Chapitre 2

Par Diogene

     Il était plus de minuit et le sommeil se refusait toujours à lui. Dans la pénombre de sa chambre, il fixait le mur. Suspendu au-dessus d’une commode éventrée, un vieux poster, à demi arraché de Motörhead, le narguait ; son crâne de métal cornu et hurlant, crachant à la face du monde sa colère. Dans sa tête, il sentait naître à ses temps la douleur annonciatrice d’une migraine future. À tâtons, il tenta de se redresser, mais son coude glissa sur l’oreille et il chuta en arrière ; son crâne rasant de près le mur décrépi. Une main passée à la base de l’occiput, il se rassura, ni bosse ni sang.
    
     Dépité, il poussa un profond soupir, puis se releva à nouveau, prenant soin de s’appuyer sur la table de chevet branlante. Penché en avant, il se tourna et passa ses jambes par-dessus le matelas. Ses pieds posés sur le sol froid, il frissonna cependant qu’un courant d’air lui enserrait les chevilles. Les coudes enfoncés dans les cuisses, sa tête enfouie dans ses paumes, il sentait la nausée monter en lui. Elle était semblable à une vague lente, née aux creux de ses entrailles remontant jusqu’au fond de sa gorge, au rythme des pulsations douloureuses qui battaient à ses tempes. Les yeux grands ouverts, il fixait le parquet sale, dont les salissures semblaient tanguer au gré d’une houle invisible, ignorant des cris et des sirènes qui déchiraient la nuit. Des suées glacées coulaient le long de son échine, son corps entier lui paraissait oint d’une eau grasse et malsaine. Les dents serrées, il s’arracha à son lit, tandis que les ressorts fatigués du sommier geignaient sous l’effort.
    
     La pièce tanguait, tournait autour de lui. Une main posée sur le mur, il ferma les yeux et avança à l’aveugle. Dans l’obscurité, ses pieds malhabiles glissaient sur le parquet, heurtant çà et là les objets inutiles qui le jonchaient, lui arrachant au passage des jurons peu amènes. Enfin, il découvrit le chambranle de la porte et s’y adossa un instant pour reprendre son souffle. Les paupières toujours closes, il sentait la chambre tourner autour de lui, comme si quelque génie facétieux l’avait placé dans une toupie. Agrippé au panneau en bois aggloméré, il se projeta en avant, une main tendue devant lui pour se réceptionner sur le mur qui lui faisait face.
    
     À ses tempes, la douleur s’insinuait toujours plus profondément ; l’image d’un kobold assis au milieu de ses cheveux, un foret à la main n’eut pas dépareillé. Quelqu’un lui vrillait les os de la boîte crânienne et rien ne pourrait y changer. Du fond de ses entrailles vides, il sentait les spasmes secouer ses muscles stomacaux, cependant qu’une sensation de brûlure lui remontait le long de l’œsophage. Une seconde, il entrouvrit les paupières, le couloir ressemblait à un plat sur lequel quelqu’un aurait posé de la jelly renversée. Au bout, une tache lumineuse signalait la cuisine, dont la fenêtre ne possédait aucun volet. A trois mètres de là, il y avait la salle de bain, sa planche de salut où, espérait-il, il trouverai un cachet d’aspirine. De nouveau, l’impression de se noyer dans une eau immonde et profonde le saisit, alors qu’il suait à grosses gouttes.
    
     Trois mètres !
    
     Trois mètres, c’était la distance qui le séparait de sa possible rédemption. Pourtant, à ses yeux, c’était l’enfer qui béait sous ses pieds, la géhenne vorace.
    
     Une main sur le mur, il élança son pied qui échoua à peine quelques centimètres plus loin de son point d’appui. Le parquet était froid, couvert de poussière, de débris et de miettes ; il pensa au vieil aspirateur qui traînait dans la pièce minuscule, qui lui servait de débarras. La senestre se souleva, monta, se balança, avant de retomber avec un bruit mat sur le plancher, à quelques centimètres des éclats d’un verre qu’il avait cassé la veille. Pas à pas, mesure après mesure, il avançait cahin-caha dans l’obscurité, les yeux fermés, avec toujours l’affreuse sensation d’être prisonnier d’un manège qui, jamais, ne s’arrêterait. Collé à sa peau, son pyjama absorbait autant qu’il lui était possible les suées qui le glaçaient.
    
     Soudain, il trébucha, son pied dérapa. En équilibre, il se rejeta en arrière et son dos se fracassa sur le mur. Le souffle coupé, il s’affaissa sur le sol, ses bras pendant le long du corps ; il avait parcouru la moitié du chemin.
    
     Rebelle, son estomac se souleva et il expulsa un long jet d’une matière acide et visqueuse. À grandes goulées, il aspirait l’air, tentant par là d’apaiser son organe récalcitrant qui se contractait derechef. Las, il tenta se redresser, ou au moins de se mettre à quatre pattes. Mais l’énergie lui manquait et il continua de souiller son pantalon de nuit ; la matière lui brûlait la peau. Hélas, même ôter le bas de son pyjama demeurait au-dessus de ses forces. Épuisé, la tête posée contre le mur, il inspirait bruyamment l’air vicié de son appartement à la recherche d’un souffle nouveau.
    
     Les paupières ouvertes, il fixait une marque sombre au plafond, souvenir de l’ouverture épique d’une bouteille de bière, dont le bouchon de liège lui avait échappé des doigts, avant d’aller s’enfoncer dans la plaque de placoplâtre. Tache noire dans une nuit noire, elle semblait être devenue son point d’arrimage, son dernier point de salut. Dans ses entrailles, les spasmes s’apaisaient, mais son estomac demeurait toujours douloureux. À tâtons, sans jamais détacher son regard de la tache, il rampa le long de la plinthe jusqu’à la salle de bain. Liquéfié, il sentait comme une limace qui laisserait derrière elle sa traînée de bave humide et collante. Enfin, sa main rencontra le vide et il poussa un profond soupir. Avec précaution, il baissa les yeux, les cieux, non plus que les lieux, ne tournoyaient encore.
    
     Soulagé, il se hissa avec lenteur le long du mur, stoppant net son élan chaque fois qu’il sentait la nausée revenir. De sa main dextre, il attrapa le chambranle, puis roula dans un mouvement de balancement, tandis qu’il se réceptionnait de son membre senestre sur le radiateur mural. Encore tiède, il jura entre ses dents et, après avoir tâtonné quelques instants, il tourna le thermostat. Posée en évidence sur le rebord du lavabo, la boîte de comprimé d’aspirine semblait l’attendre. Maladroit, il voulut s’en emparer, mais sa main se referma sur le vide. Reprenant son souffle, il prit appui sur le rebord en faïence et tourna à la place la tête du robinet. Des bruits d’air résonnèrent dans la colonne.
    
     Soudain une eau noire et boueuse jaillit, l’éclaboussant, lui et le mur, au passage ; il tenta de le refermer. Trop faible, il augmenta à la place le débit, tandis qu’une odeur de vase remontait depuis le fond du lavabo. L’estomac au bord des lèvres, une main sur la bouche, il affermit sa prise sur la tête récalcitrante et la tourna avec précaution jusqu’à ce qu’il n’y eût plus qu’un mince filet d’eau, qu’il fit taire d’un dernier tour. Il s’en doutait, mais il aurait préféré avoir tort.

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Aspen_Virgo
Posté le 14/04/2021
Ton chapitre rappelle un court métrage... c'est très visuel, on s'imagine même la succession des plans, les effets de caméras et le fond sonore bien oppressant qui va avec !
L'action est pourtant "simple" (quoique ce pauvre homme à l'air d'en pâtir) : aller chercher un cachet pour la tête. Mais c'est tellement difficile, tellement bien décrit qu'on en aurait mal pour lui...
Hâte de voir comment ces pauvres gens vont s'en sortir !
Diogene
Posté le 15/04/2021
Bonjour Aspen,
J'ai vu que tu étais au cours Florent. Je ne l'ai pas fréquenté, mais il y a quelques années de cela, j'ai repris pendant deux des cours de théâtre; je me suis découvert une passion pour le mime improvisé (dommage, on devait jouer des pièces). Mais cela m'a beaucoup aidé pour mes descriptions. La scène dont tu parles là en est un très bon exemple (avec en plus un vécu très proche).
Qui lira verra ;) En attentant, les présentations ne sont pas finies.
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