Chapitre 2: Jeudi 5 Septembre 2019

Tu entres dans la petite salle, le prospectus déniché par Dayamayee à la main. Une vague nausée te gagne tandis que ton cœur s’épuise à frapper contre ta poitrine. 

 

— Bonne impression, chuchotes-tu, la tête baissée, Tu dois faire une bonne impression. 

 

Daya avait joué son rôle d’amie, t’avait déniché ce cours de théâtre prestigieux dans le milieu lyonnais puis convaincue de tenter ta chance. Maintenant, c’était à toi d’assurer. Tu passes alors la main dans tes cheveux courts, nerveuse. Cela fait combien de temps que tu n’es pas revenue sous les projecteurs ? Cinq ans ? Dix ans ? La continuité du passé heureux t’empêche de t’en souvenir avec exactitude. 

 

— Je fais ce que je veux, vrille la voix d’une des actrices, J’en ai marre que tu te sentes obligé de me corriger.

 

Face à elle, un grand garçon roux croise les bras, l’air tout aussi énervé.

 

— Ce n’est pas de ma faute si tu n’écoutes pas Christine, s’emporte-t-il à son tour, À cause de toi, c’est reparti pour une quatrième tentative.

 

Tu déglutis tandis que ton pull t’apparaît soudain trop serré au niveau du col. Le poids de ton sac de cours s’alourdit encore à mesure que la pesanteur dans le théâtre miteux te gagne. Et puis, il fait chaud. Ton regard se porte sur les projecteurs incandescents, sans parvenir à discerner une aération digne de ce nom.

 

— Armand, Iris, ça suffit, s’exclama soudain une silhouette au premier rang, Descendez de scène, vous ne reviendrez que lorsque vous vous serez calmés.

 

Le chignon brun s’agite au fil des récriminations tandis que, sous le sourire amusé de leurs camarades, le couple quitte la scène, non sans se murmurer des reproches mutuels. C’est alors qu’ils t’aperçoivent, toi, perdue en haut des gradins, juste derrière la barrière de fer.

 

— Christine, appelle Iris de sa voix claire, Il y a quelqu’un en haut.

 

Armand se contenta d’agiter la main dans sa direction, brusquement amusé. Tu t’imagines, à ce moment ? Le centre de toute l’attention de la salle ? La chaleur augmente soudain d’un cran et tu te dépêches de te débarrasser de ton sac pour en tirer le talon d’inscription, accompagné de la cotisation.

 

— Je suis désolée, balbuties-tu, Je vous avais prévenue pour mon absence de la semaine dernière.

 

La professeure rajusta son châle coloré sur les épaules et te fait signe de t’approcher de la petite bande. C’est alors que, fébrile, tu déposes tes affaires sur un strapontin. Tu t’en veux, oh oui, combien tu t’en veux pour cette nervosité ! Car, en toi, pas de peur, ni de crainte. Tu sais très bien que cette femme, cette Christine, ne peut rien contre toi.

 

Alors, pourquoi ces rougeurs ? Pourquoi ces sueurs ? Pourquoi ? Pourquoi ? Pour...

 

— Ce n’est pas grave, t’accueille avec douceur la professeure, Viens te mettre à côté d’Arnaud sur la scène. On s’apprêtait à faire de l’improvisation, avant qu’Iris et Armand décident de faire perdre le temps de tout le monde.

 

Le dénommé Arnaud fait un geste doux dans ta direction. Tu cherches son regard, comme pour te raccrocher à quelque chose dans ce saut vers l’inconnu. Et lui t’accorde cet appui. Ses iris se fichent un bref instant dans les tiennes à mesure que tu gravis les degrés vers la scène. 

 

— Bienvenue, dit Arnaud, l’air serein, J’espère que tu te plairas ici.

 

— C’est rare de voir des nouvelles têtes, s’esclaffe sa voisine de gauche, Christine est sélective, tu as dû lui taper dans l’œil.

 

— Effectivement, Olympe, la reprend l’enseignante, Et si tu ne te concentres pas plus, elle te prendra le rôle de première.

 

La jeune femme, loin de se laisser démonter par la réprimande, adresse un sourire carnassier à l’enseignante. Tu l’observes avec fascination remonter ses chaussettes hautes dépareillées. Elle avait un style pour le moins... détonnant ? À côté, tu t’en veux d’avoir choisi de quelque chose d’aussi classique. Ce n’est pas comme ça que tu démarqueras de la concurrence. 

 

Malgré tout, tu lui rends son sourire quand elle te fait un petit V de la victoire. 

 

Christine semble réfléchir un instant devant la demi-douzaine d’acteurs sur scène. La lumière des projecteurs s’intensifie un peu plus. Et ce noir des murs, qui paraît absorber la chaleur pour ne la renvoyer qu’au centuple. Puis, tu sens le corps d’Arnaud se mouvoir à côté à mesure qu’il s’échauffe. C’est un peu troublant surtout qu’avec la chaleur, l’odeur capiteuse de son déodorant engourdit davantage encore l’atmosphère.

 

— On va faire des duos pour l’improvisation, finit par trancher Christine, Olympe et Chris, la nouvelle et Duncan, Arnaud et Pétronilla. Lionel ne va pas tarder, on discutera des projets de pièce quand il arrivera.

 

— Et nous ? s’indigne Armand, On ne peut pas participer ?

 

Iris détourna la tête de son partenaire, le visage froncé. Visiblement, elle n’apprécie pas l’éclat d’Armand. La jeune femme tire sur sa veste pour l’obliger à se rasseoir. De son côté, Christine ne bronche pas, les ignorant ostensiblement. 

 

Olympe se redresse aussitôt, l’œil soudain pétillant. Elle bondit pour serrer Christophe dans ses bras.

 

— Je vais assurer, promet-elle, Alors t’as intérêt à cartonner.

 

Christophe tapote les longs cheveux blonds d’Olympe avant de gratter sa barbe de trois jours, visiblement embarrassé. Tu tournes la tête pour voir Arnaud rejoindre une actrice, l’air sérieux, concentrée à nouer ses dreads en un chignon serré. 

 

— C’est toi, Duncan, alors ? demandes-tu au dernier étudiant libre, Je crois que nous sommes en duo.

 

— C’est bien moi.


À ta grande surprise, il te prend dans les bras et se serre avec chaleur. Ce Duncan a l’air du genre tactile, pas que ça te dérange d’habitude. Mais tu ne le connais presque pas. Tu le repousses en douceur afin de reprendre ton souffle.

 

— Bon, alors, voilà le thème, annonce Christine, Il s’agit du mot « fleur ». La nouvelle et Duncan, vous commencez. Je vous laisse quelques secondes pour discuter d’un début de plan, et puis vous y allez. Les autres, vous quittez la scène.

 

Les pas résonnent sur le parquet à mesure que les acteurs regagnent le premier rang. Duncan te murmure alors une idée à l’oreille. Les projecteurs te font tourner la tête tandis que tu acquiesces à mesure que sa pensée se déroule.

 

— Ça te va ? te demande-t-il, On peut tenter comme ça.

 

— Ça me va. 

 

C’est à ce moment qu’Olympe finit également ses messes basses avec Christophe. Elle est vraiment surexcitée, songes-tu, avec un sourire qui lui embrasse la moitié du visage. Elle garde d’ailleurs son bras glissé sous celui de Christophe, l’air un peu perdu.

 

— On commence, Christine ! s’exclame-t-elle d’une voix fort, On est prêts.

 

Au son claironnant, aussitôt un frisson parcourt ton corps, aiguise tes sens, prépare ton visage. Cette tonalité, cette parole lancée à une foule présente mais invisible, pour soi mais audible à tous... Le théâtre. 

 

Le théâtre.

 

Le théâtre pulse dans tes veines.

 

Tu fermes alors les yeux avec délice. La chaleur, si étouffante il y a un instant, n’est plus que tendre gestation de l’être. Ce noir abyssal baise tes paupières frissonnantes. 

 

Le théâtre.

 

Ainsi renait ton envie de jouer la mascarade de la vie transposée,

 

Sur la scène,

 

Quand tu cueilles une fleur nommée Duncan, comme tu te sens fébrile et reposée !

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