Chapitre 2 - Dylan

Ce qui se tient devant moi n’est pas humain. Je le sais, c’est une évidence. Pourtant, j’ai du mal à y croire. Mes baskets heurtent un rocher, me faisant trébucher brusquement en arrière. Je ne ressens rien de particulier, préoccupé par la chose qui se tient devant nous. Celle-ci approche et chaque pas est plus menaçant que le précédent. Malgré son poids qui semble imposant au vu de sa taille, le sol ne tremble pas. Rien ne bouge.

— Ok. Il faut courir, lance Gabi d’une voix étouffée.

Je l’aide à se relever et nous commençons à cavaler entre les arbres. La chose est sur nos traces, s’élançant rapidement à notre poursuite en roulant. Le froid me frappe violemment le visage et mon nez coule, me faisant jurer entre deux inspirations saccadées.

La menace n’est plus très loin et la tension monte en moi rapidement.

J’espère que je vais pas mourir maintenant. J’ai même pas encore fait l’amour…

Un grognement immonde me fait grimacer et en me retournant, j’aperçois les petits bras de la chose sortir pour se diriger dangereusement vers nous. Des réflexes de survie me secouent lorsque l’attaque se dirige dans ma direction, me permettant d’esquiver en projetant mon corps sur le côté. Je me rattrape en titubant et continue ma course folle en observant Gabi, séparé par l’autre bras.

— Il faut retourner chez l’un de nous. On pourra s’enfermer et c’est en ville, le monstre aura du mal à passer, indique-t-il calmement.

Une nouvelle attaque m’empêche de répondre, me forçant à sauter une fois de plus. Je manque de tomber et l’adrénaline fait battre mon cœur tellement fort qu’il pulse contre ma poitrine à m’en faire mal. Le bruissement des feuilles se confond dans les grognements du monstre tandis que ses dents fondent sur nous.

Cette fois-ci, il m’a eu. Ses lames de rasoir pénètrent contre mes os, ma cage thoracique, s’enfoncent dans ma peau et ma chair, m’arrachant un cri de douleur. Une douleur que je n’ai jamais connue auparavant et semble prête à me tuer.

Je n’ai pas peur de mourir. Je n’ai pas peur d’avoir mal. J’ai seulement peur de ne pas connaître la vie ou du moins, ce qu’elle aurait pu être après dix-sept ans et demi d’existence. Pendant que le sang s’échappe de mon corps agonisant, c’est tout un panel de questions qui se bousculent dans ma tête, sous les yeux impuissants de Gabi qui se tient non loin.

Est-ce que j’aurai pu être quelqu’un ? Est-ce que j’aurai eu de l’argent ? Une copine ? Une maison ? Les copains d’enfance comme Gabi ?

— Tiens bon, Dylan ! Je vais lui ratatiner la face, lance-t-il en arrachant un caillou de la terre.

Le rocher tient dans ses deux mains et semble plutôt lourd, mais il n’hésite pas à le lancer. Le monstre me lâche aussitôt pour relever la tête et hurle en recevant le projectile. Haletant, je tente tant bien que mal de ramper en dehors de la zone de danger, la sensation du sang mouillé mêlé à la bave de la créature contre mon corps me donnant envie de vomir.

Gabi m’attrape les épaules et me redresse rapidement pour me traîner vers la route. J’essaye de reprendre mes esprits devenus brumeux, comme si j’étais saoul, en me répétant que ça va aller. Tous les sons se retrouvent mélangés et ça me donne mal au crâne. Un goût métallique s’empare de ma bouche et mes poumons sont en feu avec tout cet effort, témoignant de mon manque cruel de cardio.

Une fois sur le goudron, les grognements surgissent de nouveau mais semblent éloignés, comme si la pierre l’avait ralenti pour de bon. Gabi observe la route pour traverser et je vois des gouttes perler sa peau ainsi qu’un nuage, lorsqu’il respire, se refléter avec la lune. Son sang-froid m’impressionne et je m’en veux déjà de ne pas être d’une grande utilité.

J’enlève ma veste pour la presser contre l’endroit dégorgeant le plus de sang – même si je ne sais pas vraiment ce que je fais – tandis que nous marchons le plus rapidement possible vers la ville.

C’est ce qu’ils font dans les films, alors je suppose que c’est bon.

Mes vêtements sont tellement trempés que je n’arrive pas à savoir s’il s’agit majoritairement de sang ou de sueur. Tout mon corps me cri sa détresse, mais je suis dans l’obligation de l’ignorer pour le moment.

Le panneau de ville m’offre un soulagement temporaire et je ne souhaite qu’une chose : rentrer à la maison. Le bruit des voitures devient lointain et les lumières brouillent mon champ de vision mais il faut que je garde la tête froide.

— Comment tu te sens ? demande mon acolyte d’un ton nerveux.

— J’ai connu mieux mais au moins, je suis vivant. C’est le principal.

Les tremblements qui secouent mon corps trahissent un mal-être évident mais je préfère penser le contraire ; il faut d’abord se mettre en sécurité.

— Il faut appeler la police.

— Pourquoi faire ? Tu penses vraiment que tirer sur ce machin suffira ? rétorqué-je sèchement.

— Ils feront venir ceux qui ont des pouvoirs, m’assure Gabi en me regardant droit dans les yeux.

— On ne sait pas s’ils travaillent ensemble. Personne ne sait rien à ce sujet.

Marcher devient vite un calvaire, tout comme respirer. Mes côtes me font souffrir et des larmes m’envahissent les yeux. Nous arrivons enfin chez Gabi, qui peine à ouvrir la porte, les mains tremblantes.

— Purée, ouvre-toi…

Le son de la poignée est un soulagement. Nous entrons rapidement, Gabi claque la porte et ses parents débarquent, intrigués. La douleur s’intensifie brusquement dans mon corps et en baissant les yeux, les gouttes de sang accumulées sur le parquet me font rater un battement.

Je plisse les yeux, je n’entends plus que des bribes de conversation comme si tout était lent. Une main sur mon épaule me rappelle à l’ordre mais j’ai l’impression de m’écrouler.

— Dylan ? Tu es encore plus blanc que d’habitude, dit Gabi.

— Il faut l’emmener à l’hôpital, lance son père. Le monstre est loin ?

Nous sommes projetés violemment dans l’entrée, la porte explosée et les murs avec. La poussière me fait tousser et ça ne s’arrête plus. Dans la fumée de l’attaque, je vois le plafond s’effondrer et le monstre rentrer comme une furie en hurlant. Du coin de l’œil, j’aperçois Gabi, à terre, reprenant son souffle, un miroir brisé sur ses jambes. Je ne vois pas ses parents et le monstre continue de tout éclater sur son passage.

Je me relève avec difficulté, poussant les débris de mur et de plafond de mon pantalon, pour porter secours à Gabi. Il ne semble pas blesser alors nous recherchons ses parents tout en ignorant la menace. Le monstre ne semble pas vraiment lucide. Il cherche simplement à tout détruire. Le sol tremble et les débris s’accumulent. Nous couvrons notre visage du bras pour avancer parmi la poussière et l’odeur de fumée qui commence à se dégager.

— Il y a le feu ? demandé-je d’une voix étouffée.

— Je ne sais pas. Je ne les trouve pas, bon sang…

Gabi dégage les meubles et décombres comme il peut jusqu’à tomber sur le buffet où sont habituellement rangés leurs manteaux et chaussures. Des suffocations nous parviennent alors je tente de l’aider, mais la force me manque cruellement et je ne sais pas même pas comment je fais pour être encore debout. Il devient difficile d’y voir quelque chose et c’est un vrai chantier. Les hurlements du monstre proviennent à présent de la cuisine.

Il préfère manger un sandwich ?

— Il a l’air de nous avoir oublié, dis-je en m’écroulant à côté du buffet. C’est notre chance de partir.

— Il faut les sortir de là ! me crie Gabi, les larmes aux yeux.

— C’est trop lourd. On ne peut pas. Je n’ai plus de force. Je saigne beaucoup trop.

Il retire ses mains du buffet avec son air consterné plaqué sur un visage sali. J’ai de la peine pour lui. Je comprends ce qu’il se passe. Mais il faut se sortir de là et sauver notre peau.

— Il faut que j’avertisse mes parents, lancé-je en sortant mon téléphone.

Ou du moins, ce qu’il en reste. Il ne s’allume plus et l’écran est complètement fissuré.

— C’est ma faute. On n’aurait pas dû venir ici. Je ne sais pas ce qui m’est passé par la tête, murmure sombrement Gabi.

— Appelle les pompiers et les flics. On ne peut rien faire.

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