Chapitre 2: Il s'appelait Amadeus

— Je peux en avoir un morceau ? demanda Amaterasu, bougon au milieu de ses crépitements rougeâtres. J’ai faim.

 

Na regarda la frêle flamme au fond du Thermos vide dans lequel elle l’avait logé le temps de cette première journée de classe. Des relents de thé séché remontaient d’ailleurs du récipient récupéré dans le bureau de son oncle. Autour d’eux, la vie du collège battait son plein, braillant, criant, courant... Une poignée d’élèves avait entamé une partie de football embrasée sous le pâle ciel bouché d’automne. La nature s’obstinait à garder ses larmes si bien que les nuages convulsaient sans parvenir à se déverser. En périphérie de la cour, des groupes discutaient avec animation de leurs rêves de grandeur, de leurs vacances et des amourettes d’enfance. Parfois, la porte qui menait au CDI s’entrebâillait pour dévoiler le visage timide d’un adolescent gauche de sa nouvelle maturité. Elle secoua les miettes de sandwich tombées sur sa robe de satin bleu de sa main libre, la bouche pincée.

 

— Je ne suis pas censée pouvoir te parler, chuchota-t-elle. Et c’est mon repas, je n’ai rien d’autre. Mehdi t’avait donné du combustible pour tenir la journée.

 

Un semblant de visage humain charbonneux apparu sur l’esprit dépité, comme dessiné à la hâte. La jeune fille en profita pour se recroqueviller un peu plus dans le coin isolé de la cour par des plates-bandes de tulipes dévastées. Hors de question qu’on la surprenne parler ainsi au creux d’un récipient.

 

 

— Mais je préfère la nourriture des hommes... retenta Amaterasu de plus belle. Allez, juste un morceau de tomate.

 

— C’est ton souci, tempêta Na tout en fermant le thermos de manière à laisser un peu d’oxygène passer. Tu n’es pas humain, c’est le moment que tu te le fourres dans le crâne. 

 

Elle était si concentrée dans sa véhémente dispute qu’elle ne prêta pas un instant attention aux exclamations qui s’élevèrent du terrain de sport aux peintures écaillées.

 

- Attention ! cria une voix féminine. 

 

Na eut à peine le temps de relever la tête. Ses yeux s’arrondirent sous la surprise pendant que ses joues rougies pâlirent. Elle étouffa un couinement lorsque le ballon de foot éclata le reste de tomates du déjeuner de la collégienne sur son corsage de velours prune. Une élève, transpirante, le museau semblable à un mustélidé rusé, courut le récupérer :

 

- Je suis vraiment désolée ! dit-elle de ses grands yeux bleus navrés. Amadeus a frappé trop fort, il est vraiment naze pour le foot.

 

La nouvelle observa d’un air amusé les mouvements du nez pointu de la joueuse au gré de ses exclamations contrites. Il ne lui manquait plus que les moustaches frémissantes pour parfaire le tableau. 

 

- Ce n’est pas grave, sourit Na, ce n’est qu’un vêtement.

 

 

En revanche, davantage que la propreté de son corsage, quelque chose d’autre résonna en elle. Apparemment, Amaterasu le ressentit aussi puisqu’elle put sentir la flamme s’agiter contre les parois bleu métallique du Thermos. Amadeus… Ce nom remonta dans l’esprit de la jeune fille. Intriguée, elle leva la tête de la catastrophe pour tomber sur l’adolescent dégingandé qu’elle avait croisé lors de sa promenade. Il faisait moins le fier maintenant qu’il était en tort. À le voir se frotter les cheveux, rouge et embarrassé dans son dossard orange puant, elle se prit à sentir une inattendue bouffée de chaleur. C’était étrange comme dans les traits ingrats de ce visage entre deux âges troubles, le soleil brillait dès lors qu’un début de gaieté filtrait de ses yeux scintillants. Elle décida de détourner très vite le sujet :

 

— Je t’ai vue jouer, dit-elle à la collégienne qui se tortillait, mal à l’aise. Tu n’as pas à t’excuser, tu n’y es pour rien. Je dois te dire que je suis même impressionnée par votre niveau.

 

— Merci, c’est rare d’entendre des compliments dans une cour de récré, l’inconnue frotta son menton tâché de poussière. Je m’appelle Valentine, et toi ? Tu es nouvelle non ? 

 

Un vif sentiment d’amitié vis-à-vis de cette jeune fille surprit Na. Peut-être cela venait-il de la vivacité de chacun de ses gestes, perdue dans son maillot de baseball trop grand, les pieds serrés dans d’étranges baskets à plateforme pailletées ? Que sur de nombreux aspects, elle représentait tout ce que Na rêvait de devenir un jour ? Elle tendit sa petite main gantée dans un mouvement chaleureux.

 

— Ravie, Valentine, fit-elle. Je m’appelle Na.

 

— Bon, vous jouez ? s’impatienta la gardienne dans le but après avoir tenté quelques tractions. On se refroidit ici !

 

— On arrive ! cria Valentine avant de se tourner vers Na. Tu veux venir ?

 

Na sirota du jus d’orange de sa brique, l’air profondément neutre et inintéressé. Toute cette foule qui grouillait sur le terrain, la dizaine de spectateurs enthousiastes sur les bords, jusqu’aux surveillants maussades qui ne quittaient pas l’arbitrage douteux du coin de l’œil. Beaucoup trop d’attention à son goût.

 

— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée, dit-elle. Mais je vous regarde.

 

— Tu ne peux pas savoir avant d’avoir essayé, insista la joueuse. Tu peux prendre la place de Camille dans les buts si tu n’as pas assez confiance sur le terrain. 

 

La brique se contracta lorsque Na eût fini de la siroter. Dépitée, elle la secoua un instant dans l’espoir d’en tirer quelques gouttes de plus, sans succès.

 

— Ce n’est pas ça, marmonna-t-elle, toujours concentrée sur sa tâche. Je ne peux pas vraiment.

 

— Bon, en tout cas, tu nous rejoins quand tu veux !

 

Et la vivace Valentine retourna en courant sur le terrain, où la gardienne, Camille, s’étirait soigneusement, blasée sous sa longue queue de cheval. Pendant ce temps, les joueurs se redéployèrent sous l’arbitrage attentif d’une Troisième boutonneuse. À côté de Valentine, Amadeus semblait constamment perdu. Na regarda le match désastreux après s’être assurée du confort d’Amaterasu dans le Thermos et pouffa devant le spectacle comique. D’ailleurs, ce n’était pas la seule. Elle remarqua pour la première fois les clameurs enjouées de leurs camarades sur les bords qui l’invectivaient avec bienveillance pendant que Valentine, écarlate, bouillonnante, se casser la voix à tenter d’obtenir quelque chose de potable de lui. Il marchait sur les balles, tirait en dehors et se faisait constamment houspiller par Camille qui, dans les cages, devait assurer le poste du collégien en plus du sien. C’est le moment que choisit Amaterasu pour sortir un œil de sa cachette. Cette fois, nul visage, juste des frémissements mécontents au fond du sac de toile ciré.

 

— Pourquoi tu ne voulais pas que nous arrêtions la balle ? persifla-t-il. Tu n’aurais pas été tachée.

 

Na sourit, gênée. Elle tritura ses doigts potelés, comme à la recherche d’une bonne raison avant de perdre son regard vers une bande d’élèves qui chahutait à la sortie de la cantine d’où s’élevaient de fades odeurs de viande en sauce bon marché. 

 

— Tu te souviens de l’accord qu’on a passé avec mes parents, dit-elle. Une histoire à cause de mes dons de Sorcière, et c’est le retour à la maison. Ce qui signifierait que je devrai renoncer à retrouver Suihei. 

 

— Il n’empêche, bouda l’esprit. Tu n’as pas à subir ça, le Sénat peut très bien s’en occuper. Pourquoi tu n’irais pas jouer avec les autres enfants ?

 

Une ombre passa sur le visage de porcelaine ambrée et dans la nuit de ses yeux, des paillettes de triste sous une voie lactée de regrets. Dans ces moments, son charme qui venait de son assurance hors norme s’essoufflait à la manière d’un masque qu’elle aurait choisi de déposer. Une pesanteur inouïe tomba sur les traits joufflus de l’adolescente.  Na se replia un peu plus, pour mettre le menton entre ses genoux.

 

— Il suffit qu’un esprit un peu jeune en fasse qu’à sa tête, marmonna-t-elle, et qu’il veuille m’aider… Tout le monde en parlerait si des phénomènes bizarres se manifestaient ici.

 

— Ouais.

 

Amaterasu, dubitatif, retourna se nicher à l’intérieur dans quelques étincelles de mécontentements. Il prit soin de fermer autant que possible le capuchon bleu du Thermos de manière à laisser un peu d’oxygène puis se tut. Ils avaient convenu de limiter les discussions pour éviter de se faire surprendre, comme avec Amadeus. Na leva le menton vers le terrain où Valentine, une veine palpitante au cou, tira dans le ballon de plein fouet vers son ami qui l’esquiva à temps. Devant la scène comique, l’équipe adverse et même les surveillants éclatèrent de rire. Amadeus… Il s’appelait Amadeus.

 

 

 

 

— Amadeus ! l’appela Camille depuis le fond de la classe. J’espère que tu as pensé à me rapporter les feuilles que tu me devais.

 

L’adolescent grogna, les mèches bouclées collant de sueur à son front moite. Valentine l’aura fait cavaler pendant ce match sous les quolibets de tous leurs amis, si bien qu’il ne comprenait pas pourquoi il acceptait encore de jouer avec elle. De plus, le cours d’anglais n’avait pas commencé que Camille lui tombait déjà sur le râble pour lui réclamer son dû. Il répondit sans même la regarder, pour bien signifier qu’elle le dérangeait. Et qu’il ne lui pardonnait pas la raclée au foot à la pause du déjeuner.

 

— Je les ai, maugréa-t-il, bougon. T’as de la chance.

 

Mais Camille ne comptait pas s’arrêter là. Son amie jeta son sac à dos abîmé sur la table d’à côté pour se pencher au niveau de ses yeux. Amadeus rougit, sans même le remarquer il s’était tourné vers la silhouette frêle de velours prune qui se découpait dans la dure lumière du jour blanc aveuglant. 

 

— Qu’est-ce que tu regardes ? minauda Camille. C’est la nouvelle ?

 

Amadeus frémit et détourna bien vite la tête. L’embarras de s’être fait surprendre lui donna comme une étrange bouffée de chaleur. Camille rit de la détresse apparente de l’adolescent pendant que ce dernier fit mine de soudain s’intéresser aux mandalas exposés sur les murs de la classe. La collégienne rajusta ses lunettes à monture mauve dans son habituel air de condescendance sympathique. 

 

— Tu as de drôles goûts quand même, dit-elle, moqueuse. On dirait qu’elle sort d’une autre époque avec sa robe à froufrous. 

 

Quand Camille plaisantait ainsi, elle conservait toujours cette réserve intelligente sans livrer entièrement à son attitude le poids de ses pensées. Dans le même temps, elle tira ses notes soigneusement organisées de son vieux sac.

 

— C’est vrai, grommela Amadeus sans conviction. C’est surtout une intruse de première.

 

À sa grande irritation, Camille gloussa de plus belle, comme si elle lisait quelque chose de particulièrement cocasse sur les traits de l’adolescent derrière ses verres poussiéreux. Elle sortit sa trousse et son cahier, sans cesser de l’asticoter, avec son habituelle mimique narquoise qui relevait ses lèvres pulpeuses en une grimace exagérée.

 

— Toi, elle a fait quelque chose qui ne t’a pas plus.

 

Le garçon s’affala sur le fauteuil de bois, sans prêter attention aux nombreuses marques de stylo antédiluviennes qui le parsemaient.

 

— Elle est venue dans le pré.

 

— Tu parles de ton coin secret ?

 

Amadeus hocha la tête, l’air désespéré. Camille éclata cette fois franchement de rire, si bien que leurs camarades se retournèrent vers eux. Jusqu’à la nouvelle qui les suivait du regard, sombre dans sa pèlerine de dentelle noire. Puis Camille, une fois calmée, toujours avec quelques trémolos enjoués dans la voix, déchiffra l’heure sur l’horloge de la classe pour mieux s’assurer du temps qu’il leur restait

 

— Allez, tu t’en remettras, dit-elle. Tu sais à qui elle me fait penser, moi ?

 

— Non, dis-moi, fit Amadeus, appréhensif, perdu dans son sweatshirt. À quelqu’un que je connais ?

 

Camille commença à griffonner dans le même temps sur les marges de son cahier, sa manière à elle de se préparer à se concentrer sur le cours qui n’allait pas tarder à débuter. L’air presque gêné de son hypothèse, elle remonta une mèche de cheveux blonds derrière l’oreille. Le critérium griffonna un visage stylisé dans la marge du cahier dans une mélodie familière. Amadeus connaissait Camille par cœur. Enfin, ils se connaissaient tous par cœur dans le petit collège de province Marie Curie.

 

— Elle me fait penser au garçon qui travaillait comme surveillant ici, murmura-t-elle. Je ne sais pas si tu t’en souviens, c’était l’année dernière. Ils ont le même air solitaire.

 

Amadeus gratta les graffitis gravés aux ciseaux sur sa table, ennuyé. Autour d’eux, la totalité de la classe avait regagné sa place et bavardait dans un brouhaha réconfortant. Après avoir constaté l’impossibilité d’effacer le dessin de bite particulièrement saillant sur le rebord, le garçon rejeta sa tête encapuchonnée en arrière pour mieux se balancer sur sa chaise.

 

— Tu parles de Suihei ? fit-il. On n’a plus jamais eu de nouvelles de lui. C’était le neveu de Claude, il vivait à la bergerie. 

 

Maintenant qu’il y songeait, Camille avait sans doute raison, après tout Na habitait également là-bas. La collégienne rosit d’excitation et suspendit son crayon en l’air. Malgré tout, elle conserva sa réserve habituelle. 

 

— C’est peut-être sa sœur ? dit-elle. On peut lui demander de ses nouvelles. Il a disparu du jour au lendemain. 

 

— Et s’il était mort ? Ou malade ? Je ne pense pas que ce soit une bonne idée de lui en parler.

 

Son amie fronça les sourcils avant de reprendre son croquis. Visiblement, elle n’était pas d’accord avec lui. Mais, depuis l’embarras de sa dispute avec Na dans le champ du Père Baptiste, le garçon tenait à garder ses distances autant que possible. Elle avait le don d’entrer dans sa tête dès qu’il la voyait, si bien qu’il avait décidé de l’éviter pour mieux retrouver un semblant de sérénité. Car s’il y avait bien une chose qu’il n’appréciait pas, c’est être déstabilisé. Tomber sur elle dans son collège n’avait déjà pas été une partie de plaisir, alors si en plus Camille et Valentine s’y mettaient... Son amie était d’ailleurs sur le point de rétorquer quand la professeure d’anglais semblable à l’épouvantail du jardin de Muriel et à l’accent atroce pénétra dans la pièce :

 

— Good afternoon, tout le monde.

 

Au moins, l’intervention eut le don de faire taire Camille alors que cette dernière s’apprêtait à sortir une nouvelle remarque. Tous les élèves se levèrent d’un seul geste et les conversations se suspendirent brièvement, le temps pour le professeur de se créer l’illusion que le cours se déroulerait sans encombre. 

 

 

Les jours suivants se déroulèrent sans trop de problèmes pour le jeune garçon, entre devoirs, trajets en car à travers la montagne pyrénéenne, à écouter de la musique assoupi contre la fenêtre glacée et football explosif avec Camille et Valentine. Le soir, il se rendait parfois à l’entraînement du club de la ville les retrouver. En effet, faute d’effectifs dans la commune de Piquelles, les équipes et par conséquent les entraînements, étaient mixtes. Ces jours-là, Na rentrait seule en bus, pendant que ses parents venaient le chercher au stade. Le ramassage scolaire ne passait de toute façon qu’à 17 heures, après il était obligé de se reposer sur sa famille.

 

Na et lui n’avaient par reparlé depuis l’incident du pré du père Baptiste, malgré les fréquentes occasions lors des trajets de bus. Amadeus ne la vit plus s’y promener et de son côté, il garda ses distances avec la bergerie. D’un accord tacite, ils s’évitaient ainsi les drôles d’émois qui troublaient leurs âmes dès que leurs regards se croisaient. Peu à peu, la rancune disparut à mesure que les températures baissèrent et que l’air se vivifiait. Le collégien n’allait de toute façon plus que rarement dans le pré pour cueillir quelques plantes à rapporter chez lui pour mieux les croquer au chaud.

 

Cela aurait pu continuer longtemps ainsi, surtout que Camille et Valentine, sentant la gêne de leur ami, n’avaient pas insisté davantage sur ses regards perdus en direction de la nouvelle. Il n’y avait aucun motif pour elles d’intervenir. En effet, Na n’était pas vraiment seule dans la classe, mais ne cherchait pas non plus à rejoindre un groupe en particulier. Toujours avec son sourire amical de surface, mais un pli autoritaire et soucieux au front, elle n’approfondissait pas les relations plus loin que le simple échange de politesse.

 

La routine étira ses mornes journées grisâtres jusqu’au jour où, à l’arrêt du ramassage scolaire de Sainte-Marie, Amadeus se retrouva seul dans le brouillard matinal. Il frissonna, mal à l’aise dans son blouson pourtant épais. C’était comme si la nature s’était densifiée en un bloc morose et triste, compact et sévère. Il dressa le nez pour mieux humer l’exceptionnelle humidité ambiante. La brume ne se lèverait sans doute pas de la journée. Malgré lui, il se surprit à jeter des regards pleins d’espoir aux alentours. Mais aucune trace de Na. Le collège s’annonçait mal sans la contemplation matinale de la jeune fille. Il dut l’admettre contre son gré : il s’était habitué à la voir. Cela lui coûta encore davantage de réaliser que la journée s’avérait gâchée pour lui, faute de ce stupide rituel. Amadeus l’avait dans la peau, si bien que, grognon, il ne bavarda avec aucun de ses camarades à l’abribus et se réfugia dans un coin de l’autocar, les écouteurs sur les oreilles. 

 

Quand il entra dans la classe, il se dirigea intuitivement à côté de Valentine pour les premiers cours de la matinée. Il la salua du bout des lèvres puis déposa son manteau encore frais du dehors sur le dossier tandis que les néons blafards arrachaient un peu de lumière à l’obscurité extérieure. 

 

— Tout va bien ? dit Valentine tout en attachant ses mèches courtes de devant en une couette rebondie. Tu n’as pas l’air dans ton assiette.

 

L’adolescent maugréa quelque chose à mesure qu’il sortait ses crayons, si bien qu’elle dût lui faire répéter. 

 

— Tout va bien, grogna Amadeus.

 

Valentine s’apprêtait à répliquer quand un de leurs camarades, également originaire de Sainte-Marie, s’esclaffa depuis le bureau où il s’était juché, les jambes dans le vide. Pendant ce temps, derrière, lui, un duo de collégiens s’escrimait sur un pendu particulièrement ardu sur le tableau blanc.

 

- Tu parles, gloussa le garçon. Il tire la tête depuis ce matin. La nouvelle était pas à l’arrêt de bus. 

 

Amadeus fronça les sourcils, une irritation sourde commença à pulser dans ses oreilles. Il jeta son cahier plastifié sur sa table avant de reculer sa chaise avec fracas. Aussitôt, le pendu s’interrompit tandis que Valentine se crispa, le museau en alerte.

 

— Mêle-toi de ton cul, fit Amadeus.

 

Son amie haussa les sourcils, frémissante d’amusement. 

 

— C’est vrai ça, Amadeus ? dit-elle. Tu as un crush sur Na ?

 

— Nan, répondit le collégien du tac au tac. Je sors déjà avec les darons de ce bouffon.

 

Son camarade grimaça, peu enchanté de la répartie, bondit du bureau d’un geste leste. Il atterrit sur l’estrade avec fracas pendant que la totalité de la classe arrêta son chahut. Tous les fixèrent avec attention alors que le garçon offensé avança à grands pas vers Amadeus, plus roide que jamais. Il le saisit par le col et tous deux se jaugèrent, irrités, les poings crispés.

 

— Répète un peu ça, souffla-t-il. Que je t’explose.

 

Amadeus éclata d’un rire amer. Personne ne réagit devant la scène surréaliste au collège Marie Curie, d’ordinaire paisible et sans grand incident. Fallait-il les arrêter ? Appeler un enseignant ? Leur faire entendre raison ? Tous se regardèrent en silence, sans parvenir à se décider de la marche à suivre. Amadeus attrapa alors le poignet de son adversaire.

 

— Tu n’en serais même pas capable, dit-il. Tente seulement et je te démolis.

 

— Amadeus… menaça Valentine. Ne m’oblige pas à intervenir, tu sais que je déteste ça. Arrête tout de suite et excuse-toi.

 

— C’est bon, Valentine, grimaça l’élève offensé. On va régler ça entre nous. Après tout, une tarée comme la nouvelle ferait mieux de se faire soigne…

 

Le garçon s’étala avec fracas sur la table d’Amadeus avant de rouler au sol près de la corbeille de papier. Les cours d’aïkido dispensés par Estelle avaient fini par lui servir, comme quoi. Faute de force véritable, il savait plus ou moins utiliser celle de ses adversaires à son profit. Enfin, surtout en théorie. Puis, toujours courroucé, l’adolescent releva la victime sonnée et commença à la secouer :

 

— Ne parle plus jamais de Na comme ça, grogna-t-il. J’aime pas qu’on crache sur les autres dans leur dos.

 

— Maintenant, ça suffit, tonna Valentine. 

 

À son tour, elle frappa Amadeus d’un grand coup de cahier dans une claque sonore. Il s’affala et libéra son camarade qui en profita pour s’échapper, non sans l’insulter. Ce dernier fut recueilli par les élèves en cercle qui lui proposèrent de l’eau et des embrassades pour mieux le calmer. Pendant ce temps, toujours à terre, Amadeus mugit, la main sur le crâne :

 

— Mais ça va pas ? Tu m’as fait super mal.

 

-—Je pense qu’il serait surtout temps que tu arrêtes de te donner en spectacle, dit la jeune fille, irritée. Tout le monde te regarde comme si tu avais perdu la tête. Et je suis à deux doigts de leur donner raison.

 

L’adolescent se frotta le cuir chevelu avant de relever le front. Tous les élèves le fixaient en effet, les yeux exorbités de surprise, l’air ahuri. Soudain, il sentit le poids de ses actes retomber sur ses épaules. Il était effectivement peut-être allé trop loin, surtout pour une quasi-inconnue comme cette nouvelle. À force de chahuter avec Estelle à la moindre occasion, il avait perdu le sens de la mesure et les enseignements de sa sœur lui remontèrent à l’esprit : ne pas utiliser les techniques de combat pour de la violence gratuite. Sa sœur aurait paré la prise d’aïkido. Pas un collégien inscrit au club de basket.

 

— Je suis désolé…, murmura-t-il, écarlate de honte, avant de regagner sa place.

 

L’incident fut clos, même si le réfectoire en bruissait encore à l’heure du déjeuner autour d’un savoureux poisson pané-épinards assez salé pour pousser les élèves à vider plusieurs carafes quand un morceau de pain ne flottait pas dedans. Amadeus appréciait d’ordinaire se trouver au centre de l’attention pour mieux attraper blagues et anecdotes au vol, mais pour la première fois, il baissa la tête. Valentine transpirait la réprobation, si bien qu’elle déjeuna à une table à l’autre bout du réfectoire, le laissant seul avec Camille et quelques amis de la classe d’à côté. Il ne lâcha pas un mot du repas, honteux. Ses yeux demeurèrent évasifs le reste de la pause et pas une fois, il leva la main en français. Il ressentit soudain l’envie de se fondre dans les murs jaunes écaillés pour faire partie du décor vétuste de la salle, histoire que plus personne ne lui jette ces regards accusateurs. Si en plus Estelle apprenait ce qu’il s’était passé, Amadeus pressentait qu’il serait bon pour la correction de sa vie.

 

De surcroît, le karma s’amusa avec ses nerfs comme pour lui faire payer son éclat. Na était absente pour cause de maladie, du moins d’après ce que leur professeur d’histoire leur avait annoncé. En tant que plus proche voisin de la jeune fille, on lui confia donc la tâche d’aller lui apporter les devoirs après l’école. Ce qui signifiait pour le garçon, devoir retourner à la bergerie en pleine nuit, avec les horaires de novembre. 

 

— Je ne vais pas y arriver, gémit-il en cours de français. Cet endroit me fait beaucoup trop peur.

 

— Tant pis pour toi, c’est ta punition pour ce matin

 

Valentine avait décidément la rancune tenace. Amadeus frappa sa tête contre la table et la laissa posée là, désespéré, sans se soucier du discours de l’enseignant sur un point de conjugaison complexe. 

 

— Je suis foutu, fit-il, la voix étouffée dans ses manches. Si on ne retrouve pas mon corps, c’est Claude et Mehdi qui ont fait le coup.

 

— Tu ne crois pas que tu es un peu mélodramatique ? chuchota la jeune fille tout en griffonnant des notes. Ce n’est pas le bout du monde non plus. 

 

Le garçon tourna la tête et lança un long regard larmoyant, bordé de cils noirs, à sa voisine qui finit par lever la tête de sa copie, les yeux étrécis de mauvaise humeur.

 

— Tu ne veux pas m’accompagner avec Camille ? geint le collégien. Vous pourrez rester dormir à la maison. 

 

Valentine fit tournoyer un instant le stylo entre ses doigts, concentrée à la fois sur le cours et sur le fil de ses pensées. Le professeur entama un demi-tour sur l’estrade pour empoigner un marqueur afin de tracer quelques notions en rouge. La moitié des élèves somnolait déjà, assommée par la digestion et la chaleur doucereuse de la salle de classe renfermée.

 

— D’accord, dit Valentine. Mais je ne fais pas ça gratuitement.

 

Amadeus agrandit encore ses yeux, en chien battu. Valentine soupira :

 

— Tu sais que je déteste quand tu fais ça, fit-elle. Du coup, en échange, tu me feras mon devoir d’anglais. 

 

Dans un regain d’énergie, le garçon leva la tête de quelques centimètres pour mieux marquer son intérêt devant l’alléchante proposition.

 

— Je te fais deux exercices de maths.

 

Les yeux bleus de Valentine virèrent couleur acier cernés à la manière d’un raton laveur particulièrement hargneux.

 

— Ce n’est pas négociable. Mon devoir d’anglais ou tu te débrouilles.

 

Si Valentine s’avéra difficile en affaires, Camille ne s’avéra pas longue à convaincre. Il suffit à Amadeus de se faufiler dans sa classe à la pause et de lui exposer son problème. Gentille comme un cœur, mais surtout certaine qu’il lui retournerait un jour la faveur, elle ne fut pas en mesure de refuser. 

 

À la fin de la journée, alors que les élèves se dispersèrent vers la boulangerie ou en direction des arrêts parsemés de la file sans fin des bus gris, tous trois montèrent dans le car dès que la cloche sonna. Le soir tombait avec hâte, l’hiver avait progressé et les rares arbres de la cour bétonnée du lycée s’affichaient nus, sans pudeur. Jusqu’au bloc scolaire, qu’un architecte au goût douteux avait peint en rose pâle, qui déployait sa morosité automnale dans la lumière maladive. 

 

Comme Amadeus l’avait deviné plus tôt le matin, le brouillard ne s’était pas levé à Sainte-Marie. Le car ralentit au moment de pénétrer dans les routes serpentines bordant les ravins. Au loin, les phares des voitures scintillaient avant de disparaître dans les virages. C’était une véritable purée de pois. Camille rajusta ses lunettes, embuées après les avoir approchées de la vitre glacée.

 

— Il a de l’assurance pour rouler comme ça. La nuit est tombée et on ne voit pas à trois mètres. 

 

Valentine, accroupie sur un fauteuil, plissa les yeux pour tenter d’apercevoir le précipice familier qui marquait le début du quartier résidentiel de Sainte-Marie, peu après l’usine de biscuits traditionnels. Sans succès. Dépitée, elle se laissa glisser le long du dossier trop raide à son goût.

 

— Si on meurt, on reviendra te hanter, Amadeus. 

 

Soulagé à l’idée d’être accompagné dans sa corvée, le collégien crut bon de taquiner un peu plus ses amies, pour faire passer le temps, certes, mais surtout se venger des moqueries des derniers jours au sujet de Na. Son sourire d’ordinaire chaud devint carnassier alors qu’il écarquilla ses yeux pour leur donner un aspect halluciné.

 

— Et encore, dit-il, vous n’avez pas vu la bergerie. Un ancien propriétaire y est mort après avoir tué toute sa famille. Depuis que Claude et Mehdi y habitent, on entend de drôles de bruits le soir. 

 

Camille déglutit, la joue collée à la fenêtre glacée. Ses verres se recouvrirent de nouveau de buée, sans que cela lui pose problème. Après tout, il n’y avait rien à voir. D’un coup, elle parut regretter sa trop grande gentillesse. Valentine, à l’inverse, dissimula la poussée de peur que trahissait son agitation par des rodomontades qui sonnèrent creuses dans le silence de la nuit.

 

— Tu as intérêt à m’obtenir une bonne note en anglais, rit-elle, ou sinon, je te promets, je ne t’accompagnerai pas la prochaine fois qu’elle tombera malade. 

 

Amadeus grimaça un sourire maladroit. Bien qu’il s’amusât à taquiner ses amies, lui-même sentait sa crainte croître à mesure que le car avalait les kilomètres qui les séparaient du village. Bientôt, les points lumineux de l’usine de biscuits disparurent à leur tour, dévorés par le sombre brouillard glouton. Une drôle de pression appuya sur sa vessie tandis que le reste du trajet se déroula dans le silence pesant, chacun plongé dans ses pensées. L’atmosphère s’avérait par ailleurs bien trop dense pour qu’un mot léger parvienne à la pénétrer. 

 

Lorsque le bus s’arrêta à Sainte-Marie du Calvaire dans un crissement de pneus, leurs camarades se dispersèrent bien vite pour rentrer chez eux retrouver la douceur de la maison familiale, les laissant seuls sous l’abribus détrempé. Les fenêtres allumées diffusaient un peu de chaleur humaine bienvenue tandis que la cloche de l’église sonna six heures, invisible dans les nuées ténébreuses. 

 

— On te suit, chuchota Camille. Tu connais le chemin ?

 

— Il a intérêt ! s’écria presque Valentine, aussi nerveuse que son amie.

 

Son éclat de voix fut d’ailleurs immédiatement avalé par le brouillard, sans que la plus petite trace se fasse entendre, comme si un voile de noirceur engloutissait jusqu’à la moindre lueur vacillante. Les réverbères seuls demeuraient visibles sur une certaine distance, points orangés semés par le Petit Poucet en route vers la demeure de l’Ogre. 

 

— C’est par là, suivez-moi, dit Amadeus, rassuré à moitié. Ce n’est pas très loin.

 

En réalité, sa vessie criait pitié. Tout son corps le poussait à courir à la maison et à claquer la porte derrière pour mieux distancier les fantômes que son esprit plaisait à imaginer à chaque coin de rue. Il ne doutait pas qu’au moindre bruit suspect, il serait le premier à tracer vers chez lui, et peut-être même aurait-il battu à l’occasion le record d’Usain Bolt en région montagneuse. Valentine et Camille sauraient tout à fait se débrouiller sans son aide. Enfin, surtout Valentine. Depuis la maternelle, c’était leur garde du corps attitrée à tous deux, efficace et d’un courage qui frôlait parfois l’inconscience. Mais face au paranormal, même elle admettait sa faiblesse. Il lui suffit d’un regard vers le pâle visage aux narines palpitantes pour le confirmer. 

 

— Combien de temps à pied? demanda Camille qui observait tout autour, inquiète. Cinq minutes ? 

 

Amadeus avançait d’un pas pressé pour finir avec sa corvée au plus vite, tout en se frottant les bras pour tenter de réchauffer ses membres glacés par l’humidité mordante.

 

— Plutôt dix petites minutes, dit-il. Et après, retour chez nous. Papa nous fera du chocolat chaud et je crois bien qu’il reste des gâteaux d’Halloween. 

 

Ils avancèrent sans un bruit dans les rues désertes. De temps à autre, le jappement lointain d’un chien déchirait l’obscurité pour mieux s’éteindre. Puis, les maisons éclairées s’espacèrent peu à peu, les habitations disparurent et ce fut au tour des lampadaires de se faire avaler par la brume vorace. Seule la petite lampe torche d’Amadeus, qu’il avait tirée de son sac, illuminait le sentier de terre défoncé pour mieux les prévenir des ornières boueuses et des talus herbeux. Valentine avançait, le regard fiché vers l’horizon bouché, comme si elle pouvait le pénétrer par la force seule de sa volonté.

 

— Il n’y a pas de risque que les voitures passent ici ? fit-elle. Parce qu’on n’a rien pour se faire repérer.

 

— Les voitures ne passent pas ici, assura Amadeus. C’est un cul-de-sac avec la bergerie au bout. 

 

Camille glissa les mains dans les poches son manteau duveteux, le nez rougi. 

 

— Vous n’avez pas froid ? dit la jeune fille. J’ai comme l’impression que l’on a perdu plusieurs degrés. 

 

— Si, marmonna Valentine, ça doit être parce que l’on monte en altitude. 

 

— Enfin, c’est juste sur quelques mètres, tenta de tempériser Amadeus. C’est peut-être à cause de l’humidité du sous-bois. 

 

À propos de sous-bois… Par-delà les formes infernales des arbres squelettiques dont les cris muets déchiraient l’obscurité, des sons étranges montèrent dans la nuit noire. Des grincements, des cliquetis… Le hululement d’un oiseau, semblable à des lamentations firent sursauter de concert les trois amis. Ils se figèrent sur place, prêts à décamper au moindre signal. Impossible de deviner la provenance du bruit dans la brume qui les environnait.

 

— C’était quoi ça ? sanglota presque Camille, les lunettes noyées par la buée.

 

— Je ne suis pas bien, là, gémit Valentine. On se grouille d’arriver et on repart aussi sec.

 

Amadeus hocha la tête, sans oser piper mot. Le faisceau de la lampe tremblait entre ses mains. Il le braqua vers l’avant dans l’espoir d’apercevoir un quelconque indice, mais les gouttelettes de la bruine réfléchissait la lumière sans la laissait lever le mystère. Tous trois se regardèrent et d’un commun accord commencèrent à trotter. L’adolescent sentit même quelques larmes perler sous ses paupières. En dehors des cailloux du sentier éclairés devant eux, une nuit noire les entourait, jusqu’à la Lune et aux étoiles, étouffées par les chapes blanches. Ils se sentaient incapables de prédire s’ils arriveraient bientôt ou non, déjà que seule une poignée de taillis en bord du chemin se détachaient avec peine de leurs ombres ensorcelées. De temps à autre, un hibou s’envolait de sa branche, dérangé par ces intrus. Alors, ils se mordaient les lèvres pour ne pas hurler, à deux doigts de l’implosion mentale.

 

— On arrive, hoqueta le guide peu rassuré. C’est les lumières de la bergerie là-bas.

 

Sur le petit parking de terre battue, la Deux-Chevaux garée les fixait de sa noirceur impénétrable. Juste derrière, la forêt dense courait sur plusieurs kilomètres, entrecoupée des accès aujourd’hui inusités vers les pâturages. Des chemins qu’Amadeus avait mille fois parcourus en plein jour, mais qui prenaient une signification toute autre en cette nuit morbide. Une voix inconnue coassa alors dans l’obscurité :

 

— Pars ! Pars !

 

Cette fois, c’en fut trop pour le trio d’adolescents. Sans même se concerter, ils se précipitèrent en criant vers la porte de la bergerie, qu’ils ouvrirent avec fracas. Là, le spectacle qui les attendait redoubla leur effroi.

 

Na, vêtue d’une longue chemise de nuit immaculée, engoncée sous des couvertures brodées, tourna la tête vers eux. De même que l’étrange flamme à forme humaine qui lui faisait face. Tout autour, théière et tasses voltigeaient pour lui proposer de la tisane et du miel tandis que Mehdi, stupéfait, leva les mains vers eux. Elles étaient maculées de sang. Jusqu’au vent qui murmurait des paroles incompréhensibles à leurs oreilles dans l’embrasure de la porte :

 

— Désolé, désolé, chuchota la brise. J’ai oublié de vous prévenir…

 

Derrière, le croassement reprit :

 

— Pars ! Pars !

 

Alors, tous trois hurlèrent de plus belle et s’enfuirent en courant, les larmes aux yeux. Ils ne parcoururent pas une bien grande distance puisqu’ils pilèrent net au milieu de l’allée. Une ombre immense se détachait du chemin éclairé par la faible lampe à dynamo d’Amadeus. Lampe qui s’éteignit soudain, faute de courant. Plongés dans le noir le plus total, leurs hurlements de terreur sortis du plus profond de leurs tripes résonnèrent dans le bois.

 

— Je te déteste ! beugla Valentine, des sanglots dans la voix.

 

— Maman… pleura Camille, Maman, je ne veux pas mourir…

 

Amadeus ne pipa mot en dehors d’un léger hoquet, acharné à tourner la manivelle de la torche pour la rallumer au plus vite. Les larmes et la morve qui coulaient de son nez suffisaient à prouver qu’il avait atteint ses limites. Alors, l’ombre, désormais invisible dans la pénombre, se mit à parler, un accent moqueur, mais bienveillant dans la voix :

 

— On ne va pas vous manger, gloussa-t-elle. Amaterasu, si tu faisais un peu de lumière pour nos invités ? Je crois bien que nous risquerions de les perdre sinon.

 

— Bien, bien, grogna le ton persiflant du dénommé Amaterasu. Mais je le fais pour Na.

 

Alors, une large flamme illumina la clairière. Les adolescents se découvrirent peu à peu les yeux, bouffis par les larmes. Il leur fallut un instant pour s’habituer au soudain halo de lumière après tant de temps dans les ténèbres. Toute couleur avait déserté leurs visages. Et, à la grande frayeur d’Amadeus, Claude se dressait devant eux. Ils étaient foutus. Mehdi et lui allaient les tuer tous les trois, pour garder leur secret.

 

— Allez, venez vous réchauffer, dit leur hôte. Ce n’est pas un temps à traîner dehors, surtout des enfants comme vous.

 

Il posa une main qu’il voulut réconfortante sur l’épaule de Valentine, mais cette dernière se déroba, enragée :

 

— Pas question, cracha-t-elle. Je vous préviens, mes parents savent que je suis ici. Vous ne pouvez pas nous tuer sans que les soupçons tombent sur vous.

 

— Vous tuer ? répéta Claude, visiblement confus. Qui veut vous tuer ?

 

— Le sang… murmura Amadeus. Mehdi a les mains couvertes de sang…

 

Et Camille sanglota de plus belle, le visage enfoui dans ses doigts. Pendant ce temps, Valentine, muette, articulait des mots sans queue ni tête devant le prodigieux brasier ambiant d’Amaterasu. À voir son air choqué, à la prochaine surprise, Amadeus pouvait être certain qu’elle tournerait de l’œil.

 

— De confiture de framboises, pas du sang, corrigea la voix de Mehdi depuis l’embrasure de bois équarri de la demeure. Je fais une tarte. 

 

Claude poussa doucement les amis quelque peu rassurés, mais toujours méfiants vers la porte en une délicate impulsion à laquelle, choqués, ils ne furent plus en mesure de résister.

 

— Bon, je crois que tout le monde est un peu sur les nerfs, dit-il. Un excellent chocolat chaud et une petite discussion devraient remettre tout en ordre. 

 

— Et moi ? crachota la flamme. Je reste dehors à faire le vulgaire réverbère ? 

 

Claude éclata d’un rire joyeux et communicatif qui parut lever le brouillard un instant.

 

— Tu sais que tu es libre, pourquoi tu me critiques comme ça ?

 

La flambée disparut alors dans l’obscurité, non sans avoir jeté une dernière lueur mécontente sur le corbeau perché, qui croassa de nouveau :

 

— Pars ! Pars ! Croa ! Croa !

 

 

 

— Attendez, coupa Valentine, une tasse fumante à la main, je ne suis pas sûre d’avoir compris.

 

Amadeus souffla sur le chocolat chaud à l’odeur capiteuse, loin de la poudre industrielle à laquelle il s’était habitué. D’ailleurs, celui-ci se révélait plus amer, moins écœurant si bien qu’il le savoura avec délices. Sur la table tiédissait l’appétissante tarte aux framboises de Mehdi, celle à l’origine de la confusion. Le garçon, écarlate de honte, ne savait plus où regarder maintenant que Claude leur avait dévoilé les dessous de l'ahurissant spectacle. Surtout qu’en face de lui, les joues rougies par la fièvre, Na ne le quittait pas des yeux. Mehdi reprit alors de sa voix chaude tout en coupant une part dans une assiette de grès pour Valentine :

 

— Qu’est-ce que tu ne comprends pas, ma belle ? lui dit-il. Nous avons tout le temps. Je peux répéter.

 

— Tout ça, fit Valentine, les bras en l’air. Je ne comprends pas.

 

La bergerie, décorée de lourdes tapisseries, de fauteuils brodés et de bibliothèques marquetées semblait en effet davantage sortir d’un roman du XIXe de Jane Austen que du XXIe siècle à Sainte-Marie. Mais, au-delà des squelettes suspendus et des gravures de plantes, c’était le ballet infini des objets, de la vaisselle, et jusqu’au vent qui ne finissait pas de s’agiter dans les airs qui inquiétait l’adolescente. Amadeus, lui, se sentit plus soulagé qu’autre chose. Il n’était donc pas fou, Na parlait bien à une flamme, Amaterasu comme elle se nommait, lorsqu’ils s’étaient croisés dans le pré du père Baptiste.

 

— Nous sommes des Sorciers, murmura Claude, les feuilles d'une fougère ronronnante entre les doigts, mais nous n’avons pas de pouvoirs.

 

— Enfin, ce que je vois autour de moi n’est pas hyper normal, dit Valentine. On est loin du modèle cartésien classique. Il doit y avoir de la magie quelque part.

 

— C’est parce que les Sorciers interagissent avec les esprits de la Nature, souffla Camille, rassurée autour de sa boisson chaude. Ils peuvent leur demander des faveurs qu’à une condition : que ces faveurs ne soient pas dans un intérêt égoïste, et que l’esprit accepte. Si j’ai bien compris, bien sûr...

 

— La maladie de Na a créé un peu de bazar, sourit Mehdi devant les trois amis qui reprenaient des couleurs. Elle est très appréciée, alors les esprits se sont rassemblés à cette occasion pour lui rendre visite. Tout ce beau monde a suscité quelques perturbations atmosphériques.

 

Camille, Valentine et Amadeus se regardèrent. D’un côté, toute cette histoire sonnait complètement fantaisiste, de l’autre, il leur était difficile de rejeter en bloc les preuves irréfutables qu’ils avaient sous les yeux. C’était un sentiment étrange, mêlé de soulagement, de curiosité et d’excitation. Après les frayeurs des bois, tout paraissait dérisoire désormais.

 

— Je suis désolée… chuchota Na d’une voix éteinte. Je n’aurais pas dû sortir pieds nus…

 

— Ne t’inquiète pas pour ça, sourit Camille, rassurante.

 

Valentine se leva pour lui tapoter la tête :

 

— Au moins, grâce à ça, on aura appris quelque chose sur toi. Compte sur nous pour nous taire. Et puis, c’est génial comme talent.

 

Na s’enfouit de plus belle dans l’épaisse couverture molletonnée, du rose aux joues. Visiblement, ces quelques mots avaient su la toucher. 

 

— J’ai une question, fit Amadeus en touillant le précipité de son chocolat, qu’est-ce qu’il se passe si un Sorcier fait une demande égoïste ?

 

Un froid glacial tomba alors sur la joyeuse assemblée, jusqu’à Amaterasu, qui se contentait de crépiter dans la cheminée, qui se figea un instant de manière parfaitement surnaturelle. Na détourna les yeux, presque larmoyante pendant que Claude grimaça un sourire forcé.

 

— Ce n’est pas quelque chose qui vous intéresserait, dit-il. Mais dis-moi, tu as les devoirs du jour pour ma nièce, n’est-ce pas ?

 

Amadeus piqua un fard de plus belle. Il put presque sentir ses oreilles siffler. Quel idiot d’avoir mis ainsi Na dans l’embarras. Il ouvrit alors son sac à dos pour en tirer les feuilles annotées dans une pochette plastique et tendit le paquet.

 

— Je suis désolé, je n’aurais pas dû aborder le sujet. Voilà, tout est là. Et au besoin, vous pouvez m’appeler. Mon numéro est sur la première page.

 

— Merci beaucoup, dit délicatement Mehdi. C’est adorable de ta part d’avoir fait le trajet jusqu’ici.

 

Claude tapota l’épaule du garçon, ce qui manqua de lui faire renverser le contenu brûlant de sa tasse sur le tapis persan moelleux à souhait.

 

— De votre part à tous. Na a des amis sur lesquels elle peut compter. Nous pouvons donc être tranquilles.

 

Camille hocha la tête. Valentine, théâtrale, cogna le poing sur son cœur :

 

— Vous pouvez être rassuré, s’exclama-t-elle dans sa demi-mesure habituelle. Elle est avec nous désormais.

 

Le temps de finir la tarte, l’heure avait déjà bien avancé. Les trois collégiens se firent déposer en Deux Chevaux par Mehdi directement à la maison d’Amadeus, à l’heure pour le dîner. Na n’avait pas lâché un mot de la visite, en dehors de simples formules de politesse du bout des lèvres. Un éclat sombre scintillait dans ses yeux, et Amadeus aurait parié n’importe quoi qu’elle n’avait pas dit toute la vérité à ses nouveaux amis. 

 

 

Le soir, ils picorèrent au dîner, à la grande surprise des parents du garçon, habitués à voir un appétit d’ogre à leur tablée, mais la tarte était passée par là. Tous trois prétextèrent un coup de fatigue pour se réfugier dans la chambre du collégien, se mettre en pyjama et ressasser l’incroyable évènement de la journée. Dès que des pas résonnaient devant la porte, ils se taisaient pour reprendre de plus belle. Ils s’endormirent sur une énième hypothèse au sujet de cette étrange sorcellerie, perdus dans des rêves enchantés. 

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Jinane
Posté le 09/04/2020
Coucou !

J'aime tellement tes descriptions, c'est fluide et ça a du style à la fois :) Amadeus et ses deux copines sont sympas à suivre, ça a l'air d'être un trio bien marrant ! Seule petite remarque, quelques répliques des collégiens font parfois un peu trop matures pour leur âge je trouve (d'un autre côté, ça colle au style général donc ça ne me choque pas plus que ça) :)

Hâte de lire la suite, à plus tard !
Alice_Lath
Posté le 10/04/2020
Hello!
Merci beaucoup pour ton retour et effectivement, tu mets le doigt sur quelque chose qui me tracasse un peu dans ce récit: je ne sais pas encore comment arbitrer sur leur niveau de maturité. En tout cas, merci beaucoup de l'avoir soulevé, je vais y réfléchir pour les corrections futures

Merci encore!
Djina
Posté le 08/04/2020
Génial ce que tu as imaginé !!!!!!!

Alors mes remarques /annotations vis à vis du texte : (aussi dû un manque de vocabulaire de ma part, je pense)
1 - "ciel bouché d’automne " et "Mustélidé" => je ne comprends pas ces mots ?
2 - Amadeus… Il s’appelait donc Amadeus => Pensée de Na le lendemain de la rencontre => alors qu'elle le savait ? => Incohérence
3- "Tomber sur le râble": je ne comprends pas cette expression ?
4-"tu as des drôles goûts"=> Tu as DE drôles de goûts
5- "Marques de stylo antédiluviennes" : avant le déluge ? délavé ? Le sens m'échappe
6- "Sapélerine de dentelle noire" => Sapélerine, qu'est ce?
7 - "À un l'épouvantail" => A un épouvantail (un mot en trop)
8 - "Les jours suivants se déroulèrent sans trop de problèmes pour le jeune garçon ; entre devoirs, trajets en car à travers la montagne pyrénéenne, à écouter de la musique assoupi contre la fenêtre glacée et XXXX ' football explosif avec Camille et Valentine." => ce paragraphe, je le trouve un peu dense et je trouve la ponctuation difficile à comprendre, et le "et football explosif avec" , je ne sais pas je perds du sens, est ce une description ou est ce les pensées d'Amadeus?
9 - "Plus roide que jamais" : je ne comprends pas l'expression ?
10 - "On va régler cela entre êtres civilisés" => je ne sais pas mais je trouve que cette expression ne va pas à un collégien, ton vocabulaire quelque peu courant mais dans le bon sens du terme et l'âge des protagonistes, je ne trouve pas cela cohérent?
11 - "Jeun fille, irrité" => "irritée" non ?
12 - "Elle si lissa glisser" => "elle se lAissa glisser"
13- "Avait tirée de son sac" => "tiré de son sac" non ? (l'orthographe je suis plus précautionneuse moi-même pas sûre)
14- "C'est peut être à cause l'humidité du sous bois" => "DE l'humidité"
15- "Chemins inusités" : je ne comprends pas cette expression ?
16 - "les tuer tous trois " => "les tuer tous les trois" ou "tout trois" ? L'expression, non ?
17 - "Mais dernière se déroba" => "CETTE dernière"
18- "Bois equarri" : je comprends pas l'expression .... (désolée (><"))
19 - "Nous sommes des Sorciers, Claude caressa une fougère qui frissonna sous ses doigts, mais nous n'avons pas de pouvoirs" => problème avec le phrasé pour ma part => je ne sais pas bien distinguer la réponse et la description peut être jouer sur le style de police ?
20 - Attention explication des Sorciers par Camille, elle dit avoir bien compris les infos mais on ne les expliquent pas dans le texte donc problème selon moi de cohérence.....


Alors j'espère sincèrement que tout ce que je viens de marquer ne te décourage pas, je m'essaie à la critique constructive même si je ne me sens pas forcément légitime de le faire, cela reste mon simple et humble avis à moi..
Comme je te l'ai dit cette histoire résonne en moi et j'espère vraiment que tu réussiras à la finir car j'aime beaucoup ton travail et comme souvent quand j'aime je deviens peut être trop exigeante.. Je tiens à préciser que je trouve l'ensemble bien, tu as de l'imagination, tu tiens une intrigue, un champ lexical, j'aimerai je pense VRAIMENT voir ce recueil publié et avec des illustrations comme dans les contes ... Voilà <3
Alice_Lath
Posté le 08/04/2020
1: C'est des mots qui existent huhu
2: C'est vrai, j'enlève le donc haha
3: C'est une expression française hihi
4: Corrigé, cimer!
5: Avant de déluge huhu un effet d'emphase tradi, mon côté marseillais
6: Sa pélerine: c'est un vêtement qui ressemble à une chtite cape
7: Corrigé!
8: Je vais checker ça, cimer!
9: Same, c'est une expression huhu le mot roide est synonyme de raide mais plus dans un côté glacé/humain
10: Effectivement, corrigé!
11: Indeed
12: Oupsii haha, corrigé
13: Y'a inversion du COD haha, je crois que c'est bien ée
14: Corrigé, merci
15: ça veut dire pas utilisés :)
16: Mieux en effet haha
17: Corrigé!
18: C'est une manière de travailler le bois brut :)
19: T'as raison, je retape ça
20:En fait, l'idée, c'est qu'ils ont déjà expliqué , mais c'était pas clair, t'as raison, du coup je corrige

ça ne me décourage absolument pas, vraiment! Hésite pas, c'est ça qui m'aide: l'exigence haha donc merci beaucoup beaucoup beaucoup!
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