Chapitre 2

Ces humains avaient la facheuse manie de fixer avec insistance mon cristal d'I.A., ce qui m'agaçais passablement. Cinq minutes supplémentaires et leurs yeux ronds auraient été arrachés de leurs visages par mes adorables mains.

― Aurais-tu l'amabilité de décliner ton nom ?

J'ai regardé la minuscule humaine – Kira – sans laisser percevoir la moindre émotion. Si je les énervais, peut-être me rameneraient-ils chez moi ? En tout cas, cette jeune fille se pinçait les lèvres, sûrement pour se retenir de me hurler dessus. Après tout, cela faisait au moins deux heures que ces humains me questionnaient et je me suis obstinée à garder le silence.

Je ne gâcherais pas ma douce voix pour des imbéciles dans leur genre.

― Écoute, petite I.A., a repris l'humaine. Il va falloir qu'on coopère, alors si tu pouvais simplement décliner ton identité, cela faciliterait grandement les choses.

J'ai penché la tête sur le côté, le visage toujours aussi impassible. J'adorerais leur faire croire que je ne comprenais rien, juste pour voir la réaction qu'ils adopteraient en conséquence.

L'humaine a grommelé des paroles inaudibles par mes délicates oreilles. Elle semblait furieuse et j'ai bien cru qu'elle allait s'en prendre à moi. En réalité, elle s'est simplement tournée vers ses camarades et leur a demandé qu'ils cessent de me fixer tel un banc de poisson. Un geste que j'appréciais grandement. Peut-être accepterais-je de donner mon nom en conséquence ?

― Chrono ! a-t-elle ensuite crié. Je crois que l'I.A. ne comprend rien à ce que l'on raconte.

Celui qui était apparemment le capitaine de ce vaisseau miteux est allé la rejoindre.

Parce que oui, petit détail que j'avais omis, ces idiots m'avaient forcés à monter dans leur vaisseau et nous flottions présentement dans le vide de l'espace. Je ne me trouvais plus sur Alkansa. Et il n'était jamais trop tôt pour le leur faire payer. J'avais tendance à être une personne très rancunière.

Chrono s'est avancé jusqu'à la petite humaine et s'est arrêté à côté d'elle. Il était bien plus grand, au moins une tête supplémentaire, peut-être une et demi s'il daignait se redresser un peu. Cela me donnait presque envie de lui coller un balais dans le dos pour qu'il cesse de se tenir vouté.

― I.A., m'a-t-il dit, est-ce que tu comprends ce que l'on raconte ?

Je l'ai fixé en clignant de yeux. En réalité, je ne pensais pas que la situation serait aussi amusante. Il a soupiré de dépit et s'est tourné vers Kira.

― Si elle ne parle pas la langue universelle, qu'est-ce qu'elle parle ?

― Comment veux-tu que je le sache ? C'est toi le capitaine. C'est à toi de trouver la réponse. J'en ai assez de parler dans le vide.

À ces mots, Kira s'est éloignée pour changer de pièce. Sûrement la salle des commandes. Ou simplement sa chambre. À vrai dire, je n'étais pas certaine que ce genre de choses m'intéressais.

Chrono s'est tourné vers le reste de son équipage et leur a gentiment mais fermement demandé qu'ils quittent eux aussi la pièce, ce qu'ils ont fait en clin d'oeil. Facile de voir qui faisait la loi sur ce vaisseau. Enfin, avant mon arrivée, bien évidemment. Car si je devais rester ici quelques temps, autant leur montrer que je n'étais pas du genre à me laisser faire.

L'humain s'est assis en face de moi en croisant ses jambes, le dos toujours vouté. Je jurerais presque qu'il me provoquait à adopter cette attitude.

Une chose était sûre, ce Chrono savait rester un long moment immobile et silencieux. Après s'être installé en face de moi, il a passé une dizaine de minutes à me fixer. Ce qui a réussi à me faire craquer. Il était doué.

― Pourrais-tu cesser de me fixer ainsi, je te prie ? ai-je demandé.

― Pourquoi est-ce que tu as passé les deux dernières heures à jouer les muettes ? a-t-il répliqué.

― Je ne gâche pas mes mots pour des idiots dans votre genre.

Je n'ai rien ajouté ensuite, pour le conforter dans mon propos. Seulement, il n'en a pas tenu compte.

― Ton nom ? a-t-il demandé.

Je n'ai rien répondu. Il ignorait mes paroles, bien, alors j'ignorais les siennes. Hors de question que ce grand maigre pense avoir quelconque emprise sur moi.

Seulement, ce bougre s'est contenté de me fixer sans détourner le regard une seconde. Une deuxième fois, oui. Pendant de nouvelles dix minutes tout bonnement interminables.

― Lua Erekke Vankjaltanmi.

D'habitude, je ne craquais pas si facilement. Mais décidément, cet humain avait les moyens de me faire parler, il fallait bien le lui reconnaitre.

― Luéreke Vanjal-quoi ? a-t-il baragouiné.

― Lua suffira.

Comme j'étais faible. Mais, bon, je présumais qu'à ce point-là, entammer la discussion était plus simple. Ou plutôt les négociations. Je n'avais pas que ça à faire et je voulais rentrer chez moi.

― Donc, Lua, tu es une I.A.

― Et toi, tu es perspicace. Aurais-tu l'amabilité de me ramener sur ma planète ?

― Non.

Il s'est gratté la joue. Endroit où j'avais actuellement très envie de le frapper. Peut-être devrais-je le faire, d'ailleurs.

― Je ne plaisante pas avec ce genre de chose, ai-je indiqué. Ramène-moi sur Alkansa ou je te montrerai l'étendue des possibilités d'attaque d'une I.A.

Les clés de bras n'avaient pas de secret pour moi. Les zones sensibles du corps non plus. Et j'avais déjà scanné celui de cet humain plusieurs fois. En cinq minutes, je pouvais lui offrir des heures de souffrance dont il se souviendrait pour le restant de ses jours.

― Ne te méprends pas, a-t-il dit. J'adorerais te raccompagner sur ta planète. Mais je ne peux pas parce que nous sommes maintenant recherchés là-bas.

― En quoi est-ce mon problème ? Vous vous êtes fourrés là-dedans seuls. Moi, je faisais mes courses.

― Écoute Lua, je suis désolé, mais tu vas devoir rester avec nous pour un moment. On te déposera à une station spatiale proche et tu trouveras bien quelqu'un pour te raccompagner.

― Mais quelle gentillesse de votre part. Quelle chance ai-je eue de croiser votre chemin.

Mon ton a dû lui déplaire puisqu'il s'est crispé. Et vouté un peu plus. Bon sang, je rêvais de lui enfoncer ce balais dans le fessier pour qu'il daigne ne serait-ce que se redresser un minimum.

― On ne peut pas s'embarrasser d'un poids mort. Je suis désolé, mais ça ne sera pas autrement.

Et ç'a été à ce moment précis que je lui ai ri au nez. Ce qui l'a visiblement surpris, puisque ses yeux se sont plissés.

― Je suis la seule personne ici qui est tout sauf un poids mort. Comment oses-tu penser le contraire ?

― Excuse-moi de t'exposer les choses comme ça, mais tu n'es sûrement jamais montée dans un vaisseau. Tu ne sais ni faire la maintenance, ni réparer le système ou le piloter, et je ne te vois pas non plus braquer des magasins. Tu n'es d'aucune utilité à bord.

J'ai levé les yeux ciel. Bon sang qu'il était idiot. Il fallait lui exposer des schémas pour qu'il comprenne ou mimer les actions suffisait ?

J'ai opté la deuxième option et me suis tapotée la tête comme un imbécile l'aurait fait. Après tout, si je parlais sa langue, peut-être me comprendrait-il.

― Je suis une I.A., ai-je dit en sur-articulant la moindre syllabe roulant sous ma langue. J'ai un processeur dans le cerveau. Ce qui veut dire que je sais tout faire. Aussi bien réparer les machines que piloter n'importe quel vaisseau.

Chrono m'a fixée d'un air étrange, comme soudain très intéressé par mes capacités. Après s'être adressé à moi de façon aussi effrontée, jamais je ne lui aurais rendu le moindre service, aussi infime puisse-t-il être.

― Je vais y réfléchir, a-t-il répliqué.

Et malgré mes protestations ridicules – qui étaient extrêment humiliantes pour un être supérieur tel que moi – il m'a laissée en plan dans cette pièce miteuse.

S'il y avait une chose dont cet ingrat devait être averti, c'était que ma rancoeur n'avait d'égale que mon crochet du droit.

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arno_01
Posté le 23/10/2020
on se demande si c'est Lua n'a pas un peu la grosse tête, à force de répéter qu'il est supérieur, d'envisager tout ce qu'il pourrait faire.

Je suis partagé entre le fait que je lise : un roman ironique / caricatural. Mais en général adapté à un format plus court que ce que semble être ton récits. ou un roman plus long, simplement bourrée d'humour et d'autodérision.

Pour finalement laisser se laisser faire.
Le ton décalé, avec ce sentiment de supériorité de Lua, et le récit à la première personne, fait qu'on a du mal à s'attacher au humains. On les percoit un peu comme les marionnettes secondaires de la farce qui se joue devant nous, mais dont l'avenir n'a d'intérêt que leurs interaction avec Lua.
Ce qui n'est pas gênant dans le cas d'une oeuvre dont le but est la comédie, mais plus génant pour des romans plus long.
Si la cohabitation perdure (ce qui semple être le cas), il faudra réussir à donner du relief aux humains, pour qu'on y croit.
AlysDemester
Posté le 26/10/2020
Bonjour !
Haha oui Lua a la grosse tête (c'est une fille, d'ailleurs), c'est comme ça que j'ai envisagé son personnage
Concernant les chapitres, les premiers sont courts, mais ce n'est pas le cas de tous. Et pour ce qui est des humains, pour le moment on ne les voit que via le regard de Lua, donc ils sont forcément réduits à la façon dont elle les considère, mais ça va évoluer ^^
Merci pour ton commentaire !
djinn
Posté le 27/09/2020
Je me demande si les terriens ont bien conscience de ce qui leur arrive. Toujours aussi drôle et enjoué. C'est amusant. On se croirait dans une cavale minable d'une banlieue quelconque... mais on est dans l'espace. Vraiment bien
AlysDemester
Posté le 27/09/2020
Merci beaucoup ! Quant aux humains, ils ne sont pas au bout de leurs surprises ^^
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