Chapitre 2 : Papa

Par Mary

Chapitre 2

Papa

 

 

 

 

Mon père est policier. Plus précisément, il est enquêteur à l’OCBC, l’office central de lutte contre le trafic de biens culturels. Il touche un peu à tout et s’est surtout spécialisé dans le vol de tableaux et d’antiquités.

Ma mère est morte quand j’avais un an et demi. Accident de voiture. Je ne peux même pas dire qu’elle me manque : je ne me souviens pas d’elle. Plus jeune, je complexais beaucoup et je trouvais ça triste, sauf que, comme il n’y a rien à y faire, j’ai compris que ça ne servait à rien de me tourmenter pour rien. On en parle à l’occasion, lorsqu’on retombe sur une photo ou qu’on voit quelque chose qu’elle aurait aimé — d’après Papa.

Il est cool, Papa. Il a un cœur gros comme ça ; dans sa poitrine, il y a la place pour une famille entière. Je ne dis pas qu’on ne s’engueule pas de temps en temps, bien sûr. On a simplement une jolie vie, rien que nous deux, depuis toujours.

Je sors du métro et pour la première fois de la journée, je prends le temps de respirer et de relever le nez. Derrière les toits, le ciel se teinte d’orange, qui se décline en rose pâle quand la lumière s’accroche aux traînées de nuages. Le long du bois de Vincennes, les branches des arbres, encore nues, se détachent en griffes sombres sur l’éclat du soir. J’enlève même mon casque pour écouter les oiseaux — un des rares endroits de la région où on les entend aussi facilement. Je ne résiste pas et tire mon téléphone pour prendre une photo. J’ai des centaines de clichés de ce trajet. Pourtant, chaque jour, il me semble y déceler quelque chose qui ne s’y trouvait pas avant.

Quand j’arrive à l’appartement, Papa est déjà rentré. À part en période de grosse enquête, il a des horaires de boulot plutôt tranquilles, surtout que son chef sait qu’il est père célibataire. Impossible de nier le lien de parenté : le même visage rond, la mâchoire carrée et des cheveux qui partent dans tous les sens. Les siens sont seulement plus foncés et parsemés de fils blancs qu’il se plaît à ignorer.

— Coucou ! je lance en refermant la porte à clé.

— Salut, mon grand ! Comment ça s’est passé ?

Je suspends ma parka en soupirant :

— Alors… moins pire qu’escompté, mais nul à chier quand même.

— Donne-moi ton carnet, que je te signe le bon de retard, qu’on en finisse.

Je le lui donne et il gribouille sa signature :

— N’en fais pas une habitude. J’ai rien dit pour cette fois à cause de cette histoire de photo, mais… Tu as compris ? demande-t-il en souriant.

— Promis.

Je range le carnet méthodiquement entre mon cahier de brouillon et mon bouquin de maths. Un sac, c’est toujours plus joli quand tout est rangé par ordre de taille décroissant, surtout que ça épouse la forme de borne qui retombe comme je veux dans mon dos.

Papa me désigne le four :

— On mange dans deux heures ?

— Ouais. J’ai un peu de devoirs, mais ça devrait aller. Et l’affaire de la « Célébration » ?

— Bouclée en deux-deux. On en a eu pour une heure et demie de procès, montre en main. L’avocat a tenté de négocier, la juge a refusé à cause de la précédente condamnation. Le mec a pris les cinq ans pour recel plus deux pour la « Célébration ». D’où ma proposition pour la pizza, ajoute-t-il.

— Parfait. Pile-poil ce qu’il me fallait. Je prends ma douche et je m’y mets.

— Go.

Je me glisse sous l’eau chaude avec bonheur et remets mes pensées à l’heure.

« La Célébration » est un paysage peint par un artiste du Sud-Ouest qui exposait dans une galerie l’année dernière, représentant une forêt, pleine de vie, d’animaux et d’oiseaux qui fêtent l’aube bleutée dans le coin supérieur gauche. Quand l’expo a été terminée et que les tableaux ont été décrochés, un gars a réussi à le voler. Papa et son équipe l’ont chopé juste avant qu’ils n’envoient l’œuvre chez un autre type au Luxembourg. Il a passé les vacances à revoir tous les éléments et à peaufiner la paperasse en prévision du procès.

Je ne me rappelle pas quand on a commencé à faire ça. Depuis toujours ? Papa partage ses enquêtes avec moi depuis que j’ai l’âge d’aligner deux pensées cohérentes. Techniquement, il n’a pas le droit, alors je n’ai jamais les vrais noms des gens figurant dans le dossier. C’est notre secret, notre petit rituel sacré entre père et fils. On se prépare une pizza, on met un vinyle de rock et on étale tout sur la table du séjour. Lorsqu’une affaire est bouclée, comme aujourd’hui, ça finit en soirée télé devant une série policière, souvent mauvaise, et c’est à qui trouvera le coupable en premier. Fous rires garantis : un test ADN, dans la réalité, c’est plusieurs jours de délai avant que le labo s’en occupe. D’un coup, tous les scénarios tombent à l’eau.

Je sors de la douche et me sèche devant le radiateur soufflant. Une vieille habitude que j’ai pris du temps où je faisais effectivement la taille du radiateur. J’hésite, puis me rase rapidement : ce sera bon pour la semaine. Je traverse le couloir d’un pas et regagne ma chambre. Elle est petite, mais confortable. Ce que j’apprécie le plus, c’est la fenêtre qui a une vue à peu près dégagée ; dans mon champ de vision, quelques toits et beaucoup de ciel. La nuit est sombre, maintenant, enfin, autant que faire se peut avec toutes les lumières de l’agglomération parisienne. Le reste tient du classique. Un gros lit avec ses tiroirs sous le matelas, un placard mural et un grand espace bureau où je passe le plus clair de mon temps quand je ne suis pas dehors. Y sont rangées toutes mes affaires de cours, les livres pour le bac de français, les manuels, les recueils d’annales et autres fournitures scolaires, et dans la case supérieure droite, mes albums photos. Je n’imprime pas beaucoup de mes clichés, mais j’aime bien en avoir certains en physique. Parfois, le support est presque aussi important que l’image.

J’enfile ma tenue de maison et m’attaque à mes devoirs après avoir branché l’enceinte Bluetooth. Je ne sais pas travailler sans musique. Je ne sais pas faire grand-chose sans musique. Je mets un point final à mon exercice de physique quand Papa appelle :

— C’est prêt !

— J’arrive.

L’appartement embaume la tomate et l’origan. J’attrape le bol de salade verte alors que Papa ouvre la gueule brûlante du four et en sort un énorme chausson parfumé qu’il a doré au jaune d’œuf. J’en salive d’avance.

— Je me demandais… commence-t-il en plongeant délicatement le couteau pour couper la calzone en deux. Tu as pu voir Lola, aujourd’hui ?

— Oui, pourquoi ?

— Et ça allait ?

— Ça avait l’air.

Papa soupire, la mine soucieuse. 

— Tu sais qu’elle peut venir me voir, si cette histoire ne se calme pas. J’en ai parlé avec Faustine, un mot de Lola et elle est sur le coup.

Faustine est enquêtrice à la criminelle. Avec Arnaud, un collègue de Papa depuis l’académie de police — et mon parrain, accessoirement — ils sont ses deux meilleurs amis.

— Je lui en ai déjà parlé au début des vacances.

— Tu veux bien le lui répéter ?

— Euh… d’accord.

Papa hoche la tête. À moi aussi, ça me fait bizarre que Lola le vive si bien. Après, elle a toujours été très fière, elle n’est pas du genre à courber l’échine sous une tempête. Ça ne m’étonne pas qu’elle reste droite. En revanche, ne pas plus chercher à savoir qui a diffusé cette photo, je trouve ça étrange.

Papa me donne mon assiette et me coupe dans mes interrogations :

— À part ça, quoi de neuf au lycée ?

— Rien de… oh, si. On a une nouvelle élève dans ma classe, Hikaru. Elle est franco-japonaise. De ce qu’elle m’a dit, elle a vécu aux quatre coins du monde, c’est dingue.

— Comment elle est arrivée à Vincennes ?

— Je sais pas, on n’a pas encore beaucoup parlé. En attendant, elle est très sympa.

— C’est bien.

On s’assoit sur le canapé et on allume Netflix, la pizza fumante déroulant ses volutes entre l’écran et nous. Je m’endors au milieu du quatrième épisode. Papa me réveille avec un bisou sur la tête et je marmonne un « bonne nuit » déformé avant d’aller m’enrouler dans ma couette.

Une soirée comme on les aime.

 

Le lendemain matin ressemble déjà plus à un jour normal. Je me lève à l’heure, pour commencer. Le café me réchauffe les mains à travers la porcelaine de la tasse et la brioche tiédie a un goût de douceur et d’enfance. J’apprécie le silence de ces moments. Ces petits-déjeuners, surtout nocturnes, ne représentent ni plus ni moins que mon antichambre privée avant l’ordinaire du quotidien. Je crois que Papa le sait et qu’il reste volontairement couché pour me laisser ce temps-là. J’en profite pour voir la nuit s’estomper, pour écouter les oiseaux quand il y en a, caresser Myrtille, la chatte de la voisine qui nous rend parfois visite en se glissant entre les séparateurs des balcons. Ce sont des instants où je sens que j’existe vraiment, que j’ai une vie à moi, qui n’est pas rythmée par le lycée, cadencée par le métro ou bombardée par la vitesse du monde.

Je ne m’en rendais pas bien compte, au départ. Quand je l’ai expliqué à Lola, qui s’étonnait de mon heure de réveil, j’ai réussi à mettre des mots dessus. Elle a ri en disant que ça me donnait un air très sérieux et je n’ai pas su quoi répondre. Je n’avais jamais réfléchi à tout ça parce que comme ça me faisait du bien, je ne cherchais pas plus loin. J’ignore si cela me rend plus original ou pas. Je le fais, c’est tout.

Le mardi est notre journée la plus tranquille. La matinée de sport, la pause déjeuner, et deux heures de spé : on termine à seize heures. Je porte mon carnet signé à la CPE en coup de vent, avant de me diriger devant le gymnase. Flambant neuf, il a été entièrement reconstruit il y a deux ans. Le précédent n’était non seulement plus aux normes, mais surtout plus au goût d’un parent d’élève qui a donc insisté auprès de ses contacts au Conseil Départemental pour subventionner l’édification de celui-ci. Honnêtement, je ne me plains pas : il est propre, le carrelage ne glisse plus et il y a de vraies douches individuelles, ce qui s’avère plus que nécessaire quand on a les cours le matin.

En revanche, on s’en souvient toutes les semaines, les fournitures, elles, n’ont pas changé. Les raquettes de badminton ont perdu beaucoup de leurs couleurs et les profs resserrent les fils avant chaque session. On possède toujours les mêmes maillots usés jusqu’aux mailles, dont l’odeur de sueur, imprégnée en couches successives comme des strates géologiques, résiste à n’importe quelle lessive. Heureusement, cette fois, mon équipe est celle qui n’en porte pas. Je suis bien meilleur en badminton qu’en course : malgré mon endurance à la marche, dès que je me mets à courir, c’est un désastre. Pendant les trois heures et demie suivantes, je me concentre sur le volant de plastique blanc, en silence. Autour de moi, les autres plaisantent, s’envoient des piques, des blagues. Je me contente de renvoyer les coups à défaut de renvoyer les mots. Une seule chose m’étonne : où est Hikaru ?

Je sors de la douche où j’ai retrouvé une odeur humaine et déjeune en tête à tête avec mon téléphone. En partant, je vois Rashid et d’autres terminales s’engager dans la file du réfectoire. J’attends qu’il ait fini de manger en m’allongeant sur un banc, calé contre mon sac de sport et le casque sur les oreilles en échappatoire musical. Les nuages défilent sur le ciel bleu, quelques pigeons le traversent de temps à autre. Je n’arrive jamais à photographier convenablement le beau temps. Cela m’apparaît fade et sans intérêt.

Une tape sur l’épaule me réveille.

— Yo, Mimi !

L’ombre de Rashid se découpe dans mon champ de vision et il fait glisser mon casque de ma tête :

— Ça rêvasse ?

— Ouais. Ça va ?

— J’ai sciences ingé cet après-midi, je vais morfler, je te raconte pas, sinon ça va. Et toi ?

Je me redresse et tire mon sac pour lui faire une place.

— On va dire que oui. Pourquoi tu dis que tu vas morfler ?

Il pince les lèvres, c’est mauvais signe.

— Il va nous rendre les E3C et je sais qu’il y a un exo que j’ai complètement foiré.

— Allez, c’est qu’un exo.

— Ouais, mais…

— Relax. T’es déjà un excellent élève. Tu as le droit d’avoir un 17/20, hein. Fais pas ton Hermione Granger. Le jour où t’as un 15, mec, je t’organise une fête.

Il rit :

— Me tente pas.

Il regarde l’heure et se lève en prenant une grande inspiration :

— Je dois y aller. Merci, Mimi.

— Toujours un plaisir.

— On s’appelle ce soir ?

— Carrément.

Il s’éloigne et je me rallonge en fermant les yeux. Je suis le seul avec qui il peut en plaisanter. Farrokh et Eshani, aussi fort qu’ils aiment leur fils, lui mettent une pression de dingue au sujet de ses études, sans même le réaliser. Ils veulent qu’il réussisse, entre dans une bonne école, trouve un bon métier avec un avenir. C’est horrible à dire, mais ça leur a sauvé la vie, il y a plus de vingt ans. Le père de Rashid est ingénieur en automobile, spécialisé dans les moteurs. De Kaboul, ses parents sont arrivés en France à la suite d’une mutation dans une filiale du groupe Renault. Ils ont débarqué la veille du jour où George W. Bush a déclaré la guerre à l’Afghanistan. Ils n’ont plus jamais eu le courage de rentrer chez eux pour voir leur pays dévasté. Je ne suis pas sûr, mais je crois qu’ils ont perdu beaucoup de membres de leur famille.

Rashid aime vraiment ce qu’il fait, il est très doué et envisage de travailler dans l’écologie. Ce qu’il n’ose pas dire, c’est qu’il rêve de profiter de son année sabbatique entre la terminale et la première année d’études supérieures. Il planifie tout depuis l’été dernier : prendre l’Eurovélo 3, monter jusqu’en Norvège et redescendre par la Suède et l’Allemagne. Il a déjà repéré quel type de vélo, de bagages, il a dressé sa liste de choses à emporter, sa liste de choses à voir, les hébergements et tous les détails sont presque réglés. Sauf qu’il n’en a toujours rien dit à ses parents et ça le terrorise.

Une ombre passe devant mes paupières. Je rouvre brutalement les yeux et me retrouve face à face avec Hikaru. Aujourd’hui, elle porte une veste à capuche près du corps et une épaisse écharpe qui a l’air d’avoir été tricotée à la main :

— Salut ! T’es tout seul ?

— Salut. Euh, ouais. T’étais où, ce matin ?

Elle cligne des yeux et marmonne en une moue :  

— Ah, ça. Je suis dispensée de sport. Un problème au genou.

— Tu sais pas ce que tu rates, c’est pourtant passionnant, le badminton.

Immédiatement, son expression se détend et elle sourit, mais j’ajoute quand même :

— Je plaisante.

— J’avais compris.

Elle hésite et s’assoit à côté de moi :

— Tu as quoi comme spécialité, cet après-midi ? 

— Physique-chimie, et toi ?

— Art. Ça arrive souvent de n’avoir que deux heures de cours dans la journée ?

J’éclate de rire si fort qu’elle a un mouvement de recul.

— Non, pas du tout ! Dis-moi si je me trompe, mais tu dois trouver notre système scolaire étrange, non ?

Elle affiche une drôle de tête, si bien que je continue :

— Je veux dire, entre le Japon et les États-Unis, ça doit te changer.

Elle met un temps avant de répondre :

— En fait… je comprends pas trop. Par rapport aux US, c’est pas du tout le même rythme et par rapport au Japon, c’est un peu n’importe quoi. Vous avez des journées très longues, mais le programme de première en maths ressemble à la fin du programme de seconde. Je pense que la spécialité mathématique doit correspondre à ma terminale à Kyôto.

— Ta terminale ?

— Oui, j’ai eu 17 ans en février. J’aurais dû commencer ma dernière année de lycée ce mois-ci, si on n’avait pas déménagé. En France, compte tenu de mon dossier scolaire atypique, ils ont préféré me mettre en première pour la fin de l’année le temps de m’acclimater.

Elle a prononcé ce mot d’une drôle de façon : elle doit l’avoir mauvaise d’avoir été rétrogradée.

— Tu dois sacrément te faire chier pendant les cours, non ?

Un léger sourire étire ses lèvres quand elle soupire :

— Tu l’as dit.

La cloche sonne le glas de notre discussion. Je repense à la question de Papa. Comment a-t-elle atterri à Vincennes ? Cette fille m’intrigue de plus en plus. Je mets ça sur le compte de ma toute nouvelle solitude — il faut bien s’occuper l’esprit — et me dirige vers les labos de sciences.

L’heure de TP suit l’heure de théorie et comme la physique et moi on s’entend bien, je ne vois pas le temps passer. J’y trouverais même un peu de plaisir si je n’avais pas eu à regarder les autres effectuer les expériences. On est un groupe d’élèves impairs : forcément, je deviens celui qui s’incruste et reste tranquille pour ne pas faire de vagues. Une fois dehors, je longe le bâtiment pour sortir par le petit portail de derrière, direction le New Worlds, un coffee shop tout près d’ici et mon repaire officiel depuis deux ans. Je tourne au premier coin de rue et tombe sur Hikaru, à dix pas devant moi.

— Hikaru !

Elle se retourne d’un mouvement étonnamment vif, presque sur la défensive. D’abord surprise, son visage s’éclaire ensuite :

— Samuel ?

— Je savais pas que tu passais par là pour rentrer.

— Si, j’habite avenue Foch, par là, explique-t-elle en pointant une direction du doigt.

Ouh, ses parents doivent très bien gagner leur vie.

— Oh.

— Et toi ? Tu vis où ?

— Entre le parc et le périph’, à deux stations de métro du lycée, mais là, je vais au New Worlds.

Hikaru arrange la lanière de son sac en bandoulière et demande :

— C’est quoi ?

— Un café international, un peu concept, tenu par un couple d’Américains. Ils n’embauchent que des baroudeurs et proposent plein de cafés avec de très bonnes pâtisseries.

Je prends mon courage à deux mains — pourquoi me faut-il du courage pour ça ? — et lui propose de venir avec moi, si elle a le temps. Elle plonge alors le regard de ses deux amandes noires dans le mien, me dévisage un moment, puis sourit. Je comprends alors que c’est son vrai sourire, quand elle y va vraiment, avec les pommettes qui remontent, les yeux qui s’illuminent et tout le reste. Je me demande ce que j’ai fait de si extraordinaire pour obtenir une telle réaction. 

— D’accord, me glisse-t-elle simplement.  

On marche un peu et le carillon de l’entrée tinte quand on pousse la porte du café.

— Hé, salut, Samuel !

Lui, c’est Matthieu, je l’aime bien. Il est arrivé il y a trois ou quatre semaines. On le croirait sorti d’une pub pour une nouvelle tente de camping ou pour une collection d’hiver de chez Jules. Des cheveux châtains mi-longs, une drôle de lumière dans ses pupilles brunes, il semble de très bonne humeur lorsqu’il s’avance vers nous en remontant les manches de son pull en fausse maille :

— Comme d’habitude ? Et pour ton amie, ce sera quoi ?

Nous prenons place dans les gros fauteuils garnis de coussins. Je commande mon habituel flat white et Hikaru finit par prendre une tasse de café filtre. Matthieu s’en va et alors que la machine à café chante sur son comptoir, on reste là, un peu intimidés, peut-être. La salle, plutôt grande, s’organise toute en tables de bois, poutres blanches et quelques pans de murs peints en bleu vert foncé quand ils ne sont pas recouverts de photos de voyage.

J’ose enfin demander :

— Alors, ton cours d’art ?

— C’était pas mal. Théorique, mais plutôt intéressant.

— Je t’ai vu dessiner, hier, pendant le cours de maths.

J’espère qu’elle ne m’en voudra pas de l’avoir regardée faire. Heureusement, Matthieu arrive avec les tasses :

— Et voilà !

— Merci.

Hikaru observe le dessin tracé à la mousse de lait dans la mienne :

— Je ne savais pas qu’ils faisaient du latte art ici aussi. Au Japon, le café n’est pas très bon.

Elle avance prudemment les lèvres au bord de son mug bleu et goûte, puis lève les yeux au ciel, ravie :

My gooood.

Ça a l’air de lui faire tellement plaisir que je me sens sourire malgré moi.

— Si mauvais que ça ?

— T’as pas idée. 

Elle boit encore une gorgée ou deux et passe sa main dans ses cheveux avant d’enchaîner abruptement :

— J’aime bien dessiner. Ça me détend… et ça m’occupe pendant les maths, je dois le reconnaître.

Je l’observe par-dessus la fleur en mousse parfumée :

— Comment ça se fait que t’aies voyagé autant ?

Hikaru s’adosse sur son siège en soupirant :

— Ma mère est une restauratrice d’œuvres d’art reconnue. Elle passe son temps de mission en mission et nous, on suit. Des fois, ce n’est que pour quelques mois, d’autres pour plusieurs années. Le plus long séjour qu’on ait fait, c’est quatre ans à Bangkok, mais parce que ma petite sœur est née.

— C’est marrant, mon père bosse dans l’art aussi, à sa façon. Il est enquêteur, c’est lui qu’on va chercher quand un tableau est volé. Du coup, comment vous vous êtes retrouvés à Vincennes ?

— Maman a décroché un poste permanent au Louvre.

— Rien que ça ?!

Elle hoche la tête, dubitative.

— Oui.

Je guette sa réaction quand je demande :

— Et ton père dans tout ça ?

— Oh, il gère son entreprise depuis la maison. Heureusement, de cette façon, il peut travailler de n’importe où.

Elle explique après une gorgée de café :

— Il a créé une base de données spécialisée pour le catalogage. C’est comme ça qu’ils se sont rencontrés, ma mère et lui, dans un musée à Tôkyô pendant sa première mission au Japon.

— Cool.

Et je le pense. Je ne suis pas un grand voyageur dans l’âme, mais ça doit être chouette de voir le monde de cette manière. Soudain, elle sursaute presque, sort son téléphone de sa poche et me jette un coup d’œil rapide :

— Pardon.

J’acquiesce alors qu’elle décroche :

Haiiiii. Dou shita, Nao-chan ?

J’avale de travers. Savoir qu’elle parle japonais, c’est une chose, mais là, j’ai l’impression de regarder un manga sans sous-titres.

Nani ka atta no ?

La voix d’Hikaru est légèrement plus aigüe en japonais. Enfin, non, ce n’est pas tout à fait ça, elle est… différente, sans vraiment l’être.

Fascinant, quand on y réfléchit.

Ima yatte kuru !... Jû pun.

Elle raccroche, le visage crispé.

— Désolée, c’était ma sœur, je dois y aller.

— Ça va ? Tu m’inquiètes.

— Rien de grave, mais… désolée.

Elle passe rapidement la bandoulière de son sac en travers de son sweat, dégage ses cheveux et sort d’un pas pressé. Je n’ai rien compris à ce qui vient de se passer. Je dégaine mon téléphone, un peu perdu, et photographie ma tasse vide et la sienne, qu’elle n’a pas terminée et qui fume encore. Je crois que je sais comment je vais l’appeler, cette photo.

L’énigme.

 

Quelques jours, puis le week-end arrive. Hikaru ne me donne aucune explication sur sa petite sœur, tout simplement parce que je n’en demande pas. D’abord, ça ne regarde qu’elle et surtout, entre les devoirs, les trajets, et mes autres occupations, le temps défile et m’emporte avec lui. Niveau social, aucune amélioration. Zéro interaction avec qui que ce soit, à part Rashid et Hikaru. Heureusement qu’ils sont là, tous les deux. Bon, Rashid, je ne m’inquiétais pas, mais Hikaru et moi passons désormais le plus clair de notre temps ensemble au lycée.

De sa vie, je n’ai pas appris grand-chose de plus. Elle ne se révèle pas très bavarde, mais pas réservée non plus. Parfois, elle partage des anecdotes de quand elle habitait aux États-Unis, au Japon ou ailleurs. Elle s’entend plutôt bien avec Rashid même si, je ne suis pas certain de savoir pourquoi, je perçois un trouble, une incompréhension entre eux — de leur part à tous les deux. Comme ils sont de nature assez revêche, je me dis que ça passera. En attendant, se dégage d’elle une sorte de magnétisme que je peine à identifier, qui m’hypnotise et m’intrigue tout à la fois.

Le lundi suivant, huit jours après la reprise, j’entends Genesis à travers la porte de l’appartement. Papa a reçu une autre enquête et si j’en crois Phil Collins qui gueule « Home by the Sea », ça s’annonce velu.

J’ouvre et trouve Papa dans notre minuscule entrée, les yeux exorbités fixés sur la reproduction au-dessus de la commode et l’air défait :

— Il est revenu. Le Lémure.

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JeannieC.
Posté le 06/11/2022
Super idée d'avoir intégré du japonais ! Cette Hikaru est très mystérieuse. On continue aussi à plonger dans l'entourage de Mimi. Rashid est sympa, et le papa vraiment attendrissant lui aussi.
J'ai beaucoup aimé la manière dont son fils parle de lui, et tous les dialogues qui sonnent très juste. Plusieurs m'ont fait sourire - mention spéciale à "moins pire qu'escompté, mais nul à chier" xD Dans la même phrase une expression soutenue et ce "nul à chier", très amusant.
Il y a un petit ton à la Salinger dans "L'Attrape Cœurs" je trouve dans ton texte. Le fait de suivre un ado, son quotidien, ses questionnements, ses relations compliquées. Mais en beaucoup moins sombre quand même. Un vrai plaisir !
Herbe Rouge
Posté le 04/11/2022
Cette histoire se lit toute seule ! Très fluide avec des personnages sympathiques, on les suit dans leur petit train train quotidien, avec au passage, juste quelques énigmes pour nous donner envie de cliquer sur "suivant"...
Par exemple, y aurait-il un rapport entre la famille d'Hikaru et Le Lémure... ? L'avenir me le dira ! ;)
Belisade
Posté le 02/11/2022
Bonjour Mary,
Les personnages sont sympathiques et sonnent juste dans l'histoire, pour l'instant une feel good story. On suit avec plaisir les méandres de la pensée de Samuel tout le long du rythme de ses journées, au lycée comme ailleurs.
Malgré ses déboires, on sent que c'est une bonne personne, honnête dans sa tête et claire avec elle-même.
C'est rafraichissant ! et les feel good stories, c'est pour se faire du bien :) !
Merci pour ce moment
Edouard PArle
Posté le 30/10/2022
Coucou !
Surpris par cette chute, qui suscite son lot de questions. Qui est le lémure ? Ca m'inquiète un peu.
Les personnages sont très intéressants : Hikaru est mystérieuse, Rashid me plaît aussi, les quelques éléments supplémentaires qui tu introduis dans ce chapitre sur son passé sa famille. Quand au père, il est vachement sympathique pour le moment, j'aime bien sa relation avec son fils.
Les petites questions que tu laisses sans réponses ça et là donnent envie de poursuivre : d'où vient la photo ? que va donner ce début de tension entre Hikaru et Rashid ? pourquoi Hikaru est arrivée à Vincennes ? Bref, très cool comme lecture !
Je poursuis...
Nanouchka
Posté le 29/10/2022
◊ Beaucoup ri de cette deuxième fin sur un cas du père, cette fois à l'opposé émotionnellement que la clôture du premier chapitre. C'est chouette qu'il rythme comme ça le monde plus routinier du lycée.
◊ Hikaru, l'énigme, en effet. Leur lien grandit avec beaucoup de justesse, même si c'est très courageux d'avoir réussi à proposer un café aussi rapidement.
◊ J'aurais peut-être aimé voir un tantinet plus de Rashid encore, mais en même temps, ce saupoudrage fonctionne, puisque j'ai envie de continuer.
Isapass
Posté le 21/11/2020
Ça se lit tout seul ! C’est vraiment trèèès agréable. Mais je n’en attendais pas moins de toi ;)
J’ai assez envie faire lire ton roman à ma fille, je suis sûre que ça lui plairait. Mais je ne sais pas si elle aura la patience d’attendre la parution des chapitres. Bref, on verra.
Bizarre cette petite Lola ! A mon avis, soit c’est elle-même qui a envoyé la photo (mais je vois pas pourquoi), soit elle couvre quelqu'un. Son nouveau copain, peut-être ? On verra bien.
Mimi est toujours très attachant, mais vraiment très ! Personnellement, j’ai envie de l’adopter (voire, de rencontrer son père, cet homme forcément merveilleux puisqu'il a élevé ce gamin de manière parfaite), mais comme tes lecteurices n’auront pas tous mon âge, il va faire des ravages, c’est sûr.
Hikaru, c’est encore un mystère donc je réserve mon sentiment même si elle est déjà sympa. Mais je ne doute pas que tu sauras me la faire aimer ;)
Quant à Rashid, c’est bizarre ce petit froid avec Hikaru...
Bon, comme tu le vois, je suis déjà embarquée. Je continue !
Mary
Posté le 22/11/2020
Re !

Pour ce qui est de ta fille, je ne sais pas quel âge elle a, mais il faut savoir que pour le moment le propos est plus mignon qu'autre chose, mais je prévois de me diriger assez rapidement vers des thèmes très young adult. Je dirais à vue de nez que ce texte est plutôt à direction des 15-16 ans - à adapter aussi en fonction de ce que ta fille a déjà lu ;)
Pour Lola, je ne peux rien dire, par contre, cela me fait très plaisir que tu aies envie d'adopter Mimi XDD
Quant à Hikaru, je la laisse volontairement mystérieuse mouhahaha *rire sadique*
À tout de suite pour ton prochain commentaire !
Flammy
Posté le 17/10/2020
Coucou !

Je profite des vacances pour reprendre la lecture et cette fois-ci, laisser des commentaires x) Bon, en vrai, j'ai rien de pertinent à dire, mais voilà xD

Je trouve ça vraiment très reposant et très cool comme lecture, ça fait du bien. On apprécie vraiment Mimi et tu arrives à le rendre très vivant, très concret. Par exemple :

"Un sac, c’est toujours plus joli quand tout est rangé par ordre de taille décroissant, surtout que ça épouse la forme de borne qui retombe comme je veux dans mon dos." Je trouve ce côté maniaque très mignon <3 Je trouve que c'est vraiment ce genre de détail qui donne du relief et de la vie aux personnages =D Ya aussi toutes ses manies, c'est cool <3

Sinon, tout se met en place tranquillement. Gro câlin au papa que je trouve très cool, très attachant lui aussi, j'ai eu un coup de coeur direct sur lui. La relation avec Hikaru se met doucement en place, c'est choupi aussi <3 (Oui, tout (ou presque) est choupi dans cette histoire, chut).

J'aime aussi beaucoup ta manière d'écrire, ya vraiment des images que je trouve très jolies (les strates géologiques \o/) mais qui alourdissent/ralentissent pas le tout inutilement donc c'est cool ^^

Bref, j'apprécie, mais ça, je pense que tu le savais déjà ^^
Mary
Posté le 18/10/2020
Et je profite des miennes pour te répondre :D

Merci pour commentaire siii choupi haha. Je suis contente de voir que les personnages marchent, y compris les secondaires, comme le Papa (qui est effectivement très cool :) )

Je savais déjà que tu appréciais, mais quand j'ai eu la notif du commentaire hier, ça a illuminé ma journée ! Merci encore <3
Pluma Atramenta
Posté le 30/09/2020
Salut Mary !

Je me plais décidément à cette lecture ! En quelques phrases bien ficelées, nous nous replongeons en entier dans la vie de Mimi, et sans vouloir en ressortir. J'aime particulièrement le rythme bien construit et si entrainant que tu peaufines à la fois. Ces phrases si fluides… Ces dialogues si naturels… Ces mises en scène si prometteuses… Franchement, chapeau !
L'intrigue se ramifie lentement, mais sûrement. Et j'ai... adoré cette fin ! <3 Comment faire mieux ? Avec un tel suspens, tu ne nous donne plus qu'une envie : cliquer sur "suivant". (ce que je vais faire après avoir fini la rédaction de ce commentaire ;))
Je n'ai qu'une remarque, qu'une chose qui m'a tracassé : le moment du téléphonage avec Hikaru. Je ne sais pas, je trouve qu'il manque un petit quelque chose. Une phrase de trop ? Ou qu'il faudrait retirer ? Je trouve en fait que ce moment se déroule un peu trop rapidement. On n'a à peine le temps de réaliser qu'on téléphone à Hikaru, qu'elle décroche, etc. Ralentir ce rythme ou l'accélérer, je ne sais pas, je te laisse le choix ;)
En revanche, j'ai adoré le fait qu'Hikaru parle en japonais, ça rend Mimi encore plus perdu, plus touchant, plus attachant, plus empathique. Et comme je me suis fait la promesse de ne chercher sur Google aucune traduction, me voilà encore dans l'ignorance moi aussi... Encore du suspens ? Parfait !
Autre chose aussi, (c'est positif, ne te ronges pas les ongles devant l'écran XD) j'ai adooooréééé l'atmosphère installée dans la maison de Mimi, c'est si chaleureux ! Encore une fois, la relation père/fils me parait très naturelle, impeccable en fait, ces moments là on coulait comme de l'eau pour moi ! Je me régalais.

Avant de courir lire la suite...
Puisse l'éclat de ton imagination éblouir le Soleil !
Pluma.
Pluma Atramenta
Posté le 30/09/2020
*ont coulé. (quelle terrible faute d'orthographe !)
Mary
Posté le 01/10/2020
Hello Pluma !

Quel engouement, je ne m'y attendais pas et cela me fait bien plaisir !

Je note pour Hikaru, il faudrait un moment où elle vérifie qui 'lappelle, par exemple.

Tu fais bien pour le japonais, à un moment, je jouerai avec vos nerfs, huhuhu.

Merci pour tous ces jolis compliments <3
Palmyyre
Posté le 24/09/2020
Bonjour Mary ! J’ai apprécié ce chapitre qui prend son temps même si d’autres personnes pourront le trouver un peu long malgré le suspens à la fin. La mise en place des personnages et les descriptions des lieux quotidiens de Mimi m’ont permises de m’installer confortablement dans ton nouvel univers. Ta plume est toujours aussi agréable à lire et je m’attache plus vite aux personnages que je ne m’y attendais ^^ Cette nouvelle histoire pique de plus en plus ma curiosité, bonne continuation !
Mary
Posté le 24/09/2020
Bonjour Palmyyre !

Merci de ta remarque, je trouve moi-même ce chapitre un peu longuet, mais je n'ai pas réussi à trouver un endroit satisfaisant où couper. Je verrai en fonction de la taille des chapitres suivants aussi, c'est peut-être une habitude de lecture/écriture à prendre en ce qui concerne la longueur des chapitres.

Je suis heureuse que ça te plaise en tous les cas et positivement RAVIE que tu t'attaches à ces nouveaux personnages =)

À bientôt !
Hinata
Posté le 23/09/2020
Heeeey!

Ah la la c'est vraiment trop bien.
C'est chouette de découvrir un peu mieux dans ce chapitre les routines méga cosy de notre petit Mimi <3

Petites remarques en vrac :

"Pourtant, chaque jour, il me semble y déceler quelque chose qui ne s’y trouvait pas avant." > le verbe "déceler" m'a fait un peu tiquer, je trouve que ça s'éloigne un peu trop d'un registre de langue de lycéen (et en fait je me suis dit après réflexion que toute cette phrase n'était pas forcément nécessaire, c'est sous entendu par le simple fait qu'il ne se lasse pas de prendre toujours des photos du même coin où il passe)

Au moment de la description de sa chambre je me suis un peu ennuyé, peut-être que ça faisait trop dans un chapitre où il pose déjà pas mal de choses, et pour le coup il n'en dit vraiment rien de special... Peut-être que tu pourrais garder ça sous le coude pour un jour où qqn visite sa chambre pour la première fois (Hikaru par exemple, wink wink)

À un moment pour le gymnase tu dis "édification", et pareil ça sonnait un peu pompeux, pourquoi pas "construction"?

Voilà, et pour finir sur du love : je suis encore plus fan qu'avant du personnage de Rashid et j'ai trop aimé le passage de Mimi et Hikaru au café avec le petit appel en japonais huhu ^^

Bisous !
Mary
Posté le 24/09/2020
Coucou Hina !

Mimi est mimi, c'est tout ce qu'il y a à dire :p

Je me cherche encore pour le langage en terme de registre, comme tu peux le voir ^^# ça se peaufinera au fur et à mesure, j'ai des petits restes de Noctis qui me collent au clavier XD

Ah bah prépare-toi, parce qu'il va y voir quelques passages en japonais sans sous-titres, fait exprès !

À très vite <3 et merci pour ton retour !
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