Chapitre 2 – Bois !

Par Samy

Comment se faisait-il que la couleur de chaque boisson était différente ?

Je lui posai la question.

— Pas’que comme on est sympa, on te laisse le dernier choix.

— Hum... Merci ? Mais je ne bois pas sans savoir. Qu'y a-t-il dedans ?

— Hahahaha ! ricana le vieil ivrogne. On s’en fout, c’est pareil au bout du compte !

— Permettez-moi d’en douter, répliquai-je.

— Nianiania niouniou nié ! m’imita un autre larron.

— Bois j’te dis ! m’invita gracieusement mon interlocutrice.

Tous me contemplaient avec avidité, comme si quelque chose d’incroyable allait se dérouler d’un instant à un autre. Cela me mit mal à l’aise, mon instinct me soufflait de ne pas traîner dans cet endroit glauque et de déguerpir aussi vite que possible.

— Je préférerais boire quelque chose de chaud, capitulai-je.

— T’inquiète, bientôt t’auras peut-être trop chaud ! gloussa une écervelée aux yeux trop maquillés, avant d’éclater de rire avec ses comparses.

— Écoute, reprit la barmaid excédée, j’ai pas le temps : faut qu’on finisse vite pas’que les autres y vont pas tarder.

— Les autres ?

— Ouais.

Bon, il me fallait changer de sujet ou j’allai faire un massacre. Le genre qui repeint les murs en rouge.

— Auriez-vous des pompes à essences ? Je n’en ai pas vu en arrivant et j’aimerais faire le plein de ma voiture.

Aussitôt un silence de plomb s'installa. Curieusement cette fois-ci on me regardait avec pitié et non plus avec moquerie : voilà pourquoi je n’aimais pas les gens.

— Pau’ve petiote ! s’attrista la matrone. T’as plus besoin de ta caisse maint’nant ! C’est fini pour toi tout ça ! Alors t’es gentille, tu bois et après tu te casses, d’accord ?

— Bois ! Bois ! Bois ! Bois ! Bois ! clamèrent tous les autres, en tapant des mains et des pieds sur les tables bancales et le plancher pourri.

Respirant un bon coup pour me calmer, je fis volte-face tout en resserrant mon écharpe et me dirigeai aussi vite que possible vers la sortie.

Pendant ma courte visite, une tempête de neige s’était levée rendant toute progression ardue, les fines ballerines aux pieds n’aidant en rien.

Je distinguai à peine le chemin, mais je vis qu’un problème de taille était survenu entre-temps : ma voiture était dans un état catastrophique. Le capot et le pare-chocs étaient complètement défoncés, le pare-brise en miettes, la portière gauche manquante et les rétroviseurs pendouillaient lamentablement.

Lâchant une flopée de jurons, je m’engouffrai quand même et mis le contact. Une fois, deux, fois, trois fois… Au bout d’une dizaine de tentatives j’abandonnai, devinant pertinemment que je n’avais aucune chance de faire quoi que ce soit avec l’épave qu’elle était devenue. Ces mecs étaient des tarés ! S’ils n’étaient pas en surnombre, je me serais allègrement occupée d’eux… Il valait mieux éviter les esclandres si je voulais profiter de ma future vie de pacha.

Direction l’autoroute au pas de course, toujours aussi embouteillée, et qui dans la nuit ressemblait à une marée incandescente avec ses feux rouges, oranges et jaunes. Me retournant de temps à autre pour vérifier si ces déséquilibrés étaient à ma poursuite, je continuai ma progression malgré le vent violent qui rendait mon avancée pénible. Il me fallut néanmoins plusieurs minutes avant de comprendre que quelque chose clochait.

Plus j’essayais d’avancer et plus l’autoroute s’éloignait. J’étais encore en plein milieu du parking et, même si je faisais des grandes enjambées, clairement je faisais du surplace.

Comment cela était-il possible ?

Subitement le vent et la neige s’arrêtèrent et je n’entendis plus que les battements de mon cœur affolés dans mes tempes. Je jetais un coup d’œil en direction de la station-service ou plutôt de la vieille bicoque qui tenait debout, Dieu sait comment.

Redressant les épaules, je rebroussais chemin d’un pas rageur et cette fois-ci je poussais la porte de façon à ce qu’elle cogne exprès contre le mur.

— Qu’est-ce qui se passe ici ? Qu’avez-vous fait ? hurlai-je.

— Bois, repris blasée la serveuse.

— Répondez ou je vous bute !

Joignant le geste à la parole, je sortis un silencieux de mon sac et visait sa tête.

— Petiote, reprit-elle, tu butes personne. C’est nous qu’on te bute.

Le coup parti aussitôt, la balle se logeant directement entre ses yeux dans un bruit mat.

— Un véhicule ou je m’occupe de vous aussi ! beuglai-je en pointant les autres.

Mais aucun ne me répondit, tous me regardaient avec des sourires béats comme s’ils attendaient quelque chose d’imminent.

Soudain, une main surgit de derrière le comptoir hissant ma patronne préférée : celle que je venais de descendre.

— La vache ! C’est pas parc’ qu’on est pas des vivants que ça fait pas mal ! cria-t-elle en se tenant le front.

Tous levèrent leurs verres en ricanant et la porte qui était restée grande ouverte, se referma violemment.

— Petiote, repris calmement l’hôtesse, t’es déjà morte. L’accident de l’autoroute, c’était toi.

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Fanhy.Leos
Posté le 31/07/2020
Oh ce revirement ! J'adore !
Ce chapitre est super bien écrit, on se fait rapidement une place dans cette boutique qui semble perdue dans une autre dimension. Les clients sont juste abominables, de même que la gérante qui a bien mérité cette balle entre ses yeux.
La dernière réplique est superbe, ça donne vraiment envie de poursuivre (:
Samy
Posté le 05/08/2020
Merci !
Effectivement, la gérante est tout sauf agréable.
Aliv
Posté le 11/02/2020
Qu'elle retrournement de situation. C'est très bien trouvé.
Par contre, j'avais compris assez tôt, qu'elle avait un problème, en tout cas c'est bien amené. Je vais lire la suite.
Samy
Posté le 11/03/2020
Je n'avais pas vu ton message avant aujourd'hui !
Merci pour ton commentaire ! :-)
Sephirotha
Posté le 05/02/2020
Salut !
Voici ce que j'ai noté :
"gros problème de taille " : ca fait bcp non ?
A la 1ere personne du singlulier, au passé simple, pas de "s" aux verbes du 1er groupe. Exemple : Au bout d’une dizaine de tentatives j’abandonnai(s), devinai(s)
Direction de l’autoroute au pas de course : il manque un mot au début de la phrase, non ?
AHAHA ! J'allais te mettre un commentaire du genre : non mais attend ça choque personne que la barmaid crève ? Mais bon après avoir lu la fin... Je retire !
J'ai bien aimé la chute :) Je suis curieuse de savoir pourquoi elle a un flingue dans son sac ! Et si elle est un zombi, un fantome, en enfer ou sur terre ...?
Samy
Posté le 10/02/2020
Salut Sephirotha ! Merci beaucoup pour tes conseils, j'ai toujours eu du mal avec le passé simple... :-)
GaelleLuciole
Posté le 30/01/2020
Okkkk. Pas cool petiote. Ta vie de pacha, c’est pas pour toi.

J’ai relevé :
« Vent violant » - violent
« Permettez-moi d’en doutez » - douter
« Répliquais-je » - répliquai-je (c’est sûrement du passé simple)
« je me serais allègrement occupé d’eux… «  - occupée (il me semble)
Samy
Posté le 31/01/2020
Merci beaucoup GaelleLuciole pour tes corrections !
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