CHAPITRE 2 – LETTRES ET COMPLOTS

En général, lorsqu’on envoyait du courrier via le Centre Postal de Castelclair, on pouvait espérer que celui-ci ait atteint sa destination en moins d’une semaine. Toutefois, parmi les quatre lettres de Gabrielle, seulement trois arrivèrent à bon port.
Le premier à recevoir la sienne fut Harvey Moblot, imminent banquier du Roi Franklin 1er. Il exerçait, en toute logique, au palais de Lovelace. Demeure officielle des souverains castelclairinoix, située à Hautmur. C’était à la fois l’endroit où se produisaient les évènements en relation avec la famille royale et le lieu d’accueil de beaucoup de chefs d’État en visite. Le point de convergence du peuple lors des moments de joie, de crise et de peine. 

Harvey Moblot manqua de basculer de sa chaise au fil de sa lecture. Le postier royal crut bien devoir faire venir en urgence le tout aussi royal médecin. Quoiqu’il en soit, Harvey dû relire à plusieurs reprises le courrier qu’il tenait entre ses mains ; pour s’assurer que son esprit ne lui jouait pas des tours.
Gabrielle Gambon, la fille d’une ancienne connaissance à lui, expliquait la découverte qu’elle avait faite d’échanges – supposément secrets – entre sa mère et les membres du Conseil. Conseil auquel il avait appartenu plus de trente ans auparavant. La jeune femme, après avoir épluché en détail tous les écrits en sa possession, avait choisi de les contacter. Espérant réussir là où ils avaient échoué : donner naissance à l’Arbre. La tâche ne serait pas aisée, Harvey en convenait. Mais le vieil homme ne pouvait se résoudre à refuser l’invitation de Gabrielle. Surtout si celle-ci entrait également en relation avec les autres membres du Conseil, ce dont le banquier ne doutait pas.
Après une nuit courte à réfléchir intensément à ce qu’il devait faire, Harvey appela le rédacteur attitré de Sa Majesté : Maître Jean-Mark. Présentement cloué au lit par une intoxication alimentaire, ce dernier fit dépêcher son plus jeune étudiant. Un rat nommé Benjamin, toujours poli et avide des bons conseils de ses professeurs. Lorsque Benjamin alla remettre le pli au postier royal, Harvey réalisa qu’à aucun moment Gabrielle ne précisait quand elle souhaitait réunir ledit Conseil.

Celui qui reçut sa lettre en second n’était nul autre que Sébastian Laize, l’ami d’enfance de Gabrielle. Zigzagant dangereusement, Sébastian revenait de la taverne quand il remarqua qu’un balbuzard patientait silencieusement devant chez lui. 
Construite par son père dans sa jeunesse, la maison se trouvait non loin d’un récif escarpé où l’homme aimait s’adonner à la pêche. Lorsqu’il eut décidé d’aller vivre seul, Sébastian pensa d’emblée à cette petite bâtisse en bois usé. Il rêvait d’une vie simple, à proximité de la baie qui l’avait vu grandir. Le bûcheron poussa la porte ; immédiatement l’oiseau déposa le courrier qu’il transportait sur le bureau près de l’angle jouxtant l’unique fenêtre, qu’un mince rideau pourpre masquait. Le lit se tenait en face du placard.
D’abord intrigué, Sébastian se renfrogna rapidement lorsqu’il vit le nom de l’expéditeur. Que pouvait bien lui vouloir Gabrielle Gambon ? Voilà des années qu’ils n’étaient plus en contact, et il ne comptait pas faire en sorte que la situation change. Avec brusquerie, le jeune homme ouvrit le parchemin qu’il lut d’une traite. Il s’attendait à tout, sauf à ce que son amie d’enfance ne le sollicite pour rejoindre un groupe secret censé œuvrer pour la Paix. Sébastian abandonna la missive de Gabrielle sur son bureau et alla se coucher sans plus tarder ; un horrible mal de tête commençait à le lancer. Les effets de l’alcool combinés à la rancœur qui refaisait surface le submergèrent.

Arriva alors le tour de Chiu-Ly Hwan, une modeste vendeuse d’étoffes. Comme tous les jours depuis plus de quarante ans, Chiu-Ly proposait aux clients des tissus issus de tous les payîles ; et aux teintes plus chatoyantes les unes que les autres. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, sa silhouette fine et allongée comme une branche de roseau se tenait immanquablement derrière son étalage, ses interminables robes claquantes et son chignon frémissant au gré des bourrasques.
En ouvrant sa lettre, Chiu-Ly n’eut aucune expression. À croire qu’elle s’attendait à ce qu’un jour ou l’autre, quelqu’un essaie de poursuivre l’œuvre de Blid. Le pli était signé d’un nom qui lui évoquait quelque chose. Avec l’âge, et le Temps, sa mémoire lui semblait se diluer comme de l’encre sur un parchemin détrempé. Elle lut la missive une seconde fois, comme pour confirmer que tout cela était bien vrai. Ses mains tremblèrent légèrement sous l’effet de l’émotion, et elle afficha un sourire complaisant, comme rarement l’on pouvait en apercevoir sur son visage sillonné de rides. Chiu-Ly délaissa la lettre sur un coin de table ; elle retourna à sa lecture d’un journal froissé. De cette façon, la gazette paraissait aussi furieuse que le vent qui s’ébrouait dehors.

Le troisième courrier aurait dû se retrouver dans la boîte aux lettres d’un certain Rufus Barbet, espion de son état.

Gabrielle n’espérait pas que Harvey, Rufus, Chiu-Ly et Sébastian répondent. Elle faisait appel à leur vigilance et à leur discrétion. D’ailleurs, elle n’avait sciemment pas précisé de date. Chacun devrait se rendre à l’endroit indiqué au moment qui lui semblait le plus propice. Richard louerait une chambre non loin et guetterait l’arrivée de ceux que Gabrielle attendait. Un séjour, tous frais payés par sa patronne, à n’avoir rien d’autre à faire que zyeuter sur l’auberge d’en face. Cela avait des airs de vacances pour lui. D’autant plus que le besoin de Gabrielle de reconstituer ce Conseil commençait à tourner à l’obsession. Cela faisait maintenant plusieurs mois qu’ils restaient cloîtrés au manoir parental, analysant lettre sur lettre. 

Ce matin-là, Richard trouva devant le portail de la gentilhommière une imposante diligence tirée par un taureau occupé à faire sa sieste. À peine avait-il fait un pas en direction du véhicule, que sa portière s’ouvrit sur un vieil homme à l’allure austère. Le chauffeur de Gabrielle était venu chercher le courrier, il repartait avec des ennuis.
L’inconnu s’avança jusqu’à la grille, un sourire poli fixé aux lèvres et une serviette en cuir coincée entre les mains. En levant les yeux, il remarqua des restes de fortifications qui entouraient le manoir, de part et d’autre du portail. Une tour, pas plus haute que les cerisiers alentour, tenait elle encore debout. Tout cela fut mis en place lorsque le domaine dut faire face aux conflits opposant les comptes aux barons de Castelclair. Plus tard, les fortifications eurent leur utilité, lors de la rébellion des animaux et des créatures fantastiques ; alors que l’Homme en ce temps-là affirmait sa supériorité.
La grandeur du domaine offrait au visiteur un tendre et éblouissant spectacle. Le manoir brillait des reflets du soleil sur les vingtaines de fenêtres visibles, et l’on distinguait le chant des oiseaux qui allaient et venaient, pourfendant l’air au passage. Le tout bercé par le doux son de l’eau de la rivière exerçant sa danse au pied de la côte. Son regard se posa fixement sur Richard.
— Bonjour, fit-il sans se défaire de son enjouement. J’aimerais m’entretenir avec mademoiselle Gambon.
Rien qu’au ton de sa voix, on pouvait comprendre qu’il s’agissait du genre d’homme qui avait l’habitude d’être écouté. Mais, à son costume écarlate sur lequel retombait une cravate blanche, Richard devina sans peine l’identité de ce visiteur impromptu.
Richard hissa les yeux vers les hauteurs de la chambre de sa patronne, les rideaux étaient ouverts. Laissant filtrer un torrent de lumière brute dans la pièce. Si Gabrielle était levée, c’est qu’elle devait être au sous-sol. Tentant de déchiffrer de nouveaux indices dans les correspondances de sa mère. 
Il devait trouver un moyen d’empêcher ce type d’entrer. Mais avant que Richard eut le temps de faire ou dire quoi que ce soit, l’individu poussait déjà la grille et remontait le chemin jusqu’au manoir. D’un pas rapide, Richard se pressa pour ouvrir lui-même la porte au vieil homme. Il s’agissait là plus de prudence que de politesse.
Par chance, Gabrielle se trouvait à la cuisine et se servait une tasse de chocolat chaud. Ni une ni deux, le vieillard se jeta sur elle en dépliant une main arachnéenne.
— Eban Peupliet, se présenta-t-il solennellement.
La jeune femme, qui côtoyait pour la première fois un Aranorien, paraissait troublée par le rude accent du vieil homme ; traînant en longueur les voyelles et déformant les syllabes. À Portvert, l’accent était plus doux et mélodieux, donnant à ses habitants un air plus convivial.
Gabrielle serra la main avec un enthousiasme trop rebondissant pour être sincère. Elle baissa les yeux sur la serviette que tenait son indésirable visiteur. Sur le cuir fatigué, on avait frappé un blason connu de tous : une épée entourée d’une paire d’ailes. La signature du Steteritrium, temple où l’on honorait les Bellator.
Le Steteritrium était une monarchie absolue représentée par le Grand Dévoué, auquel revenait les pouvoirs exécutifs, législatifs et judiciaires. En théorie, le Grand Dévoué déléguait ses prérogatives. En pratique, il était tout autre. C’était un homme avide et qui désirait plus que tout étendre la Sainte Autorité sur de plus vastes territoires. Qu’il se tienne ainsi dans son vestibule ne présageait rien de bon.
— Une tasse de café, peut-être ? Ou préférez-vous du thé ? proposa Gabrielle.
La bouche d’Eban Peupliet s’étira en un sourire fripé, qui n’avait absolument rien de sincère. Il manquait visiblement d’exercice. La jeune femme et lui avaient de toute évidence des choses à dissimuler, et d’autres à se révéler.
— Je vous remercie, mademoiselle Gambon. Mais nous devons avoir une conversion, et hors de ces murs, précisa-t-il au moment où son hôte lui indiqua l’un des salons. Voyez-vous, le Steteritrium surveille ce que vous faites, depuis plusieurs mois, annonça-t-il sans s’en cacher. Mais nous ne sommes pas les seuls à garder un œil sur vous.
À présent, Gabrielle rageait. Elle se sentait stupide d’avoir pu imaginer que la plus haute instance dans ce monde ne viendrait pas mettre son nez dans ses affaires. Quand il s’agissait de pouvoirs et de religion, il fallait se montrer prudent. 
Elle inspira profondément, et afficha un masque de sérénité.
— Dans ce cas, Monseigneur, Richard va vous conduire dans le Salon. Nous irons déjeuner au Musée d’Histoire Extranaturelle. Pour cela, je dois aller faire un brin de toilette. Veuillez m’excuser.
Gabrielle n’avait pas encore tout à fait franchi le premier palier des escaliers qui menaient à l’étage, qu’elle se retourna vivement.
— Richard, l’appela-t-elle. Proposez au taureau de la diligence de Monseigneur Peupliet un rafraîchissement. La route depuis Aranore a dû être éreintante pour cette pauvre bête.
Richard opina et lui tourna de nouveau le dos.
Le chauffeur qui approchait doucement d’une soixantaine bien tassée était pour Gabrielle ce qui ressemblait le plus d’un ami. Il l’assistait dans ses tâches de tous les jours. Il la soutenait dans ce qu’elle entreprenait et était toujours prêt à la réconforter en cas de besoin. Richard était le dernier vestige de l’époque où ses parents demeuraient en vie. Et heureusement qu’il était là, sinon elle se sentirait bien seule dans cet immense manoir.
Après une douche rapide, Gabrielle enfila une robe d’un vert passé et couvrit sa tête d’un chapeau aux mêmes couleurs. Quand elle leva le nez vers le ciel bleu, dépourvu du moindre nuage, elle chaussa une paire de besicles aux verres teintés pour protéger ses yeux.
— Prenons un taxi, dit-elle alors qu’ils avançaient vers la grille dorée du manoir. Laissons votre monture se reposer les pattes.
Eban Peupliet approuva et héla un taxi. Dans la minute qui suivit, une Seat 600 d’un rouge rutilant s’arrêta devant eux. Le vieil homme ouvrit la portière passager à Gabrielle d’un geste galant. Ils entrèrent dans l’habitacle feutré du véhicule qu’une unique lampterne éclairait.
— Où c’est qu’j’vous dépose, m’sieur dame ? voulut savoir le conducteur, un Panotéen aux longues oreilles rosies par le vent froid qui soufflait au-dehors.
Gabrielle indiqua leur destination avant de se lancer dans la contemplation du paysage par la vitre. Le Grand Dévoué, lui, feuilletait d’un air distrait les documents qu’il rangeait dans sa serviette. Le trajet se déroula dans un silence religieux.

Le Musée d’Histoire Extranaturelle était un bâtiment aux dimensions gigantesques et d’une magnifique allure. Érigé il y a maintenant plus de deux-cents ans, ce lieu du Savoir dominait tous les édifices aux alentours. La flèche qui se dressait au sommet de sa coupole aurait pu, si elle l’avait désiré, caresser le ventre rond des nuages. En leur absence, on pouvait apercevoir à l’extrémité de cette flèche la minuscule silhouette de la girouette qui représentait un dragon. Tout en verre, le Musée étincelait tel un phare en cette journée ensoleillée.
Une fois à l’intérieur, l’endroit donnait l’illusion d’être coupé du monde. À aucun moment, le capharnaüm extérieur ne franchissait les deux portes coulissantes qui conduisaient au hall principal. Gabrielle et Eban Peupliet prirent chacun un ticket d’entrée, et se glissèrent dans la première galerie qu’ils trouvèrent. Au milieu des conversations chuchotées et des exclamations émerveillées des enfants, d’impressionnantes créatures empaillées fixaient les visiteurs. Trolls, griffons, loups-garous, Elfes, cerbères, dragons et autres krakens se tenaient là pour l’immense plaisir des petits et des grands. Une fresque, peinte sur l’entièreté d’un mur, représentait une carte des quatorze payîles et des vingt-et-un payîlots qui constituaient le Monde.
Mais ils n’étaient pas venus flâner, alors sans un regard pour ces êtres disparus ou en voie de l’être, ils se dirigèrent aussitôt au restaurant du Musée. Une fois les portes à doubles battants franchies, les cliquetis incessants des couverts que maniaient les clients et le brouhaha provenant des cuisines leur parvinrent de plein fouet. Une serveuse, une centauresse à la robe brune tachetée de blanc, s’avança vers les deux nouveaux arrivants avec un sourire affable. Le badge épinglé à sa poitrine indiquait qu’elle se prénommait Carelle.
— Monsieur, madame. Bienvenue. Suivez-moi, je vous prie.
Accompagnant le geste à la parole, elle les conduisit à une table un peu à l’écart ; elle leur offrait une vue sans pareille sur les luxuriants jardins du Musée. La serveuse posa deux cartes des menus et s’en alla s’occuper d’autres clients, le temps qu’ils se décident. Dans un silence qui commençait à devenir pesant, Gabrielle et Eban Peupliet examinèrent la liste des plats.
— Vous avez fait votre choix ? demanda Carelle avec son indéfectible sourire.
Gabrielle jeta un dernier regard à la carte.
— Je vais prendre une salade de lentilles vinaigrette sucrée à la moutarde.
— Pour moi, ce sera une salade de Saint-Jacques à la sauce ponzu, ainsi qu’une bouteille de vin blanc, fit savoir le Grand Dévoué.
— Je vous apporte tout ça dans un instant, répondit la serveuse en notant la commande.
Tandis que Gabrielle regardait la jeune centauresse disparaître derrière les lourdes portes des cuisines, Eban Peupliet tourna vers elle ses yeux ternes. Soudainement, il n’avait plus rien de souriant. Le vieil homme avait maintenant des allures de dangereux prédateur. Alors, Gabrielle écouta très attentivement ce qu’il avait à lui dire.
— Mademoiselle Gambon, sachez que je vous suis extrêmement reconnaissant du temps que vous m’accordez.
Elle se fit la remarque qu’il ne lui avait pas réellement laissée le choix. Mais soit.
— Votre maman, paix à son âme, était une amie. Nous nous étions connus au collège Reihan. À cette époque, Joanne avait encore foi dans le Steteritrium. Avant qu’elle ne rencontre votre père. D’ailleurs, je peux vous assurer que s’il n’avait pas fait fortune en vendant ce précieux Linen… il serait resté le vaurien qu’il était. Alors, vous vous doutez bien qu’à partir du moment où il s’est débarrassé du Livre, nous avons gardé un œil sur lui.
Le Grand Dévoué s’interrompit, le temps que la serveuse pose les assiettes devant eux. Il reprit dès qu’elle eut tourné les talons.
— Mais, finalement, ce n’est pas de votre défunt père que nous aurions dû nous méfier. Non. Du moment où votre mère est entrée en contact avec monsieur Médéya, nous aurions dû deviner ce qui se passerait.
Peupliet leur servit à chacun un grand verre de vin, en avala une lampée et s’attaqua à sa salade de Saint-Jacques. Alors qu’elle gobait une cuillerée de lentilles, Gabrielle louchait sur les couverts du vieil homme. Il y avait, dans sa façon de couper en deux sa nourriture, quelque chose de redoutable. Il n’en avait probablement pas l’air, mais elle était persuadée que cet homme pouvait être extraordinairement dangereux.
— Malheureusement, nous avons sous-estimé Blid Médéya, avoua-t-il. Enfin bon, quoi qu’il en soit c’est inutile de ruminer le passé, dit le Grand Dévoué en s’essuyant la bouche. Parlons plutôt de vous, ma chère. Il y a trois jours, vous avez envoyé des lettres.
— Le Steteritrium a-t-il trop de temps libre, pour se retrouver à surveiller le courrier de ses fidèles citoyens ? s’enquit Gabrielle, arborant une mine narquoise.
Le Saint Monarque accusa le coup avec une moue amusée.
— Non, mademoiselle Gambon. Seule une poignée de votre correspondance nous intéresse, à vrai dire. Vous devinez desquelles, je suppose. Tous, à l’exception de monsieur Barbet, ont reçu leur lettre.
Gabrielle rangea sa cuillère sur le côté droit de son assiette et but une gorgée de vin blanc. Enfant, elle était réservée et n’osait pas faire preuve de répondant lorsque c’était nécessaire. À présent, elle n’était plus une petite fille et elle ne se taisait plus.
— Je vous vois venir, avec votre air de grand méchant de contes. Vous allez me dire de stopper tout ça, que nous empiétons sur vos plates-bandes. Et, si jamais je refuse, vous commencerez à me menacer. Sachez, mon bon monsieur, qu’en entreprenant une telle chose je n’ignorais pas que la mort ferait partie du voyage. De ce fait, vos intimidations n’auront aucun effet sur moi.
Tout du long où la jeune femme avait parlé, le Grand Dévoué l’avait écoutée avec un amusement palpable.
— Je crois que vous avez lu trop de romans d’aventure, très chère, plaisanta Eban Peupliet. Au contraire, le Steteritrium et votre petit Conseil en devenir nourrissent la même ambition. Voyez-vous, malgré nos infinies ressources, il y a une chose sur laquelle nous n’avons pas réussi à mettre la main. Nous n’avons pas localisé le fameux hôtel dont parle votre mère à Blid.
Gabrielle devinait ce qu’il allait dire.
— Ce que vous propose le Steteritrium aujourd’hui est très simple. Ensemble, travaillons main dans la main. Vous savez où se trouve l’hôtel Stocker. Ne cherchez pas à nier, mademoiselle, dit-il lorsqu’elle ouvra la bouche pour le couper. Réunissez les membres de votre Conseil, allez à cet hôtel et donnez naissance à l’Arbre. Dès lors que tout ça sera fait, l’Arbre de Vie deviendra la propriété du Steteritrium.
Les rouages de l’esprit de Gabrielle s’activèrent, imaginant ce que pourrait bien faire l’une des plus puissantes autorités en ce bas monde une fois en possession d’un tel pouvoir. Instaurer la Paix tant désirée par le premier Conseil ? Elle en doutait fortement. Connaissant la réputation du Steteritrium et son envie constante d’asseoir son absoluité, il y avait fatalement autre chose derrière tout ça. Et bien que ses méninges cogitaient à plein régime, Gabrielle n’arrivait pas à mettre le doigt sur ce que cela pourrait être. La serveuse la coupa dans ses réflexions.
— Est-ce-vous prendrez des desserts, monsieur-dame ?
Le Grand Dévoué se composa instantanément une expression débordante d’une bienveillance écœurante.
— Juste un café pour moi, s’il vous plaît.
— Madame ? l’interrogera Carelle, son crayon suspendu au-dessus de son bloc-notes.
— Une crème d’amande au sirop d’érable, je vous prie.
La serveuse partie, Peupliet braqua de nouveau son regard sur Gabrielle.
— Il y a toutefois une dernière chose que nous attendons de vous. L’histoire des Bellator est connue de tous, cependant ce que le commun des mortels ignore c’est qu’il existe une descendance à nos Dieux.
Durant une seconde, il savoura l’effet de cette révélation sur son interlocutrice. Le religieux la sentait prête à lui lancer au visage qu’il n’était qu’un menteur. Et il ne pourrait la blâmer, le secret ayant était parfaitement gardé au sein des murs du Steteritrium.
— Vous… vous êtes certain qu’il s’agisse de la descendance directe des Bellator ? bredouilla Gabrielle le souffle coupé.
— Absolument certain, garantit le vieil homme. C’est d’ailleurs pourquoi nous voulons que vous éliminiez cet enfant. Nous ne pouvons nous permettre qu’un jour il décide de prendre la place qui lui revient de droit.
Pour la troisième fois depuis le début du repas, la serveuse fit son apparition. Déposant café et dessert avant de glisser la note sur la table. Eban Peupliet lut en biais l’addition.
— C’est moi qui régale, ce midi, annonça-t-il guilleret. Vous trouverez toutes les informations nécessaires là-dedans.
Et il tendit à Gabrielle les documents que contenait sa serviette en cuir.

Encore sonnée par la demande que lui faisait le Steteritrium, Gabrielle décida de marcher sans but dans les galeries du Musée d’Histoire Extranaturelle. Le Grand Dévoué, lui, était reparti après avoir réglé l’addition. Il l’avait de nouveau remercié pour le temps, précieux, qu’elle lui avait octroyé.
Le vieil homme savait qu’en utopiste qu’était la jeune Gabrielle, elle exécuterait sans trop de problèmes ses ordres. C’était le cœur léger qu’il était retourné au domaine Gambon, retrouver sa diligence et reprendre la route pour le payîle d’Aranore.

Gabrielle pénétra dans l’aquarium que le Musée abritait. Plongée dans ses pensées, elle prêtait à peine attention aux sirènes, requins marteaux, grindylow et autres serpents arc-en-ciel qui se mouvaient dans un gracile ballet. Ce ne fut que lorsqu’elle entendit son nom résonner dans les haut-parleurs de la galerie, que la jeune femme reprit pleinement conscience de ce qui l’entourait.
— Mademoiselle Gabrielle Gambon est attendue à l’accueil. Mademoiselle Gabrielle Gambon est attendue à l’accueil, répétait inlassablement la voix grésillant.
Alors elle se rendit à l’accueil, où l’attendait avec un air d’impatience frappant une gargouille aux lunettes sévères. Sans aucune cérémonie, elle lui flanqua le combiné du téléphone qu’elle tenait entre ses griffes de pierre.
— Allô ? souffla Gabrielle, incertaine.
Il y eut un reniflement à l’autre bout de l’appareil, qu’elle reconnut immédiatement.
— Mademoiselle, dit Richard, Monseigneur Peupliet est tout juste parti il y a une poignée de minutes. Je me devais de vous prévenir : il posait tout un tas de questions concernant l’expédition que vous projetez à Baspic. L’avait l’air drôlement au courant de ce qu’on prépare.
Gabrielle soupira, ne sachant pas si elle devait parler au chauffeur-majordome de la discussion qu’elle venait d’avoir avec le Grand Dévoué.
— Ne vous en faites pas, Richard. Le Steteritrium ne nous causera pas d’ennui, décida-t-elle de mentir.
Derechef un reniflement, Richard était sceptique, mais n’en dit rien.
— Bien, mademoiselle. C’est vous qui voyez, de toute façon. C’est vous la cheffe. Je vous attends au manoir alors. Ne tardez pas, le repas sera servi dans une p’tite heure.
Il avait lâché cette dernière phrase sur un ton paternel, de celui qui s’inquiète pour son enfant quand il mentait. Gabrielle n’aimait pas cette idée, mais estimait qu’il s’agissait de la meilleure chose à faire. Elle ressentait le besoin de le protéger. Mais de quoi, elle ne savait pas vraiment. Malheureusement, elle apprendrait bien trop tard que toutes ses précautions auront été inutiles.
Sur ces mots, Richard raccrocha. Laissant Gabrielle avec pour seule compagnie une incessante vague de « bip bip bip... ».

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