Chapitre 2

Lucie se mit à raconter.

" Maman venait en vacances du côté de Dijon, je ne me rappelle plus ou exactement. Un été avec son amie Isabelle, elles rencontrèrent deux jeunes scandinaves, qui faisaient un tour d'Europe. Isabelle et Marie profitèrent de la présence des deux voyageurs. Ils passaient leur journée ensemble, Sven et Alek les emmenaient partout avec eux. Ils étaient beaux, jeunes, insouciants et légers. On pouvait considérer que les familles des jeunes hommes étaient riches et assez influentes en Norvège. Évidemment, les quatre jeunes gens s'amourachèrent. Pourtant, la fin des vacances allait sonner le glas de leurs amourettes. Mais aussi insouciant qu'il pouvait être, Alek était réellement et profondément épris de Marie, ma mère. Ils décidèrent sur un coup de tête de se marier. Isabelle et Sven seraient leurs témoins. Aleksander fit fonctionner ses relations à l'ambassade de Norvège. Ils se marièrent fin août. Il était convenu que maman resterait en France le temps qu'Alek prévienne ses parents et prépare son arrivée. Après le départ des deux garçons, Isabelle et Marie reprirent leur routine, en attendant des nouvelles.

Évidemment, les quatre jeunes gens s'amourachèrent. Pourtant, la fin des vacances allait sonner le glas de leurs amourettes. Maman était une jeune fille assez timide et effacée. Orpheline, elle avait su se protéger et se créer une vie simple et relativement ordinaire, malgré ce que lui avait laissé ses parents. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, puisque dans le même temps, Marie apprenait qu'elle était enceinte. Elles partageaient tout. Et pour une fois Marie avait pris de l'avance sur son amie en quelque sorte.

 

À l'arrivée de nos deux Norvégiens, les retrouvailles furent émouvantes. Alek n'en revenait pas de devenir papa. Un grand bonheur, trop peut-être. Tout était prêt pour leur retour en Norvège. Ils devaient rester en France quinze jours, le temps pour Marie de boucler ses bagages, de régler ses affaires, et de fermer la maison de ses parents. Un soir, alors que les deux femmes étaient restées tranquilles à la maison, Alek et Sven eurent un accident de la route. Le futur papa fut tué sur le coup. Sven resta hospitalisé dans le coma plusieurs mois et ne retrouva pas toute sa mobilité. La chance les avait quittés.

Marie était effondrée, une fois de plus, son bonheur s'en était allé. Ses beaux-parents la rencontrèrent, mais restèrent froids et distants. Elle ne trouva là aucun réconfort. Ils lui assurèrent que tout serait fait pour qu'elle ne manque de rien. Mais elle le comprit très vite, ils ne voulaient pas qu'elle fasse partie de leur vie, ni le bébé à venir. Son chagrin était immense. Seule sa grossesse la sauva d'une dépression. Elle resta fragile et mélancolique. Je suis née en avril 1992. Quant à Isabelle, elle s'occupa de Sven. Tous les deux se marièrent en juillet 1992. Ils s’installèrent en France pour veiller sur leur amie et sa fille.

Nous vécûmes tranquilles et d'une certaine façon heureuse. Je grandis entourée d'amour avec mon parrain et ma marraine, ne manquant de rien.

 

Ma mère rencontra Roger à un vernissage parisien. Elle s'était réfugiée dans la connaissance de l'art : méditation, sérénité. Roger vit en Marie, une fructueuse opportunité. Il lui fit une cour assidue. Tant et si bien qu'ils se marièrent et nous déménagions rapidement à Paris. Les années qui suivirent, il m'arrivait de venir en vacances chez Isabelle et Sven. Mais ces vacances à la campagne s’espacèrent et vers l'âge de 10 ans, il ne fut plus question de venir. Isabelle et maman se perdirent de vue sous l'instigation de Roger. Isabelle avait vu clair dans son jeu, il l'avait écarté de nos vies. Maman, hélas, n'était pas en état de vraiment se défendre. Son chagrin perdurait, ce qui agaçait son mari. Son abattement était vertigineux, elle laissait une totale liberté à Roger pour gérer ses comptes. Il la dépouilla consciencieusement. Quant à mon argent, maman était faible, la pression psychologique impressionnante, elle lui donna procuration pour la gestion de ma fortune. Mais dans un moment de lucidité, elle prit quelques précautions pour que je puisse obtenir mon argent : j'en aurai la jouissance à mes 30 ans ou avant si je me trouvais mariée. C'est tout ce qu'elle avait pu obtenir. En attendant, Roger tenait les cordons de la bourse, et je devais avoir son accord pour le moindre centime. Maman se laissa littéralement mourir. Pour me consoler, elle m'avait dit qu'elle était heureuse de pouvoir retrouver son Aleksander. Et m'avoua qu'elle avait fait une bêtise en épousant Roger, en me demandant de lui pardonner. Elle est morte, il y a 3 mois et depuis Roger me poursuis de ses assiduités. Il était resté relativement discret sur son attirance pour les jeunes filles. Maman l'avait quand même su. Depuis le lycée, elle m'avait mis en Internat et ensuite avait obtenu que je parte faire mes études sur Bordeaux. Cela a été un déchirement de ne pas être auprès d'elle pendant sa maladie. Mais elle ne voulait surtout pas que je revienne. Et j'ai pris la fuite, son emprise devenait de plus en plus forte. Je ne voulais pas être son jouet."

 

- Et maintenant ma jolie que vas-tu faire ? Dit Eulalie tout en gardant une main rassurante sur mon épaule.

Elle venait de se rendre compte que des larmes silencieuses avaient envahi ses joues.

- Je ...

- Chut... Tout va bien, je vais te chercher un peu d'eau. N'aie plus peur, tu n'es pas seule.

- Merci


Prenant le verre d'eau à deux mains, Lucie but à petites gorgées, tremblotante. Raconter l'histoire de sa mère, l'avait fait pleurer, mais aussi soulager. Eulalie était une écouteuse. Elle avait su laisser les mots venir.


- Maintenant, mon but est de retrouver ma marraine Isabelle et Sven. Je n'ai rien retrouvé à la maison pouvant me donner le nom de famille, ni même le village où ils se sont installés, je n'ai trouvé aucune lettre.

- Je ne pourrais pas t'aider, hélas. Par contre, tu trouveras ici du repos, de la chaleur et peut-être aussi de l'amitié.

-Eulalie, vous êtes la grand-mère que je n'ai pas eue. Je vous remercie. Maman me manque.

- Viens, allons-nous coucher, demain est un autre jour.

- Eulalie, merci pour tout.

- Ce n'est rien mon enfant. Bonne nuit,

 

Pour Lucie, la nuit, fut réconfortante. Depuis son départ, certaines avaient été difficile. Eulalie lui avait tout de suite plu. Elle pouvait donc sans crainte rester un peu, pour reprendre des forces, réfléchir à la suite à donner. Elle ne pouvait joindre son amie Justine, et ne savait pas comment faire pour retrouver sa marraine. Probablement en prenant contact avec la clinique ou sa mère avait accouché. Chaque chose en son temps. Elle ne pouvait se présenter dans l'état où elle se trouvait. Il lui fallait trouver un travail rémunéré pour pouvoir continuer. Et avec un peu de chance, Eulalie aurait peut-être une idée. Cette grand-mère semblait pleine de ressources.


En regardant par la lucarne du grenier, Lucie put admirer le lever du soleil, sur la colline enneigée. Un moment hors du temps, calme, rien ne bougeait encore, tout semblait figé, encore en sommeil.

Brusquement, le chant du coq s'éleva dans la campagne et surprit Lucie en pleine rêverie. Elle sursauta et se décida à bouger.

Dans la grande salle, elle retrouva Eulalie devant son fourneau.

- Bonjour, te voilà avec une meilleure mine, tu peux aller me prendre du petit-bois, pousses la porte au fond et sur ta droite.

- Bonjour, j'y vais, il faut autre chose.

- Non, nous prendrons le petit-déjeuner ensuite.

 

Lucie se précipita dans l’appentis, il y faisait glacial. Elle se dépêcha de prendre un peu de bois et retourna vivement au chaud.


Quelques instants plus tard, le feu projeta une lumière dorée, sur le visage de la vieille dame. Elle referma la trappe, attrapa le pot de café posé sur le dessus du poêle.

- Attention, c'est chaud. Sers-toi, n'aie pas peur, il faut te remplumer.

Assises face à face, les deux femmes mangèrent en silence. On entendait seulement les bruits d'ingestion.

Une fois terminée, la table fut débarrassée et nettoyée.

- J'aimerais que nous allions nourrir les poules et ramasser les œufs, et ensuite, je te laisse à ta toilette, je t'ai préparé le nécessaire sur la petite table du couloir. Suis-moi, c'est par là.

Elles passèrent par l’appentis, et se retrouvèrent dans la cour. Elles ne perdirent pas de temps. Eulalie lui montra où se rangeait le grain, pendant qu'elle-même se mit à fouiller dans les nids pour trouver les œufs. Il n'y en avait guère.

 

 

Dans la matinée, Eulalie entreprit de nettoyer et ranger le grenier. La poussière les faisait tousser. Le temps passait vite, entre deux éclats de rire quand elles tombaient sur des photos anciennes et des objets d'un autre temps. Eulalie savait tout aussi bien raconter qu'écouter.

Les jours suivants se ressemblèrent, la neige tenait au sol. Ce n'était pas désagréable, Lucie se sentait en sécurité, dans cette ambiance feutrée.

Le dimanche soir comme prévu, Gilbert appela. Et comme tout s'était bien passé, il remercia sa mère et Lucie. Il lui demanda si elle voulait prolonger son séjour.

- Je vais prendre des dispositions pour avancer. Je n'ai pas encore réfléchi. Je partirais jeudi ou vendredi, annonça-t-elle. Le temps semble s’améliorer, je vais en profiter.

- Tu sais que tu peux rester aussi longtemps que besoin, rien ne te presse.

- Oui, je vous en remercie, mais il faut que je continue, vous me compreniez.

- Bien sûr, demain nous irons au village faire quelques courses pour toi, je ne veux pas que tu repartes sans rien.

Connaissant la susceptibilité de la jeune femme, Eulalie, lui proposa de se faire rembourser quand les jours meilleurs seraient là.

Lucie reconnaissante accepta, mais refusa de l'accompagner en ville. Trop risqué.
La vieille dame en convint et elles établirent ensemble une liste succincte.

 

Un téléphone prépayé, une paire de chaussette chaude, des gants, un bonnet, de quoi se nourrir plusieurs jours, une thermos, un petit sac à dos, une lampe de poche, un canif, un briquet, un sifflet, une couverture de survie. Voilà pour l'essentiel. Eulalie aurait bien ajouté un anorak, des bottes fourrées, mais Lucie refusa. Elle n'avait pas les moyens. Eulalie glissa quelques dizaines d'euros à son insu dans la poche de son manteau. Elle râlerait, mais Eulalie n'en avait cure. Sa protégée, c'est comme ça qu'elle la voyait méritait d'être aidé.


Le jour arriva où Lucie décida qu'il était temps de quitter son havre de paix. Elle embrassa la vieille dame, quelques larmes glissèrent sur les joues usées d'Eulalie. Lucie avança sur le chemin, la neige avait cessé, et commençait même à fondre par endroits. Elle se retourna, fit un signe de la main, et envoya un baiser du bout des doigts. La grand-mère agita la main et s'en retourna dans sa chaumière.

 

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