Chapitre 2

Notes de l’auteur : Rendez-vous jeudi pour un nouveau chapitre !
C'est mon premier roman, je suis ouverte à toutes corrections et suggestions, n'hésitez pas ! :)

Les premiers jours qui suivirent la sombre nouvelle, Albane ne réalisa pas. Insuffisance cardiaque. Une mort soudaine, arrivée sans crier gare. Une mort rare, une mort injuste. La jeune femme imaginait tant de choses pour son avenir avec Riccardo. Tout cela ne pouvait pas voler soudainement en poussière. Des jours durant, elle resta dans cet état flottant, duveteux, comme un fantôme errant qui cherche son âme. Elle se surprenait parfois à scruter le téléphone en pensant « Tiens ? Je n'ai pas reçu de nouvelles de Riccardo depuis un moment ». Elle respectait ses habitudes, allait lui acheter des cigarettes alors qu'elle-même ne fumait pas. Parfois en rentrant le soir, elle se mettait à lui parler de sa journée en le cherchant dans leur appartement commun. La jeune veuve continuait aussi à lui mettre un couvert face à elle pour le dîner. Elle mangeait d'ailleurs très peu, et commençait à s'affaiblir.

Il n'y eut pas d'enterrement, juste une commémoration. Bien qu'elle eût préféré rester seule dans l'appartement de Riccardo, Albane s'y rendit. Elle fit cela par respect pour les parents de son mari. De nombreux collègues de Riccardo étaient présents. Ils restaient tous entre eux, comme un essaim de mouches noires à barbes blanches. Plusieurs vieilles tantes pleuraient en se mouchant bruyamment. Leur peine semblait à la jeune veuve n'être qu'un exhibitionnisme grossier. Elle se sentait étrangère aux débordements de tristesse. Elle savait qu'elle n'avait pas besoin de prouver que celle qui souffrait le plus, c'était bien elle. Tout le reste n'était qu'une mascarade ridicule. La jeune femme ne pouvait s'empêcher de penser : « Riccardo ne nous voit même pas, rassemblé ici pour lui, puisque son corps est en Belgique ». En effet, fidèle à ses convictions, Riccardo avait choisi de faire don de son corps à la recherche médicale. Son enveloppe corporelle reposait donc dans une morgue belge où il était conservé dans une chambre froide aseptisée, en attendant d'être utilisé. Il serait sûrement séparé en morceaux comme une dépouille de bête. A cette idée, Albane se figurait un croque-mort au teint verdâtre poser ses mains sur cette peau autrefois finement hâlée.

Après une semaine passée dans cet état fantomatique, la vérité écrasa Albane : Riccardo ne reviendra plus jamais. Lorsqu'elle en prit conscience, elle disparut soudain de la vie professionnelle et sociale, elle finit par ne plus même se lever le matin. Elle passait alors des heures dans son lit à ressasser le passé. Mais à force de se souvenir de Riccardo, la jeune femme se rendit compte que son esprit oubliait déjà la tonalité de sa voix. Même son visage devenait flou. Effrayée, Albane passa alors ses journées à parcourir les albums photos. Elle les accrocha sur tous les murs. L'appartement ressemblait maintenant à une chambre noire de photographe. Ce procédé devait l'aider à ne pas oublier. Elle feuilletait les albums de leurs souvenirs de vacances, mais aussi ceux où il était petit, avec ses parents en Italie. À la vue de cet enfant joyeux, barbotant dans le sable humide, Albane repensait au bébé qu'ils n'auraient jamais. Elle ressassait en boucle toutes leurs promesses d'avenir. Elle souhaitait tellement cet enfant. Les larmes montèrent alors pour la première fois. Elle se plia en deux, les mains bloquant sa poitrine. Ses yeux s'embuèrent et tout devint flou. Elle essaya de retenir sa respiration pour calmer sa douleur : « Un peu plus longtemps, un peu plus encore », et elle pourrait le rejoindre de l'autre côté. Mais une chose l'arrêta : le fait d'imaginer son corps dans une chambre frigorifique, attendant avec d'autres cadavres de se faire découper par des étudiants de médecine. Non, décidément, elle ne pouvait prendre le risque de mourir sans assurance de le rejoindre véritablement.

                                                                     *

Depuis plusieurs jours, quelqu'un essayait de joindre Albane sur son téléphone. Elle n'en connaissait pas le numéro, et ne répondait donc pas. Seulement, au début du mois de décembre, une lettre fut glissée sous la porte. Sur l'enveloppe y était inscrit, en lettres majuscules : « IMPORTANT ». Elle ne reconnaissait pas l'écriture pattes de mouches avec laquelle était écrite son adresse. Après avoir laissé l'enveloppe trainer par terre quelques jours, Albane décida de l'ouvrir. Elle déplia le tout et trouva un papier plié en deux. Un logo figurait en haut, à droite de la feuille. Il contrastait avec l'écriture manuscrite étroite. C'était comme si un papier officiel avait été utilisé pour écrire une lettre personnelle.

« Albane Donnelli Beuron, ex-épouse de Riccardo Donnelli,

Je me permets, par cette lettre, de m'adresser à vous au nom de la haute communauté des scientifiques-chercheurs d'Anvers, qui regrettent communément le départ prématuré de monsieur Donnelli. Votre défunt mari était un expert très estimé. Nous avons une demande à vous exposer. Pour honorer la mort de votre mari, acceptez, s'il vous plaît, de vous présenter le 10 décembre prochain au comité de recherches d'Anvers. Respectueusement,

Christophe Maes, représentant de la communauté des scientifiques-chercheurs d'Anvers. »



Un instant, Albane grimaça, croyant à une blague. Elle retourna le papier dans tous les sens. La lettre paraissait officielle. Cependant... quelle demande censée pouvait-on faire à une jeune veuve ? Il devait sans doute s'agir d'une énième soirée de commémoration pour Riccardo. Albane se décida à répondre par un bref e-mail à ce Christophe Maes. Trouver l'adresse e-mail de cet ex-collègue de Riccardo fut assez facile. Ce dernier était d'un naturel organisé, il avait trié ses carnets-répertoires par catégories de contacts. Tout se trouvait bien à sa place dans le bureau. La jeune veuve rédigea un bref mail de remerciement, sans donner suite à la demande du chercheur. Elle ne se sentait pas encore assez forte pour s'impliquer dans une quelconque activité de ce genre. Cela ne ramènerait pas Riccardo, de toute façon. Le lendemain, elle reçut un étrange e-mail de réponse :

« Albane Donnelli-Beuron,

Vous vous trompez. Ce n'est pas une commémoration que nous souhaiterions organiser. Nous pensons à une autre façon de lui rendre hommage, mais il est compliqué de vous l'expliquer par écrit. C'est la raison pour laquelle je souhaiterais m'entretenir avec vous. Je vous donne rendez-vous à Bruxelles samedi, 16h30, au café du roi.

Bien cordialement, Christophe. »


Le samedi dix décembre, Albane se décida péniblement à honorer le rendez-vous de monsieur Maes, le premier depuis qu'elle avait arrêté d'aller au travail. Elle n'avait pas plus d'énergie qu'auparavant, mais elle était intriguée par son message. Elle partit avec vingt minutes de retard dans état branlant. Après quarante minutes de conduite difficile, elle se gara et rejoignit la Grand-Place à pied. Déjà, les vitrines s'ornaient de décorations de Noël. Des familles et des couples, touristes pour beaucoup, parcouraient les rues pavées. De l'amour. Du brouhaha. Du bonheur. Tout ce qu'Albane s'interdisait de vivre à présent. Elle observait avec amertume de jeunes parents dont le père brandissait un petit-bout de chou riant aux éclats. Cette scène lui rappelait qu'elle ne connaîtrait jamais ce bonheur. Celui d'avoir un enfant avec Riccardo. Le carillon d'un faux père Noël arracha Albane à ses pensées. Elle se remit en chemin pour le café. Elle le trouva dans une rue plus calme, à proximité des lieux touristiques. Le lieu en question était chaleureux, et respectait un certain standing. Albane sourit intérieurement. Ce lieu correspondait bien à la description que Riccardo lui avait faite de son collègue Christophe Maes. Elle se faufila entre les tables et aperçut un homme de dos. Il avait les cheveux grisonnants et le crâne dégarni. Il était vêtu d'un pull gris de cachemire, laissant dépasser un col de chemise blanc.

Albane contourna la table de bois, et tira la chaise qui se trouvait face au supposé Christophe.

— Monsieur Maes ? hasarda-t-elle d'une voix timide.

L'homme surpris, releva la tête d'un petit livre de poche dans lequel il semblait plongé, les deux coudes ancrés dans la table. Il hocha la tête en souriant. Ses lunettes glissaient sur son nez à chacun de ses mouvements de tête.

— Enchanté, je peux vous appeler Albane ? Vous prendrez quelque chose à boire ? demanda-t-il en lui tendant la carte.

Albane esquissa une moue qui se voulait être un sourire. La jeune femme trouva l'intention délicate : il éviterait ainsi de la nommer « Madame Donnelli » ou pire : par son nom de jeune fille. Ainsi, il ne lui rappellerait pas son veuvage à chaque instant. Elle commanda un thé noir anglais. Le quarantenaire avait déjà bu la moitié du café allongé posé devant lui. Une bougie, placée dans un petit bocal rouge, confortait l'aspect rassurant de son visage. La lueur de la flamme donnait une ambiance presque religieuse au café bruxellois. La serveuse revint avec une tasse fumante et la posa délicatement devant Albane. Christophe la remercia. Puis, il prit enfin la parole. Un visage sérieux remplaça le sourire bonhomme qu'il affichait jusqu'alors :

— Je comprends votre détresse. Avoir perdu un être aussi cher que votre mari doit être un véritable supplice. Il paraît que vous ne sortez même plus de chez vous... En ma qualité d'anciens collègues de Riccardo, nous aimerions vous proposer quelque chose, qui, en plus d'aider la médecine, devrait vous aider à sortir de votre solitude.

Christophe se pencha et sortit une grosse enveloppe de sa veste. D'après son accent guttural, Albane pensa qu'il devait être d'origine flamande.

— En quoi pouvez-vous y changer quelque chose ? répondit la veuve sur la défensive.

Voulaient-ils lui donner de l'argent ? Pour quoi faire ?

— Ce que je vous propose doit rester entre nous pour l'instant. C'est contraire à la loi française et c'est la raison pour laquelle je vous ai fait venir en Belgique pour vous parler, il marqua une pause avant d'affirmer :

— Nous savons comment faire revenir Riccardo.

Faire revenir sa moitié ? Vraiment ? Albane se sentit défaillir.

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MayaAubray
Posté le 17/04/2021
Le chapitre explique assez bien les différents sentiments lors d'un deuil et c'est très bien :)
Ceci dit, comme on connaît le point de départ de l'histoire, pour les premiers chapitres, j'aurai aimé lire quelques moment que le couplé aurait partagé, pour approfondir davantage lespersonnages ;)
RaphaelleEviana
Posté le 19/04/2021
Remarque très pertinente, je vais y songer pour le 2ème jet, merci !
Embrun 13
Posté le 11/04/2021
Oui tout tient la route. Cependant , dommage que dans la présentation de ton roman, tu expliques le pourquoi de ton histoire. A mon avis, et je parle que pour moi, je n'expliquerais pas que le but est de clonner Riccardo. Je trouve que ca enléve beaucoup trop tôt le suspens de ce rendez-vous....
RaphaelleEviana
Posté le 14/04/2021
Merci, très constructif, je note la remarque et je vais travailler mon texte dans ce sens !
Alice_Lath
Posté le 16/03/2021
En petite pétouille haha je viens de remarquer que je n'avais pas vraiment saisi la durée de la relation de Riccardo et Albane, ils semblent mariés alors que dans le chapitre précédent, on a l'impression que c'est encore récent. J'ai du mal à estimer leur âge aussi
En dehors de cela, ce second chapitre est tout aussi excellent je dois dire. Le contact avec le collègue, le deuil... tout cela est rendu avec beaucoup de justesse, sans d'ellipses abusives ou de mélodrame. Bref, j'ai hâte de découvrir la suite et navrée de ne pas parvenir à être plus constructive pour le moment hahaha !
RaphaelleEviana
Posté le 16/03/2021
Merci pour ce commentaire qui va m'aider à être plus claire sur les points soulevés ! Et merci beaucoup ça m'encourage bien ! À jeudi alors :)
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