Chapitre 2 : Les Cartes

Après un moment à déambuler dans le Quartier des Sorcières, entre les grandes maisons aux beaux jardins, les salons de thé chique, et les restaurants gastronomiques, les deux amies arrivèrent enfin dans la Rue des Légendes où elles retrouvèrent l’imposant manoir de la famille Moonfall. Dès qu’elles s’en approchèrent, les hautes grilles qui l’entouraient s’ouvrirent en grand pour les laisser passer. Quelques pas plus loin, se dressait l’imposante maison – sans doute l’une plus grande de Riverfield.

Emily passa bien vite devant Amélia et lui ouvrit grand la porte. Elle lui adressa un clin d’œil et un petit sourire complice, s’inclinant bien bas dans une révérence théâtrale exagérée pour l’inviter à entrer. Rassurée, Amélia lui rendit son sourire – non sans retenir un petit rire – et entra dans le hall du manoir.

Le bruit de ses pas résonnèrent dans l’imposant vestibule où planait un silence religieux. Emily referma la porte derrière elle en toute discrétion avant d’aider Amélia à retirer son manteau et ses gants qu’elle s’empressa de ranger dans un coin.

Amélia regarda pensivement la pièce qui s’étendait autour d’elle. Elle était quasiment certaine que rien que le hall de sa maison aurait pu accueillir deux maisons de fée, un joyeux gâchis de ressource et d’espace au service de quoi déjà ? Ah, oui ! le privilège de montrer à tous la richesse de la première famille du pays et son pouvoir sur les autres.

Les murs, parfaitement blanc qui l’entouraient semblaient immensément trop grand. À ses pieds, un sol de marbre blanc décoré de lignes turquoise dessinaient des formes géométriques sous ses semelles. À sa droite, une grande porte à double battant, sculptée dans un bois d’if importé d’elle ne savait plus quelle région d’Osha, donnait sur la grande salle à manger. À sa gauche, une porte-vitrée plus grande encore donnait sur un immense salon où se confondaient fauteuils, canapés, tables basses, guéridons, vitrines, secrétaires, bibliothèques, chandeliers et méridiennes. Sans compter les innombrables tableaux et le lustre de cristal qui pendait majestueusement au plafond au centre de la pièce. Juste en face de l’adolescente s’élevait un immense escalier de marbre blanc, recouvert d’un épais tapis pourpre, dont la rambarde d’acajou sculpté brillait de mille feux.

Et, debout au milieu de ses marches reluisantes, se dressait Azura Moonfall, un regard sévère fixé sur sa fille. Sa main gauche glissait avec légèreté sur la rambarde éclatante alors qu’elle descendait avec la lenteur et la grâce d’une reine l’imposant escalier décevant le premier étage.

S’il y avait bien une chose qu’Amélia n’avait pas hérité de sa mère, c’était sans nul doute ces yeux-là. D’un bleu turquoise acéré, la dame fusillait du regard son enfant, debout juste au pied de l’escalier. Grande et mince, ses longs cheveux auburn dévalaient son dos en une cascade brillante et disciplinée. Sa peau était claire, presque pâle et ses lèvres d’un rouge assommant. Elle portait l’une de ses robes couleur de nuit, dont le tissu satiné dévalait ses hanches jusqu’au sol avec fluidité.

Tout en elle forçait le respect et l’admiration.

Pourtant, Amélia ne pouvait s’empêcher de lui trouver des airs un peu rude et froid derrière son visage aux traits fins. Plus elle regardait sa mère, et plus elle lui trouvait l’air d’une princesse des glaces gâtée et hautaine. Tout ce qu’elle pouvait détester chez les nombreux aristocrates de la Cour des Sorcières, elle le retrouvait sans mal chez sa mère. Il lui arrivait presque à en regretter d’être née Moonfall.

Azura ne prit même pas la peine de descendre les quelques marches qu’il lui restait pour se retrouver face à sa fille. À la place, elle la toisa du haut de ses marches, la dominant de sa hauteur. Elle fronça alors de fins sourcils bruns et jeta un regard dédaigneux à son enfant. Il semblait à Amélia que l’apparition de sa mère avait totalement éclipsé la présence d’Emily. S’il elle n’avait pas été attentive, elle aurait presque pu ne pas l’entendre retenir sa respiration quelques pas derrière elle.

– Tu es en retard, annonça Azura d’une voix traînante. Où étais-tu ?

Il en allait toujours ainsi avec sa mère. Pas de « Bonjour » ou de « Comment ça va ? ». À croire que les bonnes manières dont se souciait tellement Azura ne s’appliquaient pas à elle. 

– En ville, finit par répondre Amélia. Je me baladais avec Emily.

– Encore ? grimaça sa mère en fusillant la fée du regard dans le dos d’Amélia avant de reporter son attention sur sa fille. Amélia, combien de fois faudra-t-il que je te le dise : une Moonfall…

– Ne devrait pas se balader dans les rues seule avec une fée, la coupa sèchement Amélia dans un soupir exaspéré sans quitter sa mère des yeux.

Ses sourcils se froncèrent davantage, déformant les traits si harmonieux d’Azura dans une expression des plus sévères. N’importe qui aurait pâli et demandé pardon face à un tel regard. La jeune fille sentait d’ailleurs son amie trembler juste derrière elle. Mais pas Amélia. L’adolescente avait l’habitude de ce regard et ça ne lui faisait plus rien. Au contraire, la sorcière lui rendait un regard froid et détaché, presque ennuyé, qui avait le don de la faire enrager plus encore. Elle savait que sa mère ne se servirait jamais de ses griffes azures contre elle, alors voir ses prunelles briller de magie ne lui faisait pas peur.

– Dans ce cas…

– Mère, n’avez-vous pas autre chose à faire ? la coupa de nouveau Amélia sans ciller.

– Gare à ton langage jeune fille, siffla Azura entre ses dents blanches. Mais tu as raison, dit-elle soudain en reprenant contenance, son expression se dérida d’un coup alors qu’elle reprenait sa descente des escaliers. Ce soir pour le dîner nous recevons des invités de marque. Aven Lerouge a très aimablement accepté de se joindre à nous pour la soirée avec quelques-uns de ses amis proches. J’ose espérer que tu te tiendras mieux que la dernière fois.

Amélia serra les dents alors que sa mère se plantait devant elle. Si elle espérait vraiment qu’elle allait supporter les paroles acerbes de cet idiot d’Aven toute la soirée elle pouvait toujours courir. La dernière fois, elle avait perdu son calme, elle le reconnaissait mais ne regrettait rien. Cet après-midi-là, ses tantes Nausicaa et Luvenia durent s’y prendre à deux pour la contenir tant elle avait été furieuse. Une partie du manoir en portait toujours les stigmates. Ce jour-là, elle l’avait brisé en deux et pour son plus grand plaisir, Aven avait pâli jusqu’à presque se confondre avec les murs. Non, décidément elle ne pouvait rien promettre, cela dépendrait uniquement de lui. S’il n’était pas capable de garder sa langue de vipère dans sa bouche, alors il n’avait qu’à s’en prendre à lui-même si les choses dégénéraient encore.

– Soit prête pour dix-sept heures précise, acheva Azura. Suis-je claire ?

– Limpide, mère, grinça Amélia pour toute réponse.

Azura sourit et se détourna, elle allait ouvrir les grandes portes de la salle à manger quand elle se retourna.

– Oh, j’allais oublier. Ton frère t’attend dans sa chambre. Et, Emily ?

– Oui madame ? s’avança la fée, anxieuse.

– J’ai fait préparer la robe d’Amélia pour notre sortie au théâtre de la semaine prochaine, je compte sur toi pour en prendre soin.

– Bien madame, s’inclina la jeune fille.

– Et une dernière chose.

Les portes grandes ouvertes derrière elle, Azura planta un regard venimeux sur Emily qui pâlissait à vue d’œil.

– Pas de coiffure à la mode féerique, c’est compris ? Je veux que les cheveux d’Amélia soient coiffés comme devraient l’être ceux d’une véritable Moonfall.

Elle jeta un dernier regard à sa fille avant de se détourner.

– Qu’elle en ait au moins la coiffure, puisqu’elle incapable d’en avoir le comportement.

– Bien madame.

Puis elle disparut dans un claquement de porte sonore qui résonna un moment dans le hall avant de s’éteindre. Emily se souvint soudain comment respirer, posant une main sur sa poitrine pour calmer les battements frénétiques de son cœur. Elle avait beau travailler pour Amélia depuis des années, la jeune fée ne se faisait toujours pas au regard et au venin de l’impressionnante Azura Moonfall.

Amélia, elle, enrageait. Sa mère était vraiment la pire des sorcières. Comment pouvait-elle lui imposer de la sorte Aven Lerouge ? C’était de loin la personne qu’elle détestait le plus au monde, sans compter sa famille de sorcier de sang. Rien de bon ne sortait jamais de leur manoir. La jeune fille aurait préféré dîner en tête à tête avec le pire des monstres plutôt que de devoir rester plus d’une minute dans la même pièce que ce maudit sorcier.

Amélia soupira, lançant un regard d’excuse à son amie derrière elle avant de monter les marches de l’escalier jusqu’au premier étage. Là, dans un couloir sombre aux mille et un tableau coloré et animé, elle serra les dents. Certains portraits lui faisaient signe, d’autre lui soufflaient des mots d’encouragement. Mais rien n’y faisait, la colère ne faisait que monter et menacer d’exploser à tout moment.

– Inviter ce crétin de Lerouge à dîner, non mais quelle idée ! bougonna-t-elle. Sa famille est la pire de tout le pays.

– Tu n’exagères pas un tout petit peu ?

Amélia sursauta et releva brusquement les yeux. En face d’elle, cramponné au mur se tenait nonchalamment son frère aîné, Azriel. Un sourire bancal aux lèvres, il fixait de ses yeux bleu clair sa sœur. Elle lui trouvait un teint plus pâle que la dernière fois qu’elle l’avait croisé. Même ses cheveux semblaient plus foncés, plus ternes. Ses joues ne s’étaient-elles pas un peu creusées de nouveau ? Et ces cernes, n’étaient-ils pas un peu plus clair la veille ?

– Azriel ! s’écria la jeune fille en se précipitant vers lui pour le soutenir. Mais qu’est-ce que tu fais hors de ta chambre tout seul ? M. George !

– Mais je m’ennuie à mourir ! protesta le garçon en s’appuyant un peu plus sur sa sœur.

– Ce n’est pas une raison, gronda la jeune fille. M. George ! appela-t-elle encore.

– Oh, c’est quoi ce sac-là ? l’ignora Azriel en se penchant vers Emily. Dis, c’est pour moi ? Tu m’as encore ramené un cadeau ?

– Pas touche ! dit-elle en claquant la main que son frère tendait vers le sac. Tu n’as pas le droit d’y toucher tant que tu ne seras pas de nouveau dans ton lit. M. GEORGE !

Azriel se tourna malicieusement vers Emily qui lui souriait toujours.

– Emily, toi qui es si sage et gentille, dis-moi, qui a-t-il dans ce sac ? C’est pour moi pas vrai ? Allez, s’il te plait Emily !

Pour toute réponse la fée mima d’un geste de main la fermeture de ses lèvres dont elle jeta la clé. Azriel explosa de rire. Amélia s’impatientait, cherchant toujours à ramener son frère dans sa chambre. Mais son poids se faisait de plus en plus lourd sur son épaule et elle allait bientôt lâcher.

– M. GEORGE !

Azriel ricana alors que le vieux majordome apparaissait enfin à l’angle du couloir. Son visage plein de ride pâlit quand il vit le garçon quasi écroulé sur sa sœur. Il se précipita vers eux, aidant Amélia à soutenir son frère alors qu’Emily les suivait tranquillement, refermant la porte de la chambre derrière eux. Une fois à l’intérieur, Amélia laissa M. George aider son frère à s’installer dans ses draps. Elle s’écroula à bout de souffle sur le bord du lit avant de fixer un regard plein de gratitude sur le vieux majordome.

– Merci, souffla-t-elle.

M. George lui sourit, faisant remonter les coins de sa moustache bien taillée.

– Alors ? trépigna d’impatience Azriel en se redressant dans ses couvertures. Tu vas enfin me dire ce qu’il y a dans ce sac ?

– Franchement je ne sais pas, avoua-t-elle non sans un sourire en coin, tu t’es montré drôlement imprudent.

– Roh, tout de suite les grands mots !

Emily et M. George se regardèrent, retenant avec beaucoup de difficulté un éclat de rire.

– Et si je vous faisais un peu de thé ? proposa d’une voix douce le vieil homme.

– Volontiers, merci, sourit Amélia.

– Mlle Emily, fit le majordome en lui indiquant de le suivre.

Emily acquiesça et rendit le sac à Amélia avant de disparaître dans le couloir avec le majordome. Amélia se tourna alors vers son frère, les sourcils froncés.

– Ne me regarde pas comme ça Ami, tu fais peur, on dirait maman.

Un frisson de dégoût leur remonta le dos à tous les deux. L’idée même de ressembler un jour à leur mère leur était insupportable. Leurs regards se croisèrent et ils se fendirent tous les deux d’un large sourire.

– Plus sérieusement, Az, qu’est-ce qu’il t’a pris ? Tu sais très bien que tes jambes ne te portent presque plus, pourquoi prendre le risque de t’effondrer dans le couloir ?

– Que veux-tu ? dit-il avec malice. Je n’ai pas pu m’empêcher de me lever en entendant la douce voix de ma petite sœur.

– C’est ça, fait le malin, le rabroua-t-elle en lui cognant amicalement l’épaule de son poing.

Azriel se frotta l’épaule, faisant mine de bouder, puis se fendit d’un nouveau sourire. Amélia adorait le voir sourire.

Quelques coups furent frappés à la porte et M. George apparut avec un plateau à la main. Il le déposa sur la table de chevet d’Azriel avant de leur servir une tasse de thé chacun.

– Merci M. George, sourit l’adolescent en buvant quelques gorgées de thé.

– Ce n’est rien, jeune maître, sourit aimablement le majordome en s’inclinant. Mais si vous pouviez cesser de me faire pareille frayeur, je vous en serais grandement reconnaissant.

– Pardonnez-moi M. George, je tâcherai de m’en souvenir.

– Très bien, sourit le vieil homme dans un soupir de soulagement. Mlle Emily et moi allons nous retirer à présent. Voulez-vous que je vous apporte le déjeuner dans vos quartiers ? Madame votre mère a réquisitionné la salle à manger pour les préparatifs du dîner de ce soir.

– Ce seras parfait merci.

Sur un dernier sourire, le majordome et Emily s’inclinèrent et disparurent de la chambre. Amélia soupira. Sa mère allait finir par la rendre folle avec ses réceptions, ses bals et ses dîners.

Emily réapparu quelques minutes plus tard, un grand plateau à la main qu’elle disposa sur le lit.

– M. George m’a chargé de vous dire que nous viendrons vous chercher pour le dîner et j’ai croisé votre tante Nausicaa. Elle reçoit des personnes importantes dans son bureau et vous demande de rester tranquille jusqu’au dîner.

– Va-t-elle se joindre à nous ?

– Je ne crois pas, annonça tristement la fée en se redressant. Elle m’a dit qu’elle devrait s’absenter pour la soirée. Elle m’a chargé de vous présenter toutes ses excuses, ajouta-t-elle devant le regard sombre d’Amélia. Elle sait que tu voulais la voir, mais les préparatifs pour le festival lui prennent tout son temps et l’absence de M. Roman n’aide pas.

– D’accord, soupira Amelia. Et tante Théssalia ? Il me semble qu’elle est revenue récemment de son voyage dans le sud d’Osha.

– Partie voir sa fille Mlle Magnolia au Grand Observatoire de Riverfield. 

– Et tante Luvenia ? demanda Azriel en croquant dans un sandwich.

Emily leva les yeux, plongé dans ses pensées avant de reposer son regard sur le jeune homme. 

– Mme Luvenia devrait être présente, je crois. J’ai entendu dire que sa fille Arya venait de rentrer de la maternité. J’ai hâte de voir la petite Galena, sourit la fée les yeux brillants. Je me demande de qui elle tient.

– Ça ne m’étonne pas de toi, sourit Amélia en piochant un biscuit dans le plateau.

Au loin une cloche sonna, faisant sursauter Emily, la ramenant brutalement à la réalité.

– Je dois y aller, s’excusa-t-elle en reculant vers la porte. Si je suis encore en retard, je crains de me faire encore taper sur les doigts par la cuisinière en chef.

– Oh ! salue-la de ma part, sourit Azriel en se redressant. Et dis-lui que sa cuisine et divine !

Emily lui sourit avant de disparaître dans le couloir. Amélia entendait déjà les cris perçants de sa mère demandant l’attention de tout le monde pour ses préparatifs. Elle se demanda quand la cuisinière allait finir par craquer et démissionner. Quand elle releva les yeux, son frère la fixait les sourcils froncés à l’extrême. L’adolescente s’immobilisa, un biscuit au bout des lèvres.

– Quoi ?

– Et mon cadeau alors !

Amélia en resta bouche bée un instant avant de hurler de rire. Évidemment, son frère n’avait pas oublié le sac qui reposait toujours sur les genoux de la jeune fille. Cela la rassura quelque peu. Au moins, sa vue et son esprit n’étaient pas encore détraqué comme l’était son corps. C’était déjà ça.

– Oh, tu veux parler de ça ? fit-elle en relevant négligemment le sac à hauteur de ses yeux.

Azriel ressemblait à un enfant devant une vitrine de la confiserie Twinkles. Lassé de jouer avec lui, Amélia finit par lui tendre le sac.

– Tiens.

Le jeune homme s’empressa de fouiller à l’intérieur et en sortit la boîte qu’il contenait. Il l’étudia un moment avant de l’ouvrir. Il fixa attentivement le jeu de carte qu’elle contenait alors qu’Amélia dévorait un nouveau sandwich.

Oracle & Miracle ? lut-il perplexe. C’est un nouveau jeu de Grimm ?

– Plus ou moins. Il m’a dit qu’il n’était pas terminé, apparemment il a fait une erreur dans sa conception. J’ai pensé qu’au-delà du jeu tu pourrais t’amuser à essayer de trouver son défaut.

Azriel scruta sous tous les angles le paquet du jeu de carte avant de l’ouvrir. Les cartes restèrent quelques secondes dans sa main, immobiles, avant de prendre vie. Elles se mirent à se mélanger comme dans la vitrine par des mains invisibles sous les yeux pleins d’étoiles du jeune homme.

Il tenta de les reprendre, mais les cartes s’écartèrent. Amélia en remarqua une restée dans le paquet. Elle ne semblait pas liée par le sortilège de mélange. Elle s’en empara et la regarda attentivement avant de la tendre à son frère.

– Tiens, voilà le mode d’emploi.

Azriel passa quelques longues minutes, plongé dans la carte solitaire, tout en essayant d’en attraper une volante de son autre main. Il se figea soudain et jeta un regard étrange aux cartes qui se battaient tranquillement dans les airs.

– Un problème ? demanda Amélia en grignotant un nouveau biscuit.

Azriel n’avait pas quitté le jeu des yeux.

– C’est un oracle, dit-il soudain.

– C’est marqué dessus, je te signale.

– Non, non tu ne comprends pas. C’est un véritable oracle.

– Azriel, ce n’est qu’un jeu, ni plus ni moins. Balder est doué en magie mais certainement pas assez pour créer un véritable oracle.

– Dans ce cas, pose une question, insista le jeune homme.

– Très bien, soupira sa sœur.

Amélia réfléchit un instant, regardant sans vraiment les voir les cartes qui continuaient leur valse dans les airs. Quelle question pouvait-elle bien poser ? Non, des questions ce n’était pas ce qu’il manquait dans son esprit. Quelle question voulait-elle vraiment poser ? Oui, quelle était la question à laquelle elle voulait vraiment que quelqu’un lui réponde ?

Elle soupira, pourquoi se prenait-elle donc la tête à chercher une question à poser à ces cartes ? Ce n’était qu’un jeu pour enfant, ça n’avait rien à voir avec de la puissante magie divinatoire comme on pouvait en trouver dans les globes de cristal de l’Observatoire ou chez l’Oracle du musée de la Tour d’Argent et encore moins dans les perles magiques des Sirènes du Nord. Il lui suffisait de poser une question au hasard. Une question sans importance, une question banale.

– Est-ce qu’Aven Lerouge va enfin se comporter en sorcier civilisé ?

Azriel ne put retenir un éclat de rire. Bien que contrarié l’adolescente ne réussit pas non plus à dissimuler un sourire.

Le jeu de carte se figea. Amélia et Azriel le regardèrent perplexe alors que les cartes se mettaient soudain en formation d’éventail, comme disposé sur une table invisible. L’une d’elles s’avança avant de se retourner, puis une autre et encore une autre. Les trois cartes se relevèrent et se plantèrent devant Amélia, laissant apparaître trois illustrations magnifiques. Ça n’avait beau être qu’un jeu, Balder Grimm s’était surpassé dans sa conception. Amélia ne doutait pas qu’il avait dû être secondé par son fils sur ce projet. Pourquoi alors le juger impropre à la vente ?

Azriel se pencha sans réussir à voir quelles étaient les cartes tirées. Il interrogea sa sœur du regard qui soupira en lisant leurs titres.

– Le Prince, le Joker et le Bourreau.

Azriel se frotta le menton, examinant avec attention la carte-mode d’emploi. Les sourcils froncés, il laissa le temps filer un moment avant de relever les yeux sur sa sœur et de hausser des épaules.

– Tu as probablement raison, ce tirage n’a aucun sens.

– Tu vois !

Amélia entreprit de ranger les cartes dans leur étui et les plaça dans le tiroir de la table de chevet d’Azriel. Le jeune homme continuait de fixer avec attention les différentes interprétations des cartes inscrites sur la carte-mode d’emploi, les sourcils froncés d’incompréhension avant de finalement abandonner pour la ranger à son tour.

La jeune fille considéra un instant l’expression soucieuse de son frère, perplexe. Elle commençait à se demander si lui offrir ce jeu avait été une bonne idée, quand il releva les yeux vers elle en souriant.

– Viens là, dit-il en tapotant le matelas à côté de lui.

Amélia lui rendit son sourire, écartant le plateau repas pour se blottir dans les bras de son frère. Azriel passa un bras protecteur autour de sa sœur et passa une main dans ses cheveux. Ils restèrent comme ça un moment, perdu dans leurs pensées.

Amélia finit par relever les yeux vers le garçon.

– Comment va la Marque ? finit-elle par demander.

La jeune fille sentit son frère se tendre et détourner le regard.

– N’y penses pas, lui répondit-il simplement.

Amélia se redressa, le regard sombre et força le jeune homme à la regarder dans les yeux.

– Comment veux-tu que je n’y pense pas ? Cette marque est tout ce qui nous permet de voir comment évolue la maladie.

– Je sais, mais…

– J’ai peur Azriel, le coupa-t-elle.

Azriel considéra sa sœur un moment avant de se relever dans ses couvertures pour la serrer dans ses bras. Il lui caressa doucement les cheveux. Elle tremblait.

Lui aussi avait peur de ne plus se réveiller, mais plus encore que la peur de disparaître, il avait peur de laisser Amélia toute seule, isolée. Il savait que la Marque était la seule chose qui pouvait la rassurer sur son état. Ce tatouage en forme de cadrant d’horloge au compte à rebours était la seule chose qui leur permettait de voir quand viendrait la mort. Azriel savait qu’elle ne pouvait pas s’empêcher d’y penser. Mais l’obsession de sa sœur pour le temps qui lui restait le rendait nerveux, plus conscient que jamais de son état. Il ne voulait pas passer les dernières années de sa vie à se demander si la maladie allait soudain faire un bond en avant pour le tuer plus vite. Aussi préféra-t-il serrer sa sœur plus fort dans ses bras. Ne pas y penser était la seule chose qui lui restait. Ça, et la compagnie d’Amélia.

Il finit par s’écarter un peu de l’adolescente et l’embrassa sur le front avant d’y apposer le sien. Les yeux fermés, ils restèrent ainsi un moment.

– Parfois, avoua Amélia dans un souffle à peine audible, j’aimerai pouvoir arrêter le temps. À chaque fois que je ferme les yeux, j’ai peur que tu ne sois plus là quand je les rouvrirai.

– Je serai toujours là Ami, je ne t’abandonnerai jamais.

– C’est faux… dit-elle d’un ton désabusé.

Son sourire se transforma en grimace alors qu’elle luttait contre les larmes qui lui montaient aux yeux. Un nœud s’était formé dans sa gorge. Elle se força à continuer :

– C’est faux et tu le sais. Un jour tu partiras et je serai toute seule…

– Ami…

Azriel s’écarta et entoura le visage d’Amélia de ses mains, la forçant à le regarder bien dans les yeux. Ceux de la jeune fille brillaient de larmes qu’elle peinait à refouler. Le garçon savait que le temps auprès de sa sœur lui était compté, il ne voulait pas le gaspiller en larme et en regrets. Il passa outre sa gorge qui se serrait et afficha à la place un large sourire qui ne put, toutefois pas, dissimuler l’angoisse tapis au fond de ses yeux.

– Tu ne seras jamais seule, petite sœur. Je te jure que, quoi qu’il advienne, que je meurs aujourd’hui comme demain ou dans dix ans, je serai là pour veiller sur toi. Toujours.

– Vraiment ? renifla-t-elle, ébauchant un pauvre sourire.

Le sourire d’Azriel s’accentua davantage. Ô oui, peu lui importait son propre sort, il trouverait toujours le moyen de veiller sur sa sœur. Il lui avait juré de la protéger, perché au-dessus de son berceau alors qu’elle venait de naître et il comptait bien respecter sa parole. Dans la vie comme dans la mort, il serait là.

– Toujours, lui répondit-il en essuyant une larme au coin de son œil.

Puis il embrassa de nouveau sa sœur sur le front et la serra contre lui, lui caressant les cheveux pour la bercer. Le regard du jeune homme se fit alors plus lointain alors qu’Amélia se calmer doucement.

Si seulement il n’avait pas contracté ce maudit syndrome de l’Œil Mort, il aurait pu rester auprès d’elle pour toujours.

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Nora Malorie
Posté le 19/04/2021
Clairement, Azriel est mon personnage préféré, j'espère vraiment qu'il va s'en sortir ! J'aime beaucoup la manière dont le dialogue nous donne des informations sur le rapport des personnages. J'essaierai de voir, par contre, s'il y a moyen d'enlever quelques incises, car cela a tendance à casser le rythme du dialogue.
Sienna Pratt
Posté le 19/07/2020
Wow, émouvant et intriguant ce chapitre ! <leur relation est vraiment spéciale et je sens qu'on a pas fini de pleurer !
L'idée du jeu de carte me plait bien aussi, j'ai hâte de comprendre comment on le décrypte :)
Lunatique16
Posté le 19/07/2020
Alors patience à toi XD parce qu'Oracle & Miracle ne dévoilera pas ses secrets avant la fin du tome 2 !
Sienna Pratt
Posté le 19/07/2020
ça devrait être interdit de faire ça ! Ah ah ! le sadisme des auteurs n'a pas de limites ;)
Lunatique16
Posté le 19/07/2020
Tu n'as pas idée ! XD et tu n'es pas au bout de tes peines avec Amélia !
Zoju
Posté le 17/05/2020
Salut ! La fin est émouvante. On a vraiment de la peine pour Azriel. J’ai tout de suite accroché à ce personnage. J’ai bien aimé lire ce chapitre. De nouveaux personnages entrent en scène. Si j’avais une petite remarque, ce serait les répétitions. Je trouvais que c’était fort présent dans le texte. Par exemple : au début tu utilises plusieurs fois le mot imposant, pour décrire le hall, tu utilises deux fois marbre blanc et aussi tu utilises deux fois le terme fusiller pour désigner l’action de la mère d’Amélia. Toutefois ce sont des petits éléments qui n’enlèvent en rien le plaisir que j’ai pris à lire ton texte. J’attends la suite. Courage ! :-)
Lunatique16
Posté le 18/05/2020
Salut ! Merci pour ton commentaire ^^ Azriel est l'un de mes personnages préférés x) j'ai hâte de te présenter les autres !
Pour les répétitions, je travaille toujours dessus, quelques relectures et le tour sera joué !
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