Chapitre 2

Par Rena

Je me réveillais en pleine nuit, frigorifiée, le corps perclus de douleurs. Je me redressais difficilement, mes muscles criant à l’agonie à cause de l’inconfort du parquet et je me trainais tant bien que mal jusqu’à mon lit. Je rabattis la couette sur moi et ce fut mon ultime effort avant que je ne sombre à nouveau, dans un sommeil profond et hanté par ta silhouette.

 

Je fus à nouveau réveillée par la porte d’entrée. Jurant intérieurement, je passais un œil en dehors de mon abri et tentai de déchiffrer l’heure sur le cadran. Il n’était pas encore onze heures et déjà, j’entendais Chloé s’affairer à côté. Elle semblait avoir changé de stratégie. Elle ne vint pas me voir cette fois-ci, elle fit comme si je n’étais pas là et, en entendant le bruit de vaisselle, je sus qu’elle avait commencé à nettoyer. Je fermai à nouveau les yeux, persuadée que, si je me rendormais, à mon réveil elle ne serait plus là. J’avais tord.

Elle était toujours là lorsque j’émergeai à nouveau et je ne pouvais plus faire semblant de ne pas l’avoir entendue. Pas alors qu’elle passait l’aspirateur dans le salon et cognait désobligeamment contre la porte de ma chambre. J’extirpai mon corps entortillé dans les draps et me levai. Lorsqu’elle me vit sur le pas de la porte, elle feignit la surprise et un petit air contrit s’afficha sur son visage.

- Oh ! Je t’ai réveillée ? Je suis désolée.

Je la maudissais. Je passai devant elle tel un zombie et me dirigeai vers le même tabouret que celui de la veille. Elle avait à nouveau préparé à manger. Je picorai, guère en appétit, et la regardai s’activer. J’arrivais presque à voir la surface polie et brillante de mon parquet, ce qui n’avait pas dû arriver depuis des mois. Tout était à nouveau ouvert et je pouvais entendre les bruits de circulation et les éclats de rire des enfants dans le parc non loin. La lumière éclairait tout l’appartement, le révélant dans toute sa désolation et pour la première fois, j’eus presque honte de contempler l’état de mon nid douillet. Ou du moins ce qu’il en restait. J’avais fait de cet appartement mon refuge, ma bulle. Mais ça, c’était avant que tu partes. Je n’étais plus en sécurité nulle part. J’étais à vif, nue et exposée au monde entier. Et même cet endroit dans lequel j’avais investi mon temps et mon argent ne parvenait plus à me protéger.

- Tu comptes nettoyer tout l’appartement comme ça ?

- Il faut bien, tu n’as pas l’air décidée à le faire. J’irais m’occuper de ta chambre ensuite. Fais-moi plaisir, enlève ce pyjama après ta douche, sinon je te promets que je t’attache et t’habille moi-même.

Elle ne plaisantait pas. Je savais qu’elle en était capable. Je sentis une boule dans ma gorge à la pensée de devoir me séparer du pyjama et le laver. Elle avait raison bien sûr. Mais elle m’en demandait trop.

- C’est le sien…

- Je sais Léa. Mais t’y accrocher ainsi ne t’aide pas. Je lancerai une machine tout à l’heure et ce pyjama sera du nombre, d’accord ?

Elle guettait quand même mon aval. Je hochai la tête, mécaniquement.

- Tu me le rendras après ?

- Bien sûr.

Elle me sourit gentiment. J’étais incapable d’y répondre. J’avais toujours adoré le sourire de Chloé. Il était lumineux, joyeux et contagieux. Il me faisait beaucoup penser au tien. Maintenant, il me faisait souffrir.

- Allez va te laver. Après, il faudra qu’on parle.

 

Je sentais à nouveau la noix de coco. Et j’avais laissé ton pyjama sur le sol de la salle de bain. A la place, j’avais attrapé ce qui me tombait en premier sous la main. Un jogging et un pull à capuche. J’avais beau être bien trop couverte pour la saison, je grelottais. J’avais l’impression de ne rien porter, que ma peau était à vif et que le tissu de mes vêtements faisait saigner les plaies. Je voulais retourner dans la sécurité de ton pyjama. Mais Chloé ne me laissa pas faire. En me voyant sortir ainsi habillée, elle prit la direction de la salle de bain et attrapa les vêtements au sol avant de les emporter avec elle, pour être sûre que je ne ferais pas demi-tour et ne changerais pas d’avis. En passant à nouveau dans le séjour je constatais que tout était propre et rangé. Les bouteilles vides étaient alignées contre le bar, attendant d’être descendues et il n’y avait plus le moindre déchet en vue. En revanche, je remarquais que les miroirs étaient toujours couverts. Chloé devait estimer que c’était à moi de franchir ce pas là. Et je lui en étais reconnaissante. Je n’aurais pas pu affronter mon propre regard. J’avais retiré ton pyjama, c’était déjà une première étape.

Une fois la machine lancée, Chloé revint au salon et alla s’asseoir sur le canapé. Elle me regarda et, résignée, je me dirigeais vers le fauteuil qui lui faisait face. Je savais ce qui m’attendait.

- Léa… On se connait depuis combien de temps ?

- Je ne sais pas… Cinq ans je crois.

- Six ans pour être exacte. Six ans depuis que nous sommes amies. Est-ce que je t’ai déjà mentie une seule fois ?

- Non.

- Est-ce que je t’ai déjà dit les choses uniquement pour te faire plaisir ?

- … Non.

- Très bien. Alors écoute-moi bien ; tu ne peux plus continuer comme ça.

Je fermai les yeux et comptai jusqu’à dix. La seconde bataille pour ma survie avait commencé.

- Tu ne t’es pas regardée dans un miroir depuis six mois alors crois-moi quand je te dis que tu fais peur. Je suis sérieuse Léa. J’ai essayé de te ménager, d’y aller doucement et de te laisser le temps qu’il te fallait. Mais je ne peux plus rester les bras croisés à te regarder couler.

- Et tu comptes faire quoi au juste ?

- Te forcer à affronter la réalité.

La première salve de munitions m’atteignit de plein fouet. Je tressaillis et m’enfonçai encore plus si c’était possible dans mon pull. Je voulais disparaitre. Je ne voulais pas avoir cette discussion.

- Pour quoi faire ?

- Pour quoi faire ? Sérieusement Léa ? Tu as besoin que je réponde ?

Non, bien sûr que non je n’avais pas besoin qu’elle réponde. Pour que j’avance. Pour que je commence à accepter l’idée que tu n’étais plus là. Et pour que j’apprenne à vivre avec cette pensée au quotidien.

- Je ne…

- Je sais que tu ne veux pas. Que tu ne peux pas. Et pourtant, que tu le veuilles ou non, il va falloir. Plus tu reculeras le moment de sauter le pas, plus le fossé sera énorme à franchir. Tu crois que tu as choisi la solution de facilité en arrêtant de vivre ? Tu as choisi le chemin le plus difficile. Parce que si tu voulais vraiment arrêter de vivre… Tu ne serais déjà plus là.

Deuxième salve, beaucoup plus forte et douloureuse que la première. Pour la première fois depuis que j’étais assise, je relevais le regard vers elle et la regardais, un court instant. Je n’arrivais plus à regarder les gens dans les yeux. Même Chloé, celle qui me connaissait le mieux à part toi, c’était devenu impossible. Mais pendant le court laps de temps où je croisais son regard, je vis la réelle inquiétude dans le regard de Chloé. A nouveau, les larmes me montèrent aux yeux. C’était les premières larmes de la journée. Elles s’étaient fait désirer.

- Je ne sais pas pourquoi je suis encore là. Honnêtement je ne sais pas.

- Moi je sais. Parce que tu as cette force en toi, cachée derrière cette épaisse couche de douleur. Parce que tu aimes la vie même si tu as oublié comment faire. Et parce que tu préfères souffrir et te rappeler que tout oublier.

Troisième salve. Aimer ? C’est un beau mot ça, aimer. Du moins j’avais l’habitude de penser que c’était un beau mot. J’aimais sa saveur, sa résonnance. J’aimais les vibrations qui s’en dégageaient et la façon dont les lèvres se formaient pour le prononcer. A présent, j’aurais été bien en peine de me souvenir de son goût. Son velours m’écorchait la bouche et faisait monter la bile à mes lèvres. Chloé dut le voir à l’expression de mon visage car elle n’insista pas. Est-ce que c’était vrai ? Est-ce que je restais parce que j’étais trop obstinée ? Ou parce que la simple idée de t’oublier était encore plus insupportable encore que de me rappeler de toi ?

- Tu es… comme une enveloppe vide. Il va falloir que tu apprennes à la remplir à nouveau.

- C’est la pire comparaison que j’ai jamais entendue.

Elle sourit. Elle aimait mon humour sarcastique. Toi aussi tu l’aimais. Les mots m’ont échappée, je n’ai pas pu m’en empêcher. Mais quelque part, aussi maladroite soit-elle, la comparaison m’allait bien. N’ayant de toute façon aucune échappatoire, je décidais de jouer le jeu de Chloé.

- Et comment veux-tu que l’enveloppe se remplisse ?

- Eh bien, pour commencer, arrête de tout fermer constamment dans ton appartement. Sérieusement, jamais l’expression « broyer du noir » n’aura pris un sens aussi littéral qu’avec toi.

- La lumière me fait mal aux yeux…

- Ca c’est parce que tu n’as pas remis un pied dehors depuis des temps immémoriaux.

- N’exagère pas.

- Ah oui ? Dis-moi, à quand remonte la dernière fois où tu as mis un pied en dehors de ton appartement ? Même juste pour descendre les poubelles ou récupérer ton courrier ?

Je tentais de réfléchir malgré mon cerveau embrumé. J’essayais de repasser les six derniers mois dans ma tête, d’en extraire des images et des pensées, des souvenirs. Mais rien. Ce n’était qu’une masse sombre, confuse, un tourbillon de négativité et de douleur. Devant mon silence, Chloé hocha la tête. Je venais de lui donner la meilleure preuve de ce qu’elle avançait. Je n’étais pas sortie de chez moi depuis une éternité et je n’en ressentais ni l’envie ni le courage. Je n’avais pas envie d’avoir de contact avec qui que ce soit. Je ne voulais pas croiser mes voisins ou de parfaits étrangers dans la rue. Je ne voulais pas les voir sourire, les voir avancer ou tout simplement vivre. Pas alors que mon monde s’était arrêté.

- Fais-moi plaisir Léa. Ouvre au moins ton courrier. Je me suis chargée de toutes les factures, mais pour le reste… Tout est sur ton bureau.

- Le reste ?

- Des lettres pour la plupart. Des cartes de condoléances. Et puis… Il y a sa lettre aussi.

Je comptais à nouveau jusqu’à dix. Tes lettres. Celles que tu m’écrivais, une fois tous les mois, pour me raconter tes aventures et ta vie là-bas. J’avais reçu la dernière un mois après ta disparition et je ne l’avais jamais ouverte. J’avais reconnu ton écriture sur l’enveloppe et la douleur m’avait envahie avec tellement de violence que j’avais cru que je ne pourrais jamais me relever. Depuis, je ne suis plus jamais retournée chercher mon courrier. Et je ne suis plus sortie de l’appartement. Chloé avait sa réponse. Cinq mois. Ca faisait cinq mois que je n’étais pas sortie. Et cette réalité me donna le vertige.

- Je n’ouvrirai pas sa lettre Chloé.

- Ah non ? Tu ne veux vraiment pas savoir quelles ont été les dernières choses qu’elle a vécues ?

- Non.

- Je ne te crois pas.

- Eh bien ne me crois pas, qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Ca changerait quoi de lire sa lettre maintenant ? Ca ne la ramènera pas.

- Non. Mais peut-être que ça te ramènerait toi.

- J’en ai assez entendu. Je n’ai pas besoin de tes beaux discours Chloé. Garde-les pour ceux que ça intéresse et par pitié laisse-moi tranquille.

- Toujours hors de question. Maintenant fais-moi plaisir, va mettre des chaussures.

-… Pardon ?

- Tu m’as très bien entendue. Va mettre des chaussures. On sort.

- Non.

- Léa, ne me force pas à te trainer dehors, tu sais très bien que je le ferais.

La joute dura encore de nombreuses minutes. Chloé était un adversaire redoutable, j’étais forcée de lui reconnaître au moins ça. Aussi casse-pieds et chiante qu’elle puisse être, elle ne lâchait jamais. S’opposer à Chloé était une erreur. Et j’en faisais les frais.

Epuisée, je finis par abdiquer et par me laisser traînée hors de chez moi. J’avais mis des chaussures pour la première fois depuis des mois et à cette pensée, je ressentis un élan de pitié envers ma propre personne. J’étais vraiment tombée très bas.

Je n’avais pas la moindre idée d’où Chloé m’emmenait et je ne voulais pas le savoir. Je me contentais de la suivre, le nez baissé sur les pavés sous mes pieds, restant dans son sillage.

- Allez, on va s’arrêter là. Assis-toi et attends-moi.

Je m’arrêtais, surprise. En redressant un peu la tête, je vis qu’on était dans le parc tout près de chez moi, devant un banc à l’ombre des arbres. On n’avait marché que quelques minutes en tout. Chloé s’était déjà éloignée, me laissant seule devant mon banc et j’hésitais un instant. J’étais vraiment tentée de rebrousser chemin et de retrouver la sécurité de mon appartement. Je me sentais vulnérable et exposée, j’avais froid, j’avais envie de vomir et je voulais dormir. Mais je redoutais surtout le démon qui me servait de meilleure amie. Alors je m’assis et j’attendis.

Chloé ne partit pas longtemps. Elle revint avec deux cafés fumants et m’en tendit un que je contemplais longuement avant d’accepter. J’adorais le café avant. Je vivais pour le café. Je ne pouvais pas commencer une journée sans avoir bu mon bol de café. Lorsque je portais la tasse à mes lèvres, un sentiment de nostalgie me frappa de plein fouet. Dans les arômes qui venaient caresser mes papilles, je retrouvais la simplicité de mon quotidien, les cafés en terrasse pris avec Chloé, les fous rires. Je revoyais tes lettres que je lisais toujours au même endroit, près de la fenêtre, avec une tasse fumante à mes côtés. J’entendais à nouveau le chant des oiseaux, les éclats de rire des enfants, le bruit de la circulation, mais cette fois-ci je les entendis vraiment.

Et je pleurais. Les larmes se déversaient de mes yeux et les sanglots me coupaient la respiration. Je pleurais, la tasse entre mes mains tremblantes. Je pleurais pour toi, pour nous et pour ce bonheur qui m’avait été arraché et que plus jamais je ne pourrais ressentir. Je sentis Chloé m’entourer de ses bras et m’apporter sa chaleur et son réconfort, posant son front contre le mien et me berçant doucement tandis que je laissais la douleur, la colère et l’incompréhension s’échapper véritablement de mon corps. C’était la première fois que je pleurais vraiment. Et ça me fit du bien.

- Merci… Le café est bon.

J’avais réussi à articuler ces quelques mots malgré les sanglots et Chloé sourit, les yeux brillants de larmes qu’elle tentait de contenir. Et nous restâmes là, sur ce banc, à l’ombre des arbres. Et pour la première fois depuis que tu n’étais plus là, je me sentais un peu plus légère.

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Nëlenia
Posté le 02/10/2020
Et tout comme je te voyais dans ton premier chapitre, je vois ici également tes influences. Tes inspirations. C'est très chouette et très agréable. Après tout, que serait un écrivain sans son univers alentours ?
Il y a énormément de sincérité dans tes émotions, je suis plus amatrice de la partie narrée que des dialogues, mais c'est ici quelque chose de particulièrement personnel. Je m'en vais donc lire la suite.
Rena
Posté le 08/10/2020
aaah les dialogues, ma bête noire xD Heureusement pour moi, ce sera surtout un récit de narration, les dialogues les plus importants finalement ce sont ceux de Léa envers Charlie !
MayaAubray
Posté le 07/09/2020
Les dialogues sont vraiment percutants et ces situations si réalistes que ces impossibles de ne pas avoir envie de pleurer...
Chloé est vraiment LA copine a avoir en cas de crise...
Rena
Posté le 08/09/2020
haha oui Chloé est un énorme pilier pour Léa ! Merci pour ce commentaire qui me fait tout autant plaisir ! :)
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