Chapitre 2

Par Flammy

Suspendu à l’extérieur de la tour à la force d’un poignet, j’écoute.

 

Ce soir-là, les hukas sont denses, avec ma tenue gris clair, c’est impossible de me repérer dans les brumes, sauf si je passe devant un projecteur par mégarde. Pour le moment, je reste immobile, prêtant toute mon attention à ce qui se déroule à l’intérieur. Grâce à la mistergie, ma position n’est pas inconfortable et je peux suivre la conversation comme si je m’y trouvais. Mon coeur bat douloureusement dans ma poitrine.

 

Lumi discute avec Glenn. Il ne s’agit pas d’un hasard si je suis là à les épier, nous préparons cette rencontre depuis des semaines, depuis que Lumi m’a appris la grande nouvelle. Glenn se marie. Je suis sincèrement heureux pour lui. Cette fois-ci, aucun Palladium ne l’oblige à épouser une enfant étrange sortie de nulle part. Pourtant… Je me suis senti un peu bizarre les jours d’après.

 

C’est allé mieux quand Lumi m’a proposé de l’aider à trouver un cadeau de mariage pour Glenn. Les Intendants reçoivent toujours un présent de la part du Palladium qu’ils servent. Selon la valeur de l’objet, cela permet d’établir à quel point le Palladium estime ou non l’Intendant. J’ai bien fait comprendre à Lumi qu’il avait intérêt à ne pas lésiner sur le prix. Il m’a rassuré en m’affirmant que, dans tous les cas, vu l’efficacité et l’investissement de Glenn, il aurait eu une récompense d’exception. Lumi était parti sur plusieurs idées, allant de bijoux en je ne sais plus quel matériau précieux à offrir tout le nécessaire de puériculture haut de gamme.

 

Cette fois-ci, pas de période de fiançailles pour Glenn, sa promise est déjà enceinte. Je n’ose pas imaginer la réaction de Laurine et Nathan, pour qui il faut se préserver pour la nuit de noces. Même avec cette entorse à la tradition, je reste persuadé qu’ils sont contents pour lui. Qui pourrait ne pas souhaiter le bonheur de Glenn ? C’est quelqu’un de beaucoup trop gentil et doux pour lui tenir rigueur de quoi que ce soit.

 

— Encore une fois, permettez-moi de vous présenter tous mes voeux pour votre union, Intendant.

— Je vous remercie, monsieur Asuka.

 

Même si mon regard se perd dans les brumes, je les visualise sans peine : Lumi impeccablement habillé avec son costume trois-pièces, arborant son sourire de Palladium et Glenn un peu trop raide, son visage en partie masqué par ses longs cheveux. Je donnerai n’importe quoi pour être dans le bureau avec eux, mais cela ne doit jamais arriver. Je ne veux pas mettre Glenn en danger.

 

— Je vous offre votre présent aujourd’hui. Je n’assisterai pas à votre mariage. Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’un désaveu de ma part, bien au contraire. Je pense que vos parents et Ellen préféreront que je ne vienne pas vu… vu ce qui s’est passé il y a quelques années.

 

Je souris en entendant ces mots. Lumi m’a expliqué qu’il connaît bien Ellen, la fiancée de Glenn, et que celle-ci lui a fait comprendre qu’elle souhaitait que seule une personne ayant couché avec son époux soit présente à la cérémonie. Lumi était écroulé de rire sur moi en me racontant l’anecdote. Glenn toussote, mal à l’aise face à ce souvenir ou, plutôt, face à l’absence de souvenir noyé dans l’alcool.

 

— Prenez aussi ceci, c’est… un cadeau de naissance un peu en avance.

 

Je me crispe, tendu. Ça, c’est moi qui l’ai choisi. Je voulais offrir quelque chose, même personne ne saurait jamais que cela vient de moi. J’ai eu beaucoup de mal à me décider, n’ayant jamais fait de cadeau à personne. À force de traîner sur l’intranet avec Lumi, une peluche en forme de panda m’a tapé dans l’œil. Elle a fait échos à ces après-midi à la borne d’arcade. Lumi m’a dévisagé quand j’ai insisté pour l’acheter, mais il n’a pas protesté. Il n’assume juste pas de l’offrir à un adulte et prend donc le prétexte de la naissance.

 

— Je…

 

Glenn ne termine pas sa phrase, comportement extrêmement impoli. Qu’est-ce qui se passe ? Ça lui plait pas ? Y a un souci ? Je me penche pour observer par la fenêtre. Vu l’état des hukas, même s’il regarde dans ma direction, je ne pense pas qu’il réussira à me distinguer. Glenn tient dans ses mains le panda en peluche, l’œil écarquillé. J’ai… J’ai l’impression qu’il tremble. Lumi toussote, mal à l’aise. Glenn sursaute et tente de se reprendre malgré son trouble :

 

— Je… Merci beaucoup, monsieur Asuka. Merci énormément.

 

Glenn s’incline pour montrer son respect et, sans rien ajouter de plus, quitte la pièce.

 

~0~

 

Lumi arrive à l’appartement bien après moi, limité par la lenteur des trajets en voiture. Je n’ai pas repris ma lecture, je me contente d'admirer les volutes de moyas jouer à l’extérieur. Plutôt que de s’affaler sur moi comme d’habitude, Lumi s’assoit à mes côtés et me demande, soucieux :

 

— Ça va ?

 

Je reste immobile et je ne me tourne pas vers lui. J’ai pas envie de le regarder, j’aurai préféré qu’il ne vienne pas ce soir, je ne me sens pas d’humeur. Le silence dure longtemps et je sais que Lumi aura la patience d’attendre la moitié de la nuit s’il le faut. Il l’a déjà fait une fois. Par cet aspect, il me rappelle Glenn. Cette simple idée me serre la gorge. Je murmure d’une voix atone :

 

— Tu penses qu’il se souvient de moi ?

— J’en suis persuadé, crois-moi. Il a vraiment eu l’air ému en voyant le panda. Je ne connais pas la référence mais… il ne l’a pas oubliée.

 

Lumi sert mon épaule.

 

— Fais-moi confiance.

 

Je lui jette un coup d’œil de travers. Il me sourit, certain de ses paroles. Je suppose que pour les relations humaines, je peux me fier à son jugement. Sans commenter plus, j’attrape mes lunettes et mon livre sur la table et commence à lire. Sans un mot, Lumi m’abandonne le temps de préparer une tisane. Quelques minutes plus tard, il dépose une tasse devant moi et s’adosse contre moi, passant ses jambes par dessus l’accoudoir du canapé. Il pianote sur son téléphone, sautant d’application en application avec une aisance dont je me sais totalement incapable.

 

— Qu’est-ce que tu feras une fois le Yokai vaincu ?

 

La question, sortie de nulle part, me prend par surprise. Lumi ne me regarde pas, il reste concentré sur son écran même si les images ne défilent plus. Je le sens un peu tendu sans comprendre pourquoi.

 

— Tu… Tu as été coupé de la société, aussi bien des habitants de Néo-Knossos que des Lames de Sang pour te rendre apte à lutter contre le Yokai. Parfois… Parfois, je me demande si cela ne te manque pas et si tu ne préférerais pas une autre vie.

 

Lumi reste focalisé sur son téléphone, il se cache même derrière sa mèche. Pour masquer son anxiété, il se retient de ronger son pouce, mais je le connais trop bien. Comprenant à quel point ma réponse est importante pour lui, je prends le temps d’y réfléchir. Depuis des années, mon seul but est de m’entraîner pour réaliser ma mission. Je me concentre tellement dessus que rien ne me manque vraiment, je me sens bien dans ma vie actuelle. Mais une fois tout ça finit ?

 

Un frisson remonte le long de mon dos. En fait, je crois que cette idée me fait un peu peur. J’ai trouvé une stabilité depuis qu’on me fixe des objectifs. Le jour où plus personne ne me dira quoi faire, qu’est-ce qui va se passer ? Je m’imagine mal reprendre une vie normale que je n’ai jamais eue. Au bout d’un interminable silence, je finis par répondre, conscient que Lumi attend encore :

 

— Je… Je ne sais pas.

 

Ma voix tremble un peu. Toujours sans se tourner vers moi, il attrape ma main dans la sienne et la serre.

 

— Quoi que tu veuilles faire, tu auras le temps de te décider. Je voulais juste que tu saches que… qu’il ne faut pas que tu t’inquiètes. Je t’ai bien entretenu pendant des années, je peux bien continuer encore !

 

Lumi paraît ravi d’avoir réussi à me tirer un sourire. Je lui ébouriffe les cheveux et reprends ma lecture, l’esprit plus léger. Oui, un jour je devrai réfléchir à ce que je souhaite faire après mais… je ne suis pas pressé. De toute façon, Lumi sera toujours sera là pour me soutenir et surtout pour me faire livrer de la nourriture. Je profite enfin de mon livre et les pages défilent dans un calme reposant.

 

— Dis Ombre, j’ai besoin d’un conseil.

 

Je tourne la tête vers Lumi, curieux. Il me tend son téléphone.

 

— Entre celui-là et celui-là, lequel des deux est le plus mignon ? J’hésite pour mon prochain amant.

— C’est sérieusement à moi que tu demandes ça ?! Mais va te faire foutre !

— C’est justement ce que j’essaie de faire, mais tu ne m’aides pas beaucoup là…

 

Je le fixe, un sourcil dressé. Lumi m’adresse l’un de ses sourires charmeurs, celui qu’il garde d’habitude pour ses victimes. Il pouvait pas trouver quelqu’un d’autre pour ça ?

 

— Pourquoi je ne t’ai pas encore balancé par la fenêtre toi ?

— Mon curry, cher Tandem, mon curry !

 

Je lui écrase un coussin dessus. C’est qu’il a raison le con. Lumi éclate de rire. Il est fier de son coup en plus, il aime beaucoup trop me charrier et moi, je le laisse faire. Je suis un peu idiot.

 

— Humm… Je pense que je vais suivre ton conseil. Les deux, après tout, c’est le moment ou jamais.

 

Lumi s'amuse, mais je me fige sur ses dernières paroles. Comment ça, le « moment ou jamais » ? Je l’ai toujours connu batifolant à droite à gauche. Je sais qu’il aime ça, alors pourquoi arrêter ? Il est malade ? La Dégénérescence ? Qu’est-ce qui lui arrive putain ?! Lumi perçoit mon inquiétude et reprend tout de suite, conscient d’avoir gaffé.

 

— Avec mon mariage, mes services de communication considèrent qu’il faudra que je… me calme un peu là-dessus ou, en tout cas, que je sois plus discret. Rien de grave, tu te stresses trop.

 

Comme pour appuyer ses reproches Lumi s'étire longuement en bâillant.

 

— Même si j’y ai pris goût, ce n’était à la base qu’une stratégie pour gagner en popularité auprès des habitants de Néo-Knossos. Je n’en ai plus besoin, c’est normal que cela s’arrête. J’ai apprécié ces années, mais cela ne me manquera pas, je finis par préférer une soirée calme comme celle-ci que les nuits… agitées. Je me fais vieux !

 

C’est un pan de la vie de Lumi que je comprendrai jamais et je secoue un peu la tête, perplexe. J’ai du mal à voir s’il regrette ou non d’avoir enchaîné les amants pour son image publique. J’ai l’impression que non, mais je n’en suis même pas certain. Lumi a tenté de terminer ses explications par une boutade pour détendre l’atmosphère, mais je ne l’apprécie pas. Je suis un peu trop sensible ce soir et je réagis, piqué au vif.

 

— Lumi… Tu as vingt-sept ans, tu n’es pas vieux.

— Pour un Palladium, je suis une antiquité, déclare Lumi, avec beaucoup trop de légèreté. Les hommes sont mariés à vingt ans et ont leurs premiers enfants maximum dans les trois années suivantes. Tu n’imagines pas le nombre de reproches détournés que je reçois.

 

Je le fixe, les doigts crispés sur mon roman.

 

— Je suppose que je n’ai pas été incité plus tôt à me marier à cause de… nos circonstances particulières, mais je suis perçu comme une anomalie. Les hommes Palladiums ne vivent jamais très vieux, il vaut mieux ne pas prendre de risque et…

 

Le bruit du papier déchiré interrompt Lumi. Il se redresse et me dévisage, surpris. D’habitude, j’apporte un soin maniaque à mes livres, mais là, je ne réagis même pas face à la page abîmée. Je veux juste… Je veux juste qu’il se taise putain. Qu’il continue de me parler de ses conquêtes plutôt que de me raconter des conneries. Je suis tellement tendu que j’en tremble.

 

— Ombre… Tu le sais, n’est-ce pas ?

 

Je ne réponds rien. C’est… C’est sûrement le bon moment pour aller faire un tour dans les brumes. Je ne me suis pas entraîné depuis longtemps, j’ai besoin d’exercice. Lumi m’attrape me bras et se rapproche de moi, beaucoup trop sérieux. Je me mords les lèvres en détournant le visage. Je… Je veux juste fuir…

 

— Les hommes Palladiums meurent jeunes. Mon père est décédé à quarante-trois ans et c’est considéré comme très vieux. Si je vis encore une dizaine d’années, je…

— Ta gueule !

 

Putain, mais il peut pas se taire ce con ?! Je me sens furieux, incapable de regarder Lumi ou de poursuivre ma lecture. J’aurais mieux fait de me casser avant de le laisser plomber l’ambiance. Lumi s’est figé à mes côtés. J’ai l’impression qu’il va continuer à faire n’importe quoi, mais il se contente de me fixer longuement, son expression de plus en plus grave.

 

Après d’interminables minutes, il se lève, raide, et récupère l’ordinateur abandonné un peu plus loin. Il branche ses écouteurs, retrouve la série qu’il regarde en ce moment et se rassis sur le canapé. Il s'installe contre le dossier, guindé, et pour une fois, il ne s’avachit pas sur moi. Je sens bien que ma réaction l’a blessé et qu’il m’en veut mais… il ne comprend pas. Il… Il n’a pas le droit d’évoquer ça, pas avec une telle désinvolture. Pas comme si c’était naturel et normal. Je regrette tout de même mon éclat. Sans un mot, je referme mon livre, le dépose sur la table basse et en profite pour débrancher les écouteurs tandis que le générique commence.

 

— Tu as manqué une vingtaine d’épisodes, tu vas encore râler que tu n’y comprends rien, énonce Lumi, glacial.

— Ça te dérange ? demandé-je d’une voix neutre.

 

Je jette un coup d’œil vers Lumi. Son dos se décontracte et il ne parvient pas à retenir un sourire, malgré tout teinté de tristesse. La seconde suivante, sa tête est posée sur mon épaule. Tant qu’on peut partager des soirées comme ça, tout me convient. Juste… les discussions, c’est pas pour moi.

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