repérer à cause de ces coupures, j'ai fait au mieux mais je me doute que ce n'est pas toujours idéal...

Merci pour ta suggestion, je vais effectivement ajouter cette petite virgule :)

Et génial aussi pour le passage des 10 secondes, c'était difficile de l'écrire et compliqué de se projeter dedans, alors c'est top si ça fonctionne pour toi !!

Merci pour ta lecture et ton temps <3
A bientôt
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