Chapitre 2 - Nodia

Notes de l’auteur : Bonjour :D
Dans ce second chapitre, on change de point de vue pour découvrir Nodia, qui n'est pas mentionnée explicitement dans le résumé, mais est pourtant très importante... et ensuite, on retourne du côté de Sehar dans le chapitre 3. Bonne lecture !

Avertissement de contenu : Nodia subit des propos validistes.

Les nuages se pressèrent l’un contre l’autre, et s’accumulaient doucement devant elle. 

Nodia observait depuis plus d’une heure leur danse paisible et silencieuse, leurs remous tranquilles et leurs volutes douces. Au creux de l’un d’eux, elle crut apercevoir la pointe d’un château, ou peut-être le mat d’un navire - mais quoi que c’était, disparut aussitôt. Elle ferma les yeux, et inspira le parfum sucré qui flottait dans l’air, ramené par une brise qui soufflait délicatement dans son dos. Une mèche de ses cheveux se libéra de sa tresse, et elle rouvrit les paupières.

C’était aujourd’hui.

Elle baissa les yeux, et regarda tout en bas. Elle était si près du bord, que si quelqu’un la poussait, ou qu’elle trébuchait, elle tomberait sans aucun espoir de survie.

Elle était au bout du Monde, après tout. 

Nodia détourna le regard, vers la forêt de cerisiers lourds de fruits derrière elle, et un léger sourire tira le coin de ses lèvres.

C’était aujourd’hui

Elle tourna le dos aux nuages, et se glissa entre les arbres, ses pieds nus légers dans la terre humide. Sur son chemin, elle s’arrêta pour cueillir quelques fruits juteux, puis elle accéléra le pas.  

Elle ne voulait pas être en retard. Les quelques gnomes qu’elle croisa n’osèrent même pas croiser son regard, mais les deux biches qui portaient des sacoches pleines de livres sur leur dos la saluèrent d’un simple hochement de tête, qu’elle rendit avec un sourire. Elles étaient sans doute en route vers le port, pour ramener à leurs maîtres quelques marchandises. Peut-être que c’était bien un bateau que Nodia avait aperçut, tout à l’heure.

Elle avait toujours été un peu jalouse des maegis, et de leur capacité à créer ainsi des compagnons à partir du plus simplet des animaux. Peut-être que elle, si elle en avait été une, elle aurait choisi quelque chose de plus impressionnant qu’une biche, cependant. Comme une Féroce.

Oui, elle aurait choisi une Féroce.

Entre les arbres noueux, les murs du manoir apparurent. Quelques pas plus tard, c’était l’avant de la gigantesque bâtisse de pierre noire. Le reste s’enfonçait dans la forêt de troncs sombres, et les quelques vitres des grandes fenêtres ornées qu’elle pouvait voir reflétaient le rouge de la lumière du dehors. Des arcades courbes soutenaient les balconnets, presque tous vides à cette heure - seules les nombreuses et minuscules sculptures qui ornaient les coins et les recoins peuplaient la façade, pour le moment.

Après tout, personne n’avait de raison de rester dehors un jour pareil.

Une grande porte, gardée par six soldats, marquait l’entrée principale du Manoir aux Cerises. Nodia se dirigea vers une autre, plus petite mais néanmoins visible depuis la grande, et surveillée par un seul soldat. Celui-ci lui adressa un sourire dès qu’elle entra dans son champs de vision.

— Vous êtes juste à l’heure, Nodia Nidré, l’accueillit-il. 

Elle lui rendit le sourire, et se glissa en silence à l’intérieur. Entre les pierres sombres du couloir, elle entendait déjà l’écho de voix enthousiastes qui remontaient jusqu’à elle. Elle pressa le pas, traversa plusieurs petits halls presque vides, et entra dans la plus grande salle du manoir.

— Hey, Oldane, par ici ! 

Elle esquiva la personne appelée qui rejoignait son ami au travers de la foule, et se glissa entre un groupe d’adolescents plus jeunes qu’elle installés au plus près de la sortie.

— Tu as vu ce qu’Irole porte ? Faut vraiment qu’il arrête de laisser sa mère l’habiller, pouffa l’un d’eux. 

Nodia laissa leurs gloussements moqueurs la pousser plus en avant dans la salle.

— Tu crois que ça sera long ? murmura un professeur de la section des Arts. 

— J’espère pas, j’ai trop envie de pisser, répondit son assistant alors que Nodia les dépassait à grand pas.

Elle arriva enfin à sa place, auprès des autres recrues potentielles, un sourire radieux sur son visage. Aujourd’hui serait le meilleur jour de sa vie. Elle le savait.

— Hey, Nodi, la salua Volidne.

Lui aussi était un potentiel, d’un an son aîné. Elle lui répondit d’un sourire encore plus large, et sautilla joyeusement sur ses pieds, assez pour le faire rire. Il tira sur les lacets de sa chemise, ses longs doigts d’un bleu presque noir légèrement tremblants.  

— Nerveuse ? lui demanda-t-il, comme s’il espérait qu’elle le soit autant que lui.

Mais elle secoua farouchement la tête. Elle n’avait aucune raison de l’être. 

Elle était la meilleure de leur promotion. Tous les professeurs s’accordaient pour le dire : un talent comme le sien, ça ne se croisait pas souvent. 

Alors, elle le savait, et sans aucun doute possible : c’était aujourd’hui qu’elle serait choisie pour rejoindre les Soldats de la Nuit.

Un tintement retentit au fond de la grande salle, là où une estrade temporaire avait été dressée, et sur laquelle se tenait désormais la directrice de leur prestigieuse école.

— Mes chers et précieux élèves, professeurs, et invités. Pour la cinquième année consécutive, nous sommes en retard. Une tradition qui peut-être mériterait de figurer dans le règlement officiel.

Quelques rires fusèrent, auxquels la directrice répondit d’un léger sourire, juste avant que son regard ne s’assombrisse.

— Cette année a été difficile, à bien des égards. D’abord, la mort de mon éminent prédécesseur, Sevila Nediro. Nos récoltes ont été mauvaises, le mal a touché nos voisins Maegis plus qu’aucune autre année, les attaques des Féroces et des Cauchemars ne cessent jamais. Et vous le savez aussi bien que moi, le pire est à venir.

Ils le disaient chaque année, et chaque année Nodia n’avait aucune idée de ce que cela signifiait vraiment.

— Plus que jamais, nous avons besoin d’être les meilleurs de ce que l’Abradja a à offrir. Plus que jamais, nous avons besoin de maintenir nos forces dans l’excellence qui l’a toujours caractérisée. 

Elle se tourna vers une troupe d’une quarantaine de soldats, debout derrière elle, vêtus d’armures d’un noir presque difficile à regarder, et qui laissait à peine deviner l’identité des personnes à l’intérieur. Sauf Sem, bien sûr - l’hybride de faune était toujours facile à repérer, avec sa paire de cornes qui sortait de son casque. 

— Plus que jamais, nous avons besoin de nos Soldats de la Nuit, conclut la Directrice. Chaque année, parmi toutes les potentielles recrues qui s’entraînent avec acharnement, courage et persévérance pour maîtriser nos techniques ancestrales et en développer de nouvelles, nous choisissons la meilleure d’entre elles. D’entre vous. 

Cette fois-ci, elle se tourna du côté des recrues - du côté de Nodia. La jeune fille lui adressa son plus beau sourire, et ne put s’empêcher de sautiller de nouveau sur place. 

— Enodi Derelle, si vous le voulez bien ? appela la directrice.

Enodi ? A la droite de Nodia, un garçon de son âge redressa les épaules, les oreilles légèrement frémissantes et le regard brillant. Il se détacha de leur rangée, pour rejoindre l’estrade à pas mesuré. La Directrice l’accueillit avec un sourire chaleureux, une main sur son épaule, et malgré son regard à demi surpris, Enodi se tourna vers la foule avec une moue confiante.

— Les Soldats de la Nuit vous accueillent parmi eux. Puissiez-vous servir l’Abradja pendant de nombreuses années.

La foule éclata en sifflements graves pour célébrer la nouvelle recrue, et Nodia se figea sur place.

Il devait y avoir une erreur. Enodi Derelle était bon, c’était vrai - mais il n’avait pas son talent. Il n’était pas le meilleur. Que s’était-il passé ?

Alors que le reste des recrues et des spectateurs se dispersaient pour féliciter le jeune homme ou aller célébrer la nouvelle année ailleurs, Nodia resta plantée là où elle se tenait - puis, brusquement, elle s’éclipsa, sans se soucier de si elle écrasait ou non les pieds de gens importants sur son chemin. Elle disparut dans les couloirs du manoir aux Cerises, et s’effondra au creux d’une alcôve, la mâchoire serrée et ses bras autour d’elle. Elle entendit à peine les pas rapides qui se rapprochaient, et ne releva pas les yeux lorsqu’ils s’arrêtèrent à son niveau.

— Oh, Nodi, murmura Volidne. Je sais que c’est décevant de ne pas être choisie cette année, mais ce n’est pas la dernière fois que tu pourras l’être…

Elle releva les yeux et fixa sa moue peinée avec fureur, avant de se pointer, elle et ses bras précis et rapides, avec une assurance qui ne laissait aucun doute sur ce qu’elle voulait dire.

— Oui, tu es meilleure que Enodi, c’est vrai, mais… sur le terrain, c’est important d’être capable de s’exprimer clairement, tu sais ? Tu es déjà douée, je suis sûr que si tu y travailles aussi dur que pour tout le reste, tu pourrais y arriver ! Et tu seras prise l’année prochaine. Juste un petit effo-

Nodia se releva brusquement, et l’attrapa au col pour le plaquer contre le mur d’en face.

Elle hurla. 

De toutes ses forces, elle hurla.

Si c’était du son qu’il voulait, elle pouvait lui en donner.

La fenêtre qui surmontait l’alcôve éclata en morceaux qui plurent sur eux, et Voldine eut à peine le temps de dresser un bouclier d’ombres au-dessus de leur tête pour réduire les éclats à néant. 

Puis Nodia le relâcha, et sauta par la vitre éventrée.

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Le Saltimbanque
Posté le 25/04/2021
Des alcoves rocheuses à un Manoir de Cerises, ça c'est un changement de décor. Je me sens vraiment dépaysé, et c'est fort sympatoche.

Peu de choses à dire de mon côté. C'est encore une fois maitrisé, le rythme est au poil, je me suis tout de suite intéressé à Nodia (malgré le fait que je lisais "Nokia" plusieurs fois) et le cliffhanger est très sympa. J'aime beaucoup la mise en scène.

Mon seul reproche serait, à la limite, la moquerie que subit Nodia (sur ses vêtements). Je ne sais pas si j'en ai trop soupé du personnage-principal-adolescent-ostracisé-pour-sa-différence-par-le-gens-de-son-âge ou si ma critique est légitime, mais j'ai trouve ce passage plutôt lourd.

Et c'est tout ce que je peux critiquer. C'est dire si c'est du bon.
AnatoleJ
Posté le 25/04/2021
Ravi que tu accroches aussi à Nodia :D

Tu fais bien de me signaler la moquerie sur les vêtements, ça m’a permit de voir que ce n’était pas aussi clair que je le pensais : la moquerie ne s’adresse pas à Nodia, elle l’entend juste en traversant la foule, qui est en partie composée de sales gosses. Je vais essayer d’arranger ça !
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