Chapitre 2 : Martin - La relation à distance

« Don’t let what he wants eclipse what you need.

He is very dreamy but he is not the sun.

You are.[1]» Grey’s Anatomy

 

Tu étais encore très jeune quand Martin est entré dans ma vie, mais je suis sûre que tu en gardes en vague souvenir puisqu’il a fait partie de la famille pendant presque 4 ans.
J’ai connu Martin complètement par hasard sur Facebook, durant l’été 2008. Il y avait un jeu sur le réseau qui consistait à acheter ses amis ou n’importe qui, ce qui augmentait leur valeur. Je ne me souviens plus si c’est moi qui ai acheté Martin en premier ou si c’est lui qui m’a acheté, en tout cas c’est bien lui qui m’a abordé en premier par message privé. Son approche était amicale, nous avons fait connaissance. Je ne voyais pas sa démarche comme de la drague, bien qu’il ne m’aurait pas parlé si ma photo de profil ne lui plaisait pas.

J’avais 20 ans et je venais de me séparer de Pierre, une relation connue également sur Facebook et qui avait durée trois mois. Pierre était le premier garçon à m’avoir dit je t’aime, il comptait donc beaucoup pour moi même si, avec l’expérience, je sais qu’il ne m’aimait pas réellement, mais il était sans doute amoureux de moi. Tu apprendras que l’on peut aimer humainement une personne sans en être amoureux, cette personne compte pour toi, mais tu n’as pas d’attirance pour elle. À l’inverse, on peut être amoureux et ne pas aimer. Tu désires cette personne, elle te fascine, mais elle ne tient pas une place importante dans ta vie, tu ne serais pas prête au moindre sacrifice pour elle. L’objectif étant pour beaucoup de rencontrer une personne pour qui on arrive à ressentir les deux. Tu auras parfois du mal à discerner tes sentiments, mais avec le temps et l’expérience on finit par distinguer l’amour de l’état amoureux.

Lorsque j’ai connu Martin, j’étais encore très attachée à Pierre et j’espérais qu’il reviendrait vers moi. On s’entendait si bien, je ne comprenais pas qu’il puisse brutalement décider de rompre avec moi à cause de la distance, lui vivant à Paris et moi dans le sud. Ce n’était pas confortable certes, mais pour ce jeune homme de 21 ans c’était trop pénible. Alors que je venais de passer quelques jours chez lui, Pierre a cessé de répondre à mes appels et au bout de trois jours il m’a appelé pour rompre avec moi. J’avais vu sa mine se refermer quand mon train a démarré, mais je ne pensais pas que ce serait si dramatique.

Martin avait 36 ans. Il vivait à Paris et semblait mener une vie remplie de fête et d’aventure. Il était fier de dire qu’il avait fait un saut en parachute, et qu’il pratiquait la plongée sous-marine. Il avait des expressions du genre « Tu es trop love toi ! » quand je lui parlais de Pierre. Voyant mon attachement, il a pris ses distances et m’a laissé faire le deuil de ma relation avant de reprendre contact deux mois plus tard. J’étais en deuxième année de droit et avec Pierre c’était terminé pour de bon. Il avait rencontré quelqu’un d’autre. Martin n’a pas hésité à me séduire pour de vrai cette fois, et m’a proposé de nous rencontrer quand il viendrait dans le sud. Nous avons longuement échangé par téléphone et sur MSN (oui je sais, tu ne sais pas de quoi je parle) et nous nous sommes très vite attachés l’un à l’autre comme cela arrive souvent avec le virtuel. La distance et la rencontre physique différée laissent le temps d’idéaliser l’autre et de le fantasmer, on tombe amoureux d’un idéal imaginé. C’est pourquoi il ne faut jamais trop attendre pour passer du virtuel à la réalité, car si une fois en face la personne ne te plaît pas, la déception sera d’autant plus grande que le temps que tu auras passé à l’idéaliser.

J’étais tellement impatiente, je ressentais comme des papillons dans mon estomac. Nous nous sommes embrassés dès que nous nous sommes vus tel un couple qui se retrouve, puis il m’a pris la main en enlaçant ses doigts entre les miens.

Il portait une chemise blanche sous un manteau en laine court de couleur bleue marine, un jean brut et des chaussures en cuir noir. Il était brun et avait une mèche de cheveux gris sur le devant de la tête qui rehaussait ses yeux bleus. Il était bel homme. Une mâchoire carrée, des fossettes irrésistibles, sa peau était parfaitement hydratée. C’était un homme qui prenait très soin de lui. Il souriait beaucoup, en témoignaient ses rides au coins des yeux. Il était suffisamment grand avec ses 1,85 m à côté de mes 1,73 m. Il avait beaucoup d’allure et exsudait une confiance en lui très virile et rassurante. J’étais en admiration devant lui. Comment un homme élégant et séduisant comme lui pouvait s’intéresser à moi, une jeune étudiante en droit de 20 ans et boursière ?

Après dîner, il m’a ramené à son hôtel. Il avait réservé une suite dans un hôtel où nous avons passé la nuit ensemble. Physiquement, il était bien portant pour son âge, ni en surpoids, ni athlétique. Je voyais bien, quand il était nu, qu’il se tenait exagérément droit et qu’il essayait de rentrer son ventre, mais ses poignées d’amour le trahissaient.

Ce soir-là, il m’a dit je t’aime pour la première fois, « Je ne sais pas si je devrais te le dire, mais tant pis, je t’aime ! »
Je n’ai pas répondu. J’étais touchée par ses mots, j’étais sous son charme, sans doute amoureuse, mais c’était trop tôt pour ressentir quoi que ce soit d’autre. C’était même très étrange pour moi d’avoir un rapport sexuel avec lui, probablement parce que j’avais peu d’expérience.

« J’aurais voulu être ton premier » m’a-t-il dit après m’avoir déshabillée. Je n’ai jamais donné trop d’importance à ma virginité, du moins, je ne sacralisais pas la première fois que je ferais l’amour avec un homme. Je savais que mon premier rapport serait douloureux et que je saignerais. Si c’était à refaire peut-être que j’attendrais de rencontrer quelqu’un que j’aime profondément et qui m’aime réciproquement, car c’est bien meilleur quand il y a de l’amour et du respect, ce que je n’ai pas eu.

Mon premier partenaire avait 21 ans, et j’étais à un mois de fêter mes 18 ans. Idéalement, j’aurais voulu avoir 18 ans révolu. Je le lui ai dit quand il a commencé à me toucher et me déshabiller, mais il a ignoré et a continué. Comme j’étais vierge, il a été chercher du lubrifiant pour faciliter sa pénétration. J’avais mal, j’ai même laissé échapper « J’en ai marre » pendant l’acte, ce qui l’a surpris le temps d’une seconde mais ne l’a pas empêché de poursuivre jusqu’à ce qu’il jouisse.

J’aurais pu et j’aurai dû, être plus assertive. Mais j’avais peur, peur qu’il devienne violent et peur qu’il ne veuille pas me revoir. En vérité, je le connaissais à peine, je craignais sa réaction si je disais non. Pendant longtemps, j’ai eu du mal à dire non dans pleins d’autres circonstances, comme si les autres détenaient une autorité sur moi et que je devais obéir quoiqu’il arrive. Aussi, c’était le premier pour tout, je n’avais jamais embrassé de garçon avant lui, alors je ne voulais pas risquer de perdre l’occasion d’avoir enfin un petit-ami.
J’étais assez naïve pour croire que ça fonctionnait comme ça.

On ne revient pas en arrière. Heureusement, on connaît d’autres premières fois dans la vie et même dans sa vie sexuelle. Ce que tu feras de ta virginité petite soeur, il n’y a que toi que ça regarde, c’est personnel, c’est ton corps, c’est ton choix. Du moment que tu gardes le contrôle sur la manière et le moment où tu veux que ça arrive et la personne avec qui ça se passera, c’est tout ce qui compte.

Martin aurait peut-être été un meilleur choix pour ma première fois, qui sait ? Cependant, je trouvais sa remarque un peu déplacée et limite malsaine. Quand on y réfléchit, à ma naissance, il avait déjà 16 ans et peut-être qu’il avait déjà eu sa première expérience sexuelle, puis il a eu le temps d’en avoir d’autres avant de me connaître. C’était la première fois que j’étais avec un homme beaucoup plus âgé que moi. Je lui faisais déjà assez confiance pour lui confier mon corps ce soir-là, c’était déjà beaucoup. Je ne considère pas avoir perdu ma virginité ou qu’on me l’ait prise, ni de l’avoir donné en cadeau à quelqu’un. Peut-être que pour Martin, en tant qu’homme, c’est un privilège de faire l’amour avec une vierge ou peut-être un fantasme, mais dans tous les cas, je pense que « J’aurai voulu être ton premier » ne se dit pas. Quand on engage une relation avec une nouvelle personne, on accepte son passé, quel qu’il soit, ou on passe son chemin sans faire de commentaires.

Nous essayions de nous voir le plus souvent possible, soit il venait, soit il me payait un billet d’avion aller-retour pour venir le voir. Quand je me plaignais qu’il me manquait à cause de la distance, il se montrait très sévère pour me faire comprendre que si je me laissais faiblir nous n’allions pas tenir. Il me demandait d’être forte. Très vite, j’ai banni de mon vocabulaire les expressions « Tu me manques », « J’ai envie de te voir » et « C’est trop long », parce que c’est évident et il n’y a pas besoin de dire ces mots au risque de remuer le couteau dans la plaie. J’ai même fini par apprécier cette distance qui nous permettait de mieux profiter des moments passés ensemble.

Il était très disponible pour moi et capable de quitter le travail à 18h30 et prendre la route simplement pour passer quelques heures avec moi, puis repartir le lendemain matin. Même quand j’ai été cambriolée dans ma chambre d’étudiante, il est venu immédiatement me soutenir et passer du temps avec moi pour m’aider à m’en remettre.  C’est par ses actes que je savais qu’il m’aimait. Il avait cependant une personnalité autoritaire, il aimait dominer et avoir le contrôle sur son environnement et les personnes. Je me laissais totalement guider par lui. J’avais tendance à me laisser faire à cause de notre différence d’âge et Maman a très vite demandé à le rencontrer pour s’assurer que j’étais entre de bonnes mains. Il a su se faire apprécier immédiatement et il a vite été considéré comme un membre de la famille.

Peu de temps après, Martin a perdu son emploi et il s’est mis en tête qu’il ne voulait plus vivre en France et qu’il préférait partir s’installer en Nouvelle-Calédonie. Il a acheté ses billets, mais pour certaines raisons il a été contraint d’annuler son voyage. Notre relation n’aurait probablement pas survécu s’il était parti et finalement elle n’a fait que grandir et se solidifier.

J’avais confiance en lui et il pouvait avoir confiance en moi. J’ai toujours eu des œillères en ce qui concerne le regard que les hommes pouvaient porter sur moi. J’avais des prétendants à la faculté, mais à mes yeux il n’y avait que Martin. Qu’est-ce que des étudiants de 20 ans pouvaient m’apporter de plus que lui ? Je trouvais que les hommes de mon âge n’étaient pas assez matures pour que je m’intéresse à eux.

Au bout de six mois de relation environ, il m’a offert une bague en or blanc sertie d’un solitaire. Malgré les apparences, ce n’était pas une bague de fiançailles, c’était un cadeau en gage de son amour. Il voulait que les gens voient que j’étais à lui. Il disait qu’aucun homme ne pourrait m’aimer comme il le faisait. Je n’ai pas compris ce qu’il voulait dire. Est-ce qu’il sous-entendait que si on se séparait, aucun autre homme ne m’aimerait ? Ce n’est que plus tard que je comprendrai ce qu’il me disait vraiment.

Il m’a présenté à sa famille à l’occasion du mariage de sa petite sœur. Martin était le troisième de sa fratrie, il avait un frère et deux sœurs. Ses parents étaient toujours mariés et s’étaient installés dans le sud pour profiter de leur retraite. Je garderai toujours un peu d’affection pour sa famille et en particulier pour sa mère, une femme absolument adorable. C’était la première fois que je rencontrais la mère de mon partenaire et je suis heureuse de m’être entendue immédiatement avec elle. Ce n’est pas toujours gagné d’être appréciée par sa belle-mère.

Le soir du mariage, il m’a demandé si j’accepterais d’être sa femme. J’ai dit oui, mais je savais que c’était l’ambiance qui le faisait parler, ce n’était pas une vraie demande en mariage. En effet, une demande en mariage pendant que l’on faisait l’amour après avoir passé la soirée à boire de l’alcool n’est pas une proposition sérieuse. Il nous arrivait de l’envisager, mais ce n’était pas encore le moment. Professionnellement, il était dans une phase de transition et moi j’étais encore étudiante. De plus, il avait déjà été marié, ce n’était donc pas une décision à prendre à la légère.

L’épreuve la plus difficile a été de rencontrer ses amis qui bien entendu avaient son âge. Le regard de ses amiEs en particulier était difficile. C’était des mères, actives et parisiennes, autant dire que je ne me sentais pas à ma place. J’avais même l’impression qu’elles se moquaient de moi. Il y avait un décalage entre elles et moi et c’était tout à fait compréhensible. Pour tout dire, je portais encore des ballerines à cette époque !  J’étais un bébé à leurs yeux et c’était vrai. Avec Martin, j’étais comme une enfant qui découvrait la vie. Il me disait de faire attention à toujours avoir des chaussures propres et en bon état même si mes vêtements n’étaient pas de marques. Il me disait de ne jamais me laisser impressionner par qui que ce soit, quel que soit leur statut, car tout le monde est pareil, « Tout le monde fait caca tu sais » disait-il.

Je manquais beaucoup de confiance en moi et j’étais toujours très timide. Pour surmonter ma peur du monde, il m’encourageait à faire un jour un saut en parachute, me promettant que cela changerait ma vie et que je n’aurai plus peur de rien. Plus facile à dire qu’à faire.

Bien sûr, il m’initiait également aux plaisirs charnels. Dès le début de notre relation, il m’a parlé de l’importance du sexe dans un couple et tout ce qu’il y avait à explorer dans ce domaine. Il craignait de tomber dans la routine, ce qui l’avait conduit au divorce avec son ex-femme. Ne supportant plus de faire l’amour seulement le soir et dans le noir, il m’avait avoué qu’il avait été voir des prostitués durant son mariage.

Oui, il m’a beaucoup appris. On apprend à tous les âges, mais à 20 ans on ne sait vraiment pas grand-chose. Je ne veux pas dire que c’est grâce à Martin que je suis la femme que je suis aujourd’hui, il ne faut pas exagérer, mais comme il me le dit lui-même aujourd’hui : « Tu étais un diamant brut qui ne demandait qu’à être taillé pour se révéler ».

Je suis entrée en troisième année de droit, et en parallèle Martin ne trouvant pas d’emploi salarié, il a alors tenté de monter une entreprise dans le prêt-à-porter. Les choses n’ont pas fonctionné comme il le souhaitait et son envie de partir au soleil a refait surface. Il était blasé par la morosité des gens, découragé par la difficulté à trouver un emploi salarié à presque 40 ans et en ayant qu’un BTS. Il était déprimé par l’hiver et commençait à prendre du poids. Il a quitté Paris et nous avons habité ensemble dans mon studio - pour lequel d’ailleurs il n’avait pas hésité à payer la caution - pendant environ quatre mois avant qu’il ne parte s’installer à La Réunion. C’est une décision qu’il a prise sans me demander mon avis. Il voulait aller au soleil, sa carrière professionnelle n’avançait pas en métropole et il n’y avait rien que je puisse dire pour lui faire changer d’avis. Je n’ai même pas essayé ; en tant que partenaire je tenais à respecter son choix et lui apporter mon soutien. J’étais cependant inquiète de l’imaginer aussi loin de moi sur une île. Serait-il tenté de me tromper ou de me quitter pour une autre ? Il me disait déjà qu’il prévoyait de sortir souvent et je l’imaginais sortir faire la fête. Lorsque je lui demandais pourquoi il planifiait déjà ses sorties, il se mettait en colère me reprochant de vouloir le cloisonner. Visiblement il ne se mettait pas à ma place. Il partait, me laissant seule en métropole et je ne pouvais rien dire qui ressemble à une objection.

Il est parti au mois de juin 2010 et de mon côté j’ai échoué ma troisième année de droit. Je ne savais plus où j’en étais dans mes études, ni ce que je voulais faire de ma vie. Je vouais une grande admiration pour certains de mes professeurs de droit. Des personnes extrêmement brillantes à qui je rêvais de ressembler. J’étais entrée en faculté de droit car selon Maman la vie d’artiste à laquelle j’aspirais ne me permettrait pas de subvenir à mes besoins. J’avais alors caressé l’ambition d’être avocate, mais je ne me voyais pas le devenir en réalité, je ne savais même pas quelle spécialité choisir si je passais en master. Je savais cependant que je voulais réussir ma vie, avoir une belle carrière, être brillante, avoir une vie confortable contrairement à ce que j’avais connu durant mon enfance. Le droit ne semblait plus me correspondre, si toutefois ça avait été le cas à un moment donné.
Je n’avais pas envie de redoubler immédiatement ma troisième année, même si j’avais validé un semestre sur deux. Non, je n’avais pas envie de retourner même pour quatre ou six mois dans les amphithéâtres de la faculté.

C’était le bon moment pour prendre une année sabbatique. Mais pour faire quoi ? Je voulais que cette pause me soit utile, hors de question de rester à rien faire. J’ai parlé de mon projet à Martin et il m’a proposé de le rejoindre à La Réunion. L’idée était tentante sous certains aspects notamment dans le fait d’être avec lui pendant un an au soleil. D’un autre côté, j’avais aussi envie d’améliorer mon anglais. Pendant l’année qui venait de s’écouler, j’avais envisagé de partir étudier en Angleterre, j’avais notamment passé un Diplôme d’Université en droit anglais et américain, mais après le score lamentablement que j’avais effectué au TOEFL j’ai dû tirer la chasse sur mes projets. Je savais que j’avais intérêt à progresser en anglais si je voulais m’en sortir professionnellement, et Martin me disait souvent qu’il regrettait de ne pas maîtriser l’anglais pour se démarquer en entretien.  

Avant de prendre une décision et pour être fair play avec Martin, j’ai postulé dans des banques à La Réunion en qualité d’agent d’accueil. J’avais travaillé deux étés de suite comme auxiliaire d’été dans une banque, je pensais que ce serait assez simple de décrocher un poste similaire pour une plus longue durée. En parallèle, j’ai aussi candidaté auprès de quelques familles en Angleterre pour être fille au pair. J’ai trouvé une famille qui était prête à m’engager et me faire venir dès le mois d’août.

Encore une fois, cette année devait m’être utile pour mon avenir et le choix que j’allais faire aurait un impact sur mon CV. Il fallait que je fasse un choix intelligent et j’ai choisi l’Angleterre. Je n’étais pas intéressée pour aller à La Réunion. Je n’étais pas convaincue qu’une année là-bas m’apporterait quelque chose pour plus tard au niveau professionnel. Il était plus malin et raisonnable que je parte améliorer mon anglais chez les anglais.

Martin m’en a voulu. Il n’était pas seulement déçu, il m’en voulait profondément d’avoir fait un choix qui ne collait pas avec ce que lui voulait. Il n’approuvait pas du tout, mais j’allais quand même partir. C’était MON année sabbatique, un temps que je prenais pour MOI, pour réfléchir à ce que je voulais faire de MA vie en tant que moi Petra, pas en tant que moi partenaire de Martin.

Je suis arrivée à Londres début août 2010. La mère de famille était française et le père anglais. Je devais m’occuper d’une petite fille de 3 ans, Penelope et 6 mois plus tard de son petit frère qui allait rejoindre la famille.
Les trois premiers mois ont été difficiles linguistiquement parlant. J’avais toujours eu de bonnes notes en anglais, c’était ma matière préférée depuis l’école primaire, mais en Angleterre je me suis vite rendue compte que je ne savais pas tenir une conversation même basique.
Penelope allait à la crèche le vendredi toute la journée et je n’avais pas à m’occuper d’elle le weekend, j’ai donc pris un emploi de serveuse dans un café à temps partiel. J’avais des collègues anglais, français, espagnols, japonais, taïwanais, c’était fantastique ! Mon niveau d’anglais s’est vite amélioré dans ce cosmopolitisme, et grâce aux activités de Penelope, j’ai rencontré quelques mamans britanniques avec qui je me suis liée d’amitié et qui ont eu la gentillesse et la patience de m’aider à progresser dans la langue de Shakespeare. L’une d’elles m’avait même prêté ses DVD d’Orgueil et Préjugés, avec Colin Firth dans le rôle de Darcy, pour m’aider à m’habituer à l’accent anglais.

Martin voulait que je le rejoigne à La Réunion pour passer Noël avec lui. Ça n’a pas été possible, je ne pouvais pas me payer le billet d’avion pour cette période où les compagnies aériennes augmentent follement leurs prix, et lui-même qui avait perdu son emploi là-bas ne pouvait pas m’aider, ni même rentrer en métropole. Encore une fois il m’en a voulu. Il se retrouvait seul pour Noël, cela me brisait le cœur.

L’avantage d’être fille au pair, c’est de pouvoir être logée sans avoir à payer de charges ce qui m’a permis de mettre un peu d’argent de côté. Toutefois, je ne gagnais pas assez pour faire un tel voyage à Noël, et d’un autre côté j’en profitais aussi pour découvrir le pays et faire des activités. J’avais notamment commencé à prendre des cours de natation ce qui m’a permis de faire la connaissance de John, un maître-nageur.

C’était en novembre, alors que la famille était partie en vacances et devait rentrer en soirée, la mère de Penelope m’étant devenue antipathique je ne voulais pas être à la maison à leur retour. J’ai d’abord hésité à aller à la piscine et je me suis motivée malgré le froid. Quand je suis arrivée au bord du bassin, John était en train de donner un cours, nos regards se sont croisés et nous nous sommes souris. Je suis rentrée dans l’eau et j’ai commencé à faire quelques longueurs. Il est venu me voir pendant que je reprenais mon souffle pour me donner une planche en mousse et un ou deux conseils. Il avait remarqué que j’étais une novice et qu’il n’y avait que mon instinct de survie qui m’empêchait de me noyer.

Aussi, tu apprendras petite sœur que le fait de sourire à un homme peut être perçu comme une invitation, une ouverture, alors que pour toi-même ce n’est qu’un signe de courtoisie. Quand je l’ai vu me regarder, je lui ai souri par politesse et parce que je suis d’un naturel souriant. J’étais timide mais pas sauvage. Mais lui avait eu le temps de m’observer dans mon maillot de bain une pièce et mon bonnet moulé sur la tête et il a suffi d’un simple sourire de ma part pour lui donner le feu vert pour m’aborder. Nous avons échangé très brièvement et plus tard il est revenu me voir pour me donner sa carte de visite afin de rester en contact. J’étais contente de faire la connaissance d’une nouvelle personne, d’autant plus qu’il s’en était fallu de peu pour que je décide de rester à la maison. La preuve que le contenu de notre vie repose sur les choix que nous faisons à chaque instant.

 

Nous nous sommes revus plusieurs fois pour prendre un verre. Il m’a fait comprendre que je lui plaisais et je ne lui ai pas caché que j’étais déjà en couple. Il s’est malgré tout montré tenace et il essayait de m’ouvrir les yeux en me disant que lui n’abandonnerait jamais sa petite amie pour aller vivre sur une île. Et pourtant, ma loyauté et ma fidélité envers Martin étaient inébranlables. Il ne s’est jamais rien passé entre John et moi, pas même un baiser aussi séduisant qu’il était avec ses origines allemandes et tchèques. Pour moi, c’était un ami et rien de plus. Si je n’avais pas été avec Martin, j’aurais pu dire que notre rencontre était idéale, le genre que l’on imagine raconter à ses enfants plus tard. Tout avait commencé avec un échange de regards et un sourire. C’était inattendu et spontané. Aujourd’hui, John est marié et il est papa d’un petit garçon. Je n’ai aucun regret par rapport à lui, « It wasn’t meant to be. »[2]

Le plus douloureux quand je pense à John, c’est de me dire qu’il est devenu un sujet de dispute entre Martin et moi. Alors que je lui racontais mon séjour et que j’évoquais les personnes que j’avais rencontrées, Martin m’a fait une crise de jalousie monstrueuse lorsque j’ai parlé de John.

J’ai quitté l’Angleterre au lendemain du « Royal Wedding » de Kate et William et le mois suivant je suis allée passer trois semaines à La Réunion pour voir Martin et me faire une opinion sur l’île. Il envisageait sérieusement de ne plus en bouger et je voulais voir si je pourrais m’y plaire si je le rejoignais.
Nos relations étaient très tendues. Alors que j’avais publié sur Facebook un message pour annoncer mon retour en France, un ami à moi, Nicolas, avait commenté qu’il n’était pas sûr d’aimer. Ce qui a suffi à Martin pour s’enflammer car il trouvait ce message très ambigu. Il n’y avait pourtant rien à craindre, car cet ami que j’avais connu à la faculté vivait à présent en Irlande et il trouvait dommage que nous n’ayons pas eu l’occasion de nous voir.
Autant, lorsque l’on rencontre virtuellement une nouvelle personne, on l’idéalise, autant lorsque l’on est dans une relation à distance et que l’on surveille son partenaire sur les réseaux sociaux on fantasme également mais c’est pour s’imaginer le pire. Martin voulait que je lui rende des comptes, que je lui explique pourquoi il m’écrivait cela, il était convaincu que je lui cachais quelque chose sur la nature de ma relation avec Nicolas. Il était tellement désagréable que j’avais envie d’annuler mon voyage. À une semaine de mon départ, je ne lui avais même pas communiqué l’heure à laquelle j’arrivais, ce qui l’a rendu totalement fou. Il a carrément téléphoné à Air France pour savoir sur quel vol j’étais, sauf que je ne voyageais pas avec Air France, donc ne me trouvant sur aucun vol il s’est encore plus agité. J’ai toujours eu un tempérament très calme, mais je n’aime pas me sentir étouffée par quelqu’un qui veut faire de moi tout ce qu’il veut et surtout s’il commence à mettre en doute mon honnêteté. Tout ce qu’il y a gagné, c’est que je me suis renfermée davantage et j’ai fait ce voyage à contre cœur.  

Nos retrouvailles n’ont pas été très chaleureuses et quelques jours après mon arrivée, nous avons passé une soirée à nous disputer ou plutôt j’ai passé une soirée à me faire reprocher des infidélités qui n’existaient pas. Pour qu’il me laisse tranquille, il fallait que j’admette que j’avais fauté pour avoir passé du temps avec John et d’avoir communiqué avec Nicolas au point qu’il me laisse des commentaires ambigus. Si deux hommes s’intéressaient à moi, j’étais forcément en tort, même si cet intérêt n’était pas réciproque. Pour Martin, j’avais eu une attitude qui laissait penser qu’il y avait une ouverture. À l’écouter, je n’aurais pas dû être amicale avec Nicolas que je connaissais pourtant depuis trois ans, et j’aurai certainement dû baisser les yeux quand j’ai croisé le regard de John, ou mieux, je ne devrais même pas croiser des regards. Je n’étais pas d’accord, je protestais, je n’ai jamais caché son existence et je l’ai toujours défendu lorsque d’autres critiquaient son choix de partir. Je ne voulais pas admettre une faute que je n’avais pas commise, je ne l’avais pas trompé et surtout je lui ai toujours tout dit, mais plus je résistais moins il était enclin à me laisser tranquille. Il criait, il me harcelait et refusait de voir les choses de mon point de vue. Il disait que de son côté une femme lui avait fait des avances qu’il avait repoussées et me reprochait de ne pas en avoir fait autant, alors que c’était le cas. Lui en tant qu’homme pouvait recevoir des avances quitte à ne pas y répondre, mais moi en tant que femme je ne devais pas avoir de contacts avec un homme au risque d’être courtisée, même si je n’étais pas réceptive. C’était totalement sexiste. J’ai fini par céder et m’excuser pour qu’il me laisse en paix. Selon son raisonnement, je ne devais pas passer du temps avec un homme qui s’intéresse à moi. Dire que j’étais en couple ne suffisait pas. Il voulait que je dise « Je ne suis pas intéressée », quitte à perdre son amitié.

Quelque chose s’est brisé en moi. Je le portais aux nues, je ne manquais pas une occasion de parler de lui et de faire savoir que j’étais en couple, et malgré tout il ne me faisait pas confiance sous prétexte que j’avais choisi de vivre, une expérience importante pour moi et pour mon avenir, au lieu de vivre ma vie au travers de la sienne. J’avais l’impression de ne pas avoir le droit d’exister par moi-même, ni d’avoir mes propres rêves et désirs. Au fond, le vrai problème de Martin c’est qu’il a toujours eu peur que je rencontre un autre homme plus jeune que lui. Il plaisantait souvent là-dessus, mais ça traduisait une crainte inavouée.

Un soir, ses propriétaires nous ont invité à dîner et la conversation n’a tourné qu’autour de Martin et quand seulement en fin de repas le maître de maison s’est intéressé à moi, Martin m’a interrompu et m’a dit : « On va rentrer », ce à quoi notre hôte a répondu « On ne parle plus de toi et ça t’ennuie ? » C’était typique de Martin, il voulait être le centre de l’attention, il devait briller et moi je devais lui permettre de briller encore plus par ma présence. Il était fier qu’on lui dise que nous formions un beau couple, mais je ne pouvais pas me distinguer de lui. J’étais son trophée, son faire-valoir. À croire qu’il me considérait comme un prolongement de lui-même.

Cette relation ne me convenait pas, mais à cette époque je n’arrivais pas à l’exprimer, je conciliais. Martin était devenu secondaire dans ma vie. Ma vraie préoccupation c’était mon avenir professionnel. Mon année sabbatique touchait à sa fin, j’allais bientôt retourner à la faculté de droit pour valider ma licence et avoir au moins un Bac +3, c’était le pacte que j’avais passé avec Maman et que je devais honorer. Mais après ? J’étais certaine de ne pas vouloir rester dans le domaine du droit, mais que faire d’autre qui me permettrait d’accéder au niveau de vie auquel j’aspirais ? Je n’avais aucune envie de me cacher derrière Martin, de dépendre de lui et me laisser porter par sa manière de gérer sa vie. À mes yeux Martin n’était pas stable, son mode de vie n’était pas assez sécurisant pour moi. Il changeait trop souvent d’emploi et sa vie à La Réunion ne m’attirait pas, surtout quand il me disait qu’il avait passé les derniers mois à se nourrir d’ananas et de biscottes. Très peu pour moi.

Il fallait que je trouve ma stabilité indépendamment de Martin. C’était difficile à accepter pour lui, en tant qu’homme il voulait être celui sur qui je devais me reposer. Autant il voulait que je sois une femme active, autant il était gêné par l’idée que je puisse être indépendante et peu disponible pour lui ou pire, que je réussisse mieux que lui. Je sais qu’il faisait tout son possible pour se poser professionnellement, mais avec son tempérament dominant il faisait de l’ombre à mes propres désirs et ambitions. Je ne voulais plus le laisser faire.

J’ai tenté encore une fois d’être fair play avec lui, et j’ai candidaté à l’Université de La Réunion, mais aussi dans une autre université toujours dans le sud de la France. J’ai été acceptée dans les deux et j’ai choisi de redoubler ma troisième année de droit en métropole. Je me trouvais près de la famille de Martin ce qui serait plus facile pour le voir quand il viendrait et je n’étais pas loin de ma famille non plus.

J’ai fait ce choix aussi car notre relation n’était plus aussi solide qu’avant. Au moment de nous quitter à l’aéroport Roland Garros, je lui ai dit « Je t’aime », il n’a pas répondu, j’ai donc ramassé mon bagage cabine et j’ai commencé à serpenter dans la file d’attente qui mène aux contrôles de sécurité. Tout en avançant, je me retournais pour le regarder et c’est au dernier moment avant que je ne disparaisse que j’ai pu lire « Je t’aime » sur ses lèvres. Visiblement, il n’était plus très sûr de ses sentiments pour moi et le rejoindre à La Réunion à la rentrée de septembre n’aurait pas arrangé les choses entre nous car j’aurais fait ce choix à contre cœur. Je l’aimais mais ce n’était pas la vie que je voulais.

À mon retour de La Réunion, j’ai participé à un casting pour devenir l’égérie d’une marque de lingerie. J’avais besoin de faire quelque chose qui regonfle ma confiance en moi, la mère de Penelope m’avait laissé quelques séquelles par ses jugements répétés à mon égard. De plus, à cette époque il m’arrivait de rêver de devenir mannequin, alors quand j’ai trouvé ce concours mes tripes m’ont dit de tenter ma chance.

Sur 1000 candidates inscrites, je suis parvenue à être dans les 100 demi-finalistes, puis dans les 13 finalistes. La finale avait lieu à Paris au mois de novembre. Martin est revenu en métropole pour me soutenir et ma famille a fait le voyage également jusqu’à Paris. Je n’ai pas gagné, je n’étais même pas dans le top 3. Avec le recul, je suis très fière d’être arrivée en finale, mais sur le moment j’ai très mal vécu cette défaite. C’est une fois rentrée à l’hôtel avec Martin que je me suis effondrée. Nous étions couchés, il a commencé à me toucher pour engager un rapport alors que je pleurais. Je l’ai repoussé. Il n’a pas apprécié et de mon côté je me suis sentie incomprise. Je venais de perdre un concours fondé sur l’apparence, je me sentais blessée dans mon amour propre et lui n’avait rien à me dire à part me reprocher de ne pas avoir parlé de lui dans mon discours. Le lendemain matin, nous avons rompu. Double peine.

Le mois d’après nous nous sommes remis ensemble. Il y avait toujours de l’amour entre nous.
Aussi, même si je n’avais pas gagné le concours, j’avais été repérée par le photographe d’un magazine. J’ai eu l’opportunité de poser pour lui, mais j’ai raté cette chance car je ne pouvais pas financer le trajet en train pour aller à Paris, j’étais toujours qu’une étudiante boursière, et je ne pouvais pas non plus manquer une nouvelle fois une séance de travaux dirigés sous peine d’être sanctionnée d’un zéro. Ma bourse et mon diplôme étaient en jeu. Je devais faire un choix, mon diplôme ou tenter de devenir mannequin ? J’ai choisi mon diplôme. J’aurais pu choisir d’aller faire ce shooting, devenir mannequin, dans le meilleur des cas en faire une carrière et ma vie aurait été bien différente. Comme je te le disais plus haut petite sœur, il suffit d’un choix pour que tout bascule, mais j’ai préféré privilégier mon instruction. J’avais parfaitement intégré, grâce à Maman, que je devais m’assurer un avenir en faisant des études les plus hautes possible. Je sais que tu aspires à également à une vie d’artiste, mais il est important de t’assurer un filet de sécurité si tu choisis cette voie. Ton instruction passe avant tout.

C’était le second semestre, il était temps que je choisisse pour de bon ce que j’allais faire après l’obtention de ma licence. En repensant à ce que j’aimais le plus et ce que je voulais faire lorsque j’étais petite - artiste peintre, danseuse, comédienne, styliste - je me suis tournée vers une école de publicité. Ça me semblait être un bon compromis entre l’aspect créatif que je recherchais dans ma vie et les perspectives d’emploi à l’issue de la formation. Le seul bémol, c’est que l’école que j’avais choisie était payante. Moi qui était une étudiante boursière, mon père en invalidité et Maman élève infirmière, je devais trouver un moyen de financer cette école pour au moins deux ans. Ce fut ma préoccupation de l’été 2012.

J’ai réussi le concours d’entrée et Martin m’a accompagné à la journée de pré-rentrée en juin. Ma seule option pour financer l’école était le prêt étudiant. C’était un gros pari sur mon avenir et ma réussite. J’étais angoissée par cette idée. Mon père étant surendetté, je craignais de répéter ce schéma si je ne trouvais pas d’emploi après mes études. Et surtout, vu la situation professionnelle de mes parents, quelle banque allait me prêter de l’argent sans garants ?

J’étais tendue, les nerfs à fleur de peau. Avec Martin nous n’arrêtions pas de nous disputer pour tout et pour rien. Lui-même était tendu parce qu’il se lançait dans un nouveau projet de création d’entreprise et il n’avait toujours pas l’intention de revenir vivre en métropole. Alors, à chaque fois qu’il s’adressait à moi en commençant par « Il faut que tu … » ou « Fais … » ou encore « Tu devrais … », je devenais agressive et je l’envoyer paître. Je ne voulais plus qu’il me dise ce que j’avais à faire, c’était à moi de trouver mes propres solutions. Alors il s’emportait lui aussi et finissait par me dire « Je ne te contrôle plus ». C’était très révélateur sur sa vision de la relation. En effet, je ne voulais plus qu’il me contrôle, je ne voulais plus lui laisser cette emprise sur moi. Pourquoi devrait-il avoir ce pouvoir de toute manière ? Ce n’est pas ça un couple équilibré. Il paraît qu’Elvis Presley aurait dit de sa femme Priscilla, « Elle est assez jeune pour que je puisse en faire ce que je veux ». Je soupçonne Martin d’avoir eu le même raisonnement, et voir que je m’émancipais de lui petit à petit le déstabilisait.

Après avoir passé quelques jours avec moi chez Maman, Martin est reparti chez ses parents avant de retourner à La Réunion. Nous nous sommes dit au revoir très froidement et je n’ai pas eu de nouvelles pendant trois jours, il ne m’a même pas dit s’il était bien arrivé. Il ne décrochait pas son téléphone et il ne me rappelait pas. J’ai compris ce que cela signifiait, c’était terminé entre nous. Je n’avais qu’à attendre qu’il réapparaisse de lui-même et qu’il me le dise officiellement. Au bout de ces trois jours, j’ai reçu un mail de sa part où il disait que nos vies prenaient des directions différentes et que les nouvelles études dans lesquelles je m’engageais ne nous permettraient toujours pas de nous rapprocher, alors ce n’était plus la peine de continuer. Quand j’ai lu son mail, Maman était à côté de moi, je lui ai dit que c’était terminé avec Martin, puis je suis restée silencieuse. Une larme a coulé sur ma joue et c’était tout. Je n’ai jamais répondu à son mail, mais pour qu’il sache que j’avais bien reçu le message je lui ai renvoyé ses affaires par La Poste, puis j’ai continué ma vie.

J’étais libérée de ma fonction de trophée après trois ans et demi de relation. Je dois admettre que d’une certaine manière, Martin avait aussi été mon trophée. Moi, l’étudiante de 20 ans sortant avec un homme de 16 ans son ainé, bel homme qui plus est, j’étais fière, je me sentais valorisée par tout ce qu’il pouvait projeter. Pour autant, c’est un sentiment qui n’a pas duré longtemps. C’est vrai qu’au début j’étais en admiration devant lui, il me faisait rêver et j’avais tendance à me pavaner à côté de lui devant mes amies, mais avec le temps et en apprenant à le connaître avec ses forces et ses faiblesses, je l’ai désacralisé et surtout j’ai cessé d’en faire le centre de mon univers. À partir du moment où notre relation a été stable, j’ai cessé de me demander ce qui pouvait bien lui plaire chez moi. Nous étions ensemble, nous étions partenaires, c’était comme une évidence.
Toutefois, nous n’avions pas la même vision de la vie de couple. Je ne faisais pas de plans sur le long terme avec lui et sur ce qu’allait devenir notre relation, je la vivais au jour le jour ce qui lui déplaisait. Pour lui c’était le signe que je n’envisageais pas de futur pour nous. C’était peut-être vrai. Il voulait des enfants, et je n’étais pas prête. Il me faisait culpabiliser en me disant qu’il ne voulait pas qu’on le prenne pour un grand-père quand il irait chercher son fils à l’école, mais je considérais que ce n’était pas mon problème. Oui, ce n’était pas mon problème car je n’avais que 23 ans, j’étais étudiante et faire des enfants n’était pas dans mes projets à court ou moyen terme. Je m’imaginais profiter de ma vie de femme active après mes études, et non pas mettre mon corps à sa disposition pour qu’il puisse y créer sa progéniture.
Étant l’aînée d’une fratrie de quatre enfants et pour avoir été baby-sitter et fille au-pair, je n’étais pas pressée de m’occuper d’enfants qui m’appartiendraient en l’occurrence et dont j’aurai la responsabilité jusqu’à mon dernier souffle. À 23 ans, j’avais des tas de choses à faire et à réaliser pour moi-même avant de me dévouer à un ou plusieurs êtres qui sortiraient de mon corps. Il y a des femmes qui veulent des enfants en étant encore jeune, comme Maman qui m’a eu à 23 ans, mais ce n’était pas mon cas. Peut-être que tu voudras avoir des enfants très tôt et ce sera ton choix, je le respecterai du moment que ce n’est pas ton partenaire qui te mets la pression alors que tu n’es pas prête.

Peu de temps avant notre rupture, Maman m’a révélé qu’il lui avait demandé la permission pour demander ma main. À cette annonce, je n’ai pas éprouvé de joie. J’allais sur mes 24 ans, je n’avais pas envie de me marier et partir m’installer à La Réunion avec lui. Je voyais qu’il n’était toujours pas stable professionnellement et ce n’était pas grave en soi car je ne l’étais pas non plus, sauf qu’il voulait que je le suive à l’autre bout de la planète dans cette instabilité. Je n’étais pas attirée par ce genre de prise de risques, même par amour. Je voulais découvrir la vie, faire des expériences et me construire, apprendre à me connaître. De plus, je l’ai toujours soutenu dans ce qu’il voulait faire, mais il n’était pas prêt à faire de même pour moi si ça ne rentrait pas dans ce que lui voulait. Mon départ en Angleterre avait déjà été un problème pour lui et à présent c’était la poursuite de nouvelles études qui allaient m’accaparer encore deux ou trois ans qui le contrariait. Il ne m’a donc jamais fait sa demande et ce n’est pas plus mal.

Peut-être qu’à 20 ans tu connaîtra l’homme avec qui tu voudras partager ta vie, c’est possible, et il n’y a aucune raison de le laisser passer si tu sais profondément que c’est le bon. On a tous des chemins de vie différents. Pour ma part, j’ai toujours tenu à garder mon indépendance et suivre mes propres envies et objectifs car c’est ma priorité, c’est ce qui me fait avancer et m’épanouit. Je pense qu’à cet âge, il est important de prendre son temps pour vivre sa vie et apprendre à se connaître soi-même avant de s’engager dans le mariage. Martin disait souvent qu’il aimait la fraicheur de mon esprit, et que les femmes de plus de 30 ans étaient beaucoup trop blasées par la vie et les relations. Il aimait aussi le fait que je sois métisse, que je « vienne d’ailleurs » comme il le disait. Il aimait le fait que j’ai une double culture qui me donne une certaine ouverture d’esprit. Selon moi, il n’y a pas besoin d’être métisse pour être ouvert d’esprit, il appartient à chacun de nourrir cette capacité à aller sans préjugés à la rencontre de ce qui est différent de soi. Après moi, il a donc continué à fréquenter des femmes d’une vingtaine d’années et « venant d’ailleurs ».

À 20 ans, sauf exception, on n’a encore rien construit, on ne se connaît pas vraiment soi-même, on est donc plus facile à contrôler notamment par un homme plus âgé. Bien qu’il m’ait beaucoup appris, notre différence d’âge était devenue problématique dans le sens où on ne voulait pas les mêmes choses, en tout cas pas au même moment. J’étais en train de changer, d’évoluer, de prendre ma vie en main et c’était incompatible avec son besoin de tout contrôler et dominer. Si je n’avais pas eu d’ambition ni un esprit indépendant, je l’aurai peut-être suivi et accepté cette situation de soumission. Or aujourd’hui nous ne sommes plus au temps d’Orgueil et Préjugés. Les femmes font des études, elles ont de l’ambition, elles n’ont plus à s’inquiéter de leur devenir financier si elles ne trouvent pas de maris. Trouver un mari n’est plus une finalité. En revanche, travailler dur pour se construire une situation et être indépendante est une priorité. Comme le chante les Destiny’s Child « I depend on me »[3]. Rappelle-toi petite sœur, l’indépendance c’est la liberté.  

Un nouveau chapitre commençait dans ma vie. J’ai obtenu un prêt étudiant cautionné par l’État et je me suis installée dans une chambre chez l’habitant. Je commençais une nouvelle formation, j’allais faire de nouvelles rencontres, habiter dans un nouveau logement, et pratiquer un nouveau sport !

Ce n’est que quatre mois plus tard que j’ai eu le contre coup de la rupture. Après l’excitation de la nouveauté, j’ai commencé à me sentir seule. Martin me manquait, je n’avais plus mon homme à qui me confier. Nous avons échangé quelques mails et je me suis vite reprise. Je n’ai pas perdu de vue mon objectif qui était de réussir ma formation pour laquelle je prenais des risques financiers, en plus je n’avais aucune envie de me remettre en couple avec qui que ce soit. Je n’étais pas disponible pour une relation, rien ne pouvait me détourner de mes objectifs.  Mais après toutes ces années, Martin et moi avons tout de même conservé une belle amitié.

 

*****

 

[1] « Ne laisse pas ce qu’il veut éclipser ce dont tu as besoin. Il fait rêver, mais il n’est pas le soleil. Toi oui. » Cristina à Mérédith, Grey’s Anatomy, saison 10 episode 24.

[2] Ça ne devait pas se produire.

[3] Je dépends de moi-même. Independant Woman par Destiny’s Child.

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Zig
Posté le 27/02/2020
Hello !

Bon quand je lis tout ça, mon petit kokoro saigne (identification, tout ça, tout ça...).
Comme c'est très bien écrit, fluide et agréable, je n'ai pas envie de m'arrêter à chaque fois pour travailler un commentaire, je veux juste lire, découvrir, comparer aussi (c'est un peu le but de ce genre de récit, non ?).
Je te ferai un beau gros avis (et non pas caca, ce serait sale...) à la fin !

En conclusion : j'aime. Voilà... j'ai apporté beaucoup d'eau au moulin dites donc...
PetraOstach
Posté le 27/02/2020
Coucou !
Merci pour ton message Zig :D
Contente de savoir que tu aimes mon récit. Rendez-vous au chapitre 8 alors ;)
Soah
Posté le 08/02/2020
Hey !
Je suis venue ici, intriguée par le titre et ensuite par le résumé. J'aime beaucoup la manière que tu as de raconter les évènements de ta vie. Tu en dit assez tout en étant pudique et je trouve l'idée de t'adresser a ta petite sœur (et aussi au lecteur) très intéressante et bien exécuté.
Le texte se lit bien et que trouve que c'est un exercice très difficile de faire de l'autobiographie sans être dans l'étalage qui peut avoir un effet pernicieux de voyeurisme chez le lecteur.

J'aime beaucoup ce que j'ai lus jusqu'à présent et je pense que je continuerai ma lecture avec le même plaisir ! :)
PetraOstach
Posté le 08/02/2020
Hello Soah,
Merci pour ton commentaire et pour avoir pris le temps de me lire. Je suis ravie que ça t'ai plu. Effectivement, c'est un exercice qui n'est pas facile, mais ça me rassure de savoir que tu n'y vois pas un côté étalage car c'était une de mes craintes.
CorinneChoup
Posté le 06/02/2020
Je suis assez déstabilisée par ton texte et ta plume. On est entre le journal intime, le témoignage et une correspondance.
J'ai l'impression de regarder par une porte dérobée dans tes souvenirs
Ton récit est très pudique, on sent que tu raconte des faits mais avec une grande prise de recul. Et je crois que c'est ça qui me déstabilise le plus.
Quand je lis ton texte, ça me fait un peu penser à la voix off dans la série You sur Netflix ( je sais pas si tu connais)
En tout cas, même si je suis déstabilisée, je suis accrochée !
Juste un petit point d'attention sur les répétition de mot. Y'a un passage où le mot rencontre ou rencontrer apparaît à de multiples reprises :)
PetraOstach
Posté le 06/02/2020
Oui, je connais très bien You ! Je vois ce que tu veux dire :D
Pour le côté stalker faudra lire les chapitre 4 et 6 haha!

C'est vrai que j'ai une grande prise de recul, notamment sur ce chapitre car les faits se passent entre 2008 et 2012.
Si tu lis le chapitre 5 sur Louis, ça m'intéresse de savoir ce que tu perçois sur mon état d'esprit. Je ne te dis rien, je te laisse découvrir ...

Je reconnais que les chapitre 1, 2, 3 et peut-être 4 sont un peu bancales sur le genre et le style d'écriture. Je vais vite remanier tout ça pour que ce soit plus clair.

Merci pour tes retours :)
TRALIN
Posté le 19/01/2020
Bonjour,
Je sens que vous écrivez pour le plaisir d'écrire mais pas seulement. Votre récit initiatique sur la vie amoureuse me semble un peu autobiographique. De toute façon, nous écrivons ce que nous sommes, non ?
Il me semble que vous n'avez pas de plan de récit, de schéma narratif, votre écriture se laisse porter par l'imagination, c'est très vivant mais attention cela peut parfois faire improvisé. Attention à bien se relire, il y a des fautes par i par là:
" Et pourtant, ma loyauté et m’a fidélité envers Martin étaient inébranlables", je crois que c'est MA fidélité.
"Au moment de nous quitter à l’aéroport Rolland Garros", le prénom de l'aviateur réunionnais qui a donné son nom au tournoi de tennis s'écrit ROLAND.
"Or aujourd’hui nous ne sommes plus au tant d’Orgueil et Préjugés", c'est AU TEMPS que vous vouliez écrire je pense.
En tout cas très content que l'île de La Réunion fasse partie de votre récit.
PetraOstach
Posté le 19/01/2020
Bonjour Tralin,
Je vous remercie pour votre commentaire et aussi merci d'avoir signalé les fautes d'orthographe.
Il s'agit d'un récit autobiographique, il n'y a que des faits réels. Je prends bien note de vos remarques pour me rectifier sur la prochaine version.
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