Chapitre 2

Par Flammy

Je sors de la salle d’entraînement en sueur et mécontente.

 

Comme d’habitude, je suis la dernière à partir, bien après l’heure normale de fin de session. J’ai pris cette habitude de rester plus longtemps pour vraiment me donner à fond quand personne me regarde comme une bête de foire. Ok, je me débrouille mieux que la plupart des novices, mais c’est surtout que j’ai commencé plus tôt, à dix ans. C’est même pas une question de don inné ou autre, j’ai juste travaillé plus. Faut pas chercher plus loin.

 

Aujourd’hui, je m’entraîne moins que prévu. Le binder qui maintient et aplatit ma poitrine a pas tenu. Je dois le repositionner correctement. Ça empire depuis quelques années. Plus le temps passe et plus mes seins deviennent imposants, m’emmerdant incroyablement. C’est pas pratique, dans certaines situations de dissimulation, ça me dessert comme pas possible, c'est douloureux et le binder, solution miracle au début, fonctionne de moins en moins bien. Jusqu’à maintenant, j’ai eu de la chance et le souci s’est pas présenté en mission, mais j’imagine mal demander une pause pour me rhabiller pendant un assassinat ou un vol.

 

Je me dirige vers les douches quand ma montre bipe. Couleur rouge. Il faut rejoindre le point de rendez-vous de toute urgence. J’hésite une seconde, avant de renoncer à prendre le temps de positionner correctement mon binder. Je préfère rester exemplaire et, dans le pire des cas, je le remettrai pendant le briefing. La nudité me dérange pas, c’est les autres le problème.

 

Je cours pour arriver dans les premiers. Quatre Tachis et deux Nodachis nous attendent. Pour avoir le droit à un encadrement si nombreux et à la présence de deux maîtres Lame de Sang, cela ne peut signifier qu’une seule chose. Le jour de l’examen final est venu. Tous le comprennent et commencent déjà à paniquer. Moi je ne bronche pas, je m’installe sur une chaise et j’enlève mon haut sans la moindre hésitation pour repositionner mon binder. Pour des raisons de liberté de mouvement, il a été adapté, mais du coup, il se défait plus facilement.

 

Aucun des supérieurs face à moi ne réagit, au contraire de certains novices qui ne se gênent pas pour me reluquer. Lurex fait parti du lot. Même s’il est plus discret et plus naturel dans sa manière de se rapprocher, il parait plus intéressé par ma poitrine que par la mission à venir. Là, comme à chaque fois que ça arrive, j’ai envie d’étrangler tous ces incapables qui se déconcentrent si facilement et qui font une fixette sur des trucs aussi ridicules et inutiles. Du coin de l’œil, je vois les évaluateurs vérifier qui a le regard un peu trop baladeur. Je vais servir à notre examen final malgré moi.

 

Je termine de me préparer pendant qu’on nous explique la situation. Une branche écolo a fait n’importe quoi — c’est pas nouveau — et n’a pas respecté les restrictions sur les naissances. Ils ont réussi à se cacher un certain temps, mais leur repaire a été découvert. Plusieurs familles avec trois ou quatre rejetons, quelque chose de totalement inimaginable. Même les Palladiums, pourtant encouragés à enfanter un maximum à cause de leur capacité à repousser les brumes, n’ont généralement que deux bébés par couple.

 

Il nous faut donc nous rendre dans leur campement et nous occuper du… ménage. Les Nodachis n’ont pas besoin de détailler plus, tous les novices ont compris ce que cela signifie. Moi, je tique mais essaie de le cacher. Gérer la régulation des naissances, même de manière sanglante, c’est clairement quelque chose qui aide Néo-Knossos et soutient le gouvernement. Ça devrait être à la police de réaliser une descente, pas à la mafia. Franchement, parfois, j’ai du mal à saisir l'importance des missions. Souvent que des trucs classiques et attendus, mais là…

 

— Ari, reste ici. Tu as des instructions supplémentaires.

 

L’un des Tachis, Nick, m’interpelle, je me dirige donc vers lui. Tous les novices formés aux lames sont pris à part tandis que les autres vont se préparer. Il sort une tablette qu’il me montre.

 

— Comme d’habitude, tu devras vérifier que tout se passe bien et rattraper les éventuelles erreurs. Tu vois le garçon sur la photo ?

 

Je hoche la tête. C’est un de mes compagnons, de cinq ans ans mon aîné. J’ai jamais trop parlé avec, mais au moins il fait partie de ceux qui n’ont jamais tenté de me mater.

 

— Tu t’y prends comme tu veux, mais il ne doit pas revenir vivant ici. Et surtout, que cela soit discret, que personne ne puisse te relier à sa mort.

 

J’écarquille les yeux, peinant à réaliser ce qu’on me demande. Jusqu’à maintenant, je n’ai eu que des ordres de protection. Bien sûr, comme tous les novices, j’ai parfois tué, c’est inévitable quand un de ces idiots se met dans une situation délicate. Mais là, je comprends pas. Je retiens difficilement la question qui me brûle les lèvres. C’est pas le moment de flancher ou de me faire remarquer. Je m’entraîne depuis trop longtemps pour hésiter.

 

« Toujours obéir aux ordres. Ne jamais poser de questions. Les Lames de Sang passent devant les individus. » Les mantras qu’on nous enseigne depuis le début de notre formation, dans le sang et la douleur s’il le faut. Je ne peux pas y déroger maintenant. Je prends sur moi pour hocher de nouveau la tête et je tourne les talons sans prononcer un seul mot.

 

C’est aujourd’hui que je dois montrer ce que je vaux.

 

~0~

 

Le début de la mission s’est passé avec la facilité habituelle. Nous nous sommes tous rendus sur place rapidement. J’ai même réussi à prendre de vitesse certains autres novices en utilisant moins de câbles ascenseurs. Tout le monde est persuadé que je triche, mais je m’en fiche. Aujourd’hui, les dababs sont beaucoup trop belles, denses et joueuses pour me laisser déconcentrer. Elles me portent littéralement vers la reconnaissance que j’attends depuis des années, tout se passera bien avec de telles volutes à mes côtés.

 

Les écolos squattent illégalement dans un hangar, qui ressemble étonnamment aux lieux de stockage de nourriture que je visitais plus jeune avec Laurine. En m’installant en hauteur, sur le toit, je jette un petit coup d’œil à l’intérieur. Le local a dû être désaffecté, puis réaménagé de manière rudimentaire par ses nouveaux occupants. Ils veulent vivre plus proches de la nature pour expier auprès de dieux inconnus de soi-disantes fautes, mais ça les empêche pas d’avoir tout le confort moderne avec des écrans, de généreuses provisions et tout l’ameublement nécessaire à une vie de pacha. Je tique devant leurs stocks. Pour le nombre qu’ils sont, ils en ont beaucoup trop. Ils ont dû les voler quelque part. Rien que pour ça, ils méritent la mort.

 

Un bip retentit lorsque tous les novices sont en place. Moi je dois rester en hauteur, sur le toit, et n’intervenir à l’intérieur que si ça dégénère. La plupart des novices vont descendre à l’aide de harnais et canarder en priorité les enfants, tandis que quelques-uns, les plus doués en tir, demeureront à l’extérieur en sniper pour éviter toute fuite. On ne doit pas tuer tout le monde, juste faire un exemple, mais il ne faudrait pas que la leçon se termine trop rapidement.

 

Lurex, le plus ancien et celui qui a la meilleure vue, donne le signal. Immédiatement, les câbles se tendent, les attaquants sautent sans une hésitation dans le vide et commencent à mitrailler avant même d’être stabilisés. Les cris retentissent en bas, j’y prête pas attention. Ils l’ont bien mérité. Je me déplace tout de même sur le toit, vérifiant par toutes les ouvertures sur mon chemin que tout se passe bien. Les écolos n’ont pas de quoi répliquer, la plupart ne pensent même pas à se cacher ou à fuir. C’est une mission particulièrement facile pour un examen final. Étrange.

 

Effectuant ma ronde comme à mon habitude, mon sabre contre ma cuisse et mes vêtements flottant au gré des brumes, je me rapproche innocemment de mon objectif. Je jette un coup d’œil vers là où ma cible est entrée dans le hangar. Suspendu dans le vide, il vise et tire consciemment sur les enfants, froid et cruellement réfléchi. Un très bon élément. Distant mais respectueux avec moi. Apprécié de tous, quelqu’un de bien. Il paraît que parfois, il réconforte les plus jeunes lorsque le noviciat est trop dur pour eux.

 

Sans la moindre hésitation, je sors de son fourreau mon arme. Je n’ai pas sacrifié ma vie passée, enduré cet entraînement pendant tant d’années pour abandonner maintenant. Je veux comprendre pourquoi une Lame de Sang a attaqué un Yokai et, surtout, comment elle a réussi cet exploit, normalement réservé aux Palladiums. Si je valide l’examen, j’en saurai plus. J’ai besoin d’en savoir plus.

 

Je plante mon sabre dans le câble qui retient le harnais. Un bref cri retentit, vite interrompu lorsque ma victime s’écrase sur le sol plus bas. Pas de regret, rien. Juste des ordres à exécuter. Il devait y avoir une bonne raison à ça, je n’ai pas à remettre en cause les décisions de mes supérieurs. Je m’apprête à reprendre ma ronde pour vérifier que tout se passe bien quand je sens les dababs s’agiter autour de moi. Les murmures se font plus pressants, presque inquiets.

 

Sans même réfléchir, j’attrape plus fermement mon sabre et me retourne dans le même mouvement. Le claquement de deux lames métalliques résonne au milieu des coups de feu. Les yeux écarlates d’une autre novice, Dahlia, me fixent avec haine. Des larmes menacent de déborder.

 

— Ça ne t’arrive jamais de remettre un ordre en question ?! crie-t-elle, folle de rage. Tu crois quoi ?! Qu’on est autre chose que des jouets pour eux ?! Et dire que j’ai cru… j’ai cru que…

 

Elle ne réussit même pas à terminer. Aveuglée par la colère, elle enchaîne les coups puissants, sans me laisser le temps de me resaisir ou d’ajuster mes appuis. Sans l’appel des murmures, je serai déjà morte. Prise de court, je ne parviens pas à m'imposer. Pourtant, je le sais que je suis plus douée qu’elle. À l’entraînement, je la bats toujours. Mais sur le toit, à esquiver les câbles tendus, les ouvertures, avec la peur, les volutes qui hurlent dans mes oreilles et l’envie, insidieuse, de sauter dans le vide qui se renforce de plus en plus… C’est juste trop pour moi.

 

La panique me saisit et j’enchaîne les erreurs idiotes. Une première blessure appairait sur mon bras, puis sur ma cuisse, manquant de peu l’artère fémorale. Si ça continue, je vais être tuée bêtement, par une condisciple, juste pour avoir exécuté un ordre. Plus je réalise que le combat se déroule mal pour moi et plus la peur me paralyse. Les dababs se densifient de plus en plus autour de nous, ressemblent presque à des misturs. Dahlia paraît inquiète du phénomène mais elle ne se déconcentre pas.

 

Alors que j’essaie de prendre sur moi, je trébuche sur un câble. Mon adversaire ne laisse pas passer l’occasion et elle se jette sur moi, sa lame dressée devant elle, trop véloce pour que je puisse l’esquiver.

 

Je veux pas mourir là.

 

Si seulement…

 

Si seulement quelqu’un pouvait la retenir juste un peu…

 

Bordel…

 

Si seulement…

 

JE VEUX PAS MOURIR LÀ BORDEL !

 

Une chaleur me saisit à la gorge et m’empêche de respirer. Je vois rouge, mais aucune douleur ne transperce mon torse. L’autre novice est juste figée dans son élan. Elle se débat contre un ennemi invisible, terrorisée. Moi non plus je comprends rien, mais je laisse pas filer ma chance. Mes doigts se crispent sur la poignée de mon arme et, sans la moindre hésitation, je plante ma lame entre deux côtes. Du sang goutte au bord de ses lèvres et mon adversaire hoquette, surprise. Elle semble même pas souffrir.

 

— Je… Je ne voulais pas… te tuer… suivre l’ordre…

 

Ses paroles me dérangent sans que je puisse me l’expliquer. Je… Je voulais juste pas mourir. Les… Les ordres, c’est sacré. La panique revient à la charge.

 

J’ai eu raison de faire ça. J’AI EU RAISON.

 

Pressée d’en finir, je dégage légèrement la lame pour la faire glisser le long de l’os, jusqu’au cœur. Ses yeux se voilent et Dahlia s’écroule, sans un bruit.

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