Chapitre 2

Par Edorra

Sarah

— Rose, comment va ta sœur ?

Je jette un coup d’œil vigilant dans le rétroviseur pour apercevoir mes filles. Du haut de ses trois ans, Rose prend très au sérieux son rôle de sœur aînée. Elle penche son visage sur le siège auto dans lequel repose Morgane.

— Elle va bien, maman. Elle fait dodo. Et elle fait des grimaces aussi.

Je m’inquiète aussitôt.

— Quel genre de grimace ?

— Pareil que quand toi et papa vous dîtes qu’elle a des coquelicots.

Je fronce les sourcils. Le langage enfantin est parfois plus que surprenant.

— Des coquelicots ? Ah, des coliques…

Je fais la moue. Ma pauvre petite Morgane n’en finit pas de guérir de ses maux. Nous avons été voir le pédiatre à trois reprises. Il nous a dit qu’il fallait du temps, mais qu’avec son traitement, dans une ou deux semaines, elle irait mieux.

— Nous sommes bientôt arrivées. Je m’occuperai d’elle à ce moment-là.

— D’accord maman. Moi, je continue à la regarder, pour toi.

— C’est gentil, ma puce.

Quelques minutes plus tard, je me gare enfin sur l’allée  de la villa dans laquelle nous vivons. Je décroche aussitôt ma ceinture pour sortir et vais libérer mais deux mignonettes. Je décroche rapidement Rose avant de m’occuper de sa cadette. Il était temps, elle commence à se réveiller.

— Chut, mon ange. Maman est là, ça va aller.

Je la prends contre moi et lui caresse le dos pour la rassurer. De l’autre côté du véhicule, Rose est sortie et a déjà rejoint la porte d’entrée. Elle m’attend patiemment.

Avec un sourire, je verrouille la voiture et me dirige vers elle.

D’un geste de la main, je lui ouvre l’accès au hall. Elle se précipite dans le séjour en criant : 

— Tonton ! Tonton !

Je la suis de près et pose mon sac sur le comptoir. Je jette un coup d’œil à Devon. Il a réceptionné sa nièce en souriant et la soulève dans les airs.

— Ma belle petite Rose, tu es encore plus jolie qu’hier.

La petite éclate d’un rire ravi.

— Arrête tonton ! Je veux descendre !

— Et mon bisou alors ?

Elle tend ses petits bras vers lui. Il la blottit contre elle afin qu’elle lui claque un baiser sonore sur la joue.

— Tu m’as manqué, tonton Dev. Pourquoi tu ne viens pas à l’école ?

— Parce que je suis trop grand.

Il la repose à terre. Elle lève ses yeux vers lui. Ses lèvres esquissent un « oh » ébahi.

— C’est vrai que tu es grand. Ta maman elle t’a donné plein de soupe quand tu étais petit ?

Devon sourit, amusé.

— Tu as tout compris.

Elle se retourne aussitôt vers moi.

— Maman, si je mange plein de soupe, je pourrais ne plus aller à l’école ?

Je lève les yeux au ciel.

— File ranger ton cartable. On verra ça plus tard.

Elle obéit aussitôt et court vers sa chambre. Je reporte mon regard sur Devon. Ça me fait toujours étrange de le voir en pyjama. Avant son retour, j’avais toujours l’habitude de le voir en costard, ou en uniforme. Il était toujours tiré à quatre épingles. Depuis qu’il a achevé sa mission, il y a un mois, j’ai l’impression qu’il se laisse aller.

Premier point, il a refusé d’aller vivre chez lui. Will a aussitôt proposé de l’héberger, nous avons plus que la place à la maison. Mon mari a présumé que la compagnie des petites ferait du bien à son frère. Il a eu raison. Cela dit, Devon se traîne. Je me décide à parler.

— Salut Devon. Tu n’es pas censé avoir rendez-vous au siège aujourd’hui ?

Il me transperce du regard avant de le détourner vers la pendule murale.

— Seulement à 15 heures. J’ai encore le temps.

— Il est midi passé.

Il passe une main dans ses cheveux en bataille.

— Ouais, je suppose que j’aurais pu me laver, me coiffer, m’habiller et préparer le déjeuner. J’ai pas vu le temps passer, en fait.

Je soupire.

— Je ne t’oblige à rien, Dev. Je suppose que tu as besoin de temps pour reprendre une vie normale.

Ses yeux s’aiguisent aussitôt.

— Qu’est-ce que tu entends par là ? Tu me crois inadapté ? Tu crois que la vie que j’ai menée ces deux dernières années m’a rendu irrécupérable ?

— Mais non, ce n’est pas ce que j’ai voulu dire. Tu gères sûrement ça mieux que je ne le ferais. Je veux seulement que tu saches que si tu as besoin de parler, on est là, Will et moi.

— Je sais, oui. Bon, je vais prendre une douche. Ça ne te dérange pas de cuisiner ? Promis, ce soir, je vous préparerai un repas dont vous ne vous remettrez jamais !

Il m’adresse un clin d’œil et sort de la pièce au petit trot. Je lève les yeux au ciel avant de les reposer sur ma fille. Tranquillement calée dans mes bras, cette dernière m’observe de son regard curieux.

— Ton oncle est un imbécile, lui expliqué-je avant de l’embrasser sur le front.

 

🙢 🙠 

 

Devon

J’ai l’impression d’être prisonnier dans les locaux du CEBY. Pour tout dire, j’étouffe depuis la fin de ma mission. C’est comme si j’étais enfermé à l’intérieur de moi-même. Parfois, j’aimerais hurler et tout laisser tomber, partir avec un sac à dos à l’épaule sans un regard derrière moi. Mais toujours, je me retiens. Je suis un expert de la maîtrise de soi. Comme s’il y avait de quoi en être fier ! 

Mes collègues me traitent en héros depuis mon retour. Après avoir démantelé le PA, je ramène avec moi une bonne dizaine de nouveaux artefacts à étudier. Alors forcément, tous les scientifiques sautent de joie. Les autres agents, eux, saluent ma performance. Ma façon de manier le don d’anonymat les épate. Certains viennent me demander des conseils ; je les rembarre sans hésiter. Je déteste la plupart d’entre eux ; ils croient tout savoir. Et honnêtement, je ne sais pas quoi leur répondre. Ma façon de m’approprier une nouvelle identité me paraît innée. Ils n’accepteraient jamais une telle réponse.

Mais mon désir de me taire ne plaît pas à tout le monde, et surtout pas à mon boss. Pour me punir de ma mauvaise volonté, il a organisé cette conférence face à la nouvelle promotion d’étudiants du centre. Assis face à eux, je les observe pendant que leur prof parle encore. Ils ont l’air si jeune, et pourtant, ils n’ont que cinq ans de moins que moi. Je suppose que j’ai vieilli prématurément. Ma mission au PA m’a fait prendre dix ans d’un coup. C’est ça que je devrais leur dire, mais ce n’est pas ce qu’on attend de moi.

— Je vous demande donc d’accueillir l’agent Devon Lippman.

Je reporte mon attention sur le professeur quand il prononce mon nom, et me lève à contrecœur. Qu’est-ce que je vais bien pouvoir leur raconter ?

Je me poste debout devant le bureau. Une trentaine de paires d’yeux sont rivés sur moi, allant de l’ennui à la fascination. Seigneur, je déteste attirer l’attention sur moi ! Je me décide à prendre la parole.

— Bonjour.

Je cherche mes mots un instant, puis reprends.

— Comme vous le savez peut-être, j’étais récemment en mission d’infiltration dans le groupuscule du Parchemin Ancien. Cette mission a duré deux ans et demi avant que je ne réussisse à démanteler cette organisation. C’est notre rôle en tant qu’agent que d’empêcher ces groupes criminels de nuire.

Je m’arrête, ne sachant pas quoi dire de plus. Devant moi, la main d’une élève se lève. Je hoche la tête, lui donnant la permission de parler.

— Comment avez-vous approché votre mission ?

— Eh bien, j’ai commencé par étudier dans les moindres détails la personnalité qui m’avait été attribué. Vous devez la connaître mieux que vous ne vous connaissez vous-même. C’est ce qui donne une illusion convaincante. Ensuite, vous devez entrer dans le rôle, agir comme votre personnage, sans oublier vos objectifs.

— En gros, c’est comme un acteur.

— Dont la vie dépend de sa prestation, oui.

Une nouvelle question retentit.

— Vous avez vu de l’action ?

Je lève les yeux au ciel. Je l’attendais celle-là ! Ces jeunes peuvent se montrer tellement idéalistes, voire naïfs.

— Évidemment. Mais laissez-moi vous dire que ça n’a rien à voir avec ce qu’on voit dans les jeux vidéo. Il faut le vivre pour comprendre. Mais si vous menez à bien votre formation, vous passerez par là. Ça ne fait aucun doute.

— Comment avez-vous réussi à détruire le PA ?

— Avec intelligence.

Un silence perplexe me répond. J’en ai plus que ma claque d’être là, mais je me suis engagé à faire cette mascarade. On ne m’a pas vraiment laissé le choix non plus.

— Ils avaient une faille dans leur sécurité. Une faille que j’ai volontairement élargie. Sans compter que leur chef devenait cinglé. Il y a eu plusieurs mouvements de mutinerie. C’était le moment ou jamais pour agir.

— Et ils ne vous ont jamais suspecté ?

— Pas à ma connaissance.

Je jette un coup d’œil à ma montre. Il n’y a que cinq minutes de passer. Je vais craquer avant la fin. Je pourrais peut-être trouver une excuse pour m’esquiver. Je renonce vite à cette idée. Hensford me le ferait payer. Il vaut mieux lui donner ce qu’il veut pour une fois. Je soupire et me prépare à une nouvelle salve de questions.

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