Chapitre 2

Par Perle
Notes de l’auteur : [TW tentative de suicide] [TW mention de viol - TRES explicite]

Après un cauchemar je me réveille apeurée et endolorie. La méduse est absente, mais je l’entends se cogner contre la baie vitrée du salon. J’ai laissé mes volets roulants levés. Je jette un long regard à la ville. Quelques fenêtres s’éteignent, une seule s’allume. Des phares passent dans une rue puis un bâtiment me les dissimule. Un panneau publicitaire projette des reflets colorés sur la façade de l’immeuble en face de moi. Je me sens à l’abri dans ma chambre comme dans un aquarium.

Je devrais m’habituer à ces nuis trouées de peur. Ça fait un an maintenant que j’ai eu les quelques images de mon oncle et moi dans la salle de bain. Je connais les crises douloureuses, les cauchemars, l’angoisse constante, la terreur physique, la sensation de déréalisation, la question. Ça fait un an. J’espère que ça s’arrêtera un jour mais je n’ai plus d’espoir, parce que tant que je douterai, je ne serai pas apaisée. Je ne peux pas vivre dans une réalité où j’ai ou n’ai pas été violée. C’est un trop grand écart. Si j’avais un doute sur la couleur de mon ancien tee-shirt préféré ce serait possible, mais la réalité doit se déformer pour juxtaposer mon corps intact et mon corps détruit. Parce que c’est ce qui me permet de survivre à peine. Que les deux coexistent. Maintenir cet équilibre me demande une force surhumaine, et il se brise souvent, et ça me casse en mille. Ça me scinde en deux. Ça incendie mon corps de menteuse ou de victime. Je ne sais pas pourquoi je ne décide pas que tout est faux et que ça arrive d’inventer des images comme celles-ci. Ça serait plus simple.

Juste avant de me rendormir, j’aperçois sous la porte la vague lumière de la méduse, comme une veilleuse. Étrangement, ça me rassure.

 

Au matin, alors que j’échoue à sortir de mon lit, la méduse vient près de moi. Elle ne me touche pas. Elle place ses tentacules tout autour de moi comme les branches d’un saule. Ils se balancent au rythme de mon cœur. Je luis dans cette antre étoilée. Mes larmes brillent et sèchent quand je me redresse. La lumière me distrait. En l’admirant j’oublie un peu. J’approche mes doigts des tentacules, puis recule sans les effleurer. Je reste assise en tailleur au milieu de mon lit. Plus tard je me lève mais je ne vais pas en cours. Je reste dans mon appartement, j’ai l’énergie de faire un peu de ménage et de vaisselle (elle traînait depuis des jours dans l’évier). La méduse flotte à mes côtés. C’est paisible.

 

Je travaille à mon bureau, quand mon téléphone se met à vibrer. Je mets de côté mon cours et décroche juste à temps.

– Allô, Estelle ?

Je souris. J’aime bien quand ma mère appelle. C’est profondément familier. Ça me ramène à des conversations normales.

– Bonjour maman.

– Comment vas-tu ?

Je sors sur le balcon (avec toujours l’idée subtile de ne jamais rentrer, rester ici jusqu’à sauter, au téléphone jusqu’à me tuer).

– Mieux. Mieux qu’il y a quelques jours.

– Ça me fait plaisir que tu dises ça ! Tu ne veux toujours pas que je vienne ? Je pourrais t’aider à faire un peu de ménage comme ça. Et t’amener de quoi manger. Tu manges bien en ce moment ?

Je me souviens d’heures passées devant le réfrigérateur vide. Incapable de le remplir.

– Je n’ai pas très faim. Mais ça va revenir c’est sûr.

– J’espère. Donc ?

– Oui ?

– Tu veux que je vienne ou pas ?

Je mens :

– Non. Ne t’inquiète pas. Ça ira.

– D’accord.

Nous restons silencieuses quelques temps. Je commence à avoir froid mais je ne veux pas retourner dans ma chambre.

– Sinon, tout va bien à la librairie. On a eu beaucoup de clients cette semaine, je crois que quelqu’un nous a fait de la pub.

– C’est bien !

– Ça aide. Tu as du temps pour lire ?

Oui mais je n’y arrive pas. Les mots s’effacent sous mes yeux et à leur place l’image s’imprime indélébile sur le papier.

– Oui. Tu me conseilles quoi ?

Elle se lance dans une liste de ses meilleures ventes, et des pépites qu’elle a découvertes. Elle me raconte ensuite son quotidien, et celui de mon père. J’aime bien qu’elle soit aussi enjouée. C’est étrange. Elle a beau me parler d’un sujet tout à fait éloigné de moi, je sens quand même tout l’amour qu’elle me porte. Je retourne à l’intérieur, referme la baie vitrée et m’assois à mon bureau. Je l’écoute. J’aime cette lumière trop blanche qui chauffe mes doigts bleus. J’aime la voix de ma mère tout contre mon oreille comme quand j’étais petite. C’est dans ces instants-là que j’ai le frêle espoir de guérir.

 

(J’aime aussi la méduse qui toque contre la vitre en chœur avec mon cœur.)

 

Dans le miroir mon reflet tremblote. Je mets de nouvelles boucles d’oreille. Je me recule un peu, m’observe. Finalement je me trouve belle. Je me souris même. Je quitte la salle de bain et attrape mon sac. J’ai décidé d’aller au cinéma. J’ai la force de le faire ce soir. Je veux en profiter. Demain ça se sera peut-être évaporé. Je verrouille derrière moi et juste devant la porte, me fige. J’écoute attentivement : j’entends encore la méduse heurter le mur dans l’entrée. Peut-être est-elle réelle, après tout.

 

Je suis rentrée. Il est vingt-deux heures. Le film parlait d’inceste. J’ai été stupide, je ne me suis pas renseignée. Maintenant je veux juste me tuer. Je reste dans mon lit dans le noir deux heures les yeux grand ouverts. Je suis immobile parce que j’ai trop mal. Ce n’est que comme ça que je suis entière. La douleur ne se partage pas entre celle qui pense que c’est faux et celle qui pense que c’est vrai. J’ai incroyablement mal qu’importe mon avis sur le sujet. J’ai l’impression de me faire sodomiser que j’ai été violée ou non.

La méduse est absente – je l’ai sûrement rêvée, et maintenant que je n’ai plus l’énergie de l’inventer, elle a disparu. Je suis épuisée. Je reste à me questionner à me torturer. Je devrais dormir. Je me lève en boitant et ouvre ma porte-fenêtre (je n’avais pas fermée celle du salon et il a fallu que je tire sur mes bras arrachés pour la clore tout à l’heure). Je m’accoude à la rambarde. Je pourrais me jeter de ce balcon. Ça ne serait pas impossible, c’est même d’une grande probabilité. Un jour je serai trop faible pour supporter les images et je plongerai du neuvième étage comme du haut d’une falaise. Je ne veux pas que la dernière chose que je vois soit mon oncle qui me fait face, ou ce tapis rose que je serre dans mes doigts parce que c’est la seule parcelle de mon corps que je peux bouger, alors j’ouvrirai les yeux. Je me verrai m’éclater contre le bitume parce que ça sera toujours plus tolérable que le visage illisible de cet homme. Parfois j’aimerais comprendre. Si c’est vrai, comment il a pris la décision de toucher à l’enfant de sa sœur. Si c’est faux, comment mon esprit a pu inventer une expression aussi impénétrable que celle-ci. Dès que j’y pense trop elle se floute puis devient extrêmement précise. C’est insupportable.

Je crispe ma main sur la rambarde comme sur un tapis rose. Ça serait facile. Ça serait bien plus facile que tout ce que j’endure depuis des années. J’enjambe le balcon et m’assois sur le rebord. Je crois que je veux vraiment ouvrir mon crâne sur l’asphalte. Je crois que je veux vraiment mourir. Je pense :

« Je ne peux pas vivre tout ça. Je suis juste Estelle, je suis une fille toute frêle et toute idiote, qui n’a pas les épaules pour vivre. J’ai la peau sur les os et des cernes sous les yeux. Je n’ai pas la force d’affronter tout ce qui m’attend. Je n’ai pas le courage et même plus l’espoir. Il faut que je saute. Il n’y a rien qui me rattache à ce balcon à part mes mains. Il faut que je lâche prise. »

D’un geste vif j’effleure les larmes sur mes joues, puis bondis. Dans les étoiles qui brillent à l’électricité.

 

(les astres qui resplendissent à l’énergie nucléaire)

 

La méduse me rattrape au cinquième étage. J’aurais voulu tomber plus longtemps. Je m’enfonce dans sa chair étincelante, la déforme sous mon poids, puis elle revient à son apparence d’origine. Je glisse. Je ne cherche pas à me rattraper – je veux tomber. Je veux m’écraser au bas de l’immeuble et qu’il y ait pour toujours mes deux yeux incrustés dans l’asphalte. Les tentacules s’enroulent autour de mes poignets et de mes cuisses, et me ramènent sur la méduse. D’autres viennent essuyer mes larmes. Je me mets à pleurer plus fort. J’ignore combien de temps. Je me calme une fois que j’admire la vue. Les bâtiments s’étendent sous moi. Ils ressemblent à une mer tropicale illuminée de plancton. Je m’assois sur le dos de la méduse, tenant dans mes mains deux tentacules comme des rênes. La vitesse m’effraie. J’ai peur de tomber – j’ai assez pleuré pour ne plus avoir envie de mourir. Je regretterai bien sûr demain, de ne pas avoir sauté. Mais je serre les tentacules dans mes poings.

– Tu m’as sauvé la vie ! Merci !

La méduse ralentit. Je baisse les yeux alors que nous montons peu à peu. La ville est minuscule et brillante et entière dans mon champ de vision. Elle est encore plus éblouissante que de jour. J’admire les rues dessinées par les réverbères, les feux des voitures à l’allure d’étoiles filantes. Je fais un vœu depuis l’éther (je souhaite savoir, tout savoir, être sûre). Je remarque quelques enseignes, une qui s’éteint au moment où je pose les yeux sur elle. Un panneau publicitaire m’est caché, mais je devine sa présence aux lueurs qui se balancent contre des façades immenses. Les halos des lampadaires s’agitent. Je m’exclame :

– Il faut que tu me dises ton prénom !

La méduse ne me répond pas. Je pensais qu’elle parlerait. Peut-être est-ce seulement une méduse géante née des étoiles, et muette. Ça ne me dérange pas. Elle me regarde sans yeux. Elle peut me parler sans voix. Elle redescend soudain, à vive allure, si vite qu’un instant j’ai l’impression qu’elle va s’écraser. Quand je réalise qu’elle joue je m’écrie :

– Je sais ! Je vais t’appeler Éléphant ! Tu es d’accord ?

C’est sa taille, les coups répétés qu’elle donne contre les vitres comme les pas lourds d’un pachyderme. Éléphant lui va bien. Elle me répond en se redressant d’un coup. Nous cessons de tomber, mais nous sommes à présent dans la ville. Nous voguons entre les hautes tours. Une fenêtre sur deux est allumée. Sous la méduse des rues se croisent en angle droit, ou s’éloignent plutôt parallèles. La nuit est étrange quand elle est si artificielle. Les tentacules d’Éléphant sèment des astres, qui s’éteignent loin d’elle. L’altitude peint un court frisson le long de mon échine. Une brise froide effrite mes joues et le bout de mes oreilles. C’est presque une balade tranquille, une promenade banale, au-dessus des bus et des trains illuminés.

– Je peux t’appeler Éléphant ? Est-ce que ça te plaît ?

Elle se tait encore. Nous passons devant un bâtiment moderne, à la façade vitrée. Éléphant luit comme une veilleuse ; elle s’y reflète parfaitement. Je distingue à peine mon visage étonné, déformé, flottant. Je capture un instant cette image : moi assise sur le dos d’une méduse géante qui répand dans son lent vol des étoiles. Puis nous nous éloignons. Nous filons en direction d’un large boulevard, elle descend le plus bas possible, je m’accroche de toutes mes forces à elle. Un sourire fend mon visage. Nous manquons de renverser une voiture, et pendant un instant volons au côté d’une cycliste. Elle échange avec moi un regard éberlué, puis Éléphant décolle. Je manque de tomber alors qu’elle se tient presque à la verticale, avant de brutalement rétablir son équilibre. Enfin j’éclate de rire. Éléphant tournoie alors sur elle-même, exécute une ou deux pirouettes. Je ris encore, plus fort. Nous faisons à toute vitesse le tour de hauts immeubles. À la fenêtre, j’aperçois des personnes qui brandissent leurs téléphones ou des caméras, ou qui restent immobiles à m’observer. Je leur fais un large geste de la main. Éléphant s’approche un peu plus d’elles, à en frôler les murs. Je croise les yeux écarquillés de tous ces gens qui nous observent. C’est quand j’entends une enfant crier :

– Regarde maman, je t’avais bien dit, il y a quelqu’un dessus !

Que je réalise que c’est réel. Je sais que tout est vrai je sens que tout est vrai. Éléphant monte vers la fenêtre à laquelle l’enfant se penche. Elle a de hautes couettes et un pull qui l’avale. Elle tend la main vers moi.

– Je peux toucher la méduse ?

J’acquiesce, maintenant que je sais qu’Éléphant n’est pas dangereuse. La méduse tend l’un des ses tentacules vers la petite fille, qui l’effleure d’abord puis le serre entre ses doigts. Elle éclate de rire. Sa mère arrive. Elle et moi nous regardons un instant. Elle va poser une question, quand Éléphant s’enfuit en plongeant. Nous nous éloignons de l’enfant qui nous salue, un peu déçue. Nous continuons notre périple à travers la ville, longtemps, longuement. Nous revenons dans mon quartier, et y errons encore. Il est tard quand nous rentrons. Éléphant s’arrête à mon appartement, je n’ai qu’à sauter sur le balcon. La baie vitrée est restée ouverte. Je m’avance dans ma chambre, à tâtons dans le noir. Je me déshabille et me glisse sous les draps. Dehors Éléphant veille. Je suis si fatiguée que je m’endors aussitôt. J’en ai oublié de jeter un coup d’œil à la chambre rose.

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ZouwuGirl
Posté le 29/07/2020
Hello!

J'ai trouvé ce chapitre très poétique car très onirique et en même temps surprenant... Cette méduse extraordinaire est donc réelle??
En tout cas tu dépeins toujours aussi bien les émotions de ton personnage, c'est prenant!

A bientôt pour la suite ;))
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