Chapitre 2 : Missions

Il y avait tant de corps, et si peu d’endeuillés.

C’est ce qui avait frappé Daïré.

Saoirse n’avait jamais semblée aussi seule que lors de cette triste cérémonie. Sa robe bleu nuit paraissait l’attirer vers le sol, sa danse était lourde et pataude. Elle sonnait les clochettes à un rythme irrégulier.

Elle mit un temps fou à faire trois fois le tour de toutes les dépouilles comme le voulait la coutume. Après quoi la foule silencieuse se pressa pour poser près de leurs disparus des objets symbolisant leur Lien. Certains corps étaient totalement carbonisés, aussi avait-on dû décider qui était qui sans pouvoir les reconnaître.

Daïré s’approcha en titubant de la silhouette torturée d’Aelig fusionnée avec son cheval. C’était la seule que l’on avait pu clairement identifier. Cependant, cette chose calcinée n’était pas Aelig. L’Arsalaï en eut l’intime conviction quand elle posa sur le bûcher un bout de verre helmët.

Il y avait très longtemps, dans une autre vie, la petite fille qu’était Aelig avait fièrement offert à son amie la trouvaille humaine qu’elle avait faite en mission. Il avait fallu tenir tête aux adultes pour avoir le droit de conserver le cadeau. C’était probablement ce jour-là que Daïré était tombée amoureuse.

— Ça va ? souffla Kaëm lorsqu’il la vit chanceler.

Elle ne répondit pas et rejoignit le corps de Moïa. Autour de la vieille femme s’amoncelait déjà des centaines d’artefacts divers. Une petite tablette de bois gravée les rejoignit. C’était la première chose que Daïré avait écrit, son nom, sous les directives de la doyenne. La première fois peut-être qu’elle avait aimé son rôle d’Arsalaï. Peut-être aussi la seule.

Cette fois, elle faillit s’écrouler, mais elle tint bon et recula en boitillant. Elle était fatiguée, terriblement. Ses yeux avaient tant pleuré qu’ils étaient désormais arides.

Elle avait assisté à de nombreuses cérémonies mortuaires, mais cette émotion-là, elle ne lui en rappelait qu’une. Celle qui avait vu sa mère se consumer. Elle s’était tenu à côté de son père, à cet instant. Ils avaient échangé quelques larmes. Ils ne s’étaient plus reparlé depuis.

Daïré s’affaissa au sol et se perdit dans une rêverie gluante tandis que les flammes s’allumaient une à une pour dévorer les corps des défunts. La lumière du brasier était si forte, elle lui rappelait celle de la Maudite qu’elle avait tuée.

Il lui restait encore des larmes, en fait.

Daïré ne sortit de sa torpeur que lorsque le masque de Saoirse la quitta au profit de son visage sombre. Elle se dressait devant la tribu, l’air déterminé. Elle enleva sa tenue rituelle pour se trouver nue tandis qu’on lui apportait la Table des Origines ainsi qu’un bol gravé remplie d’eau de source. Elle s’agenouilla devant et y trempa ses doigts. Lentement, beaucoup trop lentement, elle retraça un à un les signes qui parait la tablette d’argile, y laissant une légère marque. Puis elle porta son index recouvert de glaise à sa langue qui l’effleura doucement. Enfin, elle traça une ligne verticale sur son front, entre ses sourcils.

Saoirse se leva, et le plus jeune des apprenti vint lui apporter une tresse, faite avec quelques cheveux de chacun des membres de la tribu — du moins ceux qui étaient présents. La natte fut déposée dans un foyer que la vielle femme alluma avec sa seule maîtrise du Silh. Elle dansa lentement, âprement, les volutes de fumée virent l’habiller, jusqu’à ce que la mèche se consume. Des paroles sans aucun sens émergèrent de ses lèvres, celle de son allégeance à la tribu, aux ancêtres, aux Esprits, et sa promesse de veiller sur ses enfants spirituels. Les autres Arsalaïs auraient dû se trouver là, à danser solennellement autour d’elle, mais il n’y avait que Daïré qui fixait la scène avec l’envie oppressante de s’enfuir en courant.

On apporta finalement à la nouvelle moïa la Chaîne des Ancêtres. Un collier auquel étaient suspendues les phalanges distales de l’hallux de chacune de ses prédécesseures, à l’exception de celle de Mosha, religieusement enterré dans la hutte des Arsalaïs en attendant qu’elle se dégarnisse de sa chair.

Alors que les os cliquetaient sur la peau de Saoirse, la tribu se prosterna dans un silence fébrile. Daïré inclina vaguement la tête. Elle crut que la torture était finie, qu’elle pouvait retourner dormir en boule dans sa hutte, mais la nouvelle doyenne semblait avoir un discours de plus à faire.

Dans l’imbroglio de mots qu’elle vomissait, Daïré n’entendit qu’une phrase, une des dernières.

— C’est pourquoi j’ai décidé de nous devrons malheureusement quitter nos terres.

La jeune femme sentit le sol l’agripper. Elle songea que tout cela était un cauchemar.

Si seulement.

 

*

 

— Ça y est, je reconnais le chemin.

— Mmmh.

Lohan se tourna vers Asha qui fixait le vide en face d’elle. Il tenta d’attirer son regard à lui, en vain.

— On devrait se séparer ici, souffla-t-elle.

— Tu… tu es sûre que tu ne veux pas que je te raccompagne chez Clervie ?

— Mmmh.

Le jeune homme resserra sa prise sur les rênes de Nuit en se mordillant les lèvres. Depuis qu’elle avait exposé son torse balafré sous ses yeux, la jeune femme avait cessé de se confier à lui pour s’enfermer dans une attitude mutine et fuyante. Il n’avait plus vu de réelle émotion sur son visage après l’horreur suscitée par la découvertes de ses cicatrices. À cet instant-là, elle avait paru terrifiée. Et il y avait de quoi. La vision affreuse de la chair malmenée revenait à Lohan dès qu’il fermait les yeux, comme imprimée sous ses paupières. Elle l’oppressait, mais il devait accepter ce poids. C’était une punition si légère au regard de ce qu’il lui avait fait.

— Que veux-tu de moi ? murmura-t-il. Que veux-tu que je fasse à la rébellion ?

Elle pencha la tête sur le côté, les yeux toujours détournés.

— Que tu espionnes et que tu sabotes, dans la mesure de tes moyens.

Nuit émit un hennissement mécontent, il venait de lui tirer le crin.

— C’est si facile à dire…

— Mmmh. Désolée.

Un silence corrosif s’écoula avant qu’elle n’approche Flaé de lui, sans pour autant croiser son regard.

— Au revoir et bonne chance.

Il ne répondit pas tout de suite.

— Asha…

Il leva la main vers elle. Ce mouvement la fit pivoter vers lui. Ses prunelles indéchiffrables percutèrent les siennes, et il suspendit net son geste. Après quelques tremblements, son bras retomba le long de son corps.

— Au revoir.

Il donna un coup de talon à sa monture qui dépassa celle d’Asha. Il pouvait sentir son regard brûlant sur sa nuque. Alors qu’il bifurquait vers la Cité des ombres, il se retourna vivement, faisant piler Nuit.

— Embrasse Eryn de ma part ! s’exclama-t-il d’une voix mal assuré.

Un sourire faible mais vrai apparut sur les lèvres de la jeune femme.

— Je n’y manquerai pas, promit-elle.

Elle pressa également Flaé et se détourna de lui. Il la fixa jusque’à ce qu’elle s’évanouisse dans la forêt. Il se passa une main fatiguée sur le visage.

— Moi aussi je suis stupide, marmonna-t-il avant de talonner Nuit qui s’enfonça sur le territoire des ombres.

 

*

 

Keira donna un coup sec sur la corde, ce qui fit renâcler Zérif. Le jeune étalon observait d’un air réprobateur tous les sacs qu’elle harnachait sur sa croupe. De temps en temps, il jetait un œil langoureux à la plaine où paissaient d’innombrables juments.

— Je sais, je sais. Mais crois-moi il y a plus important que ça.

Elle reçut un nouveau reniflement pour toute réponse. Autour d’elle, chaque membre de l’expédition préparait fébrilement sa monture. La nuit régnait encore, mais l’aube s’imposerait vite, et avec elle leur départ.

Un hennissement mécontent résonna derrière la jeune fille. Elle se retourna et aperçut Oèn qui bataillait avec son propre cheval. Elle s’avança vers lui et attrapa le crin de Bak.

— Doucement !

Oèn lui jeta un regard bougon avant de profiter de l’ouverture qu’elle lui laissait pour accrocher une selle de voyage.

— Pourquoi tu viens m’aider ? grinça-t-il.

— Pourquoi tu veux venir avec nous ? répliqua-t-elle en maintenant l’encolure de Bak.

Il s’esclaffa amèrement.

— Ça me semble évident.

Il attacha solidement un sac à la croupe de son compagnon équestre.

— Je peux pas supporter d’être loin de toi.

Son regard vibrant fit naître une aiguille acérée dans le cœur de Keira. Elle détourna les yeux.

— Je ne te demande rien, continua-t-il, laisse-moi simplement être là. Je… j’ai compris que tu voulais être avec le Rauraque. Je ne m’y opposerai pas.

Elle lâcha Bak qui rua, bousculant Oèn.

— Bien, trancha-t-elle d’une voix sèche.

Elle retourna vers sa propre monture, les dents serrées. À quelques pas de là, Rhun avait assisté à toute la scène, mais resta à l’écart sans un mot. Zérif remua et secoua la tête, contaminée par l’humeur massacreuse de sa compagne.

— Reste sage, siffla-t-elle.

Il hennit en retour et se dégagea d’elle.

— Zérif !

L’étalon ne l’écouta pas et s’élança vers la prairie.

— Reviens ici ! hurla-t-elle.

Les larmes aux portes de ses paupières se libérèrent pour couler sur ses joues. Elle regarda sa monture galoper, déjà lointaine. Tous les autres vainqueurs la fixaient en retour. Quelle piètre Grande Cavalière elle faisait.

Elle remarqua alors que son cheval ne s’était pas dirigé vers les juments, mais vers une silhouette humaine. Elle reconnut son âme, son cœur eut un sursaut. La silhouette grimpa sur Zérif qui fit demi-tour.

— Père ! s’exclama Keira en l’accueillant. Où étais-tu ? Ça fait des jours qu’on te cherche !

Aedan posa pied à terre.

— J’avais besoin d’être seul, répondit-il sobrement.

Ils s’étreignirent tandis que les Laevis attirés par son aura approchaient.

— Les autres vainqueurs et moi, on doit…

— Je sais.

Il se dégagea doucement.

— Je vais mener la troupe de secours, je ferai un bout de chemin avec vous.

Elle hocha la tête avec enthousiasme et se blottit de nouveau dans ses bras. Autour d’eux, la foule commençait à se densifier. Isbail apparut, décidée à demander des comptes au chef des Hekaours. Keira laissa son père la rejoindre, savourant le doux soulagement qui l’envahissait.

 

 

L’aube était là, éclaboussant le ciel d’une clarté redoutée.

Tout le monde s’était rassemblé dans la plaine pour assister au départ. Des milliers de pairs d’yeux pesaient sur les épaules des vainqueurs. Hênora était également présente, les écrasant de son impassibilité inflexible. Elle prononça quelques paroles rituelles, demandant aux Esprits de protéger les voyageurs, puis donna l’ordre du départ sans plus de cérémonie.

Keira étreignit son frère, qui ne retenait pas ses larmes.

— Vous allez revenir vivantes, hein ? balbutia-t-il.

— Tu crois que quelqu’un peut venir à bouts de notre Grande Cavalière ? railla Keatys.

Kurtis renifla.

— Pro… promettez-moi, implora-t-il.

— On promet, assura Keira.

Ils s’embrassèrent encore. Aedan s’approcha et posa une main rassurante sur l’épaule de son fils.

— Nous reviendrons, affirma-t-il.

Tout dans sa bouche semblait si véritable. La Grande Cavalière parvint à faire naître un sourire sur son visage. Elle salua une dernières fois son adelphe avant de monter en selle, imitée par son père.

Aedan guida son cheval jusqu’à la tête de la troupe. Une quarantaine de personnes en tout la composait ; majoritairement des Laevis, mais aussi de nombreux autres qui s’étaient portés volontaires pour leur venir en aide. Les vœux d’un peuple tout entier les accompagnaient, Keira se sentait soutenue autant qu’angoissée.

Zérif avança, la troupe s’était mise en branle. La jeune fille prit une grande inspiration et jeta un dernier coup d’œil derrière elle, avant de se tourner résolument vers l’est et son soleil affleurant.

 

*

 

Le lac Lémence étendait son immensité clapotante, gracieusement souligné par le soleil d’été, en contrebas. Amaya sentit sa respiration se libérer face à ce paysage serein, elle avait bien fait de gravir la bute pour avoir une vue panoramique des environs de son village. Ce dernier était bien visible, à l’ouest du lac, petit tas de maisons dont la construction n’était pas encore achevée. Cette bourgade avait beau être minuscule, sa simple vue donnait des ailes à la jeune femme.

Elle contempla les montagnes bergusiennes, puis la plaine en face d’elles. Quelque part, bien loin au nord-est, la cité sacrée de Triliance dressait sa Grande Pyramide. Elle avait convenu avec Angelus de s’y rendre dès que le village serait terminé. Elle avait hâte, d’autant qu’elle avait prévu de lui annoncer une grande nouvelle.

À cet instant, son ventre émit un gargouillement tonitruant. Décidément, la faim ne se lassait jamais d’elle. Elle ignora son estomac affamé et continua sa contemplation. Elle aurait aimé en profiter avec ses deux yeux, mais elle ne pouvait pas se plaindre. Ce paysage majestueux agrandissait par lui-même son champ de vision réduit.

Encore un gargouillement, elle grimaça. Cela faisait plus d’une lune que le sang n’avait pas coulé, son intuition se vérifiait. Elle aurait aimé être heureuse, mais le bonheur à venir était encore trop incertain. Il en fallait si peu pour détruire ce mirage d’enfant.

Amaya s’assit dans l’herbe tendre de la pente montagneuse. La végétation s’épanouissait pleinement sous le soleil vivifiant. Les premiers semences faites au printemps allaient se montrer généreuses, ils n’auraient sans doute aucun mal à passer le prochain hiver.

Soudain, la jeune femme se figea. Là-haut, en amont, elle avait aperçu une silhouette terriblement familière. Elle bondit derrière un buisson de bruyères, le cœur affolé.

Elle prit plusieurs inspirations saccadées. La vision semblait tellement irréelle qu’elle se mit à douter de ce qu’elle avait vu. Retenant son souffle, elle jeta un œil par dessus le massif de fleurs.

Elle se figea. Il n’y avait pas de doute.

Cette chevelure ébouriffée, ces grands yeux, cette silhouette trapue.

C’était la Maudite qu’Angelus avait tuée deux mois auparavant.

Amaya s’accroupit, ses mains vinrent compulsivement tordre ses cheveux.

Comment pouvait-elle être encore en vie ? Elle avait vu sa gorge tranchée, son regard vitreux.

Comment ?

Elle étira le cou encore une fois persuadée de s’être trompée. Mais elle était bien là.

Bientôt, le fantôme disparut dans un bosquet, sans que le cœur d’Amaya ne se calme pour autant.

Elle resta tapis dans mes bruyères pendant plus d’une heure avant de bondir sur ses pieds pour courir ventre à terre jusqu’à son village.

 

*

 

Sa Frontière.

Asha ferma les yeux pour apprécier sa caresse chaleureuse. Elle se sentait nue sans cette couverture spirituelle.

Comme convenu, Clervie l’attendait dans sa petite cabane, Eryn dans les bras.

Une vague de soulagement l’envahit, elle s’accorda enfin une inspiration sereine.

Lorsque Clervie la vit arriver, elle se leva avec un grand sourire. Asha songea vaguement à l’étrangeté de cette situation, mais chassa ses doutes au profit d’une brève étreinte.

— Comment va-t-elle ? s’enquit-elle en reprenant Eryn dans ses bras.

Clervie détourna les yeux.

— Il y a quelques jours, elle s’est mise à crier, je n’ai pas compris pourquoi. Je n’ai rien pu faire pour l’arrêter, elle a pleuré toute la nuit. Depuis, elle semble tourmentée. Ce n’est que dernièrement qu’elle a retrouvé son calme.

Asha serra les dents.

— C’était quand exactement ?

— La nuit d’il y a huit jours.

La Sylvienne baissa la tête, Eryn la fixait. Ses grands yeux bleu sombre semblait la disséquer. Elle donnait l’impression de tout savoir.

— Je suis désolée, souffla sa mère.

Elle releva la tête vers Clervie.

— Merci de t’en être occupé.

— De… de rien. Tu as pu faire ce que tu voulais ?

Asha eut un bref silence.

— Oui, dit-elle avec un sourire rassurant. Je m’occupe d’elle, maintenant, tu peux rentrer chez toi.

Clervie se pinça une lèvre et sembla sur le point de demander quelque chose, mais se ravisa. Elle rassembla ses affaires et partit aussitôt.

— Une dernière chose, lança-t-elle.

— Oui ?

La Maudite eut un faible sourire.

— Me… merci de m’avoir fait confiance.

Asha hocha simplement la tête et se détourna. Une fois sa mère hors de vue, elle s’affaissait contre le mur de sa maisonnette.

— Je suis désolée, répéta-t-elle alors que les larmes envahissaient ses yeux.

Eryn tendit ses petits bras qu’elle saisit dans ses mains tremblantes.

— Je suis désolée, pleura Asha.

Sa fille grimaça, gigota, contaminée par la détresse de la jeune femme.

— Je… je voulais sauver ma famille, mais je n’ai rien pu faire… Tu… tu l’as senti… hein ? Que je suis morte… Ça a dû… dû te faire si mal… Pardonne-moi…

Eryn se mit à pleurer, Asha la serra contre elle en sanglotant.

— Je… je voulais que Lohan vienne… mais je lui ai dit de retourner à la rébellion… Je suis si…

Elle se recroquevilla contre le nourrisson.

— Pardonne-moi… Je t’ai privé de ton papa…

Eryn attrapa de mèches de sa mère pour les tirer vers elle, continuant de vagir.

— Pardonne-moi…

 

*

 

Lorsque Lohan émergea du tunnel d’accès, la cité s’agita. Sur son chemin, les rebelles se figeaient, le fixaient, avant de s’exclamer « L’Ombre est là ! » et de courir annoncer la nouvelle. Agacé, il talonna sa jument pour qu’elle fonce jusqu’à la Tour, survolant les murmures et les cris d’étonnement.

Il confia Nuit au palefrenier médusé et marcha à grand pas jusqu’au bureau d’Adhara. Il ouvrit grand la porte sans frapper.

La princesse sursauta et leva un visage outré vers lui. Mais son expression changea rapidement.

— Lo… Lohan…

Elle se leva précipitamment et contourna son bureau, manquant de s’empêtrer dans sa longue robe blanche, pour le rejoindre. Elle saisit son visage dans ses mains délicates, le palpa pour éprouver sa réalité.

— Lohan, on te croyait mort… On… on a célébré tes funérailles…

Le jeune homme se mordit l’intérieur de la joue. L’émotion d’Adhara n’allait pas lui rendre la tâche plus facile.

— J’ai dû fuir précipitamment l’incendie de la forêt et je me suis perdu. J’ai mis du temps à retrouver mon chemin.

Un voile glacial recouvrit les traits émus de la princesse. Elle rompit brusquement le contact et recula de quelques pas.

— Tu t’es perdu ? Toi le navigateur de génie ?

— Je… ça n’a rien à voir, je n’avais pas mes instruments…

Elle le coupa d’un geste de la main. Ses iris dorés évitèrent le contact de ceux de son amant. Elle marcha lentement jusqu’à son bureau, lui tournant ostensiblement le dos. Ses lèvres exsudèrent un long soupir.

— Je te faisais confiance, souffla-t-elle. Vraiment. Je pensais que nous partagions le même objectif, la même détermination. La même force.

Elle se tourna vivement vers lui, son expression acérée le frappa.

— Mais je me suis trompée, visiblement. Tu agis bizarrement depuis quelque temps. J’ai l’impression que tu es toujours en train de me mentir.

— Je…

— Tais-toi. Tu m’as assez baratiné comme ça.

Elle s’approcha de lui jusqu’à ce qu’il sente son souffle s’écraser sur sa peau.

— J’aimerais te faire de nouveau confiance, crois-moi. Mais tu ne fais rien en ce sens. J’en ai assez.

Elle soupira encore et détourna le regard.

— Je vais te laisser une dernière chance, Lohan, et tu n’as pas intérêt à me décevoir.

Tendu, il hocha raidement la tête. Il espérait qu’elle n’entendait pas son cœur tambouriner dans ses tempes. Elle se mit à faire les cent pas dans la pièce. La lumière des torches ne faisait que croître, il eut bientôt à plisser les yeux.

— J’ai reçu un message, à l’instant. L’Ordre des prêtres noirs a lancé une offensive sur Busnital et mit à flotte talienne en déroute. La cité est prise. La Trinité ne va pas s’arrêter là, ses armées se préparent déjà à conquérir l’Empire d’Hek-Rê. Je ne peux le tolérer.

— Que veux-tu de moi ?

— Que tu te rendes sur place pour protéger les héritiers des Empires Jumeaux. S’ils restent en vie, le peuple local ne sera pas soumis à la Trinité. Tu les amèneras en sécurité ici afin d’organiser la riposte.

— Tu veux que je sauve l’Empereur de Naotmöt ? siffla Lohan.

— L’Empereur a déjà été exécuté, mais son fils aîné est en fuite. Et oui, je te le demande. Ne viens pas m’embêter avec ton chauvinisme mal placé.

Il émit un léger grognement, mais ne protesta pas. Il était préférable que la princesse se concentre sur les empires du sud plutôt que sur lui.

— Mais ce n’est pas tout !

Elle virevolta et attrapa une lettre sur son secrétaire. La lumière autour d’eux était digne d’un soleil au zénith.

— Il a été trouvé ! jubila-t-elle.

— Comment ça ?

— Le Pilier ! Il a été trouvé !

Lohan accusa le coup, soudain muet.

— L’archiviste capturé le mois dernier, c’était pour ça… murmura-t-il.

— Je n’en avais pas la preuve, à ce moment-là, mais maintenait je l’ai ! C’est la dernière chose qu’il me manque pour asseoir mon autorité à l’Ogival.

— Mais l’Ogival se tient dans seulement deux mois, on aura jamais le temps de…

— Peu importe !

Elle plaqua la lettre contre le torse de Lohan.

— En parallèle de ta mission de sauvetage, tu vas mener une expédition jusqu’à la Terre morte avec un maître transcripteur. Il faut absolument que le texte soit ramené entier, tu m’entends ?

— Oui, grinça-t-il.

Un immense sourire d’excitation étira les lèvres de l’Étoile.

— Bien. Je ferai parvenir un ordre de mission jusqu’à ta chambre. Je m’occupe de réunir une équipe, prépare-toi à partir au plus tôt.

Lohan frissonna. Sous lui, ses ombres bouillonnaient, prises de folie. Il devait fournir un effort colossale pour éviter qu’elles ne jaillissent du sol pour transpercer tout ce qui passerait à leur portée.

— Tu as intérêt à réussir, siffla Adhara d’un air sombre. Dans le cas contraire, tu n’aura plus le droit de poser un orteil dans cette cité. Maintenant, va-t’en.

Son ordre claqua, rêche et cinglant. Lohan était trop occupé à contrôler son pouvoir pour répliquer, il opina vaguement et sortit précipitamment de la pièce. Dans le couloir, ses ombres libérées de la lumière s’étalèrent sur les murs, plongeant le corridor dans une obscurité tourmentée.

La jeune homme se traîna jusqu’à sa chambre, chancelant. Il s’effondra sur son lit tandis que ses ombres cisaillaient son matelas.

— Désolé, Asha, murmura-t-il en se passant une main fébrile sur le visage.

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Alice_Lath
Posté le 19/03/2021
Eeeeeet je suis à jour sur DE haha, comme quoi, qui l'aurait cru
Tout d'abord un ptit point qui m'a chiffonnée dans ce chapitre : j'ai pas du tout compris le bail quand Adhara a parlé avec toutes les histoires de piliers et d'Empire haha, je crois que j'ai oublié deux ou trois trucs, mais voilà, je voulais le dire
Aussi, à un moment, tu dis qu'Asha a un air "mutin" par rapport à Lohan, jsp pourquoi dans le contexte, j'ai trouvé ça chelou, chuis pas certaine que ça soit ce que tu aies voulu dire haha
Sinon, ça coule toujours aussi bien, je lis avec plaisir ce départ en expédition et je croise les doigts pour que papa Asha reste en vie, pck j'ai un drôle de pressentiment quand même
Les choses se mettent en place doucement et j'apprécie ce que je devine à l'horizon héhéhé donc rien à dire, cheffe, tout roule très bien et amusez- vous jeunesse !
AudreyLys
Posté le 19/03/2021
Et oui pour l’instant y a pas beaucoup de chapitres je suis sur un rythme d’un post toutes les deux semaines
C’est normal si tu n’as pas tout compris c’est pour plus tard. Le pilier a été brièvement expliqué dans le chap 1 mais sans plus, rien ne vient du tome 1 en tout cas.
Et oui je viens de vérifier mais effectivement c’est pas ce que je voulais dire x) pour moi mutin c’est obstinément muet mais google me dit que c’est espiègle .... j’ai confondu avec « mutique » !
« Papa Asha » c’est mignon <3
Merciiiii
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