Chapitre 2 - La lâcheté

Par katicey

 

J’arrive dans le village à bout de souffle, mes jambes supportant à peine le poids de mon corps. Mes cris agitent le village silencieux. Certains Jorobbys sont dehors en quelques secondes à peine, une arme à la main, les yeux bien ouverts. D’autres se mettent à leur fenêtre, tentant de comprendre qui vient perturber leur courte nuit.

L’incompréhension peinte sur les visages endormis de mes voisins me fige sur place. Au fond d’eux, derrière le brouillard du sommeil, ils savent.

Mevipere m’intercepte avant que je n’atteigne l’alerte. Je reste là, pantelante dans ses bras, incapable de prononcer le moindre mot. Loren arrive en courant aux côtés d’Owen. Je ravale ma fierté en remarquant leurs tenues débraillées, leurs lèvres et leurs joues rouges. Ils étaient ensemble et je ne veux pas le moins du monde savoir ce qu’ils faisaient. Owen se place près de son père, tel un chien de garde.

L’air qu’arbore la figure carrée de Mevipere me donne envie de partir en courant et de ne plus jamais revenir à Hellbun. Ses sourcils broussailleux sont froncés, ses yeux infiniment inquiets, confus. J’ai l’impression d’avoir dérangé un ours en pleine hibernation.

— Il faut sonner… sonner l’alerte. Il y a des humains dans le marais, ils arrivent…

Le souffle encore court, j’arrive à peine à articuler, à peine à parler assez fort pour annoncer la terrifiante nouvelle à mes voisins. En face de moi, le chef ne cille pas. Quand il prend la parole, son ton est calme et mesuré malgré le feu qui brule dans ses pupilles.

— Qu’est-ce que tu racontes ? Les éclaireurs ont assuré que les murkafs s’étaient occupés d’eux.

Owen fait craquer ses doigts. Très terre à terre, il demande :

— Comment le sais-tu ?

— Pardon ?

Il réitère sa question. Ce que je vais dire ne vas pas lui plaire, mais je n’ai d’autres choix que d’avouer.

— Je suis allée dans le marais. J’ai vu des humains. Quatre humains.

Des exclamations surprises fusent derrière moi. Des millions d’yeux me scrutent, descendent sur mon corps pour toiser mes vêtements trempés.

La respiration de mon fiancé se fait plus brève. Lentement, il croise les bras contre son torse, secoue la tête pour se remettre les idées en place. Il essaye de ne pas s’énerver : je n’ai pas le droit d’aller dans le marais seule. Et encore moins après qu’une alerte ait été sonnée.

Mevipere s’avance lentement, et à son air interdit, je sais qu’il a compris. J’ai vu des humains, mais ils m’ont vu aussi.

— Pourquoi étais-tu là-bas ? C’est in-ter-dit, siffla-t-il entre ses dents, hachant chacun de ses mots si lentement qu’ils résonnent dans ma tête.

Sur le point de répondre, je me rends compte que je n’ai pas de réponses à lui donner. Je pourrais dire la vérité, que je voulais simplement me balader, mais je comprends vite que cela n’arrangera pas mon cas.

— Peu importe ce qu’elle faisait là-bas. Elle est saine et sauve, c’est tout ce qui compte, interviens Owen.

Il me regarde sans ciller, avec un calme que son père n’a pas l’intention de reproduire.

— C’est n’importe quoi ! Fearne, tu es complétement insouciante ! En revenant au village, tu leurs à donner la route à suivre sur un plateau d’argent ! Tu les as menés jusqu’ici !

Les rugissements de Mevipere me glacent le sang. Il a entièrement raison. Des larmes menacent de couler et je cherche le réconfort de quelqu’un, n’importe qui… Mais il n’y a personne.

Loren refuse de croiser mon regard.

— Assez, reprends Owen lorsque les insultes et les exclamations commencent à fuser dans mon dos. Comment aurions nous fait si les Voleurs de Peau nous avaient attaqués par surprise ? Elle a fait le travail que vous n’avez pas su accomplir ! Elle nous a permis d’avoir un peu d’avance, vous devriez tous la remercier.

Les paroles d’Owen tombent comme un coup de tonnerre sur les Jorobbys, et les éclaireurs se recroquevillent sur eux même. Mevipere ne peut rien faire contre les mots de son fils. Il a raison : on perd du temps.

— Très bien. Si ce que tu dis est vrai, nous les tuerons à la seconde même où ils poseront pied à Hellbun.

Avant que je ne puisse remercier Owen de m’avoir soutenue, l’on me saute dessus, me demande des armes, des flèches et des dagues. L’affolement ambiant me prend à la gorge. Mais en tant que maitresse d’arme et forgeronne d’Hellbun, le Jorobbys font bien de s’adresser à moi. Je les dirige vers mon atelier et distribue ce que j’ai en réserve. Cela me brise le cœur de savoir que la plupart ignore comment se servir des armes qu’ils ont entre les mains.

Un homme attrape l’arc qui traine sur mon bureau.

— Non ! Pas celui-ci !

Il repose immédiatement l’arc, comme s’il était en feu.

— Il n’est pas prêt, je m’explique.

Je suspends l’arme d’Owen près de la cheminée.

 

Tous les Jorobbys attendent armés près de la lisière du marais. J’ai beau avoir répété qu’ils n’étaient que quatre, ils ont décidé de tous venir quand même. Certains parents, le peu qu’il reste, sont néanmoins restés au village pour s’occuper des plus jeunes, sous les conseils du chef.

Je me suis mise en première ligne, avec les meilleurs combattants. Mais l’état déplorable dans lequel j’ai laissé les humains me laissent à penser qu’ils ne seront pas dans la mesure de se battre.

Ça ne m’étonnerait pas qu’ils ne soient que trois, désormais.

Je m’accroupis pour lacer ma botte, et c’est le moment que les humains choisissent pour débarquer en trombe devant nous, écartant feuilles et branches sur leur passage. Le spectacle qui s’offre aux Jorobbys leur est décevant. Nous avons toute notre vie été bercés par des histoires de Voleurs de Peau, sanglants, agressifs et armés jusqu’aux dents. Certains d’entre nous les ont même vu en action. Mais les quatre personnes qui se présentent à nous ne sont qu’une copie pitoyable de ces souvenirs meurtriers. Enfin, ils sont sanglants, eux aussi. Mais pas de la même manière.

Beaucoup de Jorobbys ont déjà baissé leurs gardes.

Quand il nous voit, le visage ensanglanté du garçon blond s’illumine d’un espoir qui me coupe le souffle. Ils n’ont pas peur. Ils n’ont pas d’armes. Ils nous regardent comme des égaux, comme s’ils étaient contents de nous voir.

L’humain pose son ami au sol et se laisse tomber à genoux, rapidement imité par ses compagnons. La tête baissée, il implore :

— Sauvez-le. Je vous en supplie, sauvez-le.

J’observe Owen à quelques mètres de moi, qui chuchote quelque chose à ma sœur. Je me rabats sur Mevipere. « Que fait-on ? » je lui demande en chuchotant. Son air surpris m’atteint comme une gifle. Pour lui, le plan n’a pas changé, il n’a même pas été ébranlé un court instant. Il compte toujours tuer les humains. Je sens la tension s’accroitre autour de moi. Suis-je la seule à être touchée par les supplications du garçon ?

Mevipere fais un signe aux archers, qui bandent leurs arcs.

— Je vous en supplie…

J’ai l’impression que c’est à moi que ces mots sont destinés. Les yeux déterminés de l’humain sont accrochés à mon visage, et au mien seul. J’essaye de l’ignorer, refusant d’être la dernière personne qu’il ne voit avant de mourir.

Des images me reviennent en mémoire et avec elles une colère dévorante. Des cris, du rouge, partout du rouge, et une chaleur étouffante qui me monte à la tête. Une foule de corps incomplets, un goût de fer dans la bouche qui ne me quitte pas, et Papa. Ou ce qu’il en reste. Le souffle court, j’ouvre les yeux sur les jointures blanchies de mes mains serrées autour de mes sabres. Je me dis que ça sera suffisant, que ça sera plus facile d’accepter leurs morts si je les méprise, comme je devrais déjà le faire. Pourtant, quand je lève de nouveau la tête, je ne ressens aucune haine envers les humains devant moi.

Le poing du géant à ma droite se ferme et une flèche part, mais rate sa cible. L’humain resserre son emprise sur le corps de son ami pour le protéger. Ses compagnons ont reculé, résignés, et l’appelle pour qu’il les suive dans le marais. Des larmes courent sur les joues de la jeune femme qui tire sur sa manche.

Mais il ne se lève pas. Il continue de me supplier.

— Non…

D’autres flèches fusent, toujours aussi pathétiques. Font-ils exprès de mal tirer ? Où sont-ils si tremblants de peur qu’ils n’y peuvent simplement rien ? J’oublie parfois qu’il n’y a dans le village qu’une poignée de guerriers aguerris. Les autres n’ont jamais tué, ne se sont jamais battus.

« Allez ! Tuez-les ! » ils crient. Je ris jaune. Ils ont presque tous une épée ou un sabre à la main, mais personne ne s’avance pour les achever, ils laissent le travail aux archers. Des lâches. Je me remercie de n’avoir jamais donné de cours de combat à ces personnes.

Je me dis un court instant que l’humain aurait le temps de partir avant qu’une flèche ne l’atteigne, à condition qu’il ne laisse le mourant sur place, mais cette possibilité s’anéantie quand Owen, en soupirant, attrape un arc à son tour. Il ne ratera pas sa cible.

— Owen, s’il te plait. On ne peut pas les tuer, regarde-les.

Leurs visages sont pâles, vidés de leur sang. Le garçon inconscient au sol est éventré, mais je sais que c’est encore soignable. Les grands yeux verts de la jeune fille papillonnent entre moi et l’arc de mon fiancé. Ça serait cruel de les tuer.

— Fearne, qu’est-ce que tu fais ?

Mevipere m’appelle. Je dégaine mes sabres et les fait tourner dans mes mains, avant de me placer dos aux humains, en garde. Je regrette chacun de mes gestes au moment même où je les exécute. Pourtant, je ne peux m’arrêter.

— Ils ne sont pas armés, ils sont à genoux devant nous. Ils sont blessés, j’énonce à l’archer.

M’ignorant, Owen bande son arc, vise et lâche la corde. J’abats mon arme devant la tête du garçon humain au moment où la flèche allait le toucher. Elle rebondit sur la lame aiguisée de mon sabre.

Mon bras me tire : les flèches d’Owen ont une vitesse et une force surprenante. Je lui ai bien appris.

— J’ai dit non.

— On doit les tuer, déclare un Jorobby armé d’un long glaive.

L’homme avance avec confiance, et je ne le retiens pas. L’animosité se dégage par chacun de ses pores, et si j’ignore son nom, je sais qu’il n’a ni femme ni enfants. Qu’il n’en a plus, du moins. Au moment de frapper, il hésite. Je vois la détermination, la peur et l’horreur apparaitre successivement sur son visage. C’est dur d’ôter une vie, ils n’en ont pas tous conscience. C’est d’autant plus dur quand c’est une vie qui peut être sauvée.

— Ils nous auraient tué, Fearne…, commence Loren en s’approchant de moi. Ils l’ont déjà fait, souviens toi.

Sa voix se brise en même temps que mon cœur. Elle ne comprend pas. Ils ne comprennent pas. Ces humains ont l’air si différent de ceux de mes souvenirs…

J’ai appelé à l’aide si longtemps que cela me parait impossible de la refuser à quelqu’un.

— Non, chantonne la voix de la fille humaine derrière moi. Nous ne sommes pas ici pour vous tuer. On aurait fait demi-tour si notre ami n’était pas blessé. On demande juste votre aide.

Mevipere est saisi d’hésitation. Il a mauvais caractère, mais très bon cœur. Au fond de lui, leur état lui fait de la peine.

— Si nous tuons au lieu d’aider, Mevipere, sommes-nous réellement mieux qu’eux ?

Il s’approche de moi, baisse mes armes toujours levées.

— J’ai confiance en tes choix, Fearne. Je ne t’aurais pas choisi pour commander aux côtés de mon fils, autrement. Mais ta bonté courra à ta perte. (Les paupières fermées, il s’adresse désormais aux Jorobbys.) Allez chercher les chaines ! Loren, Amioz, occupez-vous des blessures !

Un soulagement immense me traverse. L’on passe le fer aux trois humains encore conscients. Quant au dernier, il attend patiemment d’être soigné.

J’avais jusqu’ici évité de regarder le corps du garçon brun au sol. Une ouverture nette le traverse du menton jusqu’au nombril. Je ne savais pas qu’un murkaf pouvait taillader de la sorte. Mes genoux trempent dans la mare de sang qui entoure son corps, et je serre les lèvres pour retenir la bile qui menace de s’en échapper.

— Il lui faut plus de sang, Amioz. Il en a perdu énormément. C’est même étonnant qu’il respire encore, alors ne perdons pas de temps.

Près de nous, le garçon blond scrute nos moindre faits et gestes. Il a l’air de beaucoup tenir à son ami.

— Du sang ! Vous allez faire une perfusion ? Son groupe… Oui, je crois que son groupe sanguin c’est le A positif.

En face de moi, Amioz me lance un drôle de regard.

— Tu utilises beaucoup de mots, mais tu es le seul à les comprendre.

— C’est propre aux humains, ça, je lui confirme en secouant le bras de ma sœur. Allez, Loren.

Ma sœur caresse lentement le ventre ouvert du garçon brun. Sa figure pâle rosit dans la seconde, et ses poumons reprennent du poil de la bête. Si on ignore son abdomen, il a l’air en pleine forme. Son ami manque de s’étouffer d’étonnement. Malicieusement, Loren le cherche.

— C’est mieux qu’une… qu’une perfassion, pas vrai ?

— Perfusion, il corrige d’une voix faible. Mais oui, c’est impressionnant…

Je souris à ma sœur. Son air satisfait montre qu’elle est contente d’impressionner l’humain avec ses pouvoirs. Elle lui fait comprendre que ses mains seules sont bien plus puissantes et précieuses que toutes leurs sciences et leurs médecine « moderne ».

— C’est normal si ça sort ça ? je demande en montrant le ventre ouvert du garçon.

— Ça a l’air d’être normal, Fearne ?

Amioz s’occupe de remettre tout ce qui tombe de l’abdomen à sa place, sous mon air dégouté. Il ne cille pas un instant. Puis, les deux médecins posent simultanément leurs mains rougies sur la blessure qui se referme lentement. Des gouttes de sueurs perlent dans le dos d’Amioz. Parfois, j’oublie à quel point cela lui coûte d’utiliser ses pouvoirs.

La manière dont l’humain dévisage mes amis, avec avidité, me met soudainement mal à l’aise. Comme des objets qu’il convoitise. Voleurs de Peau, me chuchote mon esprit. Est-ce que j’ai bien fait de prendre leur défense ?

Je m’éloigne du groupe.

 

Plus tard dans la nuit, je me rends à pas de loup vers la lisière du marais, mais une main m’attrape et m’entraîne entre deux habitations en bois. Je n’ai pas le temps de me débattre.

— Je peux savoir ce que tu fais ?

Le ton venimeux de mon ravisseur ne fait aucun doute, c’est Owen. Je me tortille sur place pour qu’il me lâche, chose qu’il ne fait pas.

— Tu me suis maintenant ? je peste en me détachant enfin de son emprise.

— Ton escapade d’hier ne t’as pas suffi ?

Je le contourne pour continuer mon chemin. Son ombre avance en silence à côté de la mienne. Il me suit.

Je repère le chemin emprunté par les humains pour arriver jusqu’au village. Et je ne suis pas la seule : une demi-douzaine d’animaux que je n’identifie pas fuient quand je m’approche de la trainée de sang.

— Pourquoi tiens-tu à y retourner ?

Je soupire en me retournant.

— Ces humains ne sont pas censés être aussi près du village, et tu le sais. Quelque chose cloche. Je dois découvrir quoi.

De plus, et même si je ne lui dis pas, je me sens coupable de la manière dont j’ai laissé les murkafs en plan, hier. Aussi ridicule que cela puisse paraître, je dois savoir s'ils vont bien. Ils font partis des seuls êtres vivants qui ne me détestent pas encore, et cela doit rester ainsi.

Dans le marais, je m’accroche à une liane pour m’aider à grimper sur les hauteurs d’un arbre. Je fais un signe de main à mon chaperon pour qu’il me suive. Il est particulièrement bruyant pour un éclaireur. En grognant, il monte à son tour. Je me hisse de plus en plus haut, tandis qu’il respire de plus en plus fort. Je me penche vers lui, quatre branches plus bas.

— Un problème ?

— Pas le moins du monde, il parvient à articuler. Descend, maintenant.

Un sourire se forme à la commissure de mes lèvres. Le mini-chef aurait il le vertige ?

— Ce n’est pas pour moi que j’ai peur, Fearne. Tu ne connais pas le marais, tu ne sais pas à quel point c’est dangereux de déconner ici.

Ainsi, il pense que mon escapade d’hier était un incident isolé. Je n’ose pas lui dire que j’y passe toute mes nuits depuis des années, à déambuler, nager, à sauter dans les joncs.

Cette nuit, pourtant, c’est différent. Cette nuit je ne suis pas seule. Je me retourne discrètement vers Owen. Ses traits fins, ses cheveux bruns qui retombent délicatement devant ses yeux, son corps trop grand et trop élancé qui ne devrait pas lui permettre d’être aussi bon combattant… Cela fait bien longtemps que je ne me suis pas retrouvée seule avec lui. Des années, peut-être. Je ne suis pas sûre d’apprécier.

Ne détectant aucuns danger, des murkafs sortent de leurs cachettes. La voix d’Owen résonne et se balade dans les marécages :

— Il y a des murkafs. Ils n’attaquent pas les Jorobbys, mais il vaut mieux être prudents.

Je fais la grimace.

— Arrête d’être prévenant, ça me dégoute.

— Descends. S’il t’arrive quelque chose, c’est moi qui le payerais, il avoue d’une voix plus grave qu’à l’habitude.

Il n’a pas tort, Mevipere tient énormément à ce que j’épouse son fils. Pour lui, je suis extrêmement précieuse, apparemment. Si je devais mourir avant mon mariage il ne s’en remettrait pas. Heureusement, ma mort n’est pas prévue pour tout de suite.

Nous finissons par nous assoir dans le marais, à quelques mètres à peine de la lisière. Owen refuse que je m’éloigne plus. La lune pour une fois brille, éclatante, et éclaire l’eau stagnante sous nos pieds.

L’un des murkafs s’approche avec un bâton dans la main. Je le reconnais immédiatement, c’est le plus courageux de tous, ou bien celui qui a le plus envie de jouer. Tout ce que je sais, c’est que ce sont ses deux orbes jaunes qui s’approchent toujours de moi en premiers. Je tends ma main vers le bout de bois mort avant qu’Owen ne puisse ouvrir la bouche et je le lance. Le murkaf s’élance à sa poursuite, rebondis contre les arbres, se balancent aux branches. Quand il l’attrape, il garde le bout de bois précieusement contre son torse.

— Ils veulent juste jouer. Comme des chiens.

Puis, un murkaf s’avance pour que je le caresse. Je le chatouille, bien que je n’adore pas la sensation de sa peau rugueuse sous mes doigts. « Où sont tes amis, mon grand ? » je lui chuchote en jouant avec l’une de ses larges oreilles. En effet, il n’y a autour d’Owen et moi qu’une quinzaine de murkafs. D’habitude, soit ils viennent tous, soit ils ne viennent pas.

— Tu te ballade souvent ici, pas vrai ?

Son air interdit me réduit au silence avant même que je ne décide quoi répondre. Il m’en veut.

— On n’est pas censé se cacher des choses, toi et moi.

— Ah oui ?

Mon ton n’est pas aussi froid que je l’aurais aimé. Une image de Loren et lui en train de s’embrasser me revient en mémoire. Combien de fois les ai-je surpris tous les deux ? Combien de fois n’ai-je rien osé faire, me disant que c’est un problème pour plus tard ? Après tout, je me dis, il ne me cache pas réellement sa relation avec Loren. On n’en a jamais parlé, c’est tout.

Owen est assez intelligent pour changer de sujet.

— Tu sais ce qu’on dit sur les murkafs ?

Toujours assis dans l’herbe, il me regarde m’approcher de l’eau. Je me demande ce qu’il se passerait si je plongeais, si j’aurais la force de remonter. Une terrible envie de me baigner me gagne soudain.

Owen brise mon fil de pensée.

— On dit que ce sont des Jorobbys morts dans le marais.

— Je sais.

Un frisson parcourt tout mon être.

— Si c’est la vérité, je commence d’une voix lamentable, peut-être qu’ils sont là. On ne les a jamais retrouvés, eux.

— Peut-être.

La vue d’un murkaf rongeant son bâton me fait ricaner. Ses bras trop longs pour son corps, sa peau grisâtre étendu contre ses os minces, ses griffes et ses dents s’acharnant contre le bois… Ça m’étonnerait grandement que cette légende soit vraie.

Owen observe les créatures avec des yeux plissés et un nez froncé, comme s’il n’avait jamais vu d’être plus répugnant. Son expression m’arrache presque un rire. Je ne voulais pas passer du temps avec lui, mais je dois avouer que sa compagnie m’est distrayante. C’est le genre de personne qui fascine à chaque fois qu’elle ouvre la bouche. Même quand il ne parle pas, en réalité. Tout chez lui est intéressant : son physique, son caractère, ses rêves ; même si cela fait longtemps que je ne suis plus celle à qui il les raconte.

Il essuie ses mains pleines de boue.

— Qu’est-ce que tu trouves à cet endroit ? C’est dégoutant, et ça pue. Si je pouvais ne jamais y aller, je sauterais sur l’occasion.

J’hausse les épaules.

— Non, sérieusement. (Sa voix se fait plus dure.) Pourquoi sortir après l’alerte ?

— Je sais que c’était idiot, soupirais-je en évitant sa question. Ne me fais pas la morale.

— Ce n’est pas ce que je comptais faire. Peu importe, ma question était bête. Je sais déjà pourquoi tu l’as fait.

Il prend à tort mon silence comme une invitation à s’expliquer.

— Mon père t’interdit d’être promue en tant qu’éclaireuse ou soldat. Tu peux leur faire croire que ça ne te dérange pas, dit-il en désignant le village d’un coup de menton, mais je te connais. Je sais que tu en rêves. Hier soir tu voulais faire comme si. Tu voulais jouer à l’éclaireuse, comme une petite fille jouerait à la poupée. Mais le jeu est devenu un peu trop vrai, hein ?

Ma bouche se ferme et s’ouvre sans qu’aucun son n’en sorte. Agacée, je me contente d’hausser de nouveau les épaules. Owen a beau être irrespectueux, je ne peux pas ignorer qu’il y a une part de vérité dans ses paroles, si infime soit elle.

— Tu t’es reconvertie en psychologue ? C’est dommage, toi qui est si bon archer.

Une lumière aveuglante passe près de moi à toute allure, et soulève quelques mèches de mes cheveux sur son passage. Un cri m’échappe.

— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?

— Tu as vu ça ? je demande en replaçant mes cheveux roux derrière mon oreille.

— Vu quoi ?

Il me scrute comme si j’étais folle. Sortir après l’alerte, sauver les humains, pousser un cri sans raison… Peut-être que je le suis, après tout.

J’inspecte les alentours.

— Rien. Je dois être fatiguée, c’est tout.

 

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