Chapitre 2 – Mariage arrangé contre permission de sortie

Par jubibby

Édouard tomba en arrière sous le coup de la surprise et se cogna contre le mur, la respiration haletante. La reine Blanche. Il connaissait ce prénom mais ne l’avait jamais entendu associé à ce titre. Se pouvait-il qu’il s’agisse de la princesse Blanche, l’héritière de Calciasté, ce royaume qu’ils avaient combattu deux décennies plus tôt, lors de la Grande Guerre ? Se pouvait-il que son père veuille le fiancer à cette étrangère, cette inconnue qui appartenait à un peuple qu’ils avaient affronté dans des batailles sanglantes par le passé ? Non, une telle alliance n’aurait aucun intérêt, il devait forcément faire erreur. Édouard se remémora la raison qui l’avait poussé à rendre visite à son père et la requête qu’il avait voulu lui adresser lui apparut soudainement bien dérisoire comparée à cette découverte.

Le prince secoua la tête pour reprendre ses esprits. Il devait parler à son père, maintenant plus que jamais. Quel hasard qu’il ait surpris cette conversation ! Comment l’aurait-il appris sinon ? Au détour d’un repas qu’ils partageaient si rarement ? Par une convocation officielle ? Son père lui avait semblé dépourvu de sentiments depuis le jour où il avait perdu sa mère ; Édouard était maintenant certain qu’il n’en éprouvait aucun.

Le jeune homme se remit en route, se dirigeant vers la sortie qui se trouvait quelques mètres plus loin et qui débouchait dans le couloir qui conduisait aux appartements royaux. Un petit orifice lui permit de voir que personne ne se trouvait là. Il actionna le panneau de pierre qui bloquait l’accès aux passages secrets et quitta sa position, refermant la porte derrière lui. Serrant les poings, il avança dans le couloir. Il ne s’arrêta pas devant la porte de l’antichambre et ne prit pas la peine de frapper avant d’entrer. Il pénétra dans la pièce, interrompant le roi François et son secrétaire dans leur discussion.

– Je dois vous parler. Immédiatement. Seul à seul.

Ses paroles avaient été saccadées mais peu lui importait l’apparence qu’il donnait en cet instant. Qu’il eut l’air apeuré, furieux ou désemparé n’était que le faible reflet des sentiments contraires qui se bousculaient dans sa tête et faisaient battre son cœur à toute allure. Il devait s’expliquer avec son père de toute urgence, avant que quoi que ce soit d’irrévocable ne fut fait.

Le roi fit signe à son secrétaire de les laisser. Ce dernier attrapa les parchemins qui recouvraient encore le canapé et quitta la pièce à reculons, plié en deux pour saluer le prince dans une révérence qui exaspéra Édouard au plus haut point. L’homme claqua la porte derrière lui, laissant le prince seul avec son père. Le jeune homme avait tant à lui dire qu’il ne savait plus vraiment par où commencer. Pourquoi son père l’ignorait-il ? Pourquoi le retenait-il enfermé dans ce palais ? Pourquoi le marier à une femme qu’il ne connaissait pas ?

– Assis-toi, je te prie.

Son père s’était exprimé d’un ton calme et posé. Cela n’apaisa pas la colère qu’Édouard sentait monter en lui. Il serra les poings plus fort encore, jusqu’à sentir ses ongles rentrer dans sa chair.

– Tu nous as entendus, n’est-ce pas ? J’imagine que tu te trouvais encore dans les passages secrets ?

Édouard hésita à répondre. Il observa son père, tranquillement assis sur le canapé. C’était un homme de taille moyenne à la corpulence légèrement bedonnante. Ses cheveux grisonnants, les traits tirés de son visage, ses mains à la peau abîmée : tout portait sur lui le poids des années. Ses yeux bleus avaient perdu depuis bien longtemps l’étincelle qui les avait animés autrefois. Il n’était plus que l’ombre du grand souverain qu’il avait été, à l’époque où la reine Jeanne l’épaulait encore.

– Vous ne pouvez pas me fiancer à la reine Blanche, finit-il par répondre.

Son père le regardait droit dans les yeux. Il répondit sans broncher.

– Je le peux pourtant. Et ce mariage aura lieu, quoi que tu en dises.

Édouard serra les poings, ignorant la douleur provoquée par ses ongles s’imprimant dans la chair de ses paumes. Il n’avait pas l’intention de capituler aussi facilement.

– A-t-elle un rapport avec la princesse Blanche ? Celle de Calciasté dont mon précepteur m’a plusieurs fois parlé ?

– La princesse est devenue reine il y a quelques mois de cela, en effet, quoiqu’elle n’ait pas encore été officiellement couronnée reine.

– Je ne comprends pas… Pourquoi elle ? s’emporta le prince. Pourquoi une étrangère ? Pourquoi Calciasté ? Pourquoi maintenant ?

Le prince pouvait sentir son cœur battre à tout rompre dans sa poitrine. Il n’avait aucunement l’intention de se marier, pas tant qu’il serait retenu prisonnier dans ce palais du moins. Il ne connaissait rien de la vie, comment aurait-il pu s’engager à passer le restant de ses jours avec une femme ? De surcroit une inconnue ? Jamais il n’avait imaginé que son père pouvait lui imposer cela.

– Cela me semble évident. Ce mariage viendrait sceller une paix durable entre nos deux royaumes.

– Mais, ne sommes-nous pas déjà en paix ? Pourquoi aurions-nous besoin de cette union ?

Édouard n’y comprenait rien. Il savait que son rang impliquait un certain nombre d’obligations. Le mariage n’échappait pas à la règle et était bien souvent conclu pour des raisons politiques. Mais le roi François avait en son temps épousé une orpheline du Sud du royaume, à l’issue de la Grande Guerre. Lui et celle qui allait devenir la reine Jeanne s’étaient aimés d’un amour pur et sincère. Édouard avait grandi avec l’image d’un mariage heureux, l’image de deux êtres dont l’amour fusionnel était capable de tous les exploits. Il avait toujours pensé que, lui aussi, quand le moment serait venu, il y aurait droit. Qu’il aurait le choix. Avait-il eu tort de le croire ?

– Il y a bien des choses que tu ignores, que tu ne peux pas comprendre. Pas encore du moins. Tu n’es pas prêt pour cela. Tu épouseras la reine Blanche, il n’y a pas à discuter.

Le roi marqua une pause. Ses mots durs, abrupts, avaient touché Édouard en plein cœur. Comment pouvait-il ordonner le mariage de son fils avec autant de froideur et de détachement ? Avait-il oublié qu’il avait été lui-même jeune un jour ? Qu’on ne lui avait pas imposé cela ?

– Je suis certain qu’avec le temps, tu trouveras en elle une épouse aimante, finit par dire son père. Si cela peut te consoler, j’ai décidé d’ouvrir les portes du palais. Nous annoncerons tes fiançailles à cette occasion. Il est plus que temps.

« Plus que temps ? ». Voilà qui était un doux euphémisme. Les sept années qui venaient de s’écouler, enfermé loin de tout, avait paru une éternité à Édouard. Pourquoi ouvrir les portes seulement maintenant ? Pour que l’homme qu’il était devenu soit officiellement présenté à son peuple, juste avant d’être marié ? Il s’apprêtait à troquer une privation de liberté contre une autre… Il ferma les yeux un instant, tâchant de faire redescendre la colère qu’il sentait se répandre dans chacun de ses muscles. Desserrant les poings, il expira longuement puis rouvrit les yeux.

Sa requête. Il devait la formuler maintenant, sans quoi l’occasion serait à jamais perdue. Il fixa son père droit dans les yeux avant de s’exprimer.

– Je voudrais me rendre à Castelonde. Non en tant que prince mais en tant qu’homme. Comme nous en avions l’habitude autrefois avec mère lorsque nous nous éclipsions du palais pour nous rendre en ville. Si vous me jugez digne de remplir le rôle d’époux et, par voie de fait, de futur roi, alors vous devez me laisser y aller. Comment serais-je censé gouverner un peuple dont j’ignore tout ? Que je n’ai pas côtoyé depuis tant d’années ? Je ne dirai plus un mot au sujet de ces fiançailles, vous n’entendrez plus une seule protestation, si vous acceptez. Accordez-moi cette dernière liberté. Je vous en prie.

Édouard se sentit soudain soulagé d’un poids. Il n’accepterait sans doute pas ce mariage arrangé mais il était prêt à faire preuve d’obéissance, si toutefois son père consentait à sa requête. Il l’observa, assis dans le canapé, qui le regardait. Son visage était impénétrable, il ne laissait transparaître aucun sentiment. Il ne le faisait jamais.

– Accordé, finit-il par répondre. Carl et Hans t’accompagneront. Il n’y a pas à discuter, ajouta-t-il alors qu’Édouard s’apprêter à objecter. Laisse-moi à présent, je te prie.

Le prince aurait voulu rester, protester, obtenir un autre compromis. Mais il savait que cela était vain. Son père ne fléchirait pas, il ne le faisait jamais. Édouard baissa la tête et se dirigea vers la porte, sans un regard en arrière. Il appuya sur la poignée et, tandis qu’il s’apprêtait à quitter les lieux, entendit son père murmurer derrière lui.

– Un jour, tu comprendras. Et j’espère qu’alors tu me pardonneras.

Le prince s’engouffra dans le couloir et referma la porte derrière lui. Il s’adossa à celle-ci, tentant de faire le tri dans ses pensées. Il avait obtenu ce qu’il était venu chercher : une permission de sortie. Mais l’avait-il vraiment gagnée ? Il avait plutôt le sentiment d’avoir obtenu une maigre compensation. Une journée à Castelonde contre un mariage et deux chaperons. Cela lui semblait bien inéquitable. Il faudrait qu’il trouve un moyen de semer les deux gardes le jour venu, songea-t-il. Cela serait nécessaire pour qu’il puisse profiter seul de cette sortie, sans surveillance, loin du palais et de son rang de prince. Il voulait n’être qu’Édouard, le temps d’une journée.

Le jeune homme balaya le couloir du regard, n’y voyant que les flammes des torches danser contre la pierre. Il tourna la tête en direction de l’unique fenêtre qui éclairait les lieux : la lumière qui filtrait au travers semblait se faire de plus en plus faible. Était-il si tard que cela ? Ou un nuage était-il en train d’obscurcir le palais ? Il détourna le regard et fixa le mur qui lui faisait face, passant négligemment sa main dans ses cheveux en bataille.

« Un jour, tu comprendras. Et j’espère qu’alors tu me pardonneras. » Ces paroles résonnaient en lui de façon amère. Que penser de ces quelques mots ? Pardonner ? Voilà quelque chose qu’il ne se sentait pas capable de faire. Rien ne pouvait excuser le comportement de son père. Jamais il ne pourrait oublier les années qu’il venait de vivre, seul, privé de sa mère, oublié de l’unique personne qui comptait encore à ses yeux. Non, cela lui semblait certain. Jamais il ne pourrait lui pardonner.

Il s’écarta de la porte et longea le couloir jusqu’à l’escalier qui menait aux étages inférieurs. Pas de passages secrets pour une fois, il avait besoin de rejoindre sa destination sans détour. Deux niveaux plus bas, il s’engouffra de nouveau dans la salle des gardes et ignora les raclements de chaise qu’on poussait précipitamment à son apparition. Il n’était pas d’humeur à discuter avec les soldats qui se trouvaient là, à leur rappeler sa profonde aversion pour toutes ces révérences qu’ils lui adressaient à longueur de journée.

Traversant la pièce à toute allure, il pénétra dans la salle d’armes. Epées, arcs, dagues et autres haches se trouvaient dans cette pièce, accrochés aux murs latéraux où perçait toute une série de fenêtres. Des torches avaient été allumées tout du long en prévision de la nuit qui ne tarderait pas à tomber. Au centre, un espace avait été laissé vide de tout meuble pour permettre aux hommes de s’entraîner. Personne ne s’y trouvait en cet instant, ce qui soulagea Édouard. Il attrapa une épée sur le mur face à lui et se plaça au centre de la pièce. Fermant les yeux, il prit une profonde inspiration et commença ses exercices. Il balayait l’air de son épée, répétant les mouvements qu’ils avaient tant de fois pratiqués avec Charles. Tournant sur lui-même, il attaquait, parait contre un adversaire invisible. Il se sentait plus seul que jamais et avait besoin d’évacuer la colère qu’il avait ressentie tantôt. Il rouvrit les yeux, continuant ses gestes automatiques, y mettant toute la puissance qu’il pouvait.

Alors qu’il se retournait pour une nouvelle salve de coups, sa lame fut stoppée en pleine course. Charles se trouvait devant lui, l’épée à l’horizontal, parant le coup que préparait Édouard. Le prince dégagea son arme et ramena son bras le long du corps. Il n’avait pas entendu son ami approcher.

– Tu n’as pas réussi à m’attendre à ce que je vois, tu voulais prendre un peu d’avance ?

Charles arborait un sourire moqueur qu’Édouard lui connaissait bien. Le prince n’était toutefois pas d’humeur à plaisanter. À dire vrai, il n’était même plus sûr de vouloir réellement s’entraîner. Son manque de vigilance aurait pu blesser son ami, il ne pouvait combattre dans cet état.

Le sourire de Charles s’effaça lorsqu’il réalisa qu’Édouard n’avait pas envie de rire. Il rabattit son arme et s’approcha de son ami.

– Quelque chose ne va pas, je le vois bien. Tu avais pourtant l’air normal tout à l’heure. Est-ce que j’aurais raté quelque chose ?

Édouard grimaça. Même si Charles était son seul ami au palais, il n’avait pas envie de se confier à lui ni de parler des fiançailles que lui imposait son père. Non, en réalité, il avait besoin d’être seul. Lui qui avait si souvent déploré la solitude qu’il connaissait entre ces murs aurait soudainement souhaité que le palais entier soit vidé de ses occupants. Quelle étrange sensation cela était. Il releva les yeux en direction du capitaine de la garde et constata que son silence commençait à l’inquiéter. Il devait le rassurer, d’une manière ou d’une autre. Il réfléchit un instant et l’évidence lui apparut : il y avait bien une chose qu’il pouvait lui dire, à défaut du reste.

– Mon père a accepté ma requête. Je pourrai me rendre à Castelonde dans quelques jours.

Un large sourire se dessina sur le visage de Charles. Il savait à quel point Édouard avait rêvé de cette permission loin du palais.

– Mais c’est une excellente nouvelle ! Depuis le temps, tu dois avoir hâte. Iras-tu déguisé en simple villageois, comme autrefois ? As-tu déjà établi ton programme ? Je connais un tas de bonnes adresses, si tu as besoin d’aide, tu peux compter sur moi. Et…

Charles s’interrompit, voyant que son ami ne partageait pas son enthousiasme. Son sourire disparut aussitôt et l’inquiétude se propagea sur son visage.

– Tout cela n’a pas l’air de t’enchanter. Qu’est-ce qu’il se passe ?

Édouard soupira. Il ne voulait pas tenir Charles à l’écart mais le moment était mal choisi. Il avait besoin d’espace pour digérer la discussion qu’il avait eue avec son père. Il jugea qu’il était temps de mettre fin à leur conversation et de regagner ses appartements.

– Rien d’important. Tu le sauras bien assez vite de toute façon. Je suis navré de devoir te faire faux bond mais je vais me retirer pour ce soir. À demain.

Il lui adressa un signe de tête et alla replacer l’épée qu’il avait prise dans son emplacement d’origine. Puis il quitta la salle d’entraînement, traversa la salle des gardes sans un regard vers les soldats qui s’y reposaient et regagna l’escalier menant au donjon. Les marches de l’escalier qu’il remontait quatre à quatre jusqu’à l’avant-dernier étage défilèrent sous ses yeux, suivies des longs murs de pierre qui le séparaient de ses appartements. Arrivé à destination, il s’arrêta devant une porte, sortit une clé de sa poche et l’introduisit dans la serrure. Il pénétra dans l’antichambre faiblement éclairée par les braises du feu qui y mourait puis referma la porte derrière lui et traversa la pièce sans prêter attention au désordre qui y régnait. Il n’avait qu’une envie : s’allonger sur son lit et fermer les yeux, espérant ainsi oublier l’après-midi qu’il venait de passer.

Le prince s’approcha de sa couche et s’y effondra sans prendre la peine d’ôter ses bottes. La douce obscurité qui régnait dans la pièce le réconforta quelque peu : au moins ici, il ne risquait pas d’être dérangé. Tout ceci l’avait bouleversé bien plus qu’il n’aurait pu l’imaginer. Il avait le sentiment d’être revenu à la case départ en ayant perdu bien plus qu’il n’avait gagné en chemin. Ce mariage ne l’enchantait guère, pour ne pas dire qu’il le révoltait. Pouvait-il croire son père lorsqu’il disait qu’avec le temps, il finirait par aimer cette inconnue à qui on le destinait ? Il ignorait tout d’elle hormis son rang de souveraine de Calciasté. Avaient-ils seulement quelque chose en commun ? Lui aimait lire, s’entraîner à l’épée et il rêvait d’aventures et de liberté. Et elle ? Que savait-il d’elle exactement ? Si peu de choses qu’il ignorait quoi en penser.

Plus il y réfléchissait et plus il avait le sentiment qu’il n’y avait pas de place pour une femme dans son cœur. Il aurait aimé croire au pouvoir de l’amour que ses romans décrivaient, à ces moments de tendresse qu’il avait pu observer autrefois entre ses parents, à ce sentiment d’invincibilité que pouvait procurer le fait d’aimer et d’être aimé en retour. Et, pourtant, il se sentait totalement dépourvu de tout cela. Comme si son cœur n’avait jamais guéri de la plus douloureuse des blessures. Comme s’il était voué à ne plus jamais se rouvrir.

Il fut tiré de ses pensées par un claquement de porte : quelqu’un venait d’entrer dans l’antichambre de ses appartements. Se redressant sur son lit, il attendit de voir de qui il pouvait s’agir. La personne pénétra dans la pièce et il distingua au travers de l’obscurité ambiante une femme aux cheveux argentés vêtue d’une tenue de domestique. C’était Catherine, la vieille lingère. Édouard poussa un soupir de soulagement.

La femme s’arrêta en remarquant le prince assis sur son lit.

– Oh, vous êtes ici ? J’aurais juré que vous étiez avec Charles. Je peux repasser plus tard si vous le préférez, ajouta-t-elle précipitamment.

– Non, surtout pas ! Faites comme si je n’étais pas là.

Édouard retira ses bottes, attrapa un oreiller et s’y adossa pour s’installer plus confortablement. Il observa Catherine s’approcher de la cheminée et ranimer le feu mourant qui lui tiendrait chaud toute la nuit. Aussi loin qu’il s’en souvienne, la vieille femme avait toujours été près de lui. Il savait qu’elle avait été autrefois sa nourrice, bien qu’il n’en conservât aucun souvenir. Sa simple présence le réconfortait, l’apaisait. Elle n’était qu’une domestique au palais, en charge du linge ou du service des repas, et, pourtant, elle était bien plus que cela pour lui. Lorsqu’il avait perdu sa mère, elle avait été là. Lorsque son père l’avait délaissé, elle était restée. Au fil des ans, elle était devenue sa seconde mère, en quelque sorte.

– Rude journée ? lui demanda-t-elle

Édouard sourit. Catherine avait le don de lire dans ses pensées et de savoir immédiatement que quelque chose n’allait pas. Il ne s’en offusqua pas, toutefois. Il était facile de lui parler. Il savait qu’elle comprendrait, qu’elle aurait les bons mots pour chasser ses idées noires.

– Rude journée, répondit-il simplement.

Elle remua le feu à l’aide d’un tisonnier et le raviva en utilisant un soufflet jusqu’à ce que de vives flammes jaillissent au milieu de l’âtre. Elle rangea les outils, se redressa et attrapa un bougeoir qu’elle alluma aussitôt. Elle fit le tour de la pièce, partageant la petite flamme avec chaque chandelier, redonnant à la chambre une lumière chaleureuse.

– J’ai quelque chose pour vous, dit-elle en se retournant vers Édouard. Enfin, pas exactement pour vous mais je suis certaine que Gustave pourra attendre un peu plus longtemps.

La vieille lingère lui adressa un large sourire avant de disparaître dans l’antichambre. Elle revint quelques instants plus tard, portant un plateau sur lequel se trouvait une assiette creuse qu’elle déposa sur la table de chevet du prince. Édouard pouvait sentir les effluves de la soupe de champignons monter à ses narines. Catherine s’assit sur le bord du lit et le regarda droit dans les yeux.

– Vous devriez lui laisser une chance.

Édouard soupira. Il ignorait ce que la vieille lingère voulait dire par là mais une chose était évidente. Elle savait.

– Comment l’avez-vous découvert ?

– Il se pourrait que je sois passée apporter son souper à votre père au moment précis où vous discutiez de l’affaire. Je n’avais pas l’intention d’écouter, je vous assure. Cela ne me regarde en rien. Mais je ne peux m’empêcher de m’inquiéter pour vous lorsque je vous vois ainsi. Est-ce que vous voulez en parler ?

– Non. Pas vraiment. Le reste du palais sera certainement informé de cette nouvelle dès demain de toute façon. Je ne sais pas si j’ai réellement envie de subir leurs regards curieux.

– Ne vous en faites pas pour cela. Vous avez l’art et la manière de les éviter, lui dit-elle en lui adressant un clin d’œil. Je veillerai à ce que la rumeur ne se propage pas toutefois, je vous le promets. Pas tout de suite du moins. Pour vous laisser quelques jours, le temps de vous y faire.

Édouard observa la vieille lingère. Elle portait sur lui ce regard compatissant qui lui allait si bien. Les années avaient passé, laissant sur son visage d’élégantes rides, coloriant ses cheveux jadis si clairs d’une subtile nuance de gris. Pourtant, il la voyait toujours de la même manière : une femme au cœur d’or, toujours prête à l’aider. Toujours fidèle. Toujours à ses côtés.

– Vous savez, votre père et votre mère ne se sont pas toujours bien entendus. Lorsque feue la reine Jeanne est arrivée au palais, nous avons tous cru qu’ils feraient chambre à part pour le reste de leurs jours. Ces deux-là ne s’aimaient guère et tous les serviteurs à Castelonde le savaient. Ils faisaient illusion dès qu’ils quittaient le palais ou qu’ils recevaient de la visite, bien sûr, mais ce petit jeu ne suffisait pas à nous tromper.

– Mes parents ne s’aimaient pas ? demanda Édouard, stupéfait.

– C’est le moins que l’on puisse dire.

– Mais… Je croyais qu’ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre ? Que c’était la raison pour laquelle le roi avait épousé une femme du peuple ? N’est-ce pas ce qui se dit ?

– C’est en effet la légende qui entoure leur mariage. Nous avions tous besoin d’espoir au sortir de la Grande Guerre. Ces deux-là avaient pour mission de nous en donner. Aux dépens de leur propre bonheur.

Édouard était sans voix. Il avait toujours cru ses parents inséparables, amoureux l’un de l’autre dès le premier jour. Jamais ils ne lui avaient raconté cela. Se pouvait-il qu’un mariage arrangé puisse réellement amener deux jeunes gens à se découvrir et à s’aimer ? Comme ses parents ? Il voyait enfin où la vieille lingère voulait en venir. Il sourit.

– Merci Catherine. Merci infiniment.

Elle lui rendit son sourire et se pencha vers lui pour le serrer dans ses bras. Les bras ballants, Édouard ne s’était pas attendu à cette réaction. Catherine avait toujours pris ses aises avec le protocole qui pouvait exister entre un domestique et un membre de la famille royale. Jamais elle ne se serait laissée aller à une telle manifestation de tendresse en public, bien évidemment, mais lorsqu’ils n’étaient que tous les deux, il n’y avait plus de prince ni de domestique. Plus de barrière. Juste lui et sa vieille nourrice.

– Merci, chuchota-t-il en la serrant à son tour.

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Cléo
Posté le 25/10/2020
Hello ! Me revoilà sur ton texte !

Comme Eryn, je trouve la réaction du roi trop timide. Je pense que, selon ce que tu veux rendre de lui, il devrait avoir une réaction plus "forte" d'un côté ou de l'autre. Soit très sévère (s'il a lui même fait le même sacrifice, cela semblerait justifié, qu'il estime que son fils doit faire son devoir, comme lui a dû le faire avant lui) ou peut-être très tendre. Bref, renforcer un peu cette réaction ne pourra qu'aider à la caractérisation du roi, mais aussi de son fils, via leur relation :)

J'ai bien aimé ce passage tendre avec la nourrice, qui lui révèle le secret de l'union de ses parents :). Pour le reste, un chapitre qui pose l'intrigue et qui va nous permettre de nous évader du château avec notre héros !
jubibby
Posté le 26/10/2020
Coucou !

Merci Cléo pour ton commentaire. Si je percevais que le travail sur mes personnages était un de mes points faibles, je me rends bien compte ici que la réaction du roi ne va pas du tout.

Je commence à réfléchir à une restructuration des premiers chapitres mais c'est une remarque que je garde à l'esprit pour renforcer l'attitude du roi.

Contente que tu aies aimé ce passage avec Catherine, j'aime beaucoup ce personnage !
Eryn
Posté le 25/09/2020
Non, une telle alliance n’aurait aucun intérêt = Bah si au contraire si ça évite les futures guerres…
Il interrompt son père sans la moindre politesse et celui-ci ne réagit pas ? Il pourrait lui faire une remarque, non ?
– Assis-toi, je te prie. = Assieds-toi ?
Bah oui, le mariage c’est pour faire la paix, il est pas très malin doudou ou quoi ?
Encore une fois, je trouve que notre Edouard est pour le moment un peu "mou", après 7 ans enfermés, pas étonnant qu'il soit dépressif, mais du coup ça nous fait un début d'histoire un peu lente... Peut être que la nouvelle reine va venir secouer les plumes de notre prince ? Je reste un peu sur ma faim encore une fois, mais c'est peut être un effet voulu dans ton texte, difficile de savoir. J'aurai aimé plus de rébellion de sa part, ou plus d'énergie. Qu'est ce que je ferais moi si j'étais prisonnière d'un château pendant 7 ans ? J'imagine que j'aurai fait les 400 coups, ou alors j'aurai mis le feu à ma prison dorée...
jubibby
Posté le 26/09/2020
Re !

Édouard n'a pas connu la Guerre puisqu'il est né après et il a grandi dans une ville prospère qui n'en a gardé aucun stigmate, du coup, sachant que les deux royaumes sont en paix depuis 20 ans, il ne voit pas l'intérêt de faire une alliance MAINTENANT. Je vais reformuler ce passage si ça n'est pas clair ^^

Maintenant que tu le dis, c'est vrai que le roi a une réaction un peu trop polie par rapport à l'irruption agressive de son fils. Il faut que je re-réfléchisse à ça.
Et merci pour la coquille, tu as raison !

Édouard n'était qu'un adolescent lorsqu'ils sont venus s'installer dans cette forteresse perdue au milieu de la forêt (~ 13 ans) et, à l'époque, il était profondément bouleversé par la perte soudaine de sa mère. Il s'est complètement recroquevillé sur lui-même et, même s'il a essayé de filer en douce via les passages secrets (mais l'unique sortie avait été bloquée), il n'a jamais trop cherché à se rebeller. Il connaît son rôle de prince héritier et l'a accepté mais c'est vrai que ce qui est bizarre ici (enfin, c'est ce que je comprends des retours qu'on me fait) c'est pourquoi il va voir son père MAINTENANT pour lui demander de rencontrer des gens et de retisser le lien qu'il a perdu en quittant Castelonde. Ça donne l'impression, comme tu dis, qu'il est mou et qu'il n'a rien tenté pendant 7 ans.

Bref, à creuser de mon côté. Dans tous les cas, un grand merci pour ton retour, ça m'aide beaucoup !
Eryn
Posté le 26/09/2020
Après ce n'est que mon avis à la lecture, c'est à remettre en perspective avec ce que te disent aussi les autres !
Kevin GALLOT
Posté le 14/09/2020
Le jeune homme se remit en route, se dirigeant vers la sortie qui se trouvait quelques mètres plus loin et qui débouchait dans le couloir qui conduisait

Ce dernier attrapa les parchemins qui recouvraient encore le canapé et quitta la pièce à reculons, plié en deux pour saluer le prince dans une révérence qui exaspéra Édouard au plus haut point

Édouard serra les poings, ignorant la douleur provoquée par ses ongles s’imprimant dans la chair de ses paumes. Il n’avait pas l’intention de capituler aussi facilement.

l’image d’un mariage heureux, l’image de deux êtres

Son visage était impénétrable, il ne laissait transparaître aucun sentiment

« Un jour, tu comprendras. Et j’espère qu’alors tu me pardonneras. » Ces paroles résonnaient en lui de façon amère. Que penser de ces quelques mots ? Pardonner ? Voilà quelque chose qu’il ne se sentait pas capable de faire. Rien ne pouvait excuser le comportement de son père. Jamais il ne pourrait oublier les années qu’il venait de vivre, seul, privé de sa mère, oublié de l’unique personne qui comptait encore à ses yeux. Non, cela lui semblait certain. Jamais il ne pourrait lui pardonner.

accrochés aux murs latéraux où perçait toute une série de fenêtres. Des torches avaient été allumées tout du long en prévision de la nuit qui ne tarderait pas à tomber. Au centre, un espace avait été laissé vide de tout meuble

Arrivé à destination, il s’arrêta devant une porte, sortit une clé de sa poche et l’introduisit dans la serrure. Il pénétra
Kevin GALLOT
Posté le 14/09/2020
Pardon j'ai déconné avec le post, je reprends :
Cette suite est très bien, je l'ai préférée au premier chapitre, toujours bien écrit, sans fautes, l'histoire avance avec les émotions des personnages, le mystère s'étoffe, bravo.
quelques remarques :
Le jeune homme se remit en route, se dirigeant vers la sortie qui se trouvait quelques mètres plus loin et qui débouchait dans le couloir qui conduisait... beaucoup de QUI

Ce dernier attrapa les parchemins qui recouvraient encore le canapé et quitta la pièce à reculons, plié en deux pour saluer le prince dans une révérence qui exaspéra Édouard au plus haut point >> Je suis tombé amoureux de cette phrase qui m'a arraché un rire

Édouard serra les poings, ignorant la douleur provoquée par ses ongles s’imprimant dans la chair de ses paumes. Il n’avait pas l’intention de capituler aussi facilement. >> J'ai eu mal pour lui. Cependant cette image se répète 3 ou 4 fois je crois, ça m'a semblé beaucoup

l’image d’un mariage heureux, l’image de deux êtres (2 fois image)

Son visage était impénétrable, il ne laissait transparaître aucun sentiment > c'est un pléonasme que tu peux éviter

« Un jour, tu comprendras. Et j’espère qu’alors tu me pardonneras. » Ces paroles résonnaient en lui de façon amère. Que penser de ces quelques mots ? Pardonner ? Voilà quelque chose qu’il ne se sentait pas capable de faire. Rien ne pouvait excuser le comportement de son père. Jamais il ne pourrait oublier les années qu’il venait de vivre, seul, privé de sa mère, oublié de l’unique personne qui comptait encore à ses yeux. Non, cela lui semblait certain. Jamais il ne pourrait lui pardonner. >> Ce passage me fait l'impression de multiples redites

accrochés aux murs latéraux où perçait toute une série de fenêtres. Des torches avaient été allumées tout du long en prévision de la nuit qui ne tarderait pas à tomber. Au centre, un espace avait été laissé vide de tout meuble >> répétitions de tout/toute

Arrivé à destination, il s’arrêta devant une porte, sortit une clé de sa poche et l’introduisit dans la serrure. Il pénétra >>> Arrivé à destination, il pénétra ? A moins que cette clé et cette serrure aient un rôle essentiel à jouer dans l'intrigue ?

Voilà, désolé pour toutes ces remarques, mais elles me semblent importantes, ton histoire est prenante et à juste besoin de plus de fluidité je pense. La scène du combat dans le vide m'a beaucoup plus, et certaines phrases de ce chapitre m'ont beaucoup touchées et d'autres fait bien rire (celles des gardes qui se relèvent précipitament)

A bientot
jubibby
Posté le 14/09/2020
Hello Kévin,

Un grand merci pour ton commentaire et tes remarques ciblées, j'ai éliminé le gros des répétitions lors de mes précédentes relectures mais je dois bien avouer qu'à force de lire et relire le texte, certaines finissent pas m'échapper. Je vais corriger tout ça !

Heureuse de savoir que ce chapitre t'a plu et tant mieux si j'ai pu te faire rire un peu haha ;)

A bientôt,
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